La Lutte (fipreuves
Ittl £ENSEURS ET POETES.
Sentiments et pensfes gtaient alors chez lui tr£s exaltes. Un r6ve d'amour, qui devait dominer toute sa vie et toute sa po6sie, fut brusquement bris£ par le mariage de celle qu'il aimait et lui r6v6la une forme de douleur qu'il enchassa dans de petites pieces d'un genre a peu pr6s inconnu chez nous, et qui rappellent — sans qu'il s'en fftt inspire — les Lieder de Heine. Tout en aimant et en souffrant, il pensait beaucoup : il s'^langait avec ardeur k la conqufite du vrai, il se passionnait pour les libert6s et le bonheur de l'humanite, il chantait les causes qu'il croyait nobles et justes, il essayait de rendre, avec une po6tique exactitude, les aspects qui le frappaient le plus dans la nature et dans le monde interieur de l'&me.
Ses vers, months par lui k des amis, lui valurent bient6t la c616brit6 dans un cercle qui allait s'agrandissant chaque jour. On lui demanda d'en lire a la conference La Bruyere, reunion moitie litteraire, moiti6 politique, par laquelle ont pass6 tous les jeunes gens de ce temps qui joignaient les esp^rances liberates & la passion des lettres : il y obtint un tr6s grand succds, surtout avec ses po6mes philosophiques
et humanitaires. Ce lettr6 incomparable qui s'appelait Guillaume Guizot, Tame de la conference La Bruyfere, se prit pour lui d'autant d'admiration que de sympathie, et l'engagea vivement & publier ses po6sies. Sully en avait grande en vie lui-m6me; mais ce n'6tait pas facile. II n'avait pas le moyen de faire les frais de rimpression, et quel editeur aurait accueilli le volume de vers d'un inconnu ? Un ami d6vou6 du poete, Jules Guiffrey, — l'administrateur actuel des Gobelins, — 1'aida en cette occasion. II le recommanda efficacement & un libraire qui demeurait sur le boulevard Poissonnifere, homme intelligent et aimable, qui fit d'ailleurs, peu apr6s, faillite. M. Faure consentit k imprimer les Stances et Pohmes, au commencement de 1865.
Ce fut une grande emotion pour nous tous, qui entourions et ch6rissions le jeune auteur. Ce volume, que nous savions par coeur, allaitil avoir le succ6s dont nous le jugions digne? Notre g6n6ration allait-elle voir proclamer celui que nous regardions comme son poete ? Je me chargeai de recommander lc livre k Sainte* Beuve, qui m'avait accueilli avec bienveillance
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& la suite de mes premiers travaux philologiques, et dontla critique exergait une influence aussi legitime qu'indiscutee. Je remis le volume chez lui en L'accompagnant d'une lettre oil je me permettais de lui en signaler les m 6 rites. Nous attendlmes longtemps son jugement, et, quand il parut, il nous sembla bien froid. Mais ce pendant il 6tait intelligent et sympathique, et j'eus la joie d'y trouver citee une phrase de ma lettre 1 .
D'autres articles, venus, les uns d'amis personnels, les autres d'6trangers, signal&rent les Stances et Pohmes k Fatten tion. La famille de Sully reconnut que sa vraie vocation n'6tait
1 . Sainte-Beuve eat parfaiteraent le pressentiment de ce qui mettait Sully Prudhomme hors de pair au milieu des jeunea poetes de son temps. Dans sa longue elude sur la poesie en 1865 il accorde quelques lignes a chacun des autres et a lui seul un paragraphe special. II cite plusieurs pieces ou passages, et il conclut : « Ainsi, nous avons affaire a un poete de talent et de pensee, qui ne dit « non » ni a la science, ni a la philosophie ni a l'industrie, ni a la passion, ni a la sensibility, ni a la couleur, ni a la melodie, ni a la liberty, ni a la civilisation moderne. Que de choses! Je m'explique bien par la que les jeunes amis de M. Sully Prudhomme soient fiers de lui, et que Tun d'entre eux nous ecrive a ce sujet : a Ou jeme trompe » fort et l'amitil m^gare, ou vous serez frappe de ce volume ; » il revele, si je ne m'abuse, un nouveau mouvement dans la » poesie, et comme le fr6missement d'une aurore encore incer- » taine». (Nouveaux Lundit, tome X, page 162.)
pas d'etre notaire : il fut lib£r£ de son servage et meme dispens6 d'achever son droit, qu'il avait terming sauf la th&e de licence. G'6tait le moment oil, dans le cercle 6troit qui se r6unissait chaque samedi autour de Leconte de Lisle, se pr^parait le Parnasse : il y insgra plusieurs pieces. D6s 1866, Lemerre, qui avait hardiment accepts d'etre l'6diteur de la jeune po6sie, donnait des Stances et Pohmes, vite 6puis6s, une nouvelle Edition, que beaucoup d'autres devaient suivre, et publiait les sonnets qui forment le recueil des Epreuves.
Ce recueil, peut-6tre sup6rieur au premier pour la perfection de la forme, surprit et attrista quelque peu les amis de Sully par le ton de decou rage merit qui marquait les plus belles pieces et qui contrastait avec ce qu'il y avait dans les Stances et Poemes, malgr6 bien des g&nissements et des doutes, d'enthousiasme et d'esp6rance. La liberty reconquise, au lieu d'exalter les forces vives de son 4me, lui avait permis de la sonder & fond, et de cette exploration il n'avait rapporte que des lumteres d6solantes. Nous comprlmes que, s'il 6tait capable de faire chanter sur sa flftte p6n6trante les dou-
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leurs les plus intimes et les plus nobles de la g6n£ration qui l'avait produit, il n'emboucherait pas, oomme nous avions pu le croire un instant, la trompette qui la menerait au combat. Nous ne lui en sftmes pas mauvais gr6 ; nous le plaigntmes en l'admirant, et nous nous r&ign&mes & n'avoir en lui que l'teho enchanteur et profond des voix les plus dolentes de notre dme.
II devenait clair aussi qu'il n'6tait pas dans sa destin6e d'etre heureux, mfeme par instants, comme les autres hommes. Les Solitudes, parues en 1869, le montr6rent mieux encore.
II avait alors trente ans ; il voyait s'accrottre chaque jour autour de lui une renommee qui le touchait d'autant plus qu'elle se propageait surtout dans des coeurs semblables au sien ; il 6tait libre et pouvait se donner tout entier k son travail aim6 ; il avait fait, en 1866, un voyage en Italie qui avait rafraichi sa provision d 'impressions de nature et d'art 1 ; il avait des amis auxquels il 6tait tendrement attache ; la douleur de son premier d6chirement s'6tait
1. Crqyui* fattens (reQueil imprimS a la suite des Epreuves),
att6nu6e; il laissait entrer dans son eoeur de nouveaux rfives d'amour ; et cependant les plus belles pieces des Solitudes sont des vases d'amertume : la note triste dominait de plus en plus dans sa po6sie comme dans son ame.*.
C'est ainsi, soutenu surtout par Pamour de son art, pour lequel il devenait chaque jour plus difficile, qu'il passa les cinq ann6es qui suivirent la publication des Stances et Poemes.
Au commencement de 4870, un terrible 6croulement se produisit dans sa vie. En un seul mois (Janvier), et a quelques jours de distance, son oncle, sa tante et sa mere moururent & c6t6 de lui dans l'appartement que tous quatre habitaient. II fut un moment 6cras6 de ce triple coup simultan6. Sa soeur 6tait mari6e : il connut des lors la vraie solitude.
II se remettait & peine de cette douloureuse secousse quand la guerre 6clata. Son &ge le mettait & l'abri de toute obligation p6rilleuse ; mais, loin de s'en pr6valoir ou de se contenter au moins d'entrer dans les « bataillons de marche » de la garde nationale, il s'enrola dans la mobile avec son ami L6on Bernard-
Derosne. Sa santA, d6jk 6pui96e par le surmenage inteilectuel, ne put r&ister aux fatigues du service militaire dans ce dur hiver. En quittant Paris & la fin du siege, il emportait le germe d'une redoutable maladie. Gela ne Pemp6cha pas, quand survint la Commune, de revenir de Clermont, ou il avait rejoint sa s<Bur, k Paris pour s'engager dans un bataillon en formation, qui d'ailleurs ne fut pas mis en campagne. Quand il fut rentrg dans la capitale d61ivr6e, la maladie se d6clara avec une extreme violence : toute la partie inf6rieure du corps 6tait presque paralysfe. Envoy6 imprudemment k Vichy, il y faillit mourir, et ne fut sauv6 que par un prompt retour. Depuis lors il n'a jamais recouvr6 la pleine possession de ses forces physiques, et il a encore pass6 par des crises qui ont plus d'une fois gravement alarms ses amis. Cependant peu k peu les soins qu'il fut bien oblig6 de prendre r&ablirent en partie l'6quilibre nerveux qui avait 6te sArieusement compromis. Quant a la force intellectuelle, elle ne fut jamais atteinte, et si dans ces dernteres ann6es la veine po6tique est en lui moins fratche et moins feconde,
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jamais en revanche le travail philosophique de sa pens^e n'a 6te plus actif.
En 1872, il publia la Rivolte des fleurs et les Destins, congus et en grande partie compos6s avantla guerre; en 1875, les Vaines Tendresses, oil 6clate plus douloureusement encore que dans les Solitudes la d6sesp6rance qui avait alors envahi son &me. Une orientation plus sereine de son sentiment et de sa pens6e se marque dans le beau po&ne du Zinith, sugg6r6 par la c61ebre catastrophe des a6ronautes qui montaient le ballon de ce nom : il y proclame que dans la destin6e humaine c'est Teffort seul qui a du prix. En 1878, il mit la dern&re main au pofeme de la Justice, dont j'indiquerai plus loin l'origine et la port6e. En 1888, il publia le Bonheur et, en m6me temps, le Prisme, recueildevers composes &des 6poques tr6s diverses et dont beaucoup sont des vers de circonstance.
D6s 1869, il avait abord6 la prose philosophique dans la longue preface plac6e en t6te de sa traduction du premier livre de Lucr&e.
II essaya, en 1883, dans un gros volume, V Expression dans les Beaux-Arts, une « appli-
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cation de la psychologie k F6tude de Partiste et des beaux-arts » . Plus r6cemment, outre des inflexions sur Yart des vers (1893), il a public divers articles dans des revues philosophiques et une s6rie d*6tudes trte approfondies sur Pascal 1 , qu'il a l'intention de compl&er par un essai de restauration de l'ordre logique des Pensies. II va faire paraftre en volume, sous le titre de : Que sais-je ? Examen de conscience, des reflexions qu'il a imprim6es cette ann6e dans la Nouvelle Revue sur les limites de nos connaissances et le plus ou moins de credit que Ton peut faire aux hypotheses qui les d6passent a . II a en portefeuille plus d'un ouvr^ge presque achev6, qu'il ne se d6cide pas k mettre au jour, notamment une tr6s originale tentative d'6tablir par le raisonnement le bien fondg des premiers axiomes math&natiques , et un traits de politique ou plutdt de psychologie sociale, oil il analyse les divers proc6d6s de possession des &mes humaines les unes par les autres.
1 . Revue des Deux Mondes des 15 octobre et 15 novembre 1890; Revue de Paris du 1" septembre 1894.
2. Ce volume a para chez Lemerre depuis la premiere impression du present article.
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II n'a pas renonc6 k la po6sie, et le poeme qui a servi d'occasion k cette 6tude va le prouver * ; mais il n'y revient plus que rarement, soit pour c6l6brer quelque grand fait ou quelque souvenir glorieux, soit pour polir d'anciens essais qu'il avait jug6s imparfaits et oil il trouve encore vivante, et demandant seulement k etre mieux dirig6e, la flamme alanguie dans son coeur. L'art des vers lui est reste cher et sacr6; mais la po6sie lyrique ne jaillit spontan6ment que des chaudes sources du d6sir ou de la souffrance jeunes ; celle qu'on provoque artificiellement risque d'etre froide. Au reste, son oeuvre se suffit & elle-mfime : il y a parfaitement donn6 les notes qui font son originalit6 poGtique, et s'il est vrai que nous aimerions & entendre de nouvelles variations, il est probable qu'il ne se produirait gu6re de themes nouveaux.
Depuis la guerre, l'existence de Sully Prudhomme, — sauf son Election a TAcadSmie frangaise, en 1881, — n'offre aucun incident k relever. 11 vit avec une grande simplicity,