AVANT-PROPOS XV
aussi mon choix s'est-il arrêté, après mainte hésitation, sur le mot Penseurs.
Ce terme vaste, général, comprendra donc une foule de divisions et de subdivisions. La catégorie des gens de lettres ne comporte-t-elle pas, par exemple, une foule de variétés ? N'y range-t-on pas les littérateurs, les poètes, les prosateurs, les journalistes, les auteurs de pièces de théâtre (encore un mot générique qui nous manque !)
Et combien de subdivisions dans cette dernière catégorie de penseurs qui comprend les vaudevillistes, les auteurs de tragédies, de drames, de comédies, d'opéras, de ballets, de pantomimes ?
Sous cette étiquette « Penseurs » je rangerai encore les Professeurs, les Académiciens, les Médecins (très flattés d*être leurs voisitis), les Avocats, les Notaires et Avoués, les Politiciens, les Magistrats, les Prédicateurs, ceux des membres du clergé s'occupant des travaux de l'esprit plutôt que des occupations ordinaires du sacerdoce. J'y rangerai encore les Chimistes, les Ingénieurs, les Philosophes aimant à fouiller des questions ardues, et cette classe si intéressante et si nombreuse des Artistes Peintres, Sculpteurs, Comédiens, en un mot, tous ceux qui réfléchissent, creusent un sillon, étudient et font, à force de recherches, d'études, et d'immolation constante de leurs autres goûts, jaillir cette étincelle de vie, cette flamme phosphorescente, née de la concentration de nos idées qui compose, invente, affine et enfante une création suffisante parfois pour immortaliser un nom.
Cette classe de Penseurs est la plus élevée, la plus noble, la plus remarquable d'une nation. Elle constitue l'élite des citoyens, et elle est pour le peuple vivant ou plutôt se traînant à sa suite, ce qu'est le fronton magnifique d'un temple au reste de l'édifice. Avant d'y pénétrer, d'admirer les colonnes du portique et son aspect intérieur, l'œil ne peut s'empêcher de l'examiner et de le juger dans son ensemble par cette partie qui le domine et le couronne.
Dans l'ancienne Grèce où il n'existait pas d'aristocratie de famille, lé génie exerçait un prestige incontestable, inouï. Les Penseurs étaient de véritables rois et de toutes les parties con-
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nues du monde ancien, on accourait pour voir, entendre, écouter religieusement ces hommes de talents si variés, dont nous admirons encore aujourd'hui les écrits, l'architecture et les œuvres immortelles, avec lesquelles l'art moderne rivalise avec peine, sans les avoir jamais surpassées.
Et cette influence des Penseurs s'est non seulement révélée au temps de Périclès et dans la Grèce ancienne qui, vaincue par Rome, imposa ses goûts littéraires et artistiques à ses conquérants ; elle se retrouve dans une longue série de siècles toutes les fois qu'au milieu des événements surgissait un groupe de penseurs et de novateurs puissants. La Renaissance, le règne de Louis XIV, de Napoléon l^" et de Louis-Philippe sont là pour l'attester, en ne parlant que de notre pays.
L'aristocratie du talent, disons plus, du génie, est la seule qui puisse orner un pays, et en faire un objet d'admiration ou de jalousie pour les autres nations.
L'antique noblesse lasse, maladive, sans initiative, tend de jour en jour à disparaître. Déjà, du temps de Louis XIV et de son successeur, c'est par fournées de gentilshommes qu'on cherchait à raviver sa sève épuisée. Combien des maréchaux de Napoléon n'ont plus de lignée directe ? La noblesse du talent et du génie est, au contraire, la seule et éternelle aristocratie, parce que sans cesse des rangs de la foule, des penseurs, de nouveaux combattants avides de gloire et de renommée, surgissent et montent à l'assaut, désireux de les conquérir.
Cet éclat que jettent sur un siècle les sommités littéraires, artistiques et scientifiques qu'il a vu naître, est la gloire la plus pure et la moins coûteuse. Elle est mille fois préférable à ces victoires, à ces conquêtes achetées au prix du sang. Sully, le froid Sully n'a-t-il pas écrit qu'une des principales causes de la ruine et de la décadence des Etats est Toubli et le mépris des gens de lettres? Ronsard, notre grand Corneille, Racine et Molière ont plus fait pour la gloire de notre patrie et l'ont rendue plus radieuse que les victoires éclatantes de Louis XIV et de Napoléon, suivies des revers les plus douloureux I
La carrière des lettres, a dit M. Dusolier dans son livre « Nos gens de lettres », est de toutes la plus haute, la plus mâle, la