E. — LE THÉISME
A propos propos du thé, voici le jugement d'un maître, le professeur Huchard :
« Il est une substance dont vous usez et abusez tous les jours,
(1) Voir La Neurasthénie, Docteur Mathieu.
(2) Voir le Traité de V Angine de poitrine^ par le docteur Gélineau.
' et dont TOUS ne connaissez pas assez l'action malfaisante, c'est le thé. A ce sujet, écoutez cette histoire:
te Une dame vient me consulter, la face pâle d'effroi, comme toujours du reste lorsqu'on se croit atteint d'affection du cœur^ et, comme tout à l'heure, c'est le même discours qui recommence : « Docteur, j'ai une maladie de cœur, j'en suis sûre,
> ne me le cachez pas, je me sens perdue. J'ai des palpitations
> horribles qui m'étouffent. Tenez, à l'instant même, sentez
> mon cœur, il bat à rompre ma poitrine. » — « Sans doute, lui dis-je, votre cœur bat très fort. Auscultons-le... Hé bien, certainement, vous avez des palpitations très violentes, mais vous n'avez pas d'affection du cœur, rassurez-vous, il s'agit simplement de palpitations nerveuses. »
« — C'est bien, me répond-elle d'un air un peu maussadeje sais cela, tout le monde m'a dit que j'avais des palpitations ner* veuses, et je n'y crois pas.» — <(Tiens,tiens,me disais-je,ma visiteuse est encore une de ces charmantes traîtresses qui ont vu ou verront toute la Faculté. Défions-nous ; car elle se fera un malin et secret plaisir de rééditer la sempiternelle histoire d'Hippocrate et Galien eu mettant — ce qui, avouons-le, n'est pas difficile — les médecins en contradiction les uns avec les autres. » Je lui fis une prescription avec l'inévitable bromure de potassium additionné de l'inévitable étber ; mais je n'étais satisfait ni de mon diagnostic, — carie mot <c nerveux» semble avoir été inventé (et il est trop employé) pour acheter notre ignorance, — ni de mon traitement.
« Elle avait à peine franchi la porte, qu'elle revint précipitamment sur ses pas. — « Docteur, me dit-elle, j'ai oublié mon carnet de visites laissé sur votre table, et il m'est utile, car j'ai de nombreuses visites à faire aujourd'hui » — € Hé bien ! madame, ce carnet me donne une idée ; voulez-vous me'permettre de l'ouvrir pour y voir le nombre de vos visites ?» — « Non me répond-elle, mais j'en ai bien quinze à faire. » — « Voyons, dites-moi franchement, que faites-vous dans ces visites ?» — « Mais... on cause. » — « Sans doute, mais encore? » — w On mange des petits gâteaux; on boit du thé qu'on ne peut pas toujours refuser, et l'habitude aidant, il arrive que j'en prends
cinq à six tassses par jour. » — « Hé bien! madame, les petits gâteaux n'ont qu'un léger inconvénient, celui de gâter votre estomac ; quant au thé, c'est lui qui vous empoisonne, c'est lui le seul coupable de vos palpitations, n'en prenez plus et je vous assure qu'elles cesseront. »
La malade suivit la prescription avec une ponctualité à laquelle je rends d'autant plus hommage qu'elle est plus rare ; et deux mois après elle venait m'apprendre la disparition de sa maladie de cœur « nerveuse y^^ ajouta-t-elle, en appuyant malicieusement sur ce mot. Je crois qu'elle se moquait un peu irrévérencieusement de la Faculté. Avouons tout bas qu'elle n'avait pas torl . »
Ainsi, le thé — quand on en abuse, bien entendu — est capable de produire des troubles sérieux du côté du cœur. Vous croyez à de l'exagération de ma part et vous pensez sans doute que, si je pars en guerre contre le thé, c'est parce que je ne l'aime pas ? Erreur. J'ai comme vous, et peut-être plus que vous, un grand faible pour ce délicieux breuvage. D'un autre côté, vous allez me répondre par l'exemple de deux ou trois amies qui en abusent encore plus que vous-mêmes et qui n'éprouvent aucun accident? Et moi, je vous répondrai à mon tour par ^exemple de fumeurs endurcis qui fument impunément du soir au matin et du matin au soir, tandis que d'autres ne peuvent supporter la fumée d'un seul cigare. C'est affaire de susceptibilité individuelle; c'est une question de graine et de terrain. Vous plantez deux graines semblables dans deux terrains différents : ici, elle s'élève avec vigueur ; là, elle pousse comme à regret. Ce sont cependant les mêmes graines, me direz-vous? Oui, sans doute ; mais le terrain est différent. »
Du reste, dès le commencement de ce siècle, en 1817, un auteur anglais, Percival, a démontré par des raisons concluantes les mauvais effets du thé sur le cœur. D'une autre part, il existe en Amérique et en Angleterre une profession consistant à déguster le thé. Les médecins de ces pays, et parmi eux, les docteurs Morton et Ballard (de Boston), ont reconnu la maladie des buveurs de thé, cette affection survenant chez les buveurs pdLT profession, ou pair passion, lis ont décrit des trou-
bles cérébraux, des phénomènes d'épuisement nerveux, des accidents cardiaques qui vous effraieraient si je les appelais par leurs noms. Rappelez- vous que les palpitations théiques sont très violentes et douloureuses. Continuez à boire du thé à vos charmants five o clock^ mais buvez-en moins (uti. sed non abuti), « et je vous conseille de donner la préférence au thé russe, de tous le moins excitant et le moins dangereux.» Le thé est la boisson favorite d'un peuple de trois ou quatre cent millions d'habitants, les Chinois, les Japonais, les Cochinchinois, sans compter les Russes qui Tadorent, eux aussi, et il se peut certainement que Tabus de cette boisson ait des effets moins sensibles, moins fâcheux, chez ces peuples robustes et bien trempés que chez les Anglais et chez nous dont l'organisme est pétri de nerfs plutôt que de muscles ; mais il n'en est pas moins vrai que la pernicieuse influence sur le cœur, du thé, bu en trop grande quantité, est incontestable et qu'elle est signalée de tous les côtés par d'excellents observateurs. Il détermine tout d'abord de l'inertie physique et de l'affaiblissement moral.Les grands buveurs de thé, en Chine, sont maigres, fatigués, attristés, ont le teint plombé et sont sujets au diabète.
Philippe Darye dit avec raison que si l'alcoolisme devient de plus en plus fréquent chez les dames anglaises, c'est que, trouvant avec les années que le thé ne les stimule pas suffisamment, elles sont entraînées à prendre, après les tasses de ce breuvage, un petit verre de brandy, et elles en arivent, au bout de quelque temps, à boire de ce dernier à toute heure du jour et de la nuit pour se bien porter. Heureusement que, la nuit, c'est le lit qui porte tout et cache à la domesticité, qui s'en scandaliserait fort, les suites honteuses de ce défaut déplorable.
Il est incontestable que le théisme détermine chez la moitié des sujets des troubles du cœur, la sclérose des gros vaisseaux, le spleen et l'angine de poitrine.
En somme, le thé,, comme le café, comme la kola, n*est une boisson intellectuelle qu'à la condition de n'en point abuser et littérateurs ou poètes doivent être avertis des dangers
auxquels ils s'exposent s'ils en usent avec excès, tandis qu'à dose modérée, il stimule, dit le docteur Monin, la sensibilité générale, donne des ailes à Tesprit et à l'intelligence, la finesse et la légèreté de l'inspiration. Hue, évoque d'Avranches, mort presque centenaire, après la plus admirable vieillesse, définissait le thé : le balai du cerveau.
Quant à la valeur alimentaire et hygiénique de ces boissons aromatiques, elle est loin d'égaler celles du vin, qui est et sera le meilleur antidote de l'alcoolisme.
Il ne faudrait pas croire, du reste, que le thé et le café ne soient pas sujets aux altérations et aux falsifications. Sans compter les feuilles de thé, recueillies dans les cafés et les hôtels, qui ont déjà servi et qu'on réinfuse, on y mêle souvent^ nous dit le docteur Mauriac, dans son excellent livre (i), des feuilles de frêne, d'orme, d'aubépine, de rosier, d'églantier, de camélia et sans compter le sulfate de fer, Tindigo, le curcuma, et le chromate de plomb.
Pour le café, c'est encore pis, on le fabrique de toutes pièces avec de la farine torréfiée et agglomérée avec de la dextrine à l'aide d'une machine qui en fait 12 quintaux par jour. En un mot, ces substances sont encore plus falsifiées que le vin!
(1) La défense du mn, par le docteur Mauriac, 1901. Paris, O. Doin, éditeur. Prix : 2 fr.