‹ Penseurs et poètes --Chapitre 39 sur 54 · KO PKHSEORS KT PONTES · texte numérisé non relu

KO PKHSEORS KT PONTES

d'annta. Mais, A surprise! la terreest d£peupl6e d'hommes : l'humanitg a achev£ sa doulourcuse carrtere; elle s'est 6puis6e elle-mfime par la surexcitation de sa sensibility nerveuse. La vie v<g6tative et la vie animale se d^ploient seules sur la plandte dans une libre et confuse splendeur. Les deux amants hgsitent, suspendus au-dessus du globe qui fut leur patrie, puis its se d&ident k s'y poser et k recommencer, pour cux et leur posterity, dans les alternatives de l'esplrance et de la crainte, dans la lutte du d6sir et du devoir, Taventure de la vie humaine... lis ont compris qu'il n'y a pas de joie sans souffrance, qu'il n'y a pas de dignity sans sacrifice, et que le sentiment du bonheur ne peut 6tre que celui d'une halte momentan6e dans un chemin qui mene k un but toujours entrevu et jamais atteint. C'est la conclusion des Destins, c'est la solution k la fois noble et triste donn£e par le po6te au probldme du bonheur.

On voit maintenant, si je n'ai pas trop imparfaitement rfussi dans la t&che delicate que je me suis donnte, quelle est la forme particu-

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lidre du sentiment chez Sully Prudhomme. II est fait d'une ardente aspiration vers l'id&l sans cesse contenue et bless^e par une precise notion du r6el, d'une sensibility suraigue, d'une rare puissance de sympathie pour les douleurs ressenties ou devin£es, d'une morality tourment^e par le scrupule, d'une grande noblesse d'ame, qui ne trouve de vraie jouissance que dans la conscience de sa dignity, et en m£me temps d'une faiblesse qui se connalt et se condamne, d'une tristesse fondamentale qui ignore l'attrait facile de « ces plaisirs 16gers qui font aimer la vie », et, par-dessus tout, d'une inquietude qui, sans trfive, fait trembler ce coeur anxieux k tous les vents du dehors et k tous les souffles qui s'exhalent de lui-m6me.

Mais, surtout, la sensibilite, chez Sully Prudhomme, est k la fois surexcit6e et d£vi£e par la penetration en elle de l'intellectualite, comme le sang est empoisonn6 quand s'y r6pand un liquide vital que la nature en a s£par£. Son invincible penchant k analyser ses peines l'amdne presque k en provoquer de nouvelles pour avoir le cruel et dangereux

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plaisir de les observer : il fouille avec la curiosity implacable d'un anatomiste jusque dans les derniers recoins de ses blessures; il se reprocherait d'en laisser un dont il n'e&t pas 6veill6 la souffrance, manquant ainsi d'observer une nouvelle nuance de , douleur. Or, pour op6rer de la sorte, il faut que l'oeil soit lucide, que la main ne tremble pas, que la chair sous le scalpel ne saigne pas jusqu'& cacher la plaie. De 1&, parfois, dans ces subtiles vivisections pratiques sur un coBur par un cerveau, une apparence de froideur qui a pu empfecher certaines Ames, avides de passion plus inconsciente, d6sireuses de cris plus d6sordonn£s, de comprendre pleinement la souffrance du poete.

Elle est double pourtant, car il souffre dans son coeur malade et bless6 et il souffre dans sa pens6e qui constate impitoyablement le mal.

Cette forme compliqu6e de sensibilit6 mftl6e de pens^e est bien k Sully Prudhomme. Si on analysait de mfime la sensibility des grands poetes qui l'ont pr6c6d6, on verrait combien elle difffere de la sienne. Dans sa fa§on d'aimer et de souffrir, de concevoir et la vie individuelle et les destinies de l'humanitg, il

est profond^ment original. Mais, en m&ne temps, il est de son 6poque. Beaucoup de coeurs, aujourd'hui, — sans avoir la mfime noblesse et la m&ne profondeur, sans avoir peut-6tre non plus autant d'ind&rision et de faiblesse, sans avoir surtout la m6me faculty de souffrir et la mfeme 6tonnante t6nacit6 dans la douleur, — battent, au moins par moments, k l'unisson du sien. Son mal est le mal de notre temps : le d6sir de 1'illusion et Pimpuissance k y croire, Timp^rieux besoin de la v6rit6 et Teffroi devant ce qu'elle r6v£le, le d6veloppementexcessifde la sensibility et la m6fiance k Tendroit de cette sensibilite elle-meme. A ce mal, ses vers ont apporte le soulagement que rec&le la po6sie et qu'il a si bien exprimg :

Parfois un vers, complice intime, vient rouvrir Une plaie oil le feu desire qu'on l'attise; Parfois un mot, le nom de ce qui fait souffrir, Tombe comme une larme a la place precise Ou le coeur meconnu l'attendait pour guerir. . .

lis auront fait plus et mieux encore si, en char ma nt des souffrances analogues k celles du po&e, ils ont pu inculquer aux ames qu'ils ont

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p6n6tr6es ce qu'il y a de meilleur dans la sienne : le haut sentiment de la solidarity huraaine, du devoir et de la dignity.

LA PBNS&E

Sully Prudhomme n'est pas seulement un podte, c'est-k-dire une sensibility particultepement impressionnable et dou6e d'une faculty sp^ciale d'expression : c'est un penseur, et le penseur, dans Involution que la vie a prescrite & sa personnalite, est mftme presque arriv6 a l'emporter sur le po&e. Je ne m'occupe ici que du podte. Les Merits en prose oil Sully Prudhomme a exprim6 sa fa?on de poser les probl6mes m6taphysiques sont d'un grand int6r6t pour les philosophes ; mais c'est la person ne morale de l'auteur, et non ses idSes en elles-m6mes, que je me suis propose d'6tu-

dier. Je ne me servirai done de ces Merits que comme de documents, pour m'aider a comprendre ce qui, dans l'oeuvre du po&e, appartient au raisonnement, soit qu'il cherche k se mettre d'accord avec la sensibility, soit qu'il entre en collision avec elle.

A vrai dire, cet accord cherch6 ou cette collision se retrouvent dans les Merits en prose. En raisonnant aussi m6thodiquement que possible sur les questions transcendantes 6ternellement pos6es k la curiosity de Tesprit humain, Sully Prudhomme ne peut jamais oublier que le coeur y est int6ress6. L' aspiration inassouvie de Thomme vers la justice, le bonheur, l'id&l, lui est toujours prfeente, et donne k sa discussion, en apparence calme et froide, quelque chose de secr&ement passionn6. De m6me que sa penste a p6n6tr6 sa sensibilit6 et l'a, comme nous Tavons vu, k la fois agrandie et d6vi6e, de mfime sa sensibility p6n6tre sa pens6e, l'inquifete et la dirige. II a soumis k une profonde analyse l'antagonisme qui existait dans la grande &me de Pascal entre son g£nie scientifique et sa religiosity inn6e, e'est-k-dire, comme l'auteur des Pensees la si souvent

exprimg lui-m£me, entre sa raison et son coeur. Un antagonisme semblable, quoique autrement dos6, existe dans Tame de Sully Prudhorame, — celle peut-6tre qui, dans des conditions differentes, a le plus ressembl6, depuis deux socles, k Tame de Pimmortel apologiste. S'il n*a pas le g6nie scientifique de Pascal, il a comme lui 1'habitude de la m6thode scientifique, la jouissance et le besoin de la certitude math&natique, et en meme temps il a au plus haut degr6 Inspiration religieuse, non plus sous la forme d6finie qu'une tradition docilement accepts lui avait imprim<§6 chez Pascal, mais sous une forme qui, pour 6tre vague et manquer d'objet precis, n'en est pas moins imp6rieuse, et ajoute seulement, par son doute perpetuel sur sa propre I6gitimit6, un 6l6ment path&ique k la lutte qu'elle soutient avec Tautre moiti6 de l'ame.

Voil6 dans les 6crits en prose sous Failure impersonnelle du pur raisonnement, cet 616ment path6tique apparatt plus librement dans la po^sie, et c'est Ik que nous P6tudierons.

Mais il se retrouve bien vite, quand on y fait

attention, dans les Merits en apparence les plus s^verement objectifs de Sully Prudhomme.

Par tout e'est le m6me d6sir anxieux de mettre fin au conflit entre la raison et le coeur. Le mot k la fois sublime et d6concertant de Pascal : « Le coeur a ses raisons que la raison ne connatt pas », n'a jamais trouv6 d'echo plus profond que chez l'auteur de Que sais-je ? L'id6e que le coeur peut n'fitre pas borne uniquement k sentir, qu'il a peut-£tre, comme la raison et avec autant d'autorite, le droit d'affirmer, p£n£tre tout le travail de sa pens6e philosophique. II sent bien le danger de cette id£e, averti qu'il est par son habitude de se soumettre k la s£v&re discipline des sciences; mais il ne peut se defendre contre le g£n£reux penchant qui l'entralne vers elle, et, avec mille precautions, avec les reserves les plus circonspectes, avec l'admirable bonne foi d'un chercheur qui n'a d'autre but que la virile, il y revient toujours, et s'efforce, non de la prouver, — ce serait aller contre elle-m6me,

— mais de lui attirer Pacquiescement qu'elle lui paralt m£riter. Son ambition philosophique,

— et il n'en est peut-6tre pas de plus haute,

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— serait de laire accepter k la raison ces raisods du oeur qn'elle n a jusqu'ici pas voulu oonnattre.

Apres bien des tatonnements et des doutes, c'est dans le sentiment da beau, uni k Fid6e purement logique de Pimpossibilite de conce- Toir Tunivera sans un fttre nfcessaire, qu'il semble avoir trouv6 la satisfaction de son double besoin de certitude et de foi. II a formule dans de fort belles pages eette revelation du comr, devant laquelle il demande a la raison, non d'abdiquer, « mais seulement d'admettre le temoignage du cceur au meme titre que celui des sens, lorsque ce temoignage lui semblera aussi irrecusable, et de l'accepter au moins, comme simple document dont Fesprit scientifique doit tenir comple, sans pouvoir encore Temployer dans l'etage actuel de son edifice. » — On retrouve ici le scrupule que Tauteur porte dans ses raisonnements comme dans ses sentiments et dans ses actes. — Le sentiment du beau, pour lui, s'accompagne forcemeat d' aspiration ; cette aspiration ne s'explique par rien de ce qui appartient & notre vie terrestre ordinaire ; elle la d6passe ;

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elle doit done avoir un objet situ6 en dehors de cette vie. Ici il faut titer :

Ainsi le sentiment du Beau dans la nature, les arts et la morale aurait un objet situe* hors de nos prises, mais dont nous aurions rintuition dans notre conscience, et e'est la le fondement des actes spontanes de foi religieuse. On peut dSfinir la foi : rintuition et Faffirmation, sur le seul temoignage du coeur, de ce qu'on nomme la ditrinite, e'est-a-dire du postulat indispensable pour expliquer et justifier ce que nous voyons dans PUnivers. Et e'est le Beau, imprime" dans les formes et manifesto aussi par les actions, qui en est le revelateur, qui est le texte sacrS, les saintes fieri tures par excellence. Au fond, le sentiment du Beau est Tintuition instinctive du divin, la plus incontestable revelation religieuse. II y a de la pi&e* dans Vadmiration.

On se demandera comment, si l'objet de l'aspiration n'a rien de terrestre, nous pouvons, nous qui sommes terrestres, communiquer avec lui. La rgponse que Sully fait k cette objection est bien caract6ristique par le melange qu'elle offre de math6matique et de sentiment :

L'homme, en sa quality de derniere et supreme production de la terre, est a la limite extreme qui separe ce globe de la sphere sup&ieure, quelle qu'elle soit

(a moins d'admettre, contre toute vraisemblance, que la aerie des elres, 6videmment ascensionnelle sur la terre, se termine a notre petit monde). Or une limite appartient a la fois aux deux choses qu'elle borne Tune par Fautre dans un milieu continu comme est l'espace, qui permet & toutes les parties de communiquer, et oh le monde spirituel lui-meme a des attaches manifestos. II y a done necessairement quelques points communs entre l'essence humaine, limite de la nature terrestre et de ce qui la d£passe, de ce que nous appelons le surnaturel, le divin, et celui-ci. Certainement, ce point ne contient pas tout le divin (de la vient que nous n'y pouvons qu aspirer), mais il suffit a la communication de l'homme avec l'ideal. II existe un pont, jet6 par le Beau, entre la terre et le ciel 1 .

S'il fonde ici la religion sur le sentiment du beau (nalurel, artistique ou moral), il etablit ail leu rs la liberty sur le sentiment de la dignity comme il y avait appuy6 ses esp6rances derni&res dans l'avenir de la race humaine. II rattache encore & la dignite, au « sentiment de la valeur morale », — en y ajoutant des considerations d'un caractere purement scientifique, — la tegitimite, au moins soutenable, de la

1. Revue des Deux Mondes da 15 octobre 1890, pages 770- 771. Voyez aussi I' Expression dans les Beaux- Arts, pages 254- 257. Les memes idees sont exprimees en vers dans le Bonheur, page 221.

croyance en une existence ultra-terrestre i . Je n'ai pas k discuter ici ces hautes questions; je constate seulement l^quilibre dans lequel Sully Prudhomme est arriv6 k faire se tenir les deux tendances de son kme ou plut6t les deux moittes de lui-m6me. Cet 6quilibre est beau, mais il est instable : il n'a pas toujours exist6, et dans bien des moments il se d6robe encore k la pens6e, k la conscience qui le cherchent. On ne peut expliquer autrement que, dans une des 6tudes m6mes oil il s'applique avec le plus de conviction k authentiquer devant la raison les r6v61ations du coeur, il s'Scrie, en songeant & la foi in6branlable que Pascal gardait sous les apparences du scepticisme : « Ne le plaignons pas ! . . . Ah ! combien, en d6pit de ses tourments, son sort pourrait tenter ceux qui, non moins affam6s que lui de v6rit6, de justice et d'amour, desesp6rent de s'en jamais rassasier... et qui sont condamn6s par le progres m6me et la s6v6rite de la science k ne pouvoir savourer aucune

1. Voir, outre les truis eludes sur Pascal publiees dans la Revue des Deux Mondes et la Revue de Paris, le livre dont j'ai parte plus haut : Que sais-je ? Examen de conscience; cette question y est longuement d£battue,

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illusion consolante f I » Si par moments il espere presque avoir trouv6, il est plus souvent, presque toujours, de ceux qui cherchent en g&nissant.

Nous retrouvons ce conflit interieur, avec des pcripgties plus poignantes et des sursauts plus vifs, dans ses po6sies, oil il ne s'astreint plus k peser avec une patience methodique les postulats, en apparence contradictoires, du coeur et de la raison.

Dans les Stances et Po&mes, oeuvre de sa premiere jeunesse, il ouvre parfois toutes grandes les ailes du coeur et puise hardiment dans i'intuition po6tique des raisons de croire et d'esp6rer. 11 proclame Taptitude du sens esth6tique k d6couvrir le vrai : opposant k la certitude qu'on savoure dans la gGometrie l'incertilude oil laissent les syst&mes opposes de la philosophic, il se demande si un triangle n'est pas preferable k tous ces mots sonores qui, comme les vases, sont d'autant moins remplis qu'ils sont plus beaux, et il se r6pond avec une confiance presque joyeuse :

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