CHAPITRE III Action des substances enivrantes et excitantes
Voilà sans contredit la cause la plus fréquente des maladies chez les penseurs.
Elle mérite bien que nous nous appesantissions sur son étude avec quelques détails.
A. — Vin, alcool, liqueurs.
De tout temps, chez tous les peuples civilisés ou sauvages, l'ivresse a existé. Noé la demandait à la vigne, les peuples pasteurs au lait fermenté de leurs troupeaux ou de leurs cavales, l'Indien à l'eau de-vie de riz, les nègres au vin de palme et au jus des cannes à sucre porté à l'ébuUition et distillé grossièrement, les Polynésiens aux racines et au sucre du kava, au jus de leurs oranges, les anciens Germains à leur bière mousseuse, les Grecs et nos ancêtres les Gallo- Romains, à leurs vins sucrés avec du miel.
De tout temps, l'homme en proie aux luttes de la vie et aux rigueurs de la température* voué d'ailleurs aux larmes bien plus qu'à la joie, a cherché à se réchauffer, à se ranimer, à s'exalter et a trouvé un consolateur, un ami, dans les boissons spiritueuses, à la condition de ne pas s'en faire l'esclave.
Les Penseurs ont suivi le courant et, plus accessibles que
eurs voisins et leurs compagnons aux tristesses de la vie, plus désireux de les dépeindre avec recherche ou de les effacer après les avoir retracées, ils ont souvent cherché dans cet état d'ébriété agréable où l'esprit vole plus léger dans les espaces, où l'intelligence s'aiguise et échappe aux étreintes du matérialisme, la réa^lisation de leurs rêves fugitifs.
Le poète Eschylle ne s'enivrait-il pas souvent pour composer ses vers les plus beaux? et c'est, plongé dans une douce ivresse, qu'Aristophane traça ses tirades les plus malicieuses»
L'usage du vin était plus répandu aux seizième et dix-huitième siècles qu'à présent, où malheureusement l'alcool tend à le remplacer. Mme de Sévigné ne nous dit-elle pas dans ses lettres : « Nos Bretons sentent un peu le vin » ; aujourd'hui ils puent l'alcool. A la fin du seizième siècle, les cahiers de plusieurs châtelleniesde Champagne constataient que les hommes vont dépenser le dimanche à la taverne ce qu'ils ont gagné dans la semaine, que pendant ce temps, la femme et les enfants délaissés meurent de faim. Et au commencement du dixhuitième siècle, un curé du m(^me pays, invité par l'intendant à lui signaler les mauvais sujets de sa connaissance, répondait : € Je ne vous dis rien des libertins, coureurs de nuit et piliers de cabaret, parce qu'il faudrait que je vous donne le nom d'une partie de ma paroisse (1).
L'usage du vin procurait sans doute l'ivresse recherchée par quelques-uns, accidentelle pour le plus grand nombre, mais c'était bien rarement qu'on arrivait à l'ivresse chronique, à V Alcoolisme, Et puis le vin n'était pas méchant alors, on ne le frelatait pas. S'il portait au cerveau, il faisait voir tout en beau et n'engendrait point des batailles; aussi, de tout temps il y a eu en France des poètes et des troubadours pour célébrer et chanter :
(( Le vin, le jeu, les belles ».
Dans tous les opéras-comiques on applaudissait les couplets en l'honneur deBacchus, et Henri IV, au triple talent, était le modèle que tous nos nationaux s'efforçaient d'imiter. On sou-
(1) Fernand Girandean. Hier et Aujourdhui.
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riait de ce temps-là à l*i\TOgnerie, parce que l'ivrogne était inoffensif — six heures de bon sommeil et il se réveillait frais et dispos, reprenant son travail en même temps que sa chanson interrompue.
Aujourd'hui, nous avons changé tout cela; nous n'avons presque plus de cabarets où on vend et où on boit du vin, et il est de bon goût et de bon ton d'aller au café pour y consommer des apéritifs, qui seraient mieux nommés des corrosifs, de l'absinthe qui serait mieux nommée la Reine des Poisons , et une eau-de-vie fabriquée avec du cidre, des pommes de terre, des grains avariés, en un mot avec toute sorte de chose, excepté du vin. Mais elle est forte, elle gratte le palais, elle casse la tête et un petit verre de ce mélange abrutit celui qui n'y est pas accoutumé ; voilà ce qu'on recherche, voilà ce qu'on désire en dégustant dans d'interminables tournées, une quantité de petits verres dans des cafés et des débits, aussi nombreux bientôt que les habitants de nos villes et de nos campagnes.
Ceux d'entre les Penseurs qui voient avec sagacité l'état des choses, en mesurent les conséquences, et en connaissent les dangers soit par les journaux, soit par ce qui se passe autour d'eux, n'ignorent pas que l'alcool est la plus contagieuse et la plus meurtrière de toutes les maladies, parce qu'elle tue plus de monde que la peste et le choléra, qu'elle se transmet aux enfants et les rend dipsomanes (1), qu'elle [anéantit les bons sentiments, qu'elle peuple les morgues, les asiles et les bagnes, eomme dit mon ami le docteur Monin.
L'alcoolisme fait éclore de toutes parts la folie, les assassinats et les suicides , il détruit la volonté, dessèche et anéantit non seulement l'homme, mais encore la famille, la nation et la race, car si l'alcoolique a des enfants, ces enfants seront malades et dégénérés plus encore que le père.
Les enfants du peuple de Paris ne sont plus beaux comme autrefois ; ne cherchez chez eux ni pureté des traits, nirégula-
(1) On appelle dipsomanes les individus assiégés par une soif inextinguible et sans cesse renaissante.
rité de la physionomie ; un aspect vieillot, un regard louche, mauvais, des traits grossis, un teint pâlot, un air de voyou ; voilà leur physionomie en général.
Comment s'en étonner? ils ont été, comme le dit de Concourt, conçus dans l'ivresse du vin, les batteries de Tamour, la folie bestiale d'un rut alcoolisé, et j'ajouterai qu'ils ont vécu dans des chambres empoisonnées par l'odeur acre de la nicotine. Aussi le grand écrivain a-t-il dit avec raison que ce ne sont pas des enfants de Paris, mais des enfants de laSalpètrière, en un mot du gibier d'hôpital.
£t s'il en est ainsi à présent, que sera-ce dans un demi-siècle ? En vérité, les progrès de l'alcoolisme sont effrayants pour ceux qui comparent la jeunesse de 1850 à celle de 1904 !
En réalité, le Penseur qui représente, comme je Tai dit, l'élite de la nation, sait tout cela; il n'ignore pas que, dans notre pays surtout, c'est l'alcoolisme qui a donné naissance à la Commune ; il sait qu'en s'y abandonnant, il aura, lui aussi, des enfants (s'ils viennent à terme), idiots, imbéciles, rachitiques, voués aux névroses convulsives, au crime ou à la folie, etcependant, cela est triste à dire, il y a beaucoup d'alcooliques et de buveurs d'absinthe parmi les Penseurs qui occupent les degrés les plus élevés de l'échelle sociale.
Nous en citerons plus loin de lamentables exemples.
Mais, dira-t-on, comment se fait-il que des gens instruits, voyant loin et juste, ne s'arrêtent pas sur un chemin conduisant à l'abîme ? Hélas I c'est que ce chemin est garni de roses, que dès le début on n'y rencontre point d'épines, que l'homme pouvant encore analyser ses sensations quand il est ému et gai, y trouve une douceur extrême ; que souvent ses facultés intellectuelles lui semblent s'agrandir démesurément ; que s'il voit double en ces moments-là, il pense double aussi, faculté précieuse assurément, alors que le cerveau s'épuise et commence à ne plus vouloir produire*
Et puis, il faut bien le dire, ceux que la nature a ainsi gâtés en les comblant de ses dons, sentent plus vivement que d'autres les chagrins et les soucis dont l'aile nous effleure chaque jour; leur esprit toujours tourné à la mélancolie cherche volon-
tiers l'oubli du passé, et cet oubli ils savent le trouver dans la coupe dont le vin d'Espagne, de Bordeaux ou de Champagne et plus souvent le gros bleu illuminent les facettes. Cet état de bien-être qu'on a désigné sous le nom harmonieux d*Euphorie est pour eux le paradis: ne leur faisons pas un crime de s'y plonger de temps en temps!
Seulement, il faudrait s'arrêter à temps et ne pas rouler dans Tabîme.
On ne redira jamais trop souvent, on ne peindra jamais sou? d'assez tristes couleurs la longue série des maux qui attendent l'alcoolique, sans compter la mort qui le talonne et le pousse à grandes guides vers la tombe.
Tout d'abord, c'est l'estomac qui se rebelle contre le poison versé dans les premiers temps à petites doses : glaires filantes, toux gutturale, crachottements le matin, mauvaise bouche, dégoût de la nourriture.
Puis, agitation, tremblement des mains et de la langue, sommeil difficile, entrecoupé par des rêves effrayants, des visions de serpents, des travaux de Sisyphe qu'il faut recommencer sans cesse.
Bientôt, on observe la diminution de la mémoire et de l'intelligence, la confusion des idées, un sentiment de brûlure dans les membres, des crampes dans les mollets, de l'horreur pour la nourriture, et surtout du lait. (Ce dernier signe est presque infaillible pour déceler l'alcoolisme chronique et latent.)
Si le sujet ne se corrige pas, les viscères les plus importants de l'économie ne tarderont pas à être attaqués, et ce sera tantôt le cerveau (aliénation, cérébrite, méningite), tantôt le foie (cirrhose et hydropisie), tantôt les reins (néphrites), tantôt le cœur et les artères (artério-sclérose), ou les poumons (tuberculose pulmonaire) qui seront atteints et parfois simultanément.
Oui, nous ne saurions trop le répéter, le buveur devient souvent tuberculeux quelque fort, quelque robuste qu'il soit ou qu'il ait été. Jamais cette menace probable et possible ne sera trop divulguée pour combattre ce préjugé absurde qui prétend que l'alcool est un aliment, qu'il supplée, comme le dit Liebig, à l'insuffisance de la nourriture, qu'il réchauffe et ranime la
circulation, que boire un à deux litres de vin par jour, et le matin à jeun, un ou deux petits verres, plus ceux de l'aprèsmidi et du soir, est une mesure raisonnable et une pratique réconfortante. C'est une opinion erronée et désastreuse dans ses conséquences, de même que l'habitude pour les bureaucrates, les artistes, les gens du Palais, les comédiens et autres, de prendre un ou plusieurs apéritifs avant chaque repas.
Examinez plutôt ce qui se passe autour de vous 1 Vivent-ils de longues années, arrivent-ils à la vieillesse ceux qui s'adonnent à de semblables coutumes ? Jetez un regard vers la table qu'ils entourent. Combien en est-il qui aient dépassé la soixantaine? Un sur cent et encore I Interrogez-les, et spontanément, ils vous diront combien de leurs amis assis au môme café ont disparu? Malheureusement, ils ne font point malgré cela un retour sur eux-mêmes, ce serait trop triste, cela les gênerait, les assombrirait peut-être dans leur insouciante quiétude.
Pour eux, Talcool ne peut être un poison ; c'est un stimulant tout au plus, et en attendant, les voilà alcooliques et marqués, sans le savoir, d'un sceau fatal : leur langue et leurs mains tremblent. Tous les organes par où passe ce poison abominable sont entrepris : estomac, intestins, foie, poumons, reins, cerveau, tous sont lésés, tous sont durcis, incrustés, ratatinés par l'alcool, en attendant la disparition finale et prévue?
Voilà où conduit cette fureur, cette Folie passionnelle à^ l'alcoolisme et de l'absinthisme, comme les a appelés le docteur Pichon (1), Pendant longtemps on les a confondues ensemble, mais ce ne sont que des cousines germaines.
Heureusement que notre pays n'est pas le seul à souffrir des ravages de l'alcoolisme. Sans cela nous serions dans des conditions d'infériorité déplorable ; toutes les nations et surtout les races du nord, de l'ancien monde et des Etats-Unis d'Amérique courent avec ardeur à ce steeple-chase infernal. Les peuples latins, grâce à leur bienfaisant soleil sont encore à l'arrièregarde. Seulement, notre population étant pétrie de sang et de nerfs, et surtout de nerfs, nous n'offrons pas au poison le degré
(1) Docteur Pichon. Folie pas sionnnelle. Dentu, éditeur.
Si LES PENSEURS
de résistance qne les nations hyperboréennes trouvent dans leur grande stature et leur développement physique considérable.
Un journal quotidien n'écrivait-il pas dernièrement ce qui suit dans ses colonnes ?
« Les hygiénistes anglais se lamentent au sujet de deux nouvelles perversion^ alcooliques qui font de nombreuses victimes, l'une dans les classes élevées, l'autre dans les classes inférieures de la population.
c L'intoxication du high life^ laquelle sévit surtout chez les femmes, est celle des buveurs d'eau de Cologne triple ; on débute par quelques gouttes et on arrive bientôt à savourer à pleins verres le parfum inventé par Jean-Marie Farina. Les effets en sont pires que ceux de l'absinthe la plus frelatée.
« Quant à la nouvelle ivresse qui, dans les classes populaires de Londres, fait concurrence à celle du gin et de VOld Tom, c'est celle qu'on se procure avec de l'alcool méthylique mélangé de citron.
« Ce que les chimistes appellent alcool méthylique, c'est ce qui se nomme dans l'industrie, l'esprit-de-bois. Et d'après sa composition on doit comprendre les effets sur l'estomac et, par retentissement sur le cerveau 1 car on ne se contente pas de nos jours de falsifier l'eau-de-vie de vin. On fabrique de toutes pièces du cognac et de l'armagnac qui sont de véritables poisons ; à Paris, on confectionne en grand pour en inonder la capitale du vin chimique, c'est-à-dire un vin fait de toutes pièces et où il n'entre pas un grain de raisin, mais qu'on Vend bon marché ; on y fabrique aussi en grand du rhum artificiel avec de Técorce de vieux chêne, quelques morceaux de cuir neuf, un peu de goudron, quelques clous de girofle, de l'eau-de-vie de betteraves et de l'eau, on réussit aisément à faire une boisson potable. Si encore on y mettait toujours de l'eau-de-vie de betteraves, ou de l'eau-de-vie de fruits, comme les mûres, les cerises, les figues, les dattes, les baies de sureau, les prunes ? mais ces divers genres d'alcools payant un droit au fisc parce qu'ils peuvent être consommés, on introduit dans les villes des alcools dénaturés avec de l'essence de térébenthine, avec de la
benzine, ou des pétroles légers, comme nous le disent MM. Chevalier et Baudrimont, ou bien encore, des alcools médicinaux (teinture d'iode, de digitale, descille, de valériane, du baume de Fioraventi) qui ne payent pas de droits. Et on redistilie à Tintérienr de Paris, ces mélanges ; on en masque le goût avec de Téther acétique, on le rehausse avec de Tacide chlorhydrique, on lui donne de la couleur avec du brou de noix, du bouquet avec une essence, voire môme de Tammoniaque, du goût avec du piment, du pyrèthre, de l'alun. Veut-on faire du Schîe^ dam^ on ajoute des baies de genièvre ; du kirsch? on y ajoute de l'eau de laurier-cerise, tout cela passe et se vend bien avec de belles bouteilles, de longs bouchons et des étiquettes dorées !
Je demande pardon à mes lecteurs de m'étendre si longuement sur ce sujet ; mais n'est-ce pas un devoir pour tout homme de cœur doublé d'un patriote, de prévenir le mal; on avertit bien les passants au moyen d'un écriteau, du précipice ou ils pourraient tomber. Nous ne nous appesantirons jamais assez sur les dangers de l'alcoolisme qui flétrit et détruit notre race si sobre et si vaillante autrefois et qui, je le répèle, sévit sur une grande partie des penseurs, c'est-à-dire de ceux qui sont l'élite intellectuelle de la nation et qui doivent marcher non seulement à sa tête, mais encore à l'avant-garde de notre temp«. Ceux d'en bas ne sont-ils pas excusables, quand leurs chefs d'attaque perdent leur raison et leur santé au fond des verres pleins de poison ?
Qu'on le sache donc bien et qu'on le redise, qu'on l'affiche à tous les coins des rues, à chaque porte de ces débits qui distillent, qui suent le suicide, le meurtre et la mort de la famille : « les eaux de-vie de racines, c'est-à-dire de panais, de pommes de terre, de carottes et de topinambours, ne fournissent qu'un alcool toxique, le plus destructif de tous, V alcool amylique qui a empoisonné les Irlandais, les Suédois et les Norvégiens. Il est plus nuisible que la peste et fait plus de victimes que le choléra.
L'eau-de-vie de marc de cidre, le Calvados est toxique à un degré à peu près pareil, et elle donne comme Talcool amylique, avec lequel on la mélange souvent du reste, des idées de meurtre et de sang. »
Husson rapporte dans son livre des Epices que des sous-offlcîers après avoir vidé quelques petits verres de marc, devinrent aussitôt fous furieux ; ils brisèrent tout ce qu'ils trouvèrent auprès d'eux, insultèrent les gens inoflensifs, enfin commirent une foule d'excès. Husson, chargé d'analyser le liquide qu'on leur avait servi, y trouva de Teau-dè-vie de pommes de terre.
Quand aurons-nous donc une loi sévère contre les falsifications, ou quand l'Etat prendra-t-il le* monopole de l'alcool, la réforme la plus radicale à souhaiter?
L'alcoolisme et l'absinthisme, voilà les ennemis nés des Penseurs, la cause de leur impuissance à produire, de leur fin si souvent prématurée et parfois lamentable.
Et qu'on ne croie pas que nous exagérons le moins du monde! l'alcool, sous forme d'apéritifs, Fabsinthe et le tabac, voilà la trinité maligne qui dessèche, raccornit et tue les Penseurs. Le tableau qu'Alphose Daudet, dans Les Débuts d'un homme de lettres (1), retrace de la brasserie de la rue des Martyrs, rendezvous des artistes et des gens de lettres de son temps, est et restera toujours vrai. Les lieux seuls changent, mais la génération actuelle nous donne le même spectacle, et plus attristant encore peut-être.
(( Il fallait voir, dit-il, la brasserie le soir, vers les onze heures, dans le brouhaha de toutes les voix, dans la fumée de toutes les pipes.
« Murger s'y trouvait à la table du milieu, venant de Fontainebleau à la brasserie, pour s'y retremper, disait-il ; une tète grosse et triste, les yeux rougis, la barbe rare, indice d'un médiocre sang parisien. A droite, à gauche, dans tous les coins, dans le brouillard, on voyait émerger des tètes fameuses.
C'était Pierre Dupont, Gustave Mathieu, le chantre des Bons vins, du Coq gaulois et des Hirondelles qui, sain et sec comme un cep de vigne, s'est éteint lui dans un âge assez avancé à Bois-le-Roi ; Fernand Desnoyers, un original qui fit Bras-Noir, une pantomine en vers ; Reyer qui, discutant avec Dupont^ notait sur une table de la brasserie les airs que
(1) Marpon et Flammarion, Paris.
son camarade adaptait à ses chansons. Reyerafait, depuis, son chemin, avec la Statue et Sigurd^ mais il ne va plus dans les brasseries.
« Citons encore comme habitués de la brasserie, Monselet, le prosateur délicat, fin poète, souriant, frisé, grassouillet ; Champfleury, alors chef d'école, père du réalisme et confondant dans le même furieux amour, la musique de Wagner, les vieilles faïences et la pantomime. Voilà Castagnary, en gilet à grands revers à la Robespierre, taillé dans le velours d'un vieux fauteuil. Maître clerc alors chez un avoué, il est devenu depuis conseiller municipal, directeur du Siècle^ conseiller d'Etat, et ne déclame plus aujourd'hui de vers, ni ne porte de gilet rouge.
« Voici Charles Baudelaire, un grand poète tourmenté en art par le besoin de l'inexploré, en philosophie par la terreur de l'inconnu, correct et froid, d'un esprit coupant comme Pacier anglais ! d'une politesse paradoxale, il étonnait les habitués de la brasserie en buvant des liqueurs d'outre-Manche en compagnie de Constantin Guys, le dessinateur de l'éditeur Malassis, un imprimeur comme il n'y en a plus, mangeant royalement une belle fortune à éditer les gens qui lui plaisaient.
« Plus loin est la table de ceux qui ne disent rien ; ils n'écrivent pas, ils pensent, on les admire de confiance, on les dit profonds comme des puits et on peut le croire, à les voir engloutir des bocks. Crânes dénudés, barbes en cascade, un parfum de gros tabac, de soupe aux choux et de philosophie.
« Plus loin des vareuses, des bérets, des cris d'animaux, des charges, des calembourgs ; ce sont des artistes, des sculpteurs et des peintres.
« Et les femmes que j'oubliais, car il y a là des femmes, d'anciens modèles, de belles personnes un peu fanées. Têtes singulières et noms étranges, sobriquets qui sentent le mauvais lieu, particules prétentieuses : Titine de Barancy et Louise Coup-de-couteau. Et puis les veuves, les anciennes d'auteurs ou d'artistes connus, tout cela roulant, fumant des cigarettes, poussant leur petite spirale bleue dans le brouillard gris des
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pipes et des haleines. Les bocks roulent, Les garçoas eoureitt^ les discussions s'échauffent et ce sont des cris, des bras levés, des crinières qu'on secoue de toutes parts. »
Quand doBC un gouTernemeibt ferme et saige osera-t-il réduire le nombre des cabarets, prendre en main le monopole de l'alcool on l'imposer de telle façon qu'on ne puisse en boire autant, après une épuration devenue de jour en jour plus nécessaire ?
B. — Absinthisme •
Inconnue pendant longtemps et de découverte relativement récente, cette passion toxique a débuté en Afrique et ce sont nos militaires, soldats et offîciers,qui ont été ses premiers adeptes. Appelés à vivre sur une terre étrangère, dépaysés, désireux d'oublier leur éloignement de la mère-patrie, souffrant parfois de la soif et de la faim dans des expéditions lointaines, ils ont bu pour oublier, pour se consoler et se sont rapidement intoxiqués en s'habituant à prendre de 200 à 300 grammes de cette liqueur par jour. De sorte que, revenus dans leurs foyers, ils ont conservé ce goût, ce culte idolâtre pour la terrible Fée verte et l'ont répandu autour d'eux. Aucune divinité n'a trouvé plus de fanatiques, et M. Lancereaux disait à l'Académie de médecine que, dans la ville de Paris, la consommation de Pabsinthe a plus que doublé dans l'espace de sept ans; il s'en consomme aujourd'hui plus de 200.000 hectolitres par an. C'est une boisson à la mode, même auprès des femmes qui, dit notre maître, y trouvent un attrait tout particulier.
Sans doute, les symptômes de l'alcooUsme offrent de grandes ressemblances avec ceux de l'absinthisme ; dans l'un comme dans l'autre, on retrouve tremblement des mains et de la langue, catarrhe du pharynx, hallucinations de tout genre, crises nocturnes, troubles visuels, paralysie générale, paralysie
des extenseurs. Mais on rencontre, plus particulièrement dans Tabsintisme, des hallucinations plus terribles, des visions fantastiques, des violences plus sanguinaires, des convulsions, de l'anesthésie, de la démence et de Tépilepsie, au point que cette dernière et terrible névrose semble être le «terminus » de cette folie passionnelle, toxique et spéciale, ainsi qae la désigne le docteur Pichon (1).
Les absinthiques sont en outre des impulsifs et des impulsiXs méchants, violents, prompts au crime, tandis que les alcooliques sont beaucoup moins disposés à nuire. J'avoue cependant que cette difiérence n'est pas très appréciable.
M. Pichon en établit une autre très importante, au point de vue de l'avenir ; c'est que l'alcoolique guérit quelquefois, tandis que l'absinthiqne, possédé par un désir impérieux de recommencer, récidivera constamment. Pourquoi ? parce que, lorsqu'il est intoxiqué, cette passion le mord au cœur, qu'elle le tyrannise, le soumet à son empire et qu'il retourne à l'absinthe comme le morphinomane retourne à sa morphine.
Ajoutons enlin, ce qui se comprend, du reste, aisément, que chez VdbsivUhique^ Papparition des troubles convulsifs et de la folie est beaucoup plus active et marche beaucoup plus rapidement que chez Véthylique, nom euphonique et gracieux sous lequel on désigne aujourd'hui l'alcoolique. Au résumé, l'absinthe, surtout prise à jeun, comme on le fait généralement, irrite violemment l'estomac en contact direct avec elle, puis de là, monte au cerveau, sur lequel elle agit non moins brutalement ; aussi l'a-t-on baptisée c la grande vitesse pour Charenton ».
Mon ami Monin a dit dans son excellent livre, V Hygiène de V estomac (2): <c Si la Muse verte peut revendiquer les Musset, les Gérard de Nerval, les Privât d'Anglemont, presque tous ceux (il faut bien le dire), qui deviennent absinthiques à Paris, appartiennent couramment à la grande tribu des déclassés.
(1) Docteur Pichon, Polies passionnelles. Dentu, éditeur.
(2) V Hygiène de l'estomac. 0. Do in, éditeur.
Eh bien, c'est un tort; ils n'ont pas bu d'absinthe parce qu'ils . étaient déclassés, aucun de ces poètes ne portait ce stigmate à son origine, tous les trois, au contraire, avaient reçu une bonne éducation et étaient nés dans des milieux aristocratiques; s'ils sont devenus des Déclassés après avoir commencé par être des Déséquilibrés y c'est qu'ils sont devenus insensiblement des alcooliques et des absinthiques,et que ces funestes coutumes ont éteint en eux tout amour-propre et leur a fait perdre le sentiment de dignité humaine qui nous distingue du voyou de la barrière.
Mais le paragraphe suivant de Monin est parfaitement justifié. € L'absinthe choisit toutefois de préférence des victimes assez intellectuelles pour les faire rouler facilement de chute en chute. Le docteur Gautier, qui a recueilli,60us la direction d'un maître, le docteur Lancereaux, de très nombreuses observations d'absinthiques. cite, dans sa thèse, le cas d'un professeur sachant sept langues, qui, après avoir fait successivement tous les métiers, descend, avec l'aide de l'absinthe, jusqu'au métier d'infirmier de salle et devient si mauvais serviteur qu'on ne peut le garder nulle part. A côté de lui figurent des artisans d'industrie de luxe, deux clercs de notaire et plusieurs employés de commerce, un secrétaire de théâtre, un étudiant en médecine, tous étendus de par la fée aux yeux verts sur des lits d'hôpital.
Parmi les gens qui deviennent alcooliques, beaucoup boivent pour oublier, pour diminuer un chagrin qui les torture, une vision qui les hante ou pour étouffer le remords d'une faute commise ; bien peu s'enivrent d'abord pour le plaisir de boire lui-même. Mais peu à peu l'appétit de la boisson survient, et bientôt c'est un véritable besoin qui les domine ; alors c'est fini, ladipsomanie les étreint; un peu de temps encore et l'alcoolique, par analogie avec le morphinomane, qui n'est jamais plus brillant que lorsqu'il vient de faire sa piqûre, demande à la boisson de lui rendre son intelligence et ses facultés imaginatives. Quand il en est rendu là, il est perdu, et restera incorrigible I Le délirium tremens, la phtisie, une maladie du cœur ou du foie les guette et, tôt plus que tard, il sera leur victime I
LES PENSEURS 6i
Nous en citerons, au chapitre des maladies des Penseurs, de nombreux exemples, trop heureux si les chutes lamentables d'intelligences aussi élevées pouvaient contribuer à arrêter un mal dont la guérison forcée s'imposera, tôt ou tard, à ceux qui s'occupent de nos nouvelles lois.