Reflexions sur Cart des vers, page
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vers, et la po&ie didactique, et la fable, — pour laquelle d'ailleurs, 6tant donn6e sa destination, la valeur mngrnotechnique du vers subsiste. Le xviii 8 sifecle a tellement abus6 de cet emploi (qu'on peut appeler prosaique) des vers qu'il en a presque, — jusqu'd. Chenier, — banni toute vraie po6sie. Notre si^cle a de plus en plus rtegi contre cet abus : on admet en g6n6ral aujourd'hui qu'il n'y a aucune raison de mettre en vers ce qui peut se dire aussi bien et mieux en prose, ce qui ne gagne pas en beaute k 6tre enfermg dans un rythme, ce qui ne contient pas en soidel'ind&ini, du rfive, de l'aspiration ou tout au moins du sentiment *. On serait surpris de trouver l'auteur des Vaines Tendresses dans le camp, — bien d6sert6, — de ceux qui jugent cette reaction excessive, si on ne se rappelait qu'il est aussi l'auteur d'un essai sur le bien fondg des
1. 11 faut toutefois laisser uue place a la po£sie narrative, qn'elle soit serieuse ou plaisante, & la poesie legere et gaie, qui orne l'esprit d'une grace ailee qui lui est propre, et a la poesie descriptive, qui emploie d'autres proc6des que la description en prose : dans tous ces cas, le rythme et la rimeajoutent leur charme et leur surprise a Tattrait du sujet. C'est la poesie purement intellectuelle et didactique dont la legitimite' est contestable.
axiomes math&natiques, et qu'il a, au m&ne degr6 que la passion des symboles infiniment suggestifs, celle des formules rigoureusement n^cessaires. Au reste, on ne peut nier qu'il ait su plus d'une fois donner k des id6es qui ne sont pas en elles-m6mes po6tiques, par l'harmonie du vers et le caractere de n6cessite immuable que leur imprime sa forme, une sorte de consecration. Des vers frapp6s comme ceux-ci :
Tout vivant n'a qu'un but, perseverer a vivre... La place de tes pieds, il faut que je m'en passe... Tout vivant qui jouit en martyrise un autre...
ou mfime
Rien n'est sur que le poids, la figure et le nombre,
ont une incontestable valeur. lis se gravent dans le souvenir par leur 6l6gante et puissante concentration : ils valent les meilleurs vers de l'ancienne po6sie gnomique, les plus belles maximes enferm6es par nos classiques dans des vers devenus proverbes. C'est que, comme ces vers, ils expriment, non des faits particuliers ou des v£rit6s certaines, mais des con-
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ceptions d'ordre g6n£ral, qui se pr&entent a r esprit dans des occasions trds differentes, et qui, malgr6 leur apparence d'axiomes, ont quelque chose de contestable qui permet a la forme po&ique de les fortifier en leur pre tan t la rigueur de son cadre. II en est autrement d'un exposg, fait de seconde main, d'opinions philosophiques pr&ises ou de d6couvertes scientifiques.
Le po£te se defend par d'autres arguments dans la preface du Bonheur : « Les grandes dteouvertes, nous dit-il, lui semblent si 6mouvantes qu'il ne se r6sout pas a les exclure du domaine po6tique pour peu que les formules en puissent 6tre transports dans la langue litteraire; il y a la une difficult6 d'art qui l'attire. » Oui, les d6couvertes de la science peuvent 6tre tr6s gmouvantes, parce qu'elles changent notre conception de l'univers et par consequent de la destin6e humaine *, et personne ne l'a mieux prouv6 que Sully dans les pifeces que j'ai rappetees tout k l'heure ; mais
1. On lira avec intent a ce sujet an remarquable article de M. Jean Psichari, paru en 1884 dans la Nouvelle Revue ; La Science e% les detlinees nouvelles de la po&ie,
c'est par leurs r6sultats et non par leurs formules. Dans l'expos6 dont il s'agit, au contraire, il n'y a rien d'6mouvant, parce qu'il n'y a, — sauf les ornements de la diction, — que des elements purement intellectuels. Vouloir trouver k ce r6sum6 une utility mn^motechnique serait pu6ril. La vraie raison qui a d6cid6 le po6te k s'imposer ce travail 6norme, c'est celle qu'il donne en dernier : « II y a \k une difficult^ d'art qui l'attire. » Prenons done ces morceaux comme de simples exercices de gymnastique, — et il y aurait encore & se demander si cette gymnastique a 6t6 bien profitable k Fauteur, si cet effort constant pour plier aux lois du rythme et de la phrase po&ique une mature rebelle, si cette application patiente k faire tenir dans dBs vers aussi pleins que possible des formules dont la rigueur ne souffre aucune alteration, n'ont pas contribu6 k donner au faire de Sully Prudhomme ce qu'il a parfois de trop tendu et de trop serr6, — mais reconnaissons qu'ils laissent le spectateur froid. La dext6rit6 avec laquelle l'habile versificateur accomplit ses tours de force ne nous interesse pas beaucoup ; elle serait m6me plus
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ptw de doos petner, car il nous semble qu'il d^pense a on Ubeur infructueux un talent que nous aimerions mieux le voir employer a toucher noire cceur ou a charmer notre imagination.
Ce>t heureusement oe qu'il fait le plus souvent; c'est ce qu'il fait surlout quand, dans sa [x*sie, il nous parle de lui-meme, et c'est bien lui qui est le sujet habituel et central de s--s vers. Heme quand il chante les aspirations de rhomme vers l'id&l ou ses doutes transcendants, c'est le trouble de son 4me qu'il ]>rojette sur l'univers. Sa po&ie est entierement pen&rfe de sa personnalit6, et c'est par \k qu*elle nous enchante, car il n'en est point de plus rare et en meme temps de plus sympathique. II nous la presente sous tous ses aspects, avec ses grandeurs et ses faiblesses, ses essors et ses abaltements, ses subtiles souffrances et ses joies dglicates et passageres. Et nous retrouvons tous quelque chose de notre 4me dans cette &me douloureuse, inquiete et tendre, et nous lui savons un gr6 infini de nous r6v6ler k nous-menies ce qui s'agilait obscurfrnent dans nos coeurs.
Je n'ai certainement pu donner de Tart du poMe qu'une id6e bien imparfaite; elle ne prendra quelque vie que pour ceux qui, derri&re chacun des traits oil j'ai essay6 de la tracer, en 6voqueront l'application dans les pieces de Sully qui leur sont les plus cheres. Si cette esquisse est incomplete, elle est du moins sincere, et, je le crois, fiddle. J'ai dit les limites et les imperfections de l'artiste aussi bien que ses grandes et incomparables qualitfe. Les unes et les autres se ram&ient, com me toute sa physionomie, k ce double caract^re d'intellectualisme et demotion, de reflexion et de sentiment, de doute et d' aspiration, de precision et d'incertitude qui lui fait, comme homme, comme penseur et comme poete, une originality si marquee.
Cette originality a 6t6 reconnue des l'abord* Apr6s Tarticle de Sainte-Beuve et le rapport de Gautier, qui consacraient pour ainsi dire officiellement l'auteur des Stances et Poemes, une
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magistrate £tude de Sch6rer lui assigna, par mi les pontes de noire temps, le rang qui 6tait le sien, c'est-i-dire le premier. Le go fit et l'intelligence de cette po&ie subtile et touchante, lents k pen^trer dans le public, s'y sont insinu& peu k peu. Us ont franchi les bornes de notre pays : d'habiles traductions, des commentaires chaleureux les ont rgpandus en Angletorre, en Hollande, en Allemagne, en Italie.
Chez nous, la critique la plus intelligente les a propaggs avec une vive sympathie : M. Jules Lemattre les a ex prim 6s dans des pages excellentes, oh Ton voit combien l'auteur des Vaines Tendresses a profond&nent touchy l'dme de ses contemporains venus un peu apres lui. Son influence s'est fait aussi sentir, et largement, dans la po6sie : on la suit dans les vers de M . Charles de Pomairols, dans ceux de MM. Jules Lemattre et Paul Bourget, surtout dans l'oeuvre de M. Auguste Dorchain, le plus pur et le plus fiddle de ses disciples, dans celle encore de beaucoup de jeunes pontes dont la voix est moins souvent arrivfe au public. Partout on la reconnalt k Teffort pour associer la pens6e et le sentiment, k Tacceptation de la conception moderne
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du monde, a la conscience attristee de l'6cart entre Inspiration et la r6alit6, & la recherche de la v6rit6 psychologique et de Texpression precise, delicate et nuanc6e. C'est, autour de cette 6toile au vif et tremblant rayonnement, toute une pl6iade qui scintille, d'une lueur plus ou moins brillante, mais semblable, dans Tinfini du ciel et de l'&me.
Toutefois on ne peut pas dire que Taction de l'ceuvre po6tique de Sully Prudhomme ait 6t6 aussi grande et aussi durable, ni telle pr6cis6ment, que nous l'avions imaging tout d'abord. Nous pensions alors, il pensait luimfime, dans ses moments d'enthousiasme, qu'il allait inaugurer une po6sie plus virile, plus m616e au mouvement du monde. II annongait Tav6nement de cette po6sie nouvelle, qui devait se fonder sur Punion intime du vrai, du bien et du beau, qui devait chanter et aider 1 'effort Gternel de l'homme vers les spheres sup6rieures, et poser la dignity comme principe de Part aussi bien que de la vie :
Le beau reste dans Tart ce qu'il est dans la vie : A deTaut des vieillards, les jeunes le diront ' I