‹ Penseurs et savants: leurs maladies, leur hygièneChapitre 21 sur 34 · C. — Éthéromanie · texte numérisé non relu

C. — Éthéromanie

C'est en Irlande, cette terre classique de la misère, du désespoir et de Texploitation du pauvre par le riche, qu'est née cette passion qui, après avoir envahi l'Irlande et les Etats-Unis, s'est étendue jusqu'en Angleterre et en France, oîi les buveurs d'éther sont plus fréquents qu'on ne le croit ; seulement chez nous, ils se cachent.

Le docteur Racle, médecin très distingué, est mort victime de sa passion pour Téther.

Ce qui facilite Textension de cette coutume, c'est le bon marché de la drogue, la promptitude a?ec laquelle elle détermine rivresse, la rapide disparition de cette dernière, et enfin le sentiment de brûlure et en même temps de froid qu'elle procure qui n'est pas saos charme, paraît-il.

ïl fallait bien à l'éther ces avantages-là pour faire oublier les éructations et la salivation désagréables qu'il détermine, les mouvements convulsifs qu'il occasionne parfois et l'état d'esprit querelleur et méchant qu'il provoque chez ses adeptes. Ajoutons encore que l'estomac du buveur d'éther est sujet à de grandes souffrances, ce qui ne le décourage point cependant et ne le décide point à interrompre cette funeste habitude, avantcoureur trop souvent de la folie .

Nous citerons encore comme victime de l'éthéromanie, Rosalie Léon, une des reines de la grande vie et de la phalange des demi-mondaines.

Après avoir ébloui pendant quelques années le Paris-Viveur^ par l'éclat de son luxe et le nombre de ses conquêtes, elle avait cependant eu cette bonne fortune de trouver un port

de refuge assuré, en apparence ; mais dans combien d'existences voit-on apparaître au milieu des jours les plus ensoleillés, le spectre de Pantique Fatalité !

Douée d'un grand cachet de distinction, la bonne étoile de Rosalie Léon lui fît rencontrer sur sa route un aimable et séduisant prince étranger, beau comme Antinous, riche comme Crésus qui, tout-à-fait charmé, rêva d'en faire sa compagne. Avec ce tact particulier à certaines femmes, elle fît si bien la conquête de son adorateur qu'il se démit de ses fonctions diplomatiques et posa sur la tête de cette jolie femme une couronne de princesse. Un vrai conte de fée parisienne! quoi...

Mai« une fois arrivée au port et en possession d'un bonheur et d'une situation inespérés, au lieu d'en jouir paisiblement, Tinfortunée s'éprit d'une si grande passion pour l'éther qu'elle en mourut dans tout l'éclat de son triomphe !

Nous avons dit qu'en Irlande l'usage de Téther est très répandu, et voici ce qu'un médecin anglais nous révèle à ce sujet :

L'éther se boit, en général, pur, et la dose ordinaire est de 8 à 15 grammes, répétée souvent plusieurs fois de suite ; les débutants avalent de l'eau avant et après l'éther, mais les buveurs endurcis négligent cette précaution, qui a pour but de diminuer la sensation de brûlure dans l'estomac. La dose se vend deux sous et suffit, dans beaucoup de cas, pour produire l'ivresse. Certains buveurs absorbent 150 grammes d'éther àla fois et jusqu'à un demi-litre en plusieurs doses. L'ivresse survient rapidement et passe de même ; le premier symptôme est une excitation violente avec salivation profuse et éructations épileptiformes ; ensuite, quand la dose a été forte, survient une période de stupeur. Jamais on n'a rien noté qui ressemble au délirium tremens, sauf dans les cas, assez nombreux du reste, où Téther et le whisky sont avalés simultanément.

Le buveur d'éther est querelleur, menteur, et son état d'esprit ressemble à celui de certains hystériques ; il souffre de troubles gastriques et de prostration nerveuse, mais il n'est pas prouvé encore que Téther produise dans les tissus des lésions permanentes semblables à celles de Talcool. Le buveur d'éther

devient esclave de sa passion comme le fumeur d'opium, et les guérisons sont exceptionnelles. Quelques médecins sont d'avis que l'abus de l'éther augmente le nombre des cas d'aliénation mentale, tandis que cette opinion est combattue par d'autres.

Mais les premiers ont raison, car des calculs très soigneusement faits établissent que le quart des entrées, dans les asiles d'aliénés en Irlande, reconnaissent pour cause, l'ivresse occasionnée par l'éther. Aussi, dans les comtés de London-Derry et de Tyrone, a-t-on adressé une demande au Parlement pour réglementer le trafic de l'éther et la Chambre des Communes a pris en considération cette proposition en présence de la grande quantité de buveurs d'éther atteints d'aliénation mentale.

Ce qui reste un fait acquis et reconnu, c'est que les dispositions querelleuses des buveurs d'éther et leurs vices fréquents sont la source de nombreux crimes et accidents.

Cependant l'éthéromanie ne conduit pas à un égoïsme aussi féroce et des besoins aussi impérieux que la morphinomanie et on s'en corrige bien plus facilement. On est moins irresponsable et la privation de l'éther ne s'accompagne pas de troubles aussi graves que l'abstinence de la morphine.

Dans certaines provinces d'Allemagne, à la suite de l'augmentation de l'impôt sur l'alcool en 1887, on a vu l'éthéromanie se substituer à l'alcoolisme, l'éther étant devenu moins cher que l'alcool.

Dans le cercle de Memel (Prusse orientale), il a été consommé 8,580 litres d'éther en 1897, dont presque la moitié dans le chef-lieu du cercle.

En France, on rencontre assez souvent des buveurs d'éther, mais en plus grand nombre encore, des personnes qui ont de l'adoration pour les injections sous-cutanées de cette substance. Dans ce cas, c'est pour nous un devoir rigoureux de combattre cet abus par tous les moyens restrictifs possibles et de les remplacer par des injections réconfortantes de spartéine dont on se déshabituera plus tard bien plus facilement que des piqûres de morphine et d'éther.

D. — Le cocaïnisme

Il est des idées, qui, une fois émises par leur auteur, se perdent et s'évanouissent sans trouver un écho qui les répète, un journal qui les recueille, un écrivain qui les reproduise. Il en est d'autres qui rencontrent au contraire, de tous côtés un accueil favorable. L'usage de la coca, si répandu dans le nouveau monde, a trouvé depuis quelques années, dans l'ancien, des posélytes ardents. La pensée, l'espoir plus on moins fondés que son usage rendait à l'homme épuisé par le travail, les privations ou les excès, une ardeur et une santé nouvelles, devait sourire à trop d'habitants usés et décrépits de notre vieille terre pour ne pas être adopté avec enthousiasme. Aussi, poètes, musiciens, littérateurs, ont-ils tour à tour chanté et célébré la plante des Incas, surtout lorsque M. Mariani en eut fait une buisson agréable en l'infusant dans un vin généreux. De nos chanteurs, de nos divas, il tonifiait les cordes vocales. Grâce à lui, Mmes Adelina Patti et Renée Richard, nous ont charmés longtemps !

Les orateurs politiques, nous dit M. Cunéo d'Ornano, lui doivent de conserver leur voix, et partant, celles de leurs électeurs; Mme Rosita Mauri reconnaîtque son usage lui arendu ses jambes,et les poètes, leur verve amie, comme nous le dit Victorien Sardou dans les vers suivants :

Il est parfait en vérité

Ce vin qui nous rend la santé

Et qui dissipe l'humeur noire !

Il est de telle qualité

Que du moment qu'on Ta goûté,

On voudrait tous les jours se croire

Languissant et débilité

Pour avoir prétexte à le boire.

La découverte de l'alcaloïde de la coca, la cocaïne, est venue agrandir le domaine de cette plante utile et ouvrir à la théra-

peutique des horizons nouveaux, dans l'espérance qu'appliquée sur la peau ou une muqueuse, elle déterminerait leur insensibilité absolue ; car cet être qu'on appelle l'homme est ainsi fait qu'il veut se dépouiller de sa plus grande faiblesse, de sa guenille la plus odieuse, la souffrance, et qu'il cherche toujours, oubliant sa nature périssable, à s'en affranchir. Il avait déjà pour y arriver le chloroforme, Téther, la morphine, le protoxyde d'azote, mais il n'en salua pas moins avec enthousiasme la découverte de ce nouvel insensibilisateur. La nombreuse tribu des morphinomanes se mit à essayer aussitôt cette nouvelle injection. Et les docteurs espéraient, d'après Bentley, pouvoir, avec cet agent, combattre tes excès de la morphine et guérir les morphinomanes en leur inculquant une passion plus facile à guérir que l'autre. D'après lai l'injection de cocaïne devait aussi, en relevant leurs forces, les empêcher de tomber d^ns la cachexie morphinique et conserver leurs facultés viriles, ainsi que s'en vantent les Péruviens. Tous en usèrent sans frein, sans mesure, avec la pensée que plus ils en absorberaient et plus ils se régénéreraient avec cette nouvelle fontaine de Jouvence.

Le même but, les mêmes espoirsde satisfactionsphysiques et morales entraînaient du reste les sectateurs de la morphine et ceux de la cocaïne. Mais peu d'adeptes sont restés fidèles au culte exclusif de la dernière, et bien que Ërlenmeyer ait fait une description de la cocaïnomanie essentielle, nous devons dire qu'elle est en réalité très rare.

Ajoutons qu'avec les progrès de l'accoutumance, la satis£a£tion et la béatitude ressenties au début disparaissent, en sorte que le sujet, ne prenant conseil de personne, espère toujours guérir en s'injectant une dose plus considérable et recouvrer son ancien bien-être ; il est ainsi amené peu à peu à employer des quantités énormes de cocaïne, jusqu'à un on deux grammes et néanmoins le séduisant mirage continue à le fuir.

Les désordres dus à la cocaïnomanie sont des hallucinations consistant surtout en perversions de la sensibilité générale (1) :

(1) Magn. Man, Société de biologie, mars 1889.

les malades sentent des vers qui courent sons leur peau, des brûlures et parfois des piqûres ; d'autres fois, c'est un glaçon qui est en contact avec leur épiderme.

Le cocaïnisme existe rarement seul ; le plus souvent il complique Texcès delà morphine ; c'est en général une affection hybride ; et les hallucinations qui sont du domaine de la cocaïne sont centuplées chez les sectateurs de cette double passion ; au lieu d'être bornées à l'insensibilité générale, elles envahissent tous les sens et se compliquent de brutalités et d'agressions impulsives.

Nous avons encore à la mémoire une représentation organisée à l'Eldorado, par Yvette Guilbert et par Paulus, au bénéfice de leur camarade de la Scala, Mathias. On peut se demander, dit M. Louis Schneider, à ce propos, « comment un chanteur comique peut tomber dans la misère ; on sait que leurs appointements sont presque ceux des ministres, dès qu'ils arrivent à quelque notoriété (pas les ministres). Or, le pauvre Mathias avait dû, depuis près d*un an, abandonner la scène de ses succès. Les commencements difficiles de sa carrière, quelques déboires survenus depuis, avaient aigri son caractère. Pour se donner une espèce de gaieté, un semblant d'enirain, il avait, ces dernières années, contracté l'habitude d'absorber de la cocaïne avant de débiter son répertoire.

< Etrange contradiction, Mathias, au café- concert, s'était fait une spécialité de chansons de « poivrots », — je demande pardon d'employer ce terme peu académique, mais il est, hélas f entré dans le langage spécial des coulisses des cafés-concerts. — A force de chanter les poivrots, il s'était mis, par une action réflexe, à boire comme eux ; mais l'alcool n'était pas un stimulant suffisant : c'était la cocaïne qui, sous sa forme de remède, lui donnait l'illusion d'un guérissant et d'un excitant. A Marseille, un beau soir, sous l'empire de deux ou trois verres de la liqueur bienfaisante, il alla se jeter dans la mer. Quand on le retira, on s'aperçut que le malheureux n'avait plus son bon sens. Il fallut l'enfermer dans une maison de santé.

(( Ces derniers temps, il allait un peu mieux ; mais la misère était entrée dans la maison. Il fallait songer non seulement au

pauvre artiste, mais à sa femme et à son enfant, qui mouraient de faim, tandis que le père était sans engagement. On ne fait jamais appel en vain au bon cœur des comédiens, à quelque genre qu'ils appartiennent. Un concert fut vite décidé, les billets s'enlevaient, quand, la veille, le bruit se répandit dans Paris queMathias s'était suicidé dans un accès de fièvre chaude. Jamais bénéfice m'aura été mieux placé puisqu'il soulagea la misère de la femme et de l'enfant de Mathias. »

E. — Le chloràlisme

Beaucoup de Penseurs, dévorés par l'insomnie, usent et abusent du chloral sans y joindre son correctif naturel, le bromure de potassium, le sédatif par excellence qui le complète et facilite le calme et le repos. Qu'en résulte-t-il? c'est que peu à peu il leur faut des doses énormes et qu'il en résulte une dépression générale de tout le système nerveux, sans compter les douleurs en cercle autour des jointures.

Le sirop de chloral ne devrait donc jamais se prendre seul, et l'addition du bromure de potassium est un complément utile rendant son usage sans danger, et pouvant être sans aucun inconvénient continué indéfiniment.

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