C. — Abus du tabac
Nous rangeons le tabac au nombre des substances enivrantes susceptibles d'altérer la santé et l'intelligence des Penseurs. Une grande partie d'entre eux a la faiblesse, en effet, de s'adonner à ce plaisir et les sages {ravi nante.^). s'ils sont journalistes, politiciens ou littérateurs, vont s'enfermer à la fin du jour ou le soir jusqu'à minuit, une heure, dans les brasseries à la mode où la fumée du tabac suspendue dans l'air trouble la lumière et est aspirée à longs traits par nos malheureux poumons, pendant que l'estomac se gorge de bière frelatée avec de la strychnine ou de la picrotoxine, qui lui donne de l'amertume à bon marché, ou de prétendus apéritifs, qui sont de véritables poisons.
On comprend aisément qu'après sept ou huit heures passées chaque jour dans cette atmosphère chargée de nicotine, on finisse, surtout quand on n'est pas d'une constitution très robuste, par en être saturé et en ressentir des troubles visibles dans la santé.
Quels sont ces troubles, et quelle est leur gravité ? C'est ce que nous allons examiner en commençant par la bouche.
Le tabac, dit à cet égard le docteur Depierris, qu'on le mâche ou qu'on le fume, a une action immédiate et directe sur les gencives et sur les dents. L'âcreté du jus de la chique ou de la fumée de la pipe, ou du cigare, entretient dans toute la muqueuse buccale, et surtout sur le bord libre des gencives, une irritation chronique, qui donne à ces parties une teinte lie de vin, au lieu de la teinte rose qui leur est naturelle. Cette cou-
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leur est due à Taltération que la nicotine produit par endosmose sur le sang circulant dans les vaisseaux capillaires qui rampent sous Pépithélium ou l'épiderme de la membrane muqueuse.
« Les ravages que le tabac produit sur les dents, en les détruisant peu à peu, ont pour effet secondaire d'agir défavorablement sur la digestion, qui est, sans contredit, la fonction la plus importante et la plus compliquée de notre économie. »
Car, déchaussées, ne tenant plus dans leurs alvéoles, elles s'ébranlent, n'adhèrent plus au maxillaire et n'ont plus assez de solidité pour déchirer et mâcher nos aliments. Or, quand ceux-ci ne sont pas suffisamment broyés et pénétrés par la salive, ils imposent à l'estomac une tâche au-dessus de ses forces, de là des dyspepsies opiniâtres et des digestions laborieuses qui nuisent à Tidéation des Penseurs et affaiblit la puissance de leurs conceptions. Il est rare qu'avec unesloaaac paresseux et atonique subsiste un cerveau fécond et créateur.
Il est une autre cause qui explique la fréquence de la dyspepsie chez les penseurs adonnés au tabagisme, c'est que souvent, fumeurs et chiqueurs, oubliant de rejeter au dehors l'afflux de salive encombrant leur bouche, l'avalent inconsciemment ; dans ce cas, ce liquide redescend dans l'estonuic, en irrite violemment la muqueuse et occasionne des dyspepsies atoniques interminables. D'autre part, cette quantité de salive rejetée en pure perte au dehors, au détriment des aliments, a pour conséquence une soif vive, un désir de boire incessant, en sorte qu'on vit dans ce cercle vicieux : plufi on fume, plus on boit, si bien que Talcoolisme suit de près l'abus du tabac (1).
Il est certain que les grands fumeurs, ceux que j'appellerai les enragés, voient leur intelligence et leur mémoire diminuer sensiblement (les élèves de nos écoles qui fumeat avec excès sortent dans les derniers rang).
Le docteur de Fleury a démontré, dans un mémoire couroimé
(1) Mentionnons encore parmi les maladies dues à Tabus du tabac, Tamaurose, la perte de la mémoire, rartério-eclérose, la pharyngite est surtout Faugine de poitrine ainsi que j'en ai signalé de noxnhreux ex«m.ple6 dans mon livre : Traité des Angines de Poitrine,,
LES PENSEURS fô
par la Société contre Tabus du tabac, que les grands génies ne fument guère — Balzac disait : « Le tabac détruit le corps, attaque l'intelligence et hébété les nations. y> Henri Heine, le délicieux poète allemand, ne fumait pas, non plus que Gœthe, Victor Hugo, Dumas père et Michelet.
Par contre, Byron, un détraqué de génie, un issu d'alcoolique presque dépourvu de sens moral, fumait. Musset fumait, mais quelle vie et quelle mort et que de chutes après tant d'envolées vers les cieux ! que d'inégalités et de choses indignes de son talent ! Paul de Saint-Victor, critique habile, c'est vrai, fumait, mais comme il était impersonnel ! Ponsard et Th. Gauthier également, mais si le premier a été correct, il ne s'est jamais placé au premier rang des poètes, et le second, homme de talent et artiste, n'a pas été un homme de génie. Baudelaire, un grand artiste aussi, aux visions étranges, sombres et recherchées, fumait. Gérard de Nerval, qui fut un désolé et un vaincu de la vie, fumait. Villiers de l'Isle-Adam, un incohérent qui etit pu être quelqu'un, fumait. Les frères de Goncourt, d'une grande susceptibilité nerveuse, fumaient, et dans sa confession, le dernier nous fait assister à la défaillance de son esprit et à la décadence, à l'extinction de son intelligence sous l'influence désolante du tabac, qu'il accuse nettement de sa stérilité relative.
D. — Abus du café
On dit et on répète partout que le café relève les forces défaillantes du cerveau, répare son usure ou sa fatigue, agrandit les facultés Imaginatives, qu'il est, en un mot, U boissoa inteilectuelle et exhilarante par excellence. Voltaire el Deiille l'ont chanté et une foule grands hommes en sont <m en ont été fanartîques. Frédéric II l'adorait etesa prenait quelque cikose comme deux ou trois litres par jour. Dans les départements du Nord, la population ouvrière en use largement et^ cosiffle le eafé est
très riche en azote, il soutient en réalité les forces de ces niineurs qui travaillent dès leur enfance dans ces cavernes noires et ne viennent respirer librement Tair extérieur que le dimanche. Balzac, sur la fin de sa vie, soit pour se tenir éveillé, soit pour sUmuler son cerveau fatigué, faisait un usage immodéré du café, et ce colosse abrégea ainsi ses jours en permettant à son cœur de s'hypertrophier outre mesure.
Charles Pougens, pour dormir de moins en moins, prenait jusqu'à dix tasses de café par jour et, pour le rendre encore plus excitant, il mettait dans la dernière une forte pincée de sel au lieu de sucre, si bien qu'une terrible affection, la cécité, frappa cet aimable auteur !
Claude Bourdelin (1), médecin célèbre, se laissant abandonner aux charmes de l'étude et voulant consacrer une partie de ses nuits à travailler, se gorgeait de café le jour, puis il prenait de l'opium quand il voulait retrouver le sommeil. C'était folie de forcer ainsi la nature. Est-il une constitution capable de résistera un régime aussi étrange? Aussi Bourdelin mourut-il jeune.
Nous pourrions, au besoin, citer de nombreux exemples démontrant que l'abus du café finit par hypertrophier le cœur et provoquer l'altération des valvules qui doivent rester intactes pour son bon fonctionnement. Rappelons-en un pour finir : Grétry, l'illustre musicien, prenait aussi du café en quantité, tout en mangeant très peu pour composer jour et nuit sur son piano, s'acharnant après un ouvrage jusqu'à ce que le cœur, battant à coups précipités et irréguliers, provoquât une hémorrhagie pulmonaire ; alors seulement il s'arrêtait et se soignait.
Napoléon qui, d'après Sardou et bien d'autres auteurs, était un détestable mangeur, « expédiant » son repas en cinq ou dix minutes, comme il expédiait toutes choses, avec une rapidité inouïe, Napoléon, dont le cerveau travaillait cent fois plus que l'estomac, adorait aussi le café, bien qu'il sentît vers la fin de son règne et de sa vie, qu'il lui était contraire. « Le café fort et beaucoup, disait-il au docteur Arnott, me ressuscite. Il
(1) Réveillé-Parise, Opère citato.
me cause une cuisson, un « rongement singulier, une douleur qui n'est pas sans plaisir. J'aime mieux souffrir que de ne pas la sentir. »
Aussi, qu'arriva-t-il à ce génie qui fît plier tout le monde et tyrannisa si longtemps son estomac ?
Ce dernier finit à son tour par le tyranniser et, ayant été malmené, torturé et surtout insuffisamment soigné, il devint malade et fit sentir à son tour, à l'ancien maître du monde, qu'on ne peut impunément, pour sa sauté, abuser de lui. On sait que Napoléon est mort d'un cancer du foie, organe qui n'est pas autre chose qu'une annexe de l'estomac.
Ceux qui en abusent disent souvent, avec Fontenelle, et en se moquant, qu'il est un poison lent, puisque Fontenelle, qui en était fou, mourut centenaire. Gardons-nous en tout de l'exagération et faisons la part du tempérament pour dire s'il est nuisible ou utile et les cas où on doit se sevrer de cette liqueur dont l'arôme chatouille agréablement nos narines et stimule notre cerveau.
Il est certain que les tempéraments nerveux, irritables, qu'un rien fait bondir et met hors de leurs gonds, que les estomacs délicats, que les hémorrhoïdaires et les cardiaques se trouvent mal de l'usage du café. En en usant par trop, leurs maux ne feront que s'aggraver, leur système nerveux sera trop tendu, leur cœur trop agité ; le sommeil sera banni de leur chevet, leur sang bouillonnera et leurs mains finiront par trembler, comme tout leur corps, devenu d'une émotivité excessive.
Le philosophe Lichtemberg ne disait-il pas : « Lorsque j'ai pris beaucoup de café, je m'effraie de tout et même de certains bruits, avant de les entendre. Nous avons donc d'autres organes de l'ouïe que les oreilles. »
L'abus du café a donné lieu au Caféisme, très bien étudié par le docteur Guillot, de Reims (i), et donne lieu à des symptômes d'ordre neurasthénique, qui ont été passés en revue et
(1) Docteur 0. Guillot, Du Caféisme chronique. Union Scient, et Méd. du Nord-Est. 1883.
notés par le docteur Mathieu (i). Cet auteur note l'amaigrissement, la cachexie, la dyspepsie, les vertiges, des fourmillements, des névralgies, la constriction céphalique, Taffaiblissement général du système nerveux et l'insomnie ; en un mot, tout l'ensemble qui constitue la neurasthénie. Le tremblement, d'après M. Guillot, est habituel dans ces conditions. Il s'agit d'un tremblement généralisé, à petites secousses, qui rappelle beaucoup le tremblement des alcooliques.
On accuse encore le Caféisme de déterminer l'angine de poitrine, une terrible maladie, mais sans citer un seul fait probant à Tappui (â), tandis que tous les auteurs, Krishaber entre autres, accusent l'abus du café de provoquer l'éclosion de la neurasthénie, principalement chez les personnes fatiguées par un travail inteliectuel constant, ou chez ceux qui sont énervés par les veilles et l'abus des plaisirs.
Disons en terminant que ce qu'il y a de meilleur dans le café, c'est son principe actif, la caféine, c On a vu, dit le docteur Huchard, des malades qui, tombés dans un état d'adynamie et dé faiblesse extrêmes, sur le point de succomber, ont dd leurguérison et leur existence aux injections sous-cutanées de caféine administrées à haute dose. C*est ainsi qu'un prince aimé et vénéré, l'empereur Dom Pedro du Brésil, ce grand protecteur des sciences et des lettres, a pu être sauvé d'un grand danger qui menaçait ses jours ; et je puis ajouter, avec bonheur et avec quelque fierté, qu'il doit la vie à la science et aux découvertes françaises ! »