Le Missel (Solitudes
Comme antour des fleurs obs&lees Se pressent les papillons blancs, Autour de mes cheres idees Se pressent de beaux vers tremblants.
Aussit6t que ma main les touche,
Je les vois fuir et voltiger, •
N'y laissant que le fard leger
De leur aile frele et farouche...
Ainsi nos ames restent pleines De vers sentis, mais ignores :
Vous ne voyez pas ces phalenes, Mais nos doigts qu'ils ont colons ! .
Une telle inquietude indique le souci de la perfection. Elle ne l'a jamais abandonn6 ; mais
1. Je me permets id une petite anecdote... philologique. Les Stances et Poemes allaient parattre quand je recus de Sully un billet desole" : « On vient de me rappeler, disait-il, que phalene est du f£minin, et c'est vrai, d'apres V Academic Est-ce bien sans exception ? Je ne puis refaire ma strophe, et je ne sais que devenir. » Je le tirai d'embarras, — peut-6tre avec trop de complaisance, — en lui citant les vers de Victor Hugo (Si favais, 6 Madeleine, L'ceil du nocturne phalene) et d'Alfred de Musset (Le phalene dore\ dans sa course legere, Traverse les pres embaumes). Sully fut rassure* et laissa la strophe telle quelle. Phalene n'en doit pas moins etre du feminin. — J'ai constate" avec surprise que la petite et la grande Edition de Musset (1876 et 1884) donnees chez Lemerre portent : La phalene dor tie, en sa course legere. C'est la une correction apporte'e, je ne sais par quel reviseur, au texte du poete. Toutes les Editions parues de son vivant, et, — a l'exception de ces deux- la, — toutes les autre* donnent le vers tel qu'il a 6t6 imprim6 ci-dessus.
riArih
elle le hantait surtout k 1'lpoque de son premier recueil, non seuleraent parce que tout artiste qui n'a pas encore affronts le jugement du public craint de s'6tre tromp6 sur son talent, mais parce que ses id&s sur Tart des vers 6taient alors en train de se modifier. II avait surtout, dans sa premiere et solitaire p£riode de travail, £crit des po6mes de longue haleinc, oil se sentait l'influence des meditations ou des declamations de Lamartine, de Musset et de Barbier. Ge qu'il en a gard£ forme la section de son premier volume intitule Poemes, et comprend de fort belles pieces, quelques-unes m6me de celles oil il s'est 61ev6 le plus haut * . Elles sont presque toutes en alexandrins, souvent mais non toujours group6s en des quatrains dont les vers impairs sont f&ninins, les vers pairs masculins. Cette forme — inaugur£e par Musset — est ample et souple ; l'ir-
1. Elles ont, d'ailleurs, Ste" plus ou moins considerablement retouchees, et avant la publication du recueil et pour les Editions successives. II faut noter ce trait particulier du travail artistique de Sully : il revoit sans cesse ses productions pour en c polir et repolir » les details. Si on donne quelqne jour une Edition « critique » de ses oeuvres, le nombre des variantes que fourniront les Editions successiyes sera pins considerable que pour aucun autre poete.
r6gularit6 qu'elle se permet tempere ce que son allure habituelle pourrait avoir de monotone ; elle peut unir, avec beaucoup de charme et d'effet, l'essor de la strophe & la cadence plus effac^e des vers accouptes ou librement crois^s. Mais ce caract&re hybride lui donne quelque chose d'approximatif et d'improvis6 ; elle n'est proprement ni lyrique ni didactique; elle n'est pas conforme aux exigences d'un art severe.
Leconte de Lisle, — qui avait une veritable aversion pour la po6sie de Musset et tout ce qui lui ressemblait, — ne s'en est jamais servi (non plus d'ailleurs que Victor Hugo); Sully subit fortement, comme je Tai dit, pour la forme, — mais pour la forme seulement, — Pinfluence de Leconte de Lisle et de son c6nacle : il renonga a cette versification trop libre, qui lui semblait d&ormais b&tarde, et ne se servit plus de I'alexandrin qu'en rimes plates ou en strophes r^gulieres 1 . Je cite ce detail pour
1. Sauf pour la traduction de Lucrece, oil la difficult^ excessive de rendre le latin vers pour vers obligeait a employer un precede* de ce genre (les parties du Bonheur ou on retrouve cette forme avaient &6 ecrites longtemps avant). — Sully ayait meme compose beaucoup de pieces en vers libres, forme encore plus&oignee de la r6gularit6 quMl chercha depuis. II n'ena
258 PBNSRURS BT PONTES.
montrer combien il r6fl&hit, dte qu'il livra ses vers au public, sur les ressouroes et les lois de son art. II reprit plus profond&nent les etudes techniques qu'il avait faites un peu au hasard. 11 revit avec soin toutes ses rimes pour les soumettre aux regies strides dont le < Parnasse » avait proclam6 l'obligation, gliminant les rimes insuflBsantes, trop faciles ou banales, que Lamartine laissait passer sans y regarder et que Musset accueillait avec complaisance* L'6cole < parnassienne * ne se piquait pas d'innover en versification. Elle n'essayait pas de remettre k neuf le vieil instrument 16gu6 par Malherbe ; elle en accordait les notes, elle en retendait les cordes trop relftchSes, mais elle l'acceptait tel que la tradition l'avait fait, ne cherchant ni k en agrandir le clavier, ni k en remplacer les touches devenues muettes. Elle continuait, comme la po^sie classique et romantique, k s'interdire, sous le nora d'hiatus, des
rien gardl, si ce n'est une piece (Metaphysique) que plus tard, en la remaniant, il a inseree dans le Prisme. Je me souviens que ces vers furent les premiers que je connus de lui, par un ami commun, avant de le connattre lui-meme. lis ne m'avaient pas enchanted C'est quand Sully me recita le Joug que sa poesie se revela a moi+
rencontres de voyelles jug6es harmonieuses dans la prose, a r6gler la mesure des syllabes et la valeur des rimes sur la prononciation du pass6 et non sur celle du pr6sent, se privant ainsi d'un renouvellement qui, s'il avait 6t6 entrepris alors avec intelligence et m6thode, aurait peut-£tre pr6venu les tentatives confuses que nous voyons aujourd'hui se produire de toutes parts. Sully Prudhomme ne se comporta pas autrement que ses 6m u les :
D'aiitres out fait la lyre et je subia leur loi,
a-t-il dit lui-m6me. II compta scrupuleusement comme deux syllabes des groupes qui n'en font r&llement qu'une; il admit que Ye fGminin (sauf dans soient et les mots semblables) se prononce toujours quand il est Gcrit; il assujettit la rime non seulement k l'oreille, mais h Toeil, c*est-&-dire h. une orthographe arbitrage et souvent erron^e. II ne prit pas Tinitiative de la reforme qui aurait et6 vraiment desirable, celle qui, en conservant les principes traditionnels du rythme et de la rime, se serait donn6 pour tache d'y soumettre la
MhtitT* rfeflemeot oflerte par le borage. Oa p^ul kr n^retler: son ordlle delicate et sa r£fl<rxion p£rj£trante auraieot peat-4tre troave la lot de cette n-fonne, aujounf hui si comproniine par lea fxcks de oovateors irrefl&his:
main on oe naurait lui en faire on reprocbe : uuh ti'llc H'uvre exigeait un immense travail, h la i'oin technique et linguistiqae, qui laurait d^tourn/f de sa vraie tAche : Fexpression aossi parfait<» que possible de son individuality jmyr hique,
II a du moins apportg k l'ex&ution de ses vcrH un ho in (constant et une d61icatesse partimliAri'. On no trouve que rarement chez lui va\h couples de rimes ou une consonne finale mo prononce dans un mot et ne se prononce pun dans l'autre, v6ri tables assonances qui juront au milieu de rimes 1 , de ces rimes entre vnyolloN ouvcrtes et ferm^es, — qui sont en ntnlitri don voyolles diflferentes, — qu'on se ponnot do faire rimor ensemble, malgr6 les iiVlnmntions do Toreille, sous pr6texte que
1. CI Urn* hM(i$ jxw, /tfa cmci/lx, jadis midis, lis pdlis, granii m«t t Jimm <U*ha\ alkUlvs linttus, etc., une qainiaine peut-£tre
notre orlhographe les rend par le mtaie caractere 1 . Ces fautes, que Victor Hugo, Tartiste cens6 irr6prochable, a prodigutes jusqu'a l'exc6s 2 , n'ont pas 6t6 6vit66s m&nes par les « parnassiens » les plus corrects. Sully Prudhomme ne les commet que par exception :
en g6n6ral, sa rime est aussi juste que distingu6e. Ce qui vaut mieux encore, il s'interdit absolument « le» chevilles de mots, et, licence moins naive, les chevilles de vers entiers dont l'intrusion parasite prostitue la pens6e & la rime. La mauvaise foi, dit-il a ce propos, s'insinue par \k dans Pex6cution, et, chez certains virtuoses, avecun art qui arrived la racheter 3 . » La cheville, petite ou grande, est inconnue & Sully Prudhomme ; la religieuse observance des regies ne Ta jamais induit k ajouter un
1. Par exemple bras pas, climats amas, fable ineffable, miracles obstacles, gagne Bretagne, femmes dines, diapre dpre, concevrai vrai, seule mettle, environ trente en tout. Je ne releve pas les rimes de e avec 4, de i, u, ou brefs avec *, u, ou longs, beaucoup moins choquantes.
2. Dans une seule piece, qui n'a que soixante-huit vers (A VAUemagne), il fait rimer Taunus avec nus, 4den avec mondain et Galgacus avec icus, ailleurs Amos avec chameaux et meme Austerlitz avec pdlis !
3. Reflexions sur Vart des vers, page 9. Victor Hugo a fait des prodiges en ce^ genre.
fcfii PRIfSIUltS KT poItes.
mot ou un vers oiseux. La mauvaise foi — qui dans la versification touche de si pr6s k l'habilete — est absolument bannie de son art.
Quant au rythme interne du vers, il a cherch6 k sen rendre compte, et, — naturellement, — il Ta £tudi6 en math&naticien autant qu'en podte, ce qui d'ailleurs 6tait legitime 1 . II a aussi approfondi les conditions de la gr&ce et de Texpression des strophes, et, ne se bornant pas k choisir, parmi les inventions ant6rieures, celles qui convenaient le mieux aux Amotions qu'il voulait rendre ou sugg&er, il en a invents plusieurs, dont il cr6ait le moule expres pour qu'il s'appliqu&t plus d£licatement k Timpression qu'il lui confiait 2 . Toulefois, ce
1 . Dans ses Reflexions sur Cart des vers, il 6tablit le rythme des vers divisibles en deax membres sur une proportion mathematique entre les dimensions respectives de chacun des membres.
2. II serait interessant de relever ces inventions strophiques, dont plusieurs sont tres heureuses; mais cela m'entratnerait trop loin : je ne veux pas entrer dans des derails techniques qui n'interessent directement que les gens du metier. Je ferai seulement une petite remarque a propos du sonnet. Sur les treize sonnets contenus dans les Stances et Poemes, un seul, — et sans doute par hasard, — est regulierement construit. Au contraire, a partir des Epreuves, tons sont irreprochables. Les lois du sonnet avaient 6t6 fort mal observees par les roman-
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qu'il a Je plus volontiers employ^, c'est le quatrain de vers octosyllabiques, tantot a rimes crois6es, tant6t h rimes entrelac6es, soit isol6, soit formant couple avec un autre ou les rimes f6minines et masculines sont en ordre inverse. Cette forme est proprement la sienne : c'est celle de la pi6ce liminaire (cit6e plus haut) des Stances et Poemes ; c'est celle du Vase brisi, de la Pensie, des Yeux, du Soir et de beaucoup d'autres parmi ses pieces les plus justement go<H6es. Avec les variations assez nombreuses de sa donn6e essentielle, elle permet des effets tr&s diffSrents et se prGle merveilleusement k de courts po6mes comme ceux oil Sully Prudhomme a excell6.
Mais il n'apprenait pas seulement, k l'6poque
tiques, qui remirent les premiers cette forme en honneur, notamment par Sainte-Beuve et Musset ; les sonnets de Gautier ne sont pas tous r6guliers (au moins dans ses premiers recueils, car ensuite il connut et observa les vraies regies); ceux de Baudelaire ne le sont presque jamais. Leconte de Lisle en avait donne* d& 1862, dans les Poemes barbares, un petit cycle (Le Conseil du fakir) ou tous sont parfaitement corrects ; mais autour de lui on ne se soumit que tard a la regie : les premiers sonnets d'Heredia lui-meme n'obseryaient pas l'entrelacement regulier des rimes dans les quatrains. C'est vers 1866 que les a ParnasBiens » rapprirent des pontes du xvi e si&cle la construction normale de cette sorte de strophe telle que Font fixee les Italiens du xiv 6 si&le.
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trad.tl,:mr-u&: il alnitiait a des secrets pi as important* «H pins petfoods. II aTait jusque-la trop sou rent, eorame ks premiers maltres doot il s"*t*it inspire, roofoodn la pofeie arec Feloi\\\**u(*. II apprit 4 distingoer le theme et • <turtoat Texpression proprement po6tiques du th>me et de Fezpression oratoires. Les strangers reprochent en g£n6ral a notre poesie de n'&tre sou vent que de Eloquence cadencte, d'etre trop brillante, trop raisonneuse, trop d6clamatoire, de manquer de cette indecision qui fait le charme du rfeve, de cette suggestion illimitte qui fait l'enchantement de la musique. Si une partie des pofemes de Sully, malgr6 la beauts de leur forme et l'ampleur de leur inspiration, n'^chappent pas tout k fait k ce rcproche, bcaucoup sont assur&nent parmi les productions de la Muse francaise qui en sont lo plus indemnes. Les thfemes en sont pris, non dans des conceptions d'ordre g6n6ral, mais dans dos nuances d&icates de sentiment et de ponsta ; les mots sont trfcs simples, mais tous choisis de manitoe k 6veiller dans l'esprit des
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associations multiples et prolong£es d'id6es ou d'images. C'est un art qui rappelle celui de ces graveurs qui font tenir sur une pierre pr£cieuse, travaill6e a la loupe avec une patience et une finesse extremes, quelque symbole 6mouvant ou profond, ua sphinx ou une chim^re, ou un Eros baisant au front Psyche tremblante et ravie: plus on regarde ces chefs-d'oeuvre t6nus, plus on y d^couvre d'intentions d'abord caches ; plus on sent en mfime temps s'eiargir leur signification mysterieuse.
C'est par 1' exclusion de tout element oratoire, c'est par la recherche, dans les mots et les tournures, de la simplicity la plus expressive, de la nuance la plus delicate, que Sully Prudhomme est arrive & produire des effets si poetiques. Pour r6ussir k empreindre ainsi dans son oeuvre la forme personnelle de sa sensibility et de sa pensee, il lui a fallu la connaissance exacte des secrets et des ressources de son art, la discipline impos6e k une verve d'abord trop 6pandue, l'habitude d'une execution longuement m6dit6e. Ces quality, innees en lui, se d6velopp6rent sous Finfluence du severe Apollon qui regnait sur le « Parnasse
270 PBHSRCRS BT POfeTES.
entre les mots, signes en partie naturels et en partie conventionnels, et les idles ou les sentiments qu'on t&che de leur faire exprimer.
Leur sonority, leur masse, leurs alliances plus ou moins nouvelles, leurs nuances infinies de sens, il a tout dcoutt, tout pes6, tout calculi. De 1& ce parfait accord entre Fexpression et l'idfe qui donne tant de charme k ses meilleures pieces. De Ik aussi, parfois, dans son style, quelque chose d f un peu laborieux, d'un peu cherchl : cette po&ie sent l'huile de la lampe solitaire sous laquelle elle a 6t6 patiemment combinge.
Un autre dlfaut vers lequel elle inclinait d6j& au dlbut 1 et qui a souvent atteint par la suite des proportions fAcheuses, c'est d'etre trop serine, trop c prggnante », de vouloir mettre trop contentions dans ce qu'elle dit, et de tomber par la dans Tobscurite : il y a des vers de Sully qui se prlsentent comme de vlritables Inigmes, non par le vague de la pens6e ou de la forme, mais au contraire par la trop grande
1 . Sainte-Beuve terminait son article souvent cite* en disant : « Je me contente de demander a la po6sie de M. Sully Prudbomme un peu plus d'air et de degagement, »
condensation. Ce n'est pas qu'il faille demander a la po6sie d'etre claire pour tout le monde au premier abord : une certaine obscurity n'est pas incompatible avec la beaute po6tique, et parmi les plus hauts chefs-d'oeuvre il en est qui ne livrent leur secret qu'& des investigations r6p£t6es ou mftme qui ne le livrent jamais compl&ement et ne nous en fascinent que davantage. II n'est pas tout k fait vrai, quoi qu'en ait dit notre po6te lui-mfime 1 , que l'absence d'effort soit une condition de la jouissancQ artistique. On reconnait peut-6tre ceux qui aiment vraiment un art & ce que Peffort qu'il faut faire pour le comprendre est pour eux un attrait de plus. Mais si l'obscurite de l'oeuvre d'art est acceptable et peut m6me 6tre belle, c'est quand elle provient d'une pens6e ou d'un sentiment trop profonds, trop illimites pour pouvoir s'exprimer clairement avec les moyens imparfaits dont nous disposons. Elle rebute lorsqu'elle est due & une accumulation excessive ou & un emploi forc6 de ces moyens. Or c'est le cas dans quelques-uns des vers de
l . Reflexions sur Vart des vers, page 47 et ailleurs.
272 PENSEOBS ET PONTES.
Sully: le dfeir de dire beaucoup en pea de mots l'induit k des ellipses p&ribles, k des inversions sans grace, k des violences faites a la construction naturelle et simple. Souvent, le sentiment qu'on a de l'excessive application du po6te empdche qu'on se laisse aller a I'¬ion qu'il semble ressentir d'une maniere trop consciente et qu'il s'efforce de communiquer par des moyens trop r6fl6chis. D'autres fois, la recherche de la nouveautg et de la d61icatesse de l'expression d6g6n6re, on ne saurait le m£connaltre, en pr6ciosit6. Enfin, il est dans ses po6sies des passages qu'on ne peut s'empficher de signaler comme entaches de prosaisme, soit qu'il ait pris pour theme des id6es qui ne se prgtaient pas k la forme po6tique, soit qu'il n'ait pas donnd a celle-ci assez de vivacity ou assez d'delat.
Ces ddfauts, que je ne cherche pas a attgnuer, ne sont en majeure partie que Texces des qualites rares qui font la beauts du style de Sully Prudhomme. II est plus difficile encore de d&inir la beaut6 d'un style que son originality, et ce qui distingue le sien, e'est pr6cis$mentcequi dchappe le plus k l'analyse:
une lueur intime et douce comrae celle d'une flamme enferm^e dans l'alb&tre, une gr&ce qui charme et qui p6netre, une sorte de vie secrete et palpitante, et comme une caresse inqutete qui se glisse dans le coeur pour le faire d&icieusement souffrir. Ajoutez la souplesse du rythme, le balancement habile des tournures et Tequilibre savant des mots, l'harmonie vibrante ou 6touff6e qui charme l'oreille et berce l'esprit. Dans un grand nombre de pieces, le poete a r6ussi, par son art reflechi, k fixer en formes k la fois precises et tr'emblantes le r6ve qui passait devant son esprit, F Amotion qui troublait son coeur, l'id^e qui entratnait son imagination au dela de la sphere terrestre. Elles ressemblent &ces gouttes d'ambre ou un frftle insecte a6t6 surpris dans son vol, etou la vie fr6mit encore sous l'enveloppe rigide et brillante qui l'eternise en Pemprisonnant.
Toute po6sie s'exprime volontiers par des images, c'est-ik-dire par des comparaisons, des m6taphores et des symboles. Le symbole, dans lequel le second terme de la comparaison n'est pas exprime, qui sugg^re sans pr6ciser,
274 PENSKDRS KT PONTES.
est, par 1& m6me, £minemment po&ique, mais l'emploi en est dangereux : celui qui s'en sert est expose k se con tenter trop facilement ({'inventions sans portee, de formes vagues et d'allusions lointaines, dont le lecteur, ne recevant pas Vindications assez neltes, se fatigue k chercher le sens. Le symbolisme est aujourd'hui en grande faveur, et cette tendance prouve incontestablementune vraie disposition po£tique chez ceux qu'elle domine ; mais nos jeunes pontes, il faut l'avouer, sont loin d'en 6viter les 6cueils : leurs symboles sont trop souvent obscurs et sans interftt; ce qu'ils veulent exprimer ne se devine qu'& grand' peine, et quand on y est parvenu, il arrive que le fruit de cette peine ne la valait pas. Le symbole n'est pas applicable k tout : il ne doit servir qu'& indiquer ce qu'il est impossible ou tr&s difficile de formuler directement, quelque conception transcendante , quelque aspect cach6 ou fuyant de la sensibility ou de la destin6e humaine. II faut en outre qu'il soit interessant en lui-m6me, qu'il soit choisi parmi les objets naturels qui frappent nos sens ou notre imagination par leur beaut£ ou
SULLY !>RUDHOMME. 275
leur myst&re. Sully Prudhomme a invents d'admirables symboles (le Vase brisi, Mosies, les Stalactites, la Voie lactte, le Soir, etc.), qui rSpondent pleinement k ces conditions. En general, il ne se borne pas & presenter le symbole au lecteur : il en donne lui-m&ne l'explication . Le symbolisme intransigeant n'admet pas ces concessions de la po6sie k Intelligence, et nous souhaiterions parfois, il faut l'avouer, que le po&e nous laissat rfiver sur le theme qu'il nous suggere au lieu de nous en prescrire Fapplication. Mais Sully n'a pas pris ainsi toujours le soin d'attacher une etiquette a ses fleurs po6tiques. II y a des pieces de lui qui sont des symboles parfaits, se suffisant a eux-mfimes, et, tout en restant clairs, ouvrant le plus large espace k l'interpr6tation. Telle est l'admirable pi6ce intitule Declin d' amour, oil le titre seul indique le sens du douloureux dialogue qu'^changent, dans le dernier frisson de l'automne, le lac morne et le saule qui s'effeuille. Ghaque detail de la peinture a sa repercussion infinie dans le monde sentimental que cette peinture a pour but d'6voquer. Ne f6t*ce qu'k cause de cette
27<> fESSEGES ET POETES.
pitee, nos symbolisles devraient regarder Sally comme on maltre et on pr&urseur.
A c&te du symbole, il emploie sans cesse, comme tous les pontes, les comparaisons et les mttaphores. II en a trouv^demer veil leu ses, veritable enrichissement de la po6sie frangaise. Quoi de plus exqois, entre mille aulres, que ces deux strophes du Rmdtz-vous y ou le poete, 6tendu aupres de son amante dans une obscurite silencieuse qui lui persuade qu'ils sont dans la tombe, lui montre leur vie pass6e s'enfuyant k perte de vue ?
Regarde au loin, comme on vol sombre De eorbeaux, yen le nord chasse, Disparattre les nuits sans nombre Dupassl,
Et, comme une immense nnee De cigognes (mals sans retours !), Fuir la blaacheur diminuee Des vieax jours !
L'ordre de sensations auquel chaque poete emprunte le plus volontiers ses images est aussi caracteristique de sa nature d'ame que ses £pith6tes favorites. Ce que Sully Prudhomme choisit dans la nature pour indiquer
SULLY PRUDHOHME. 277
les 6tats de son ame, ou ce qu'il personnifie pour y incarner ses sentiments, ce sont les 6toiles, les nuages, les ruisseaux, les arbres, les oiseaux, les fleurs : ce qui tremble, ce qui fuit sous le regard ou se d6robe au contact, ce qui semble vivre d'une vie mysterieuse, k la fois libre et inquire. Jamais il n'a mieux peint sa po6sie que quand il l'a montr6e s'efforQant de ravir k l'aile « frfile et farouche » d'un beau papillon tremblant le « fard I6ger » qui s'efface d6s qu'on le touche.
Sully Prudhomme, comme on peut s'y attendre, compose en g6n6ral avec beaucoup de soin non seulement ses pieces, mais ses recueils. II a divis6 les Stances et Poemes en un certain nombre de livres, qui r6pondent k des aspects diflterents de sa po6sie, et quand on lit les Solitudes ou les Vaines Tendresses, on est frapp6 de l'attention qu'il a mise k ce que toutes les pieces qui les composent eussent un droit k figurer sous Tun de ces titres respectif. C'est une preuve nouvelle de la grande place que la reflexion tient dans son art : il classe avec ordre mfime ses impressions les plus intimes et les plus douloureuses ; il 6pingle
27K PENSEOKS ET POETES.
a leur rang ces beaux papillons qu'il a captes. Le mime soin se retrouve dans les pofeiesellesmemes. Tneopbile Gautier, qui, dans son e6lebre Rapport sur la pome franfaise de i857 a 48ffl, a consacre" a Sully Prudhomme une page dcs plus sympathiques, releve tout particulierement ce me'rite : ■ Les moindres pieces, dit-il, sont composees, ont un commencement, un milieu et une fin. > Aussi l'auteur a-t-il retouche, aouvent meme a plusieurs reprises, certaines poesies de sa jeunesse, — le Lever du sole.il, par exemple, — oil il so reprocbait, en les revoyant, de n'avoir pas observe cette logique et cette proportion qui donnent en effet tout son prix aussi bien a une oeuvre d'artqu'a une ceuvre scientifique '.
Les sujets qu'il traite sont varies, mais le champ de sa poesie n'est pas illimite. Une partie de son oeuvre, et qui n'est nullement negligeable, est toute descriptive. II observe