CHAPITRE IV
Passions toxiques.
Je donnerai ce nom à ce goût étrange, désordonné qui est né dans le siècle dernier pour des produits liquides ou pour des alcoloïdes ayant la propriété de diminuer la douleur ou de procurer à l'homme une existence factice et momentanée moins pénible que celle qui est généralement son partage^
Les jeunes Romains, partisans de Pompée, nevoulaient pas, quoique vaillants et courageux, être frappés au visage ; notre générat^ion, elle, désire plus encore 1 Elle ne veut pas souffrir ! Elle nous demande à chaque instant, à nous médecins, sinon d'abolir tout-à-fait la douleur, cette compagne étemelle de l'humanité, mais de la supprimer temporairement. Et cette mission divine, nous la remplissons de plus en plus largement, demandant au règne minéral comme au règne végétal les moyens d'y arriver en arrachant à la nature ses secrets les plus profonds.
Mais il devait fatalement arriver ceci, c'est que le malade endormi, arrivé à cet état de bien-être qu'on a appelé l'Euphorie, le véritable paradis pour celui qui souffre, veut, à peine revenu à lui-même, se plonger à nouveau dans son rêve délicieux, il redemande à grands cris l'extase où il a vécu et, ce qu'il a exigé malade, il l'exige encore plus bien portant. La
médecine lui a fait connaître TEuphorie et, à dater du jour deTinitiation, il est devenu le fervent adepte ou plutôt Tesclave du médicament qui la lui a procurée.
Il n'est pas besoin de longues réflexions pour s'assurer de la vérité de ce que je viens d'écrire. Le roi des sédatifs, la morphine, a engendré la morphinomanie, le roi des excitants, Talcool, a créé de toutes pièces Talcoolisme, l'abus de Téther a produit Téthéromanie, celui du haschich le culte du cannabis indien, le chloral a enfanté le chloralisme, et la découverte d'un analgésique puissant, la cocaïne, a procréé le cocaïnisme. Chaque année, la chimie s'évertue à découvrir un nouveau médicament euphorique et aussitôt après, cette nouvelle conquête thérapeutique enfante un culte nouveau et une armée de sectaires attentifs à lui élever des autels.
Toutes ces passions toxiques ont des points communs qui les rapprochent ; l'habitude, une fois contractée, est difficile à rompre et elle ne peut s'éteindre brusquement sans que cette privation s'accompagne de souffrances morales et physiques terribles qui déterminent parfois la folie et la mort.
D'autre part, en s'y abandonnant sans contrainte, les sujets sont forcés, pour en obtenir les effets accoutumés, à augmenter sans cesse les doses jusqu'à la toxicité ; et alors, ils deviennent cachectiques et sont minés dans leur santé jadis florissante.
Une autre similitude, qu'elles présentent, pénible à révéler, mais absolument vraie, c^est que, dominés par ce joug tyrannique, il n'y a pour guérir tous ces enivrés qu'un moyen suprême à mettre en pratique, les enfermer dans une maison de santé bien gardée pour les sevrer des poisons qui les tueront et dont les principaux sont la morphine, Je haschich, l'éther, le chloral et la cocaïne.
La morphine
Le jour où un médecin étranger, Wood, mil, le premier, quelques centigrammes de morphine dans une seringue de Pravaz pour en introduire le contenu sous la peau, doit-il être maudit ou béni par les générations futures? On ne peut le décider encore. L'organisme humain est sans cesse battu en brèche par deux ennemis voyageant à ses côtés, la douleur physique et la douleur morale, et de plus, il aspire sans relâche, ainsi que l'a dit le professeur Bail, au bonheur, à la satisfaction des sens et de l'esprit. Or, la morphine réalise cette triple espérance.
Je ne ferai qu'indiquer le vaste champ thérapeutique où la morphine cueille incontestablement des lauriers ; les accès d^asthme et d'angine de poitrine sont calmés instantanément par elle et grâce à son intervention, malades et médecins peuvent respirer et profitent de l'accalmie, l'un pour instituer, l'autre pour suivre un traitement d'une plus longue portée.
Il en est de même pour les personnes atteintes de coliques néphrétiques ou hépatiques et qui soutirent si cruellement ; là, l'effet de la morphine est encore merveilleux ainsi que dans la diarrhée, la dysenterie, les névralgies où on l'emploie tantôt seule, tantôt combinée à Tantipyrine. La morphine est encore Tancre de salut du médecin dans les douleurs atroces du cancer et dans celles non moins déchirantes de l'ataxie. Sans elle, nous ne parviendrions pas, en réalité, à calmer des orages épouvantables, nous dont ce pouvoir est un des apanages les plus précieux. Armés de la morphine, nous remplissons, en quelques secondes notre mission idéale : Divinum est opus sedare dolorem.
Elle est donc pour nous, dans ce cas, ce qu'était autrefois la lance d'Achille, avec cette dissemblance qu'elle guérit bien des blessures et peut en faire d'autres, quand on abuse de ce précieux dictame.
Car malheureusement, on ne se borne pas à en user dans les cas graves. On remploie à chaque instant dans le but de prévenir la douleur; aussi voit-elle augmenter de plus en plus le nombre de ses adorateurs, ou pour mieux dire de ses fanatiques. Culte étrange que celui-là. Divinité jalouse et absolue, qui trouve bien rarement, parmi ses initiés, un seul défaillant, et dont l'empire despotique s'accroît de Jour en jour, en sorte que ses sectateurs lui restent ûdèles jusqu'à la mort et expirent en Tiavoquant à leur chevet funèbre et en la bénissant jusque dans les affres de Tagouie l
La cause la plus puissante de Textension de l'idolâtrie morphinique, c'est le bien-être inexprimable que ressent le sujet après son injection faite.
C'est une transfiguration complète de Tètre^ de ses aptitudes et de son intelligence. Tout à l'heure, alors que le besoin de l'injection se faisait sentir, notre sujet était pâle, avait les yeux hagards^ l'air morne; sa parole était éteinte, il était incapable d'une minute d'attention ; la piqûre est-elle faite, voilà que son teint se colore et que son regard brille ; il cause, il est joyeux, car il possède sur la terre la béatitude céleste. Cette tranformation est miraculeuse et le contraste frappant. C'est la vie, c'est un rayonnement, une exaltation, une exubérance extraordinaire, envahissant et ressuscitant ce qui n'était, il y a quelques minutes, qu'un cadavre ambulant. Le malade respire mieux, son sang circule avec plus de vigueur, il sent une douce chaleur remplacer dans tout son être le froid qui l'enyahissait tout à l'heure. La douleur, il n'en a cure; il va. il court, il parle d^abondance et avec chaleur. Causez avec lui, il soulèverait le monde comme Archimède, sans même s'inquiéter, comme lui, de trouver un point d'appui.
Au contraire, un homme privé de sa dose habituelle de morphine, n'a plus qu'une vie végétative, qu'il traîne péniblement; il a froid, est languissant, perd toute initiative, s'endort, s'affaiblit^ cesse de manger, a des syncopes, il s'éteint ou devient fou. Faites une piqûre à ce moribond et deux minutes après, il renaît à la vie, absolument transfiguré. 11 ressent la plus douce ivresse, semblable à celle que procure l'absorption de quelques
bouteilles de vieux bordeaux. Tout devient beau, tout est couleur de rose, un peu plus il chanterait coipme le peintre Lan* tara au cabaret :
Mais quand je bois, tout change de figure.
La riante couleur du vin Semble orner toute la nature , Et j'adore le genre humain.
Il y a cependant cette différence entre ces deux sortes d'ivresse, que dans celle du vin, on est inconscient, et qu'on ne se rend guère compte de sa béatitude^ tandis que le morphinomane raisonne et analyse parfaitement son bonheur-, il sent naitre et grandir cette attachante perception d'une volupté délirante, et il en jouit délicieusement, en se trouvant plus fort, plus jeune, plus brillant, plus intelligent, jusqu'à ce que :
L'ivresse tombe, l'homme reste Et le héros s'évanouit !
ce qui advient au bout de quelques heures. Mais que lui importe, si pendant ces courts moments, il a vécu plus que pendant une année du temps jadis ! Et d'ailleurs, n'a-t-il pas sur lui la clef mystérieuse qui lui ouvre son paradis un instant envolé? Ne peut-il pas, en sortant de ce rêve brillant, le recommencer aussitôt, avec cette aiguille divine, ce petit instrument mille fois plus enebanteur que les baguettes magiques de nos fées d'antan ?
C'est principalement dans la classe des penseurs que la morjAiBomanie fait les plus grands ravages. Le docteur Levingstein, médecin en chef de Schonberg (Berlin) et le docteur Piçhon, chef de clinique de la Faculté de Médecine de Pans, ont nettement démontré dans leur travail de statistique, combien les médecins eux-mêmes et ceux qui les entourent sont portés à la morphinomanie. Ils en connaissent cependant les abus et les déplorables conséquences, mais ils oublient, malheureusement, leur mission sacrée et ne savent pas résister à l'entraînement. Us ont vu de si heureuses transformations chez
leurs malades affligés par d'atroces insomnies et par des douleurs excessives, qu'un beau jour, ils se laissent entraîner, eux aussi, et ne s'arrêtent plus. Leur chute sur cette pente glissante est d'autant plus facile, qu'en griffonnant une ordonnance, ils n'ont aucun contrôle à redouter, et qu'ils se procurent à chaque instant ce poison enivrant ; voilà ce qui explique comment le médecin de Berlin a relevé dans sa statistique 32 médecins, 8 femmes de médecins, 1 fils de médecin, 1 étudiant en médecine, 6 pharmaciens, 1 femme de pharmacien et 2 infirmiers pour 100 morphinomanes.
Le docteur Pichon constate dans la sienne 17 médecins, 7 étudiants en médecine, 5 pharmaciens, 3 étudiants en pharmacie, i2 femmes de médecins, 4 femmes de pharmaciens, i sage-femme, 3 infirmiers, 4 infirmières et 2 garçons de laboratoire.
On voit par là que la morphine a de nombreux fanatiques dans l'élément médical ; cependant, ainsi que le remarque à ce sujet le docteur Burggraeve, on ne signale pas, dans ces statistiques, de sœur hospitalière ayant cédé à la passion de la[morphine, ce qui est un argument de plus en faveur du maintien des sœurs dans les hôpitaux ; mais que peuvent les raisons les meilleures contre les passions politiques ?
M. Lacassagne démontre également dans le Lyon médical que la morphinomanie, qu'il appelle V Absinthe des docteurs, se généralise de plus en plus dans le corps médical. Dans sa statistique, il déclare avoir compté, sur 545 morphinomanes, 280 médecins. Le besoin d'oublier les tristesses dont ils sont témoins et de ne pas souffrir, les conduit peu à peu à la porte de ce paradis artificiel. Surmenés très souvent, dormant mal, éprouvés par les névralgies et les rhumatismes, sachant par expérience que douleur physique et tristesses morales peuvent disparaître et s'envoleravec unesimple piqûre, ils s'y abandonnent un beau jour, et charmés par cette quiétude morphinique inaccoutumée, séduits par cette Euphorie qui leur fait retrouver un instant leur vigueur première, ils ne songent pas à restreindre dans de justes limites une ressource dont ils ont blâmé mille fois l'abus chez leurs clients. Mais l'homme n'est-il pas le
plus singulier assemblage du bien et du mal, et des plus nobles comme des plus basses actions?
L'habitude de s'administrer à eux-mêmes la morphine a rendu, nous dit le docteur CuUerre (1), certains médecins américains tellement insouciants au point de vue des doses, que, selon le docteur Kane, ils auraient parfois occasionné des empoisonnements mortels parmi les personnes de leur clientèle.
La contagion du morphinisme est indéniable. Que de fois nous en avons rencontré des exemples sous nos yeux ! Et ce n'est point chez des pauvres gens, loin de là ; elle se manifeste surtout chez des esprits cultivés qui mettent à réussir une sorte d'amour propre. Nous avons parlé de la fréquence de cette passion toxique chez les médecins; eh bien ! la plupart d'entre eux en ressentent une félicité tellement grande, une si parfaite plénitude de bonheur, qu'ils ont le plus vif désir de voir leurs femmes là ressentir à leur tour et (c'est triste à dire) il réussissent à les convaincre dans la proportion du quart ou du cinquième environ. Leur propagande s'exerce encore sur leurs infirmiers et les gardes, mais elle s'arrête là; le respect humain et la crainte de diminuer la confiance que les clients ont en eux, les empêchent de catéchiser ces derniers.
Les auteurs ou les littérateurs morphinomanes sont moins réservés dans leur besoin de propagande, et aussitôt qu'ils entendent quelqu^un souffrir ou se plaindre en leur présence^ ces fanatiques sortent de leur poche leur talisman précieux, le bijou chéri dont ils ne se séparent jamais, et proposent de faire immédiatement une piqûre consolatrice. Au besoin et pour entraîner, convaincre ce nouvel adepte, ils se piquent devant lui en exaltant eten peignant sous les couleurs les plus belles, le bienêtre dont il va jouir.
Les femmes du monde sont des propagandistes encore plus zélées que les hommes. Du reste, plusieurs procès retentissants ont fait connaître la morphinomanîe à deux^ qui existe bien réellement, de même que la folie à deux et le crime à deux^ si bien dépeints par la plume élégante de Moreau de Tours.
(1) Nervosisme et Névroses, p. 2â0. J.-B. Baillière.
L'empoisonnement, c'est-à-dire le morphinisme, s'établit au bout de très peu de temps; après deux ou trois mois mois, rbabitude est prise. Bientôt le besoin de s'injecter devient irréristible, autrement Tinteiligence reste paresseuse, l'apathie extrême, on n'est plus bon à rien . Malheureusement ces effets excitants ou toniques ne peuvent se maintenir qu'à la condition d'augmenter sans cesse la dose qu'on élève à la longue, à 1 gramme 2, 3 et 5 gr., car l'habitude toxique, autrement dit le mithridatisme, s'établit après deux ou trois ans.
Une des causes pour lesquelles beaucoup d'artistes^ de littérateurs, d'écrivains, de professeurs, deviennent morphinomanes, c'est qu'ils imposent trop souvent à leurs forces physiques, à leur cerveau, à leurs facultés, nn travail intensif exagéré, qui use à la fois les muscles et les centres nerveux. Une suractivité extrême les tue, et bientôt sonne l'heure fatale où la plume reste muette, où la main n'a rien à tracer, où l'imagination rétive se cabre et reste endormie 1 Ah ! quelle douleur amère d'assister au naufrage de ses espérances et de voir tarie pour jamais une source si féconde autrefois I II doit y avoir, lors de la constatation de cette décadence, un désespoir capable de conduire au suicide. Cependant, le malheureux, avant de s'abandonnner à la dérive, se souvient tout à coup qu'il existe des excitants intellectuels, le café et la morphine. Il boit avidement le premier, et quand cette première fée Imaginative cesse de l'inspirer à son tour, il se pique à la morphine avec bonheur, avec ivresse, et avec d'autant plus de volupté qu'il lui devra encore des années d'ivresse créatrice ! Ne le blâmons pas trop et n'ayons pas pour lui des paroles trop amères, car nous ignorons si demain nous n'aurons pas, nous aussi, recours à la morphine, quand sonnera l'heure de notre détresse Imaginative.
Nous avons, dans notre statistique, fait remarquer combien les pharmaciens s'adonnaient à la morphine qu'ils ont sans cesse sous la main. Gubler cite un pharmacien militaire qui avalait d'un seul coup 4 grammes d'extrait gommeux 4'opîum représentant près d'un gramme de morphine.
M. le docteur Guimbail (1) s'exprime ainsi : « J'ai donné mes
(1) Docteur H. Guimbail, Les Morphinomanes. J.-B Baillière.
soins à un morphinomane savant et très distingué, dont les habitudes remontaient à cinq ans ; il en était arrivé à faire tiédir, au moment de s*ea servir, i*eau distîUée servant à des injections, afin que le degré de solubilité de la morphine fût accru. li s'injectait ainsi des quantités de morphine considérables, supérieures à quatre grammes par jour. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'à ce moment, les ravages déterminés chez lui par Talcaloïde à pareille dose étaient tels, qu'un immense délabrement physique et une grande faiblesse cérébrale en avaient été la conséquence. Je dois dire cependant que, plein d'énergie et résolu à en finir avec ses habitudes funestes, il put se guérir complètement, et que depuis lors, il y a de cela quatre ans, aucune récidive ne s'est produite.
Pas mal de militaires et d'officiers s'adonnent également à la morphine ; les uns parce que, pendant la guerre de 1870, faits prisonniers et blessés, ils ont été soignés par les médecins allemands à l'aide de ce poison et en ont contracté l'habitude, y trouvant un bien-être extrême; les autres parce qu'appelés à servir au Tonkin, ils y ont appris à fumer l'opium, qu'ils ont remplacé en France par la morphine. Il paraît, du reste, que pour supporter les fatigues de la guerre de 1870 et les marches forcées qu'ils eurent à fournir, beaucoup d'officiers allemands se piquaient journellement.
<c Le noctambulisme si fréquent dans les classes élevées de de la société, les fêtes de nuit, les soirées, les spectacles les concerts, obligent à des veillées répétées et imposent, par ce fait, un véritable surmenage à de pauvres systèmes nerveux, dont tes ressources sont inférieures à leur tâche (1) . Ce surmenage, on arrive à le combattre avec la morphine ; c'est en hypérémiant l'écorce cérébrale, que les injections exaltent au centuple les facultés intellectuelles assoupies ou oblitérées, taadis qu'avec la morphine la mémoire devient prodigieuse, tes idées nouvelles affluent, la possibilité de créer, de concevoir, de retracer, de peindre se centuple. L'artiste lui doit des visions radieuses, le poète y puise ses inspirations, le journa-
(1) Docteur Ouimbail, Les Morphinomanes.
liste le mot de sa chronique, la femme du monde l'esprit et la grâce pleine d'entrain dont elle est fiére ; malheureusement tous ces artificiels que nous coudoyons dans le monde, à la' ville, au théâtre, et dont nous admirons Tesprit, sont incessamment tentés de rapprocher les heures des piqûres. Leur imagination n'entre guère en travail sans la rosée toxique qui fertilise le champ de leurs idées > ; Theure passée, l'attente devient un véritable supplice.
On s'explique comment la morphine est une charmeuse si attrayante, en attendant qu'elle devienne, après une lune de miel plus ou moins longue, une pieuvre inexorable, qui conduit sa victime au tombeau après lui avoir fait éprouver mille supplices.
L'intoxiqué ne tarde pas, en effet, à devenir égoïste, menteur, malpropre, halluciné, impuissant, voleur, s'il le faut, pour se procurer son poison enivrant, assassin parfois et plus souvent encore aliéné, surtout dans l'état d'abstinence morphinique. Nous examinerons plus loin quelques cas de ce genre observés chez les Penseurs.
Nous avons parlé de la morphine et de ses sectateurs, mais nous n'avons rien dit des fumeries d'opium d'Orient, où on apprend à adorer la bonne déesse et à la cultiver; on a trouvé en effet plus commode et plus prompt d'accélérer ce genre d'ivresse avec la seringue de Pravaz chargée de morphine, d'où économie de temps et création d'extase paradisiaque en quelques minutes, tandis qu'en Indo-Chine il faut des heures entières pour obtenir les mêmes effets.
Et cependant des Européens qui ont résidé en Chine, au Tonkin ou en Annam, et qui y ont contracté cette habitude de fumer l'opium, ont cherché à la perpétuer en France et ont engagé des industriels à ouvrir où plutôt à tenir entrebâillée la porte d'une fumerie d'opium munie de tout l'attirail, du reste assez simple et peu coûteux, nécessaire à cet exercice. Il s'est donc monté plus d'un établissement de ce genre à Paris, où ils ont eu leurs fidèles. Malheureusement les cafetiers du coin, jaloux de voir leur clientèle les abandonner, les ont dénoncés, et dans l'hiver de 1899, le chef de la sûreté a fait une brusque
invasion dans rétablissement de Mme Assim, veuve d'un Chinois qui avait subrepticement monté cette boutique sans payer patente, ce genre de commerce n'étant point connu en France. Tant que son mari Assim avait vécu, sa création avait prospéré, mais lui disparu,' la boutique de la veuve fut un beau jour envahie par la police et fermée impitoyablement. Madame en était ainsi réduite à chercher une autre profession moins tourmentée ou un autre mari, quand elle a pris le parti de se laisser mourir avant que l'enquête fût terminée.
Je n'ai connu parmi les intellectuels, qu'un seul personnage, Octave Mi rbeau, ayant fumé l'opium, ce qui l'avait conduit à un état de délabrement et d'hébétude très manifeste. « Il a passé », nous dit de Concourt dans son Journal^ « quatre mois de sa vie à fumer de l'opium ; quelqu'un revenant de Gochinchine lui ayant assuré que cela procurait un bien-être extrême, il voulut en essayer lui aussi. Et son embaucheur lui ayant procuré une pipe et une robe cochinchinoise, il s'y mit tout à fait. Et le voilà pendant quatre mois occupé à fumer des pipes (jusqu'à 180 par jour.) Il ne mangeait plus ou mangeait (comme Cornaro) un œuf à la coque, toutes lés 24 heures . Il arriva enfin à un anéantissement complet, confessant que l'opium donne une certaine hilarité au bout d'un certain nombre de pipes, mais que, passé cela, la fumerie amène un vide, accompagné d'une tristesse impossible à concevoir.
« C'est alors que son père, auquel il avait écrit qu'il était en Italie, le découvre, le tire de sa robe de chambre et de son logement et le promène, pas mal crevard, pendant quelques mois en Espagne. Arrivé le 15 mai, il est nommé sous-préfet dans l'Ariège ; mais renvoyé en octobre, il se remet à faire du journalisme dans le Gaulois. »
Nous devons avouer cependant qu'à Toulon, depuis quelques années (j'ignore s'il en est de même à Marseille), où débarquent une foule d'officiers de marine, de soldats et d'officiers de l'infanterie coloniale, il s'est créé, ou, pour mieux dire, ouvert plusieurs maisons servant de fumeries de l'opium. Plusieurs d'entre eux ayant contracté là-bas pendant leurs longs loisirs, le joug de cette passion, ont désiré, y trouvant quelque plaisir,
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persévérer après leur retour eo France, et, comme à Toulon, encore plus peut-être qu'ailleurs, on est peu scrupuleux sur les moyens de gagner quelques pièces de cent sous, le nombre ëe ces établissements s'est multiplié d'une façon inquiétante. Je ne sache pas qu'on ait songé à combattre jusqu'à présent cette nouvelle cause de dégénérescence de notre race française suffisamment déprimée déjà par l'abus du tabac, de l'aleool, de l'absinthe et de la morphine. Il est donc à désirer qu'au plus tôt on s'en occupe. Qaveant consules ! Peut-être en est-il encore temps !
Citons quelques exemples :
c Je connais un médecin morphinomane qui, ayant à visiter des malades au quatrième ou au cinquième étage, sent une certaine faiblesse empoigner ses genoux quand il arrive au troisième. . • Il tire alors sa seringue de sa poche et se pique dans l'escalier, à travers le pantalon, le côté externe de la cuisse. Vingt secondes après, il vole à son cinquième étage, il a des ailes et n'est plus le même.
« On voit, dit de Goncourt, des femmes, des maîtresses de maison, demander à la morphine le montant de l'esprit et le eoup de fouet de la causerie ; elles disparaissent une minute avantle dîner et reviennent ayant dans les yeux l'ivresse spirituelle. > Il cite comme la plus extraordinaire des morphinomanes, la comtesse de Lîchtenberg « qui se fait âO ou 30 piqûres par jour. t> J'en ai soigné une qui se faisait au bras des piqûres très régulières figurant un dessin, une fleur. En visite ou dans mon cabinet de consultation, elle demandait à se retirer dans un certain endroit, et là, à genoux devant une glace de poche, mettant son bras à nu, elle se piquait, en ayant soin que sa piqûre nouvelle ne dépassât pas le dessin régulier des anciennes.
Quelques-unes, à l'exemple des hommes qui changent de rasoir tous les jours, ont sept aiguilles et elles envoient chaque jour repasser celle dont elles se sont servi une fois. Heureux les couteliers qui les ont pour clientes l
L'usage de la morphine éteint à la longue tout sentiment d'honnêteté dans le cœur de celui qui s'y adonne. Une de mes
malades m'en a donné une preuve convaincante. C'était une jeune fiiie de bonne famille vivant avec sa mère veuve, jouissant d'une modeste aisance (6.000 fr. de rentes) à Paris. Atteinte de névralgie invétérée et à bout d'autres ressources, je parvins à la calmer en lui pratiquant moi-même des injections de morphine. Mais l'époque où je prenais mes vacances arriva, et je partis en la confiant aux soins d'un ami, le docteur Basiin d'Asnières. Ce dernier, trop éloigné pour pratiquer lui-même les injections, lui apprit à se les faire elle-même, ce que les médecins ne devraient jamais enseigner à leurs malades. A mon retour Thabitude était prise, et malgré toutes mes adjurations, malgré ses promesses d'y surseoir, il me fut impossible d'obtenir d'elle un renoncement absolu, aussi rabandonnai-je bientôt à son triste sort.
Dix ans après, un pharmacien de la rue Lafayelte m'adressait une ordonnance signée < D' Gélineau », prescrivant une injection de morphine à une dose d'alcaloïde tellement forte, qu'il me demandait si je ne m'étais pas trompé. Cette ordonnance, signée de mon nom, était un faux. Je courus chez le pharma cien et le lui dis. Ma signature était grossièrement imitée. A la description qu'il me fit de la malade porteur d'une exostose de la mâchoire inférieure, je me remémorai l'auteur et reeomiûandai au pharmacien de ne pas remplir à l'avenir ce genre d'ordonnance et d'effrayer la malade en lui disant à quoi elle s'exposait en commettant un faux... Quand elle revint chercher sa solution, le pharmacien lui reprocha en effet son audace et en même temps son imprudence d'employer la morphine à si haute dose. ( Bah ! répondit-elle c'est celle qu'il me faut J'en use depuis douze ans... quant à M. Gélineau, il n'y a pas de danger qu'il me dénonce, il est bien trop bon pour cela! »
Cette malheureuse, pour satisfaire sa soif immodérée de morphine, avait dévoré toute sa fortune, jusqu'au dernier sou, avait fait mourir sa mère de douleur et de misère, était descendue, au dernier degré d'abaissement moral et allait de pharmacie en pharmacie présenter des faux, tellement ce besoin d'euphorie avait détruit en elle tout sens moral et toute honte !
B. — Le haschisch
Chaque partie du monde a son excitant préféré. L'Europe a l'alcool, la morphine, la cocaïne et Téther.
L'Asie a l'opium ; les Péruviens, la coca ; les Polynésiens, le kava, et l'Afrique, le haschisch.
Dans les solitudes immenses du Continent Noir, où le pauvre nègre craindra toujours pour sa liberté menacée et où, plus encore qu'en Europe, il doit s'incliner sous la loi du plus fort, c'est un besoin pour lui de se plonger dans les rêves enivrants que lui procure le chanvre indien (cannabis indica). Et cela lui est si facile : cette plante croît partout et se multiplie aisément dans cette terre vierge et fertile. Il en mélange les feuilles avec celles du tabac, puis en bourre sa pipe et, enfermé le soir dans sa case, il en aspire la fumée avec délices, pour oublier toutes ses misères.
On sait que c'est par l'usage de cette plante appelée Haschisch qu'en Orient, le Vieux de la Montagne dominait et enrôlait sous ses ordres les fanatiques Chevaliers du Poignard, que les Croisés appelaient « Assassins », du mot arabe € Haschichin », qui signifie « mangeurs de chanvre »
On se sert tantôt des sommités des feuilles desséchées et fumées ; d'autres avalent une infusion des graines encore vertes, ou mêlent à leur tabac une sorte de résine qu'on recueille sur les fleurs. D'autres enfin font, avec les feuilles et les fleurs du chanvre broyées et bouillies, une sorte de confiture composée de miel, de beurre, de muscade et d'huile odoriférante ; les pharmaciens, enfin, préparent deux sortes d'extraits de haschisch, un extrait alcoolique et un extrait gras, qui est de beaucoup le plus actif.
M. Ch. Richet (1) a observé sur lui-même les divers degrés
(1) Gh. Richet, Les Poisons de l'Intelligence — Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1877, p. 184.
de rivresse du Haschisch ; si les doses absorbées sont légères, le sujet est plus gai, plus intelligent, plus apte à concevoir. A un degré plus avancé, Texcitabilité motrice et sensitive de la moelle épinière augmente ; quelques frissons parcourent le corps; on sent le besoin de s'agiter, de marcher, de danser; on se sent plus léger, plus content de soi, on a envie de rire ! La notion du temps et de l'espace s'allonge d'une façon démesurée ; les idées se présentent en foule ; l'être, le cerveau surtout^ se dédouble; les illusions arrivent nombreuses ; les sensations intimes ou extérieures sont prodigieusement agrandies. Une note musicale, un son de piano devient une musique céleste, divine, une harmonie délicieuse. On vibre au moindre choc, qui semble centuplé — une secousse du lit devient un tremblement de terre, la chute d'un filet d'eau résonne comme une cataracte formidable; — une piqûre d'épingle devient un coup de poignard; la vue d'un tableau vous fait croire que vous êtes parmi les personnages qui y figurent.
A doses plus élevées, la conscience du moi et du corps abandonne le sujet ; la terre ne lui suffit plus, il vole dans l'éther radieux, il a des ailes et s'élancerait par les fenêtres pour les déployer si on ne le retenait pas. Rarement survient-il du délire ; il faut pour cela l'absoption d'une dose considérable.
Telles sont les sensations que procure le haschisch, qui pendant longtemps ne fut connu qu'en Syrie, en Egypte, dans le bassin du Nil, à la côte orientale d'Afrique, à la Réunion et à l'Ile Maurice ; mais comme nous sommes mûrs pour toutes les excentricités, plusieurs maisons où on le fume se sont créées à Paris et quelques-uns de nos écrivains les ont fréquentées. Je citerai, parmi ceux-là, Balzac, Théophile Gautier, Gérard de Nerval et surtout Baudelaire, mais à titre d'excitant physique plutôt que de substance enivrante. Le second de ces auteurs a décrit de sa plume imagée les différentes extases procurées par cette substance (l).
Le plus fervent de ce Club fut, sans contredit, Baudelaire, qui y gagna, avec quelques-uns de ses amis^ un teint hâve et
(1) Lire à cet égard : Le Club des Hachichins.
blafard, un état de langueur et de morbidezza abrutie dont ils eurent honte eux-mêmes et qui les détermina à renoncer à cette habitude, qui leur faisait perdre celle du travail et qui les empêchait même d'écrire et de penser !