‹ Penseurs et poètes --Chapitre 38 sur 54 · U Ambition (Stances el Poemes · texte numérisé non relu

U Ambition (Stances el Poemes

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denle ardeur il remplit et d6passa son devoir de citoyen ; son coBur de podte s'&onna de saigner aussi douloureusement. II 6crivit sur la guerre quatre pieces d'un sentiment profond et essaya pins tard d'exprimer dans un groupe de sonnets (La France) sa faoon de concevoir le patriotisme. Elle est, comme on pouvait s'y attendre, noble et anxieuse. II est touchy des devoirs que nous impose l'h&ritage sacr6 des anc&res ; il craint les folles audaces qui pourraient le compromettre ; il tremble surtout de le voir avili par notre mollesse, notre frivolite et notre corruption. S'il n'a jamais fait dans ses vers de politique proprement dite, il a plus d'une fois exprim6 ses g6n6reuses preferences pour la liberty et l'apaisement social, pour la plus juste repartition du bien-6tre, pour l'union de tous les Frangais dans quelques grands sentiments comrauns. Ces probtemes, qui ont beaucoup sollicite sa reflexion, ont aussi tourmente son coeur, et le d£sir de leur trouver une solution n'a pas 616 Stranger k l'effort qu'il a fait pour sortir de son marasme moral, II a senti qu'il fallait relever les courages et ranimer les espSrances. Son absolue sincerity

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et ses experiences intimes ne lui ont pas permis de revenir aux illusions de ses premiers jours ; mais, k force de tAtonner dans le labyrinthe ou il s'&ait presque r6sign6 k mourir sans chercher d'issue, il a retrouv6 le fil conducteur qu'il avait laissg 6chapper de sa main, et il a marchg, k pas encore h&itants, vers la lumiere qu'il ne jugeait plus 6teinte a jamais.

Rien n'est plus interessant pour l'histoire de cette lente reaction, qui d'un pessimisme morne a ramen6 le poMe vers une forme de sentiment plutdt voisine de l'optimisme, que la gendse intime du po&me de la Justice. Les premieres impressions de la guerre et surtout de la Commune n'avaient fait qu'accrottre son dgsenchantement et y avaient m6me ajout6 de Tamertume et presque de Pirritation contre Phumanite et contre lui-m6me. C'est dans cette sombre disposition d'dme qu'il 6crivit quelques sonnets oil des vues impitoyables sur la destinde, sur la vie, sur l'amour, sont exprim£es sous une forme saisissante et, ce qui est tr6s rare dans son ceuvre, presque sarcastique. Quand plus tard, Phorizon s'&antun peu rass6r6n6, il relut ces effusions d'une ame

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ulc6r£e, il en congut une sorte de remords et d'effroi, et il rlsolut de chercher un baume a opposer k ces violents caustiques. Ce fut dans son coeur mdme qu'il le trouva. Son d&enchantement provenait, en derntere analyse, d'un invincible idtalisme ; ses torturants scrupules 6taient le fruit de son haut sentiment de la dignite. Toute sa vie morale a 6t£ un drame entre deux acteurs, un duo antith6tique entre les deux voix qui « s'6l6vent tour k tour des profondeurs troubles de l'&me ». Ce dualisme de sa conscience s'gtait dtyk exprim6 dans le beau poeme des Des tins, od il repr6sente le monde humain comme le produit de la double invention parallele d'un mauvais et d'un bon g6nie, Tun le combinant pour 6tre le pire monde possible, Tautre pour 6tre le meilleur monde possible, et tous deux aboutissant exactement au mfime r&ultat : le monde actuel, oti 1'homme, avec sa liberty morale (k laquelle le po&te n'a jamais voulu renoncer) et son sens du devoir, doit conquSrir la dignity et la noblesse malgrg la douleur et par la douleur. C'est la mfime conciliation qu'il tente dans la Justice, ou il donne la parole k

chacune des deux voix successivement, faisant des anciens sonnets pessimistes la partie de Tavocat du diable, laissant la voix qui ne prouve pas, mais qui persuade, chanter en strophes plus 16g6res ; elles s'accordent finalement en un bel unisson pour proclamer que la justice, en vain cherch6e dans la nature, est vivante seulement dans le cceur de l'homme, mais que 1&, ayant la conscience pour organe, elle est rgfractaire k la plus destructive analyse et dicte des arr6ts par lesquels tout horame se sent oblige. C'est dans la cit6, l'oeuvre complexe et sublime qui, apr6s tant de longs et douloureux efforts, a couronn6 la vie sur la planfete, que la justice doit trouver son application exterieure, et mfime tout homme qui 1'exerce et qui la ressent voit s'accrdltre pour lui sinon le bonheur, au moins ce qui est le plus pr6cieux des biens, le seul purement humain et qui 6l6ve l'homme au-dessus de toute la nature : la dignity.

La dignitt 1 Ge beau mot reparait sans cesse dans la poSsie de Sully Prudhomme; il est, on peut le dire, le fond de sa conception morale. Des ses premieres meditations, il considgrait

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l'homme com me g'6levant de plus en plus au-dessus de l'animal et s'en distinguant par l'amour du beau, par la capacity du sacrifice, et surtout par la dignity. C'est k ce sentiment qu'il revient toujours : c'est dans la joie austere qu'on y puise qu'il trouve un remfede contre les pires d6couragements, une certitude contre les doutes les plus dissolvants. Pareil k Kant, il reconstruit sur un point inattaquable, 6nergiquement affirm^ par sa conscience, tout r&iifice moral que son analyse critique a d6truit. Le sentiment de la dignite, inconcevable pour lui si tout n'est que force aveugle, implique la liberty en d6pit de tous les raisonnements. II est la vraie base de la morality prise dans son sens le plus haut, et il est le gage que cette morality n'est pas illusoire. II est aussi la condition dubonheur, oudu moins, s'il ne Tassure pas, son absence le rend impossible. C'est ce que le pofite a essayd de montrer dans le Bonheur.

Ge poenie aussi a une histoire interne assez curieuse. Las des misfires, des mesquineries et des fatigues de la vie, et hant6 de l'idde que la f§licit6 vraie, particulterement celle que promet

l'amour, ne peut exister dang les conditions terrestres, Fauteur de Plus tard voulut imaginer ce qu'elle pourrait 6tre hors des limites du temps, soustraite k toute menace et exempte de tout effort : il voulut, en un mot, r6aliser en vers le paradis qu'il rfivait. H6las ! c'est une oeuvre oil l'imagination de Phomme a toujours 6chou6 et est condamn6e k 6chouer toujours.

La douleur est la condition de la joie, la fragility des choses est un 6l6ment de leurbeaut6, l'exp6rience et l'imagination du mieux et du pire toujours possibles sont indispensables k la jouissance. Un monde sans crainte et sans esp6rance est un monde mort, et il n'y a rien k espgrer ou k craindre dans une possession assurGe pour Finfini. Sully Prudhomme avait exprim6 ces v6rit6s dans les Destins : elles se dressfcrent devant lui quand il voulut peindre le bonheur. On peut dire d'ailleurs que jamais po&te ne fut moins « plein de son sujet ».

Ce ccBur douloureux, inquiet, replte sur luimfime et frgmissant au moindre contact, n'&ait gu6re apte k s'ouvrir largement k un souffle de joie sans melange. Peut-6tre un autre po6te, plus inconscient, plus 6pris

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des formes et des sensations, nous aurait-il donn6 au moins 1'illusion d'une f61icit6 qu'il aurait rendue plus semblable k nos ivresses terrestres. En tout cas, Sully Prudhomme n'y a pas r6ussi. Son analyse p6n£trante lui montra vite que les jouissances des sens ne seraient rien dans un monde ou, toujours k portfe, elles ne seraient plus m616es k la conservation de la vie ou de l'esp&ce; que r absence de tout effort a faire, de tout danger a craindre, de tout £v£nement k souhaiter, ne pourrait produire que Tennui ; que la connaissance des cboses, acquise sans peine par une sorte de relation interne, ne stimulant plus la curiosi t6, perdrait toute sa valeur pour Tesprit; que l'amour m£me entre deux £tres solitaires, en face Tun de l'autre pour l\5ternit6, ne saurait avoir ni trouble, ni mystere, ni enthousiasme. Aussi son poeme, dans toute sa premiere partie, est-il froid et laborieux : il ne contient de morceaux vraiment 6mouvants que ceux qui nous reportent sur la terre.

Ainsi la t&che que le po&e avait voulu accomplir 6tait ou du moins lui semblait impossible. C'6tait un nouveau d£senchantement :

incompatible avec les conditions terrestres, le bonheur T6tait done aussi avec les conditions les plus favorables qu'on pM imaginer! Non seulement la r6alit6 ne pouvait pas le donner, mais il ne pouvait exister m&ne en r6ve ! . . . II sortit de cette impasse comme il 6tait sorti de celle od il avait abouti en cherchant la justice : par la dignite et par le sacrifice volontaire. La fin du po6me est fort belle. Stella s'apergoit que Faustus est songeur et triste; elle lui demande la cause de sa peine. II lui avoue que pour lui il ne saurait y avoir de bonheur sans m6rite, et qu'en outre il ne peut jouir de sa f6licit6 quand il pense que I&-bas ses fibres continuent k se d^battre dans la mis6re et l'ignorance. II voudrait retourner sur la terre et porter aux hommes les secrets r6dempteurs qu'il a appris; il accepterait de reprendre la lutte de la vie pour se sentir, par Teffort d6sinteresse, digne d'un prix qui n'a de valeur qu'& la condition d'etre sans cesse gagn6. Stella le comprend et est prfete k le suivre : la Mort, k leur demande, les transporte tous deux pr6s de la vieille terre qu'ils ont, sans le savoir, quittee depuis des milliers

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