Legr6, TModore Aubanel, page
98 PENSBURS ET POETES.
tenue en 1879, le jour de sainte Estelle, dans l'ancienne salle capitulaire des Templiers d'Avignon, adopta d'enthousiasme les statuts 61abor6s par Mistral : le filibrige fut divis6 en sept « maintenances » comprenant un nombre variable d' « 6coles » ; outre les simples adherents, il comprit des < mainteneurs », et au-dessus d'eux des « majoraux » qui formerent le « consistoire » pr6sid6 par le « capouli6 » ou chef supreme, assists d'un chancel ier, d'assesseurs et de syndics de chaque maintenance *. Ce chef supreme fut naturellement Mistral, et il Test reste jusqu'jSt ces derniers temps, oil il a voulu c6der le premier rang k Roumanille d'abord, puis a F6lix Gras, le chef de ce qu'on peut appeler « le jeune fclibrige » , qui est d'accord avec Tancien groupe sur T« Id6e », mais s6pare de lui surtout par des opinions politiques et religieuses tout autres. Le vaste plan congu par Mistral ne se bornait pas k la Provence : il embrassait le Languedoc, le DauphinS, 1'Aquitaine, le
1. On remarquera combien ces noms, en partie empruntes au vocabulaire de Vancien « Consistoire de la gaie science » de Toulouse, sont bien trouv&, a la fois archai'ques et neufs, frapp^s au coin de celui qui avait trouYe" fdlibre.
fr£d£ric mistral. 99
Limousin, l'Auvergne et mfime la Catalogne, et il s'agissait de cr£er pour tout ce domaine une langue litteraire commune etune certaine unite d 'inspiration et d'action.
Jusqu'& quel point ce plan a-t-il abouti et peut-il aboutir? Ce n'est pas ici le lieu de le rechercher. Tout ce que j'ai voulu, c'est montrer dans Mistral, k c6t6 du poete et du gai compagnon, l'homme d'action, l'organisateur habile, le conducteur d'hommes qu'est dans sa simplicit6, mais aussi danssa volont6 tenace et dans sa passion unique, l'auteur de la Comtesse 1 et de Calendal. Depuis quarante ans, il n'a pas cess6 de prodiguer pour « la Cause » son temps, ses peines, ses voyages, son eloquence k la fois caressante et passionn6e ; chansons, po6mes, drame, dictionnaire, contes, tout cela n'a eu qu'un seul et m6me but; et quoiqu'il soit sensible autant que n'importe
1. Cette pidce, que l'auteur declare dirigee settlement contre la centralisation, mais oil il est difficile de ne pas voir quelque chose de plus, repre*sente la Provence comme une comtesse d£pouillee par sa « sceuratre » de ses bieus et enfermee dans un couvent a la regie uniforme ; le refrain de chaque strophe est : « Ah ! si Ton savait m'entendre ! ah ! si Ton voulait me suivre ! » II s'agit de delivrer la « comtesse » prisonniere etde lui rendre sa richesse et sa splendeur. Mais il faut rappeler
quel artiste k la gloire devoir cr& de belles oeuvres et au plaisir de les voir appr6ci6es, j'affirme, sans crainte de me tromper, que ce qui le rend surtout heureux c'est la pens6e que son succes peut contribuer au triomphe futur de « TId6e » k laquelle il a vou6 sa vie ; pour assurer ce triomphe, il serait capable d'immoler sans hesitation — sacrifice presque surhumain — sa renommte personnelle. C'est cette id6e fixe, c'est cette passion toujours dirig6e vers le mfime but, qui fait l'unite de sa poesie; elle en fait la force et aussi, en certains points, la limite et la faiblesse ; elle devait 6tre mise en relief, et pr6sent6e com me le moteur central de son oeuvre, mfime dans une 6tude ou Ton ne pretend
qu'a c6t£ de cette boutade passionnee, et d'ailleurs fort belle, le meme recueil contient plus d'une piece oil, comme dans VOde aux Catalans, le poele cxprime en termes eloquents son amour pour la France, et ce Psaume de la Penitence (novembre 1870) , qui est peut-6tre ce que nos desastres ont inspire de plus sincerement tou. D'ailleurs les premiers felibres etaient ardemment legitimistes, et le roi ne \a pas sans la France. Mistral vient de publier dans l'Aid/t, le journal officiel de « la Cause », qui parait a Avignon depuis quelques annees, deux fort belles lettres du comte de Paris, ou le representant de la monarchie traditionnelle ex prime, avec sa grande admiration pour le po&te, toute sa sympathie pour rceuvre de decentralisation provinciale entreprise par les felibres.
appr6cier cette oeuvre que pour sa valeur po6tique ; car, si on en retirait « FId6e » qui l'inspire d'un bout & l'autre, on lui retirerait Tame mftme, et on ne la comprendrait pas plus qu'on ne connattrait le po&te qui l'a cr66e. Tous ceux qui, dans ces dernieres ann6es, ont visits ou rencontr6 Mistral en ont gard6 la m&ne impression, celle de la grandeur dans la simplicity, de la force calme jointe k la bonhomie. II n'est plus le beau jeune homme & l'air fier, aux yeux de flamme, & Failure un peu th&itrale, que montrent ses portraits d'il y a trente ans : son corps s'est alourdi, ses traits ont perdu de leur finesse, ses boucles sont devenues grises. Mais il a gard6 la d ignite de son maintien, la douceur extreme de son regard, sa voix musicale, ses beaux gestes tranquilles, sa cordiality, sa haute et familiere causerie. II se repose, sans s'arrfiter, dans la satisfaction de l'oeuvre accomplie et dans la confiance que ce qu'il a commence sera continue. II mourra comme son grandiose moissonneur, qui tombe au milieu du travail et engage les aulres a le poursuivre : « A quoi bon pleufer, lieuses? Mieux vau-
drait chanter avec les jeunes gars; car moi j'ai termini ma t&che. Peut-6tre, au pays ou je serai tantot, il me sera penible, quand le soir viendra, de ne plus entendre, allong6 comme autrefois sur le gazon, la chanson forte et claire de la belle jeunesse monter entre les arbres. Mais le Mattre, celui de 14haut, voyant le froment mur, fait sa moisson. Allez, finissez la r6colte, puis, enfants, quand vous transporterez les gerbes sur la charrette, emportez votre chef avec le gerbier I »