L ART
Une sensibilite delicate, une pensde originate, la fusion mfime de ces deux dons en un rare et precieux alliage, ne suffisent pas a faire un poete. II faut qu'il s'y joigne un art capable de leur donner une expression personnels et frappante et de les revfitir de beaute. Ce qu'il me reste k etudier dans Sully Prudhomme, c'est l'artiste.
Son art, comme sa sensibilite et comme sa
f5l PENSEURS ET POfeTES.
pensfe, se characterise par un melange de precision et d'inqutetude, de hardiesse et de scrupule, d'aspiration infinie et d'exacte observation. II 6meut savamment. II rtunit a la complete sinc6rit6 du sentiment une execution tres habile, trta m&litte, tris personnelle, ou se sentent k la fois, comme le po6te l'a dit en parlant des fins joyaux de l'antique orfevrerie, < 1'audace et la peur de la main 4 » . Get art, il ne l'a pas d& l'abord poss6de dans sa plenitude, et, k force de vouloir Taffiner, il Fa peut-6tre parfois poussg k Pexc6s.
Comme il a doute de sa propre sensibility comme il a doute de sa pens£e, il a doute de son art. Ce trait de sa physionomie po^tique apparalt surtout dans les Stances et Poemes, oil il avait frapp6 Sainte-Beuve ; il s'exprime dans la derntere pidce (Je me croyais poete et fai pu me mtprendre), comme dans les vers c616bres qui ouvrent le recueil :
Quand je vous livre raon po&me, Mon coeur ne le reconnatt plus :
Le meilleur demeure en moi-meme ; Mes vrais vers ne seront pas lus.