CHAPITRE V
Maladies spéciales à chaque classe de Penseurs
A. — Familles royales et chefs d'états
En tête de tous les Penseurs, nous placerons les chefs d'Etat, empereurs, rois ou présidents gouvernant des nationalités. Môme avec cette formule surannée qu'ils régnent et ne gouvernent pas, il est facile de comprendre les fatigues, les obsessions, les ennuis, les contrariétés, et enfin les maladies que développe en eux l'exercice du pouvoir et la représentation à laquelle ils sont obligés de se soumettre chaque jour. Ce n'est point là, en effet, une existence ordinaire. Par réciprocité, les maladies des familles royales influent à leur tour,et plus qu'on ne croit, sur leur caractère et leurs résolutions prises ou à prendre. C'est peut-être, a écrit mon confrère Cabanes, l'argument le plus puissant contre le pouvoir personnel que cette faculté de tout plier à sa volonté, laissée à un être humain, avec tous les vices de conformation, toutes les tares héréditaires qui peuvent l'atteindre, qu'il soit né sous un toit de chaume ou sur les degrés d'un trône (1),
Nous avions l'esprit assailli par ces suggestions, en lisant, ces jours derniers, le récit des plus récentes fantaisies de Tempereur d'Allemagne, Guillaume II. Au milieu de la nuit, le jeune souverain est tourmenté de l'obsession de rendre un solennel
(1) Docteur Cabanes. Feuilleton du Journal de Médecine de Paris.
hommage à la mémoire d'un amiral anglais, mort pour sa patrie. Il n'a point de cesse qu'on ne lui ait fabriqué une couronne qu'il ira déposer lui-même, à la lumière des flambeaux sur le tombeau de ce fidèle sujet de Sa Majesté britannique.
Un autre jour, il sellera son cheval et fera mettre sur pied, à une heure matinale, un de ses régiments ; ou encore il s'enfermera dans une étroite cellule, quelques semaines durant, pour s'y livrer à des méditations, ou des exercices de piété. Nous n'oserions prononcer le mot de folie partielle pour caractériser ces excentricités ; mais avouez, en conscience, que le cas relève, malgré tout, de la pathologie mentale.
Il y a plus encore, et nous ne faisons qu'enregistrer la rumeur propagée, par les gazettes indiscrètes :
Après son départ de Hollande, Guillaume II a eu deux attaques d'épilepsie, l'une pendant la traversée à bord du Hohenzollern^ l'autre à Windsor.
Une troisième attaque, plus grave que les deux premières, s'est produite dans la voiture qui conduisait les souverains à la cité de Londres. On a dit que l'impératrice aurait dissimulé à son entourage, à l'aide de son éventail, ce qui se passait sous ses yeux (2).
Ainsi, rhomme qui aie redoutable privilège de commander à tout un peuple, qui assume l'effrayante responsabilité d'actes qui ne subissent aucun contrôle, cet homme ne jouit pas de son entière liberté morale, est affecté d'une maladie qui porte une atteinte indélébile à toutes les facultés psychiques.
Guillaume II est épileptique comme César, épileptique comme Galigula, dont les caprices de despote sanguinaire lui faisaient regretter « que le peuple romain n'eût pas une seule tète pour pouvoir l'abattre d'un seul coup. » Il rappelle de ce tyran l'expression farouche du regard, l'extrême pâleur, les mouvements saccadés. Comme lui, il est sujet à des insomnies qui lui font quitter brusquement sa couche pour donner tout à coup un ordre d'une outrancière fantaisie.
(2) Nous laissons bien entendu à notre savant confrère le soin de prouver ce qu'il avance ici et qui mérite confirmation.
LES PBlfSEOBS 95
Le grand-père, Guillaume I«', le fondateur de Tempire, se contentait de passer des revues de soldats de plomb. C'était, à vrai dire, la seule chose qu'il eût de commun avec le czar Pierre III, dont les historiens ont narré la cruauté. Mais le petit-fils, l'empereur actuel, rappelle plutôt, par quelques côtés, certains traits de la vie du czar Pierre P*".
Sans parler des accès de colère furieuse ou de sombre dé fiance auxquels il immolait tout ce qui lui portait ombrage, de sa manie de changer d'uniforme vingt fois par jour, Paul !«•• édicta une foule d'ukases où le grotesque le disputait à l'odieux.
« Tantôt défendant de valser, de crier gare aux piétons, d'employer certains mots, tels que patrie, citoyen, révolution ». Quand on se rappelle les prescriptions récentes de Ouillaume II, on ne pourrait nier que l'histoire se recommence !
11 suffit de jeter un coup d'œil rapide sur nos annales pour se convaincre, si besoin est, de cette- vérité banale à force d'être démontrée : que les événements sont liés à l'état de santé de ceux qui les dirigent. On nous accusera d'introduire la clinique dans l'histoire, ce qui, nous le reconnaissons, devient parfois une malpropre besogne. Mais n'avons-nous pas, pour nous en excuser, d'honorables précédents?
En Î539, François I« commence à souffrir de Tafifection à laquelle il succombera. Plus tard il est atteint d'un abcès consécutif à une fistule vésico-périnéale. De ce jour, son humeur change, il laisse les affaires importantes se décider sans lui. La réaction triomphe, les réformés sont poursuivis avec la dernière rigueur.
Henri IV, malade à Rouen, cède aux obsessions de son entourage et signe € entre deux diarrhées >, dit crûment Michelet, le rappel des Jésuites (1603).
Charles XII, au dire de Voltaire, « miné par une fièvre de suppuration sur le chemin de Binder, se laisse conduire comme un enfant >.
Charles IX, affaibli par de fréquentes hémorrhagies, devient incapable de l'attention qu'exigent les affaires d'Etat, et subit,
pour avoir la paix, le joug de sa mère, entre les mains de laquelle, selon rénergique expression d'Henri Martin « le pouvoir croulait en France. » L'historien note les mêmes résultats amenés par les mêmes circonstances dans le règne de Charles VI :
« Les instants lucides de ce prince furent signalés par des ordonnances utiles et populaires ; mais les détenteurs habituels de son autorité attendaient que son esprit recommençât à s'obscurcir pour lui arracher la révocation de ses mandements ou pour rendre, en son nom, des édits funestes au pays. »
Ne sait-on pas que la face de l'Europe changea quand Richelieu, gravement malade d'une rétention d'urine, put satisfaire au besoin de la nature ?
Et, après la mort du cardinal, Louis XIII, retombé dans la langueur qu'il avait un instant secouée, n'abandonne-t-il pas tous les projets arrêtés pour faire preuve d'une mansuétude à laquelle on n'était pas habitué ?
« Il rouvre les prisons, envoie de tous côtés des lettres d'abolition et d'amnistie, et rappelle à la cour ceux-là mêmes qu'avait frappés Richelieu. »
Il n*est pas jusqu'au Roi-Soleil, au monarque, dont on connaît la si fière devise, qui ne laisse, à mesure que les forces l'abandonnent, dériver sa politique au gré de Louvois ou de la Maintenon.
L'histoire, aujourd'hui qu'elle en a les moyens, a dit excellemment un critique avisé (1), est désormais tenue à une chose : à noter si^ pour certains actes peu expliqués de la conduite de Louis XIV, par exemple ses brusques retours de l'armée, ses revirements de détermination dans ses campagnes, il n'y a pas de coïncidence avec un de ces accidents relatés par les médecins du roi. »
Tant que Napoléon 1er eut une belle santé et put résister aux fatigues de ses longues chevauchées à travers l'Europe entière, il attacha la victoire à son char ; mais à son retour de File
(1) Sainte-Beuve.
d'Elbe, devenu plus gras, plus lourd, son esprit n'a plus les éclairs de génie coutumiers, ses idées se dégagent moins nettes, ses conceptions sont moins rapides ; à Waterloo, il est fatigué par des hémorrhoïdes, forcé de descendre de cheval plusieurs fois ; il s'attarde à prendre une décision et laisse passer l'heure favorable pour écraser les Anglais avec sa puissante artillerie.
A son tour, Napoléon III entreprend la guerre de 1870 dans les plus fâcheuses conditions. Sa santé était délabrée, il urinait du sang et souffrait le martyre quand il était à cheval, ayant une ou plusieurs pierres dans la vessie. On sait ce qui en est résulté. Nous avons dit plus haut qu'à la troisième génération les familles parisiennes disparaissaient, et il en est de même pour un grand nombre de familles royales. Elles s'éteignent sous les atteintes de maladies héréditaires, cérébrales ou d'autres causes morbides. Les rois ne sont plus comme autrefois des pasteurs de peuple, et Pexercice du pouvoir est accablant. Frédéric l^^y empereur d'Allemagne, meurt d'un cancer du larynx et sa femme succombera bientôt, dit-on, sous les griffes d'un mal de même nature. L'otorrhée persistante de son successeur est faite pour inspirer les mômes craintes. La famille impériale d'Autriche dans sa branche directe va s'éteindre ; l'avenir et les espérances des Bourbons d'Espagne reposent sur la tête d'un jeune enfant dont le père est mort phtisique. La branche régnante en Bavière présente de nombreux cas de folie. Toutes ces remarques ne sont pas, en vérité, rassurantes pour l'avenir des peuples gouvernés par des souverains.
B. — Gens de lettres, auteurs^ journalistes.
Tous sont pleins d'amour-propre et excessivement chatouilleux de ce côté-là .
Sans nul doute, c'est parmi eux qu'on compte le plus de génies, mais à côté de personnes de talent, que de médiocrités
98 liES •YElfSEUKS
siôêd meaDmméeS'fiiirfaitfie! Le malheiir eet que, .eu moiDenft joèa ih ont mk te pidd dans le <Géaacle, iis ce cr&mtA dans l'Eks^ pôréie ; m jm^^nt infitMKlefitès eftdnaAtaqiiablee, JAs«e ha^ssesit du mi à l'excès .et se 'Croieat ûe giffinde pers^nnatges.
^iiMis avoffis dit plus haut qu'un bi]â;iBe^ voire wsne critiqwe renouineièe deuxiQU ipeiis £difi, ont aonéiiÂt «des artistes «irr le chemin des petites-maisons, Cœdès, Gil-Pérès e» «soflat de» lea^fîi^ies réoeviite et iocoo^estables.
Gi1i<Mi&-e!ii qotedquefi fixempiefi ::
Oiat«a4J)biriaBd devenait -fijaceAcÂiRement trsale et néiUfiicoiiivpa^e lorsque;, dut» unie ^rénnion, on 6'<»oeupaiit d^ua autre qne de kij. Venait«<xa à louan^r mm des célébiités 4e i'époque, «on teiai d^léniifisait, «es Anaèts se 0oatnaeÉaiiit prenamit ïemr- Ipfltainte de latSMMifCaBoe et iliSoortaÊt brusquenuent du salom sans fifieaadxe la pmne àe dissÂffuider sa jauBAnvaise humeur. Nul itûmme, du ]\e»te, d0|)uis ie Amou Napûisae aséjcëa^at ide dxmldâr ^ mourant ideiaLm, en B'aà)imBstt<daflis lacoMenplaitiDf) de edo zorage, ne fut aussi infateé de -m personne. Ne restait-ii pos dfis beums esdières devaat une ^ee, Jas efoudes apipayés «ur •le manteau de iachâixtinée, se i^c^^daot, ^ooant de ila prunelle, eft tronwBBt ^prand plaisir à e^admiror liNLi-même ei tourt -amiL Ëteielie vaniié ne l'a pas sàfflCDdiHioé., natèsie aux dierAiers jovsps de sa vie. Tout leausjbe tpraoi^: x^es fubéisnoims a|>^peJés f^ompea- «ûment .a*(Mtre'!rambe. où Tégoïsma nègae es siouverain et auxquels jaoïtire iiti de sièt>le a pnèté si peu d'attenti^Mi !.... Et le fesboix da ca sépaUure dans l'Iàot du Gmnd-^ ?... îlot stérile, sans cesse asfsadUi par cbs ùols <en courra^uai: . Dafis «a dernier accès de superbe, peu chrétienne, il a préféré le repos éternel dans cette solitude où aucune autre voix ne se fait entendre, que celle de la mer irritée, à une sépulture modeste dans un pauvre cimetière de Tilla^, mais dt^vasit lequei des passants se découvrent et où des âmes pieuses viennent s'agenouiller souvent et prier pour ceux qui ne sont plus qu'un atome de poussière impalpable ! Avee cette vanité, -cet orgueil iranscendant, a-t-il eu une existence heureuse ?. . . On peut diTe hardiment, non ! L'envieux n'est jamais content de son sort et nous avons dit plus haut qu'après avoir été admiré, fêté comme
prosateur, politicien et ministre^ il est mort quasi dans la mtisère.
Si Théophile Gautier, poète, romancier, admirable ciseleur de vers, avait tau ujn peu pluf; de popularité, de souplesse dans réchine devant les Académiciens, il se serait assis dans le fauteuil de Scribe, auquel il était digne de succéder ; mais il écrivait dans le Moniteur, une feuille qui pour M. de Falloux était d'une ûuance abominable, puisqu'elle soutenait le gouvernement impérial, en sorte que l'influence de M. de Falloux, souverain maître des quarante fauteuils, fit élire, au lieu de Gautier, M. de Carné, rédacteur du Correspondant, un journal peu connu, mais bien pensant. Ce fut tant pis pour l'Académie, mais ce choix, ce déni de justice, blessèrent vivement TJiéo, comme rappelaient ses intimes, et en attristant ses derniers moments, contribuèrent largement à aggraver sa maladie de cœuT et précipitèrent sa fin.
Veut-on un mxtre exemple de la vanité qui, comme une houHée ide sang chez les pléthoriques, monte trop souvent à la tète des penseurs, les étourdit et leur fausse le jugement? nous en allons présenter un :
Gh. Eaudelaire ne s'imagina-t-il pas, un beau jour, de se présenter à PAcadémie, en. sorte qu'un bel après-midi, en cravate blanche et en habit, il se mit en quête de suffrages et commença des visites. Mais plusieurs d'entre elles firent sur son ambition l'efTet de douches d'eau glacée, il n'alla pas jusqu'au bout et il fit bien. 11 s'en vengea finement du reste et c'était plaisir de l'entendre raconter ou pour pour mieux dire parodier ses visites aux immortels qui le reçurent.
Les académiciens sont aussi vaniteux que les poètaillons; vous les considérez comme des igrands hommes ce n'est pas assez pour :eux, il faut que vous en fassiez des dieux, et éternele encore ! Et avec cela ils sont superstitieux au possible... A un dîner de Demagny, dont Saint-Victor, Gautier, les de Goncourt, Taine, sBeixan, Sainte-Beuve étaient commensaux habituels, Saint- Victor compte tout bas les convives et pâlit en s'écriant.: « On est treize,.. Oui, positivement treize I... Bah ! dit Gautier, jouant mal l'assurance, il n'y a que les chrétiens qui comptent
et il y a ici pas mal d'athées... Toutefois Saint- Victor et Gautier envoient chercher sur l'heure, pour faire le quatorzième, un jeune collégien, le fils de Demagny. »
« Notre plaie au fond, dit de Concourt en parlant des écrivains de son temps, c'est une ambition littéraire insatiable et ulcérée ; ce sont toutes les amertumes de cette variété des lettres où le journal qui ne parle pas de vous vous blesse et celui qui parle des autres vous désespère... Nous avons des sens trop fins pour être heureux et des aptitudes merveilleuses pour nous empoisonner le bonheur, sitôt qu'il y en a un semblant en nous. »
On l'a dit, et ce n'est pas d'hier, que nul n'est content de sa fortune et mécontent de son esprit... et j'ajoute... surtout les poètes et les journalistes. Flaubert, dans un dîner (1863), s'exclamant que Victor Hugo était l'homme dans la peau duquel il aimerait le mieux être. « Non, lui répond Sainte-Beuve, non, en littérature, on ne voudrait point ne pas être soi... on voudrait bien s'approprier certaines qùaUtés d'un autre, mais en restant toujours soi. »
Pauvres Gens de Lettres!... A leur début, ils se nourrissent d'une façon peu substantielle, d'espoirs caressés chaque soir après leur tâche remplie et déçus le lendemain, quand l'éditeur leur répond, sans avoir même ouvert leur livre, ce mot : « impossible » qui n'est pas français, dit-on, mais qui ne l'est que trop pour ces pauvres jeunes gens vivant avec du pain et du fromage et se désaltérant à la plus proche fontaine Wallace!
C'est qu'il est loin, bien loin de nous le temps où M. Hachette s'écriait dans un congrès : « Eh, messieurs I que sommes-nous?. . . Les fermiers des Gens de Lettres ! et pas autre chose! » Aujourd'hui les éditeurs, qui n'ont que l'embarras du choix, les renvoient sans pitié, sans laisser entrebâillée, devant eux, la porte du paradis de leurs rêves I...
Quant au journalisme, on a eu raison de dire, surtout à notre époque, qu'il mène à tout ! car il a en effet fourni un nombre considérable de préfets, sous- préfets, députés, sénateurs, conseillers d'état et même d'ambassadeurs ; seulement la route est ardue, difficile, pleine de cailloux tranchants et
d'épines; quand on s'y engage et qu'on est jeuoe on a l'espérance pour soutien et la foi pour compagne, et si on ne se rebute pas en présence des difficultés, on finit par se créer une place dans la presse et une autre au grand soleil, mais à condition de sortir du journalisme aussitôt qu'on le peut.
Cest ce qu'a dit à peu près dans les mômes termes, M. Villemain : « Les lettres mènent à tout à condition de les quitter ! Voilà pourquoi tant d'élèves de l'Ecole Normale abandonnent rUniversité dans un jour de dépit contre cette mère ingrate qui les empêche tout juste de ne pas mourir de faim et alors on se lance dans le journalisme, rêvant d'abord de planer dans les airs comme un aigle de grande envergure, puis de se baigner à loisir dans les eaux dorées du Pactole. On s'épuise à lutter pendant 10 ans, 15 ans, espérant toujours, espérant quand même et oubliant ces paroles prophétiques de N. Roqueplan, « Le journal est un bagne d'crù il ne s'évade au plus qu'un ou deux forçats tous les dix ans et encore ? ceux-là sont-ils toujours marqués à l'épaule. »
Le boulet écrasant, le fardeau si lourd, c'est d'être forcé d'écrire, ou plutôt d'improviser chaque matin un article dont on ne sait pas le premier mot quand on trempe sa plume dans l'encrier. A ce jeu-là, la plus belle intelligence, l'esprit le plus fécond se dessèchent, se ratatinent et bientôt il faut suer sang et eau pour sortir quelque chose d'un cerveau vide. Félix Pyat a dit, avec raison : « La Presse est un autre monstre de Crète qui dévore ce qu'il y a de plus noble dans la jeunesse d'Athènes. »
Sans cesse sur la brèche, obligés d'écrire chaque jour un article et souvent sur les sujets les plus dissemblables, qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid, qu'ils aient le cœur à la peine ou le rire aux lèvres, les journalistes sont attelés à une besogne infernale. Et dans quel milieu écrivent-ils? Jamais ou presque jamais devant un horizon verdoyant où ils seraient vivifiés par un coin du ciel bleu, devant un vase orné de roses ou de chrysanthèmes, pas même en face d'un de ces petits bouquets de violettes à dix centimes qui pourrait leur faire oublier que, voués à l'encre d'imprimerie, c'est-à-dire au demi-deuil, ils
4K)2 LES^PEHSEUBS
sent condamnée à griffonner d'inestimables lignes^ noires suit du papier blanc ; et cependant le pacfium de ces violettes neutraliserait peut-être cette odeur nauséabonde et chaude d'huile grasse des machines et de ce liquide noir devant lequel les microbes les plus vivaeesreeuient,. épouvantés' (1).
D'un mot le grsHïdj Arnauld a défini cette profession militante : « J'aurai,, disait-il, Féternité pour oiie. reposer! »
Et si encore^ Us étaient assuarés de* leur jiain quotidien, ai cet âpre travail, si ces excréta de leur cerveau torturé lenr assuraient. la fortune, moins que cela, Texistence, le repas de leurs vieux jours, la considéraiioa ? Maiâ pouir un qui jouit à k. longue de cet avantage, qu'elle est nomhjreuâe, la cohorte des journalistes meurt-de-fadm ({ui déjeunent d'un croissant de deux sous et se désaltèrent avec une caurafe: d'eau ! Elt que d'innombrables souffiranoes arrant d'arriver ai l'aisance-? Que de surmenage- physique et intellectuel I et lie public, qui ne voit jamais sur le théàtue de la vie qu€ ceux qui sosiit bien) en scène, les envie et les applaudit, parfois môme) ii les trounre insatiables 1... A cela,, eux répoodenib:
Ces bardes sont d'étrange, sorte,.
Je ne sais qui diantre les fit.
11 faudîratlt à. cette cohorte
Un toit, du feu, du pain, un lit.
Mais, pour savoir ce qu'il rapporte;
Ont^ila du moins; vendu l'esprit?
Non I Que le diable les emporte,
Ce sera pmir eux tout profit !
G. — POUTIGIEFS
La politique use les hommesk heaueou/p: plus ques leâ autcira professions libérales — et surtout que. celle des beUeshleitreai Les auteurs, les romanciers, ont certainenijeiibf; leurs: j^uors de
(1) Pour pr^servar les habits- des vers, on n'a qu'à les enveiopper danB du papier imprimé.
LES PENSEURS fOB
déboire», de désespérance, d^affalBsennent, em présence de leurs rève« de gloirei et de richesse évanouis — mais ces heures chagrines ne sont jamais bien longues ; uue galerie avMe d'émotions et applaudissant à leur défaite ne leur fait point cortège, ne les haircèle point dans leur chute, tandis que^ le député déchu de son laandat, le ministre tombé du pouvoir, le chef d'Etat renversé par une révolution imprévue, offrent à la foule desftribuaesrou de L» rue la représentation âdèle du gladiateur vaincu^
Avoir la toute-puisss»nee aiu lever de Pawrore, être entouré d'adul8uteuzr&, de courtisans la veille et ne' pas tronivter une main aonie au dédm du. j^aur ! Un fjel contraste d»ns^ la vie en brrse souvent les ressôrfcsy d'autant que;, pour arrrver à) ce poste élevé, honorifique, il a fallu lutter, combaAtre des années^ sf élever péniblement, écrasant comme la roue de la fortune, k masse des eurieux, de» ri<vaux et dss sonbitieux.
Ëtd ailieurs, nesdésorganisent-eUes pasrlie cœur. à la^loingue^^ QesgrandestémotioBSiqin'uji orateur puissant ehetidte' à eom-^ okuniquer à la fouJe? Ne doit-il pas les ressentir lui-même^ pour que sa parole chauxie ert inspirée pénètre, vibrant)e, la foule attentive et Fénu)tionne à son teur i* Aussi, beaucoup d'hommes^ pnokliqxies) diepoiraisaent-ils, jeunes ewcore ? — On cite ceux, qui, comiD« Thiers et Gruisot^ sont morts chargés d'aamées 1 Mais ofià ne doit pas oulîliev que, plus récemment, Miichel de Bourges, Ricard, Jule» Perry, Burdeau, Gambetta, Prévost-Par.aidol, etc*, sont morts- à la peine.
La passion, du jeui et surtout; le chagrin d)e ne pas jouer un rôle politique plus*- actif consumèrent lentement Benjamin Constant.
Le sort des politiciens n'est donc guère plus enviable que celui de» gens de lettres et des jeurnaldstes. Mirabeau meurt à temps pour de pas être eni^porté etguillotinè pair la tourmente lîévolutionnalre ; mais Robespierre, VeFgaiaud et Barnave périssent sur Técha^aud'. Legéivâral Foy meurt éi la peine et au travail, après avoir été épargné par* les grandes: guerres de lia Révolution et de TEmpire. Manuel, abianc^Ttué, uenié' par ses électeursy eai c^onsumé par le câs^agnn.
Quand les politiciens ne succombent pas à une maladie du cœur, du foie, à Tangine de poitrine ou à la neurasthénie, ils sont voués au nervosisme aigu occasionné ou entretenu par le surmenage auquel ils sont prédestinés.
Toutes les douleurs morales se transforment, a dit de Concourt, avec le surmenage, en douleurs physiques, en sorte que le corps souffre une seconde fois ce que fâme a souffert !
Une fois arrivés à leur poste envié et devenus tout-puissants, le sort des Politiciens n'est pas plus enviable ; que d'efforts, en effet, ils doivent déployer pour conserver leur position!... Que de peines, que de luttes, que de fièvre pour se maintenir au sommet et défendre Tassiette au beurre contre tous ces affamés qui, d'en-bas, vous envient, se sentant ou se croyant esprit, talent et capacités! Les favorisés, de leur côté, n'ignorent pas que dans la foule des amis souriant au succès, parmi ces satellites qui les entourent comme la nébuleuse suit la comète^ il est des jeunes, des impatients qui essayent leurs forces, cherchent à établir leur vice-royauté et intriguent silencieusement pour avoir leur jour, leur heure et leur place, frémissant d'impatience et de courroux contre les obstacles !
Ces politiciens hystériques se démènent comme des énergumènes ou plutôt commeces vieilles vésaniques delà Salpétrière, objet d*étude et de stupéfaction pour les nouvelles couches médicales qui s'y succèdent. Tous ces névrosiques restent à l'affût, attendant impatiemment leur tour, et chaque déception, chaque événement extérieur, chaque mort d'un homme en place, chaque culbute d'un ministère qui ne les rapproche pas de ce but suprême, si ardemment envié, le « Pouvoir», redouble leur fureur et leur agitation maladives !
Et ceux qui, tombés du faite, aspirent à y remonter et s'usent en eff'orts inutiles, comme ces fauves superbes qui régnaient jadis en souverains dans les vastes solitudes africaines, et s'élancent impuissants aujourd'hui, mais menaçants encore, contre la grille les séparant du reste du monde ? Qui pourrait décrire leur désolation et leur rage nerveuse ?
Quand on jalouse les hommes politiques, songe-t-on au télégraphe qui trouble leur sommeil, à l'impossibilité de plaire à
tous ? Et Tenvie secrète et haineuse qui les suit partout, et la caricature qui les cloue au pilori, et l'esprit gaulois qui les crucifie avec ses flèches acérées ? Et les séances des Chambres où on tire sur eux à droite à coups de mitraille blanche, à gauche avec des boulets rouges ? Et la vie antérieure fouillée, la famille soupçonnée, les attaches anciennes reprochées, et les vieux amis reniés, et Porigine de la fortune discutée, tout cela, oui tout, famille, passé exploité, imprimé, colporté, dénaturé; car la passion et la fièvre politique acceptent et utilisent calomnies, délations, infamies ; tout est bon pour pouvoir monter à son tour les degrés du pouvoir et en précipiter les autres ?
Certes, en tous les temps, les exagérations politiques ont eu • leurs fanatiques et ont enfanté des hystériques ; mais jadis le nervosismene hantait que le petit nombre. Les hallucinés, on les comptait au siècle passé ; on cite Marat, Carrier^ Théroigne de Méricourt, Henriot, Lequinio, les furies de la guillotine, Trestaillon. Aujourd'hui le mal est général et s'étend à toutes les classes. L'exemple, venu d'en haut, a fait des prosélytes en bas ; oui, le NervosiSTne politique^ c'est-à-dire l'état fébrile où vivent nos gouvernants et nos mandataires, nous dévore. Et il faudrait être complètement aveugle, comme l'a écrit Ch. Canivet, pour ne pas voir que jamais plus grande excitation, plus grande agitation n'existèrent chez les individus. « Les citoyens français sont aujourd'hui comme autant d'aiguilles aimantées qui se mettent à osciller, dès qu'elles sentent le voisinage d*un courant électrique. C'est la politique qui les affole et qui, peu à peu, les amène à cet état de nervosisme aigu, signalé par le docteur Bouchut, qui n'a fait que donner un nom à une maladie déjà connue. »
Ce docteur distingué prétend que le Vertige critique, c'est-à-dire le besoin de contrôler sans cesse ce qui existe et recherchant avec passion le beau et le vrai, est une cause puissante du nervosisme actuel. Ce genre de nervosisme peut exister, je n'en disconviens pas, chez quelques lettrés d'élite, chez quelques critiques de profession, chez les imaginations élevées, planant dans des sphères immatérielles, chez quelques pein-
i06 LE»' PJCN^EUAS
très encos^^ ifiiaâs scm iEbiliueike:®. Q»e tourmentev n'obsède qn'isii petit nombre d'individas, tandis, que \% Nemosism^e politvç^'we remue profondément les masses qui s'inquiètent fert pe» du beau et. du vrai, de la gloire efcde la patrie, pour ne; s^onger qnfà une chose, leur place au banquet des convive* politicien^ aoi droit d'éiaaarger au budget et plusttard à Tolatentioii de qoniv qne dignité qui oi?nera. leur boutoosniière du irubeun. mouge om violet..
C'est, le suffrage uoiveirsel qui no«»aigr^iflés de^aatte tarwni* tule d'un nouveau, genre.
Comme toutes les choses noiivell«sy son application ewt demandé un certain temps et une certaine expérience pour ètr« appliquée avec discernei»ent y mais en attendant, elle noms- pi- ^ue tous^ plus ou moina ppoiondédueiat de sen aiguiUon ! Cha^ cun,. avec sa eartei d'él«cteur, s'est en mèmâ: temps: jugé- éligitiilie piuisqu^au secutin,. il est certain. d'avoir au moins uiie.vK)iaL..., 1«. sienne.
Si la possibilité de gaigner le bâton de maa*éehal ner tom^ mente: plua gu^e, hélas ! nos- modfcestes faotas^ias^ P^pemple dans la plupart des arrondiseemenits de la Francev d'hisoLthlea personnalités- parties.de bien bas» et arrivées' à^ l«u fertuB» et aux honneurs, hante sans cesse le cerviean dje nombmux exaltés. Baaiscombieft de têtes ne germe-tt-elie pais etpendiant de longues années, cette idée fille du< nervosisme et. nuère pour quelq^ues-uns de la folie? « Pourquoi ne dewendraâ-je. pa» à mon tour conseiller d'Etat,, député, ministre^ pré9id«nt de la République? >/ Sur cent nouveâ^ux. licenciés- era droit; quatre:^ vingt-dix au; moins ont. ces ambitieuse» bouffée d'oi^eill Onù, c»tte foule de jeunes n!estque de;la.graine d'envieux^
D, — Avocats
Des" pDiiJtidcfns^ aux avocat» la pente est iii^iisâ)fie; Chez eux a»ssi, mille foie trop immbreux, la lut»» pour la vie^ est terrible- Les loupgne se.fontJpas unegu^rre plus atroce avec* toutes
LBB- PBNSEUtSS f07
le& apparences du. respect et de-1» confiratennité-. Pour attirera soi une csuis^, oœ emploie toutes- S45Eirtes de- moyens honteux eî pénibles; on cèpand sous main toutes^ les calomnies^et les mé^ dlsan^îes. Madhisur aux jeunBS ! Tomo les vieux qui ne sont aFri<- TéSy euxausâi, qu'aiprès qwinza ou viiigi ans de luttes, se Kguenrt conitre eux et aûcumulent.miik: obstacles si bien qiae lorsqu'on arrive àson i^dvsr, le sac est vide, vide» aussi Isu tête, diispapues les idées ! Auflaiviventrils plus- longtemps que les^aaatres pett«seursl Mais C0jin!me:beafucoup d'entre eaix devienneaiti, lo<Psqxi'ils sojit.vâQ&éâi, hommes- politiques-, il ne faut pas: s'étonner de' k médiocrité et de lâu rareté- des taienls éc la Chambre et^s»i< Sénat à notre époq.ue'.
Ë. — Les PEiNTB«s
Les* peintres', bien qu'ils' soient les enfents" gâtés dii public, parce que tout le monde tient à embellir aujourd'hui sa demeure a?vec' leurs* œuvres mollis encombrantes que dès bustes ow des^aVoies^ sont loin» d'être^ toujours heureux f Ils sont trop e* produisent trop aiissi, d'ailTeuTS presque tous sont' devenus faute de génie^et de grandes inspirations, d'une habileté extrême d^ns le^mo^ws /UcienïH. Enfin ils ne devièirnent célèbres qu'après Ifeur mort, et eueore? Géricault, sans l'amitié et lés conseils de Gharlet,. allait se suicider. Eéopold Robert s'est noyé voloHtaiTemeiït. Btrgëne Delacroix, mort jeune encore, s'était débattu p^ndfeintvingt-cinq ou trente ans contre les' injustices, leserrttFqne5Kamîèi»e* et k' ra^veillance de ses' contemporains. Charles Mkrcha!, Tessaert, M?illet, méconnais pendiant leur vie rfont ew le ufTTïïéfrite' reconnu qu'après l'eur mort!'
F. — Les musiciens
Les musiciens, sont encore un genre, irritable^ genus irritaîle, neirveux,. grincheux et susceptible,. à. cause de». difficultés
qu'ils éprouvent à percer et à se faire entendre. A Texception d'Auber. qui a été un compositeur vraiment heureux et qui est arrivé comme Verdi à un âge très avancé, combien d'entre eux sont morts à la peine, éprouvés jusqu'à leur dernier jour ! De Weber, l'auteur du Freyschutz^ a subi un long martyr dont sa dernière pensée est le reflet symbolique. Donizetti est mort fou. Adam, l'auteur du Chalet et du Postillon de Longjumeau^ a eu a se débattre toute sa vie contre ses créanciers et les huissiers. Berlioz a lutté, lui, trente ans contre l'indifférence du public, disons mieux, son ignorance. La Lamnation devançait le XX' siècle, et à une époque où on n'applaudissait que le Domino noir, les Mousquetaires de la Reine et VEclair, il engageait vaillamment le combat et tentait de remonter le courant, ne se décourageant point d'être incompris en France pendant qu'on l'applaudissait en Allemagne ! Aussi a-t-il vécu pauvre et méconnu, et cependant c'était un" génie précurseur, mais il en est ainsi pour beaucoup de novateurs, et les imbéciles sont plus heureux que les penseurs.
Lalo était près de mourir quand à force de patience et de démarches, son Roi d*Ys a été joué, encore a-t-il pu, lui, ainsi que Bizet, sur ses derniers jours, savourer les joies du triomphe I Plus heureux en cela que César Franck, qui n'a pas pu voir applaudir ses Béatitudes et cependant[il était professeur au Conservatoire, et bien en position pour se faire apprécier et jouer ! Mais nos contemporains sont rarement justes ; et tandis que la renommée, éphémère il est vrai, exalte une foule de médiocrités tapageuses, les hommes de mérite qui ne savent pas s'y prendre s'éteignent dans l'oubli et l'indifférence générales. Plus tard, sans doute, l'heure de la réparation arrive pour eux, mais le plus souvent lorsque l'artiste n'existe plus, et la branche de laurier seule orne alors sa tombe, mais non pas son front.
11 semble cependant que, de nos jours, la déveine persécute moins qu'autrefois, en général, les musiciens de notre époque; Le goût, ou pour mieux dire, la passion de la musique s'est infiltrée dans toutes les classes de la société ; notre sens musical s'est développé, affiné avec les concerts des dimanches et la
création de conservatoires dans toutes nos grandes villes et néanmoins beaucoup d'entre eux sont des sujets un tantinet déséquilibrés et névropathes. Massenet, Saint-Saëns ne nous autorisent-ils pas à les juger ainsi ; le premier qui, sur un mot de félicitations de Lassalle après le succès de la représentation de son opéra LeMage^ s*emporte et répond à un compliment par une grossièreté à bout portant ? Le second, par ses fugues et ses voyages au bout du monde, n'indiquant à personne sa retraite, ne nous donne-t-il pas à penser que se sentant malade et fatigué parla neurasthénie, il cherche à s'en guérir ou à en arrêter les progrès par l'isolement, le calme et le recueillement au fond d'une ile lointaine ou aux confins d'un monde où il désire rester inconnu de tous !
M. Saint-Potin a fait paraître dans le Soleil une singulière appréciation à propos de la longévité des astronomes. « C'est, dit-il, une science précieuse, elle fait vivre vieux ; seulement il est malheureux que peu de gens, ici bas, puissent passer leur vie et surtout leurs nuits à contempler les astres et ce n*est pas là une profession pouvant aider à gagner notre pain quotidien.
€ La moyenne de la vie pour les astronomes dépasse singulièrement la moyenne de la vie pour les autres hommes, comme le prouve la liste que publie la Revue scientifique et qui ne se rapporte pas seulement aux astronomes proprement dits, mais à tous les savants qui ont appliqué à l'étude de l'astronomie, les mathématiques ou la physique : il suffit de toucher à l'astronomie si peu que ce soit pour devenir au moins octogénaire.
« En tète de la liste vient un centenaire, Fontenelle. L'auteur de là Pluralité des mondes, né en 1657, mourut en 1757. Il est suivi de près par une femme, Caroline Herschell^ sœur du grand Herschell ; elle ne se contenta pas d'aider son frère ; elle découvrit, elle-même, sept comètes et publia divers catalogues d'étoiles. Elle mourut à 98 ans. Cassini est mort en 1847 à l'âge de 97 ans. Sir E. Sabine, décédé en 1880, avait 94 ans. De Mairan, mort en 1773, avait 93 ans. Une autre femme astronome, Mary Somerville, atteignit 92 ans. L'Italien Santini et l'Anglais Sharpe moururent à 91 ans. Viennent ensuite cinq
noDagènaires, dont Thaïes de Milet, puis de Humboldl, Atry, Robinson et Ii»Jig.
€ Panni ceux qui ont dé(>as^ 80 ans, nous trouvons : Roger Bacon, Newton, Eersoltiell, ILalley qui reconnut le premier la périodiciàé des comètes ; Olbers, Nasroyfch, Danid Bernouilli, Jean Rennouifli, Schwabe, Brewster, Barlow, WalHs, Gautier, Biot. de Lisle, de la Hire, ^t bien d'autres encore, dont Ténumécatiodi serait trop longue. Mais nous avons cité assez de noms pour qu'on voie clairement qu'observer les-étoiles, hiver comme été, à toute heure du jour et de la nuit, constitue le régime le plus hygiénique que Ton puisse suivre. »
G. — Auteurs et AcarEURS
L'existence de l'auteur dramatique n*est,pas non plus couleur de rose, car à certains jnomenis^ il est exposé.à d'atroces émotions ou préoccupations. Dans son journal, de Goncourt tesquisse cette vie misérable de l'auteur courant .après le succès, « corrigeant les épreuves de sa pièce, faisanties raccords, écrivant vingt Lettres par jour, remerciant ici et là, lisant taus les journaux,, recevant les.gens qui vienneat le voir, roulant i&o. coupé, quand il en a, une partie de la journée, (faisant sajsalte, distribuant son service, assistaiàt.à tovtesies répétilâOins, ipuis aux représentations, luttant . jusqu'au bout .pour .eiapèch^r .les acteurs de. lâcher pied, remmenant le. -«oir des amis «ouper, et, par ià^dessus, trouvant le .ten^ps et tle dsangrfnoid d'éonire sa préface, piar morceaux, .par phrases, crayoûnées en voilure, en mangeant, dans te couHsses 4 c'est comme «i owi .dépensait dix ans de.sa vie, de son système tnerveux;, de .son cerveau, en dix jours. »
Les auteurs £ont-éls parvenus ^après ioutees iks dômasrcheB que nous venons de décrire, à faire représenter leur ipièôe?Jls ont à affronter le minotaiwe de ia critiqueret «ce nîest pas là leur moindre appréhension avec leur émotivité <accoutuméje £it lem*
LES PENSEURS Mî
sensibilité exagérée, les moindres coups d'épingle «ont autant d« o^upsd'épée qui les pendent malheureux mi possible.
On «ait combien fut sensible l'épiderme de Zola, et Daudet pleura de désespoir en voyant sa première pièce théâtrale âprenent critiquée par les lundistes.
Tout encourage, du reste, les auteurs à persévérer dans leurs idées de supériorité sut le reste du monde; notre siècle les gâte par trop, aussi bien que lesartistes. Comment tant de louanges, comment cette admiration universelle, cette gâterie parisienne, mêlée à tant de coups d'encensoirs ne les affoleraient -relies pas, ailo»ps que leur genre de vie si déséquilibrée ne les prédispose que trop aux «dîections nerveuses ? Alors que l'histrionisme, œ besain maladif, prurigineux de l'élite de notre société d'imiter les acteurs, de chanter les couplets habituels des Ambassadeurs, de représenter des poses plastiques, de se donner en fm en spect«cte oammele faisaient aux temps jadis, Néron, Héliogabale et les Boosains'de la décadence, a envahi k boni^geoisie et même la haute soetété'?
Quand il parle de la vie intime de ses amis les auteurs, de Goncourt les peint sous des couleurs attristantes. « Ce soir, écrit-il, je tronve Zola très morose, agité du désrr de quitter Paris, dont il «, plein le dos ! » Et plus loin : « Il a toujours rentrée un p«i togubre et comme désemparée !» A ces ambiances Enéhi»coliqii«fS,«e mêlent parfois des idées (je ne dis pas dedékne de persécrution), c'est ainsi qne Zola parlait, bien longtcm'ps tJVBM l'Àtaire, de ses ennuis, d'ennemis désireux d'interro-mpre kl publication de ^ses romans dans tel journal et d'cmpôcda^er »0w eatrée à l'-Académie, dô'nft il se moquait alors eit qu'il ëevait 'enoeneer plus tard I
Mais tout cela, c'est notre $aute, ®o«6 avons lait de 'ces êtres et «urtoutde n^s auteurs presque des deoi^i-dieux. Gomment ne senadent-il fkas bc^uffis d'orgueil et ne perdraient-ils pas la têrte «n voyant l'Amérique les couvrir de dollars, qnand des hom- «es détèlent la voiture de Sarah Bernhardt pour rem'pfcat^erses chevaux, quand on applaudit de la voix et du geste Panlus et ornante La moindre oararcheuse de l'Opéra est aujourd'hui un personnage et le plus léger ténorino un triomphateur acclamé
frénétiquement. On imite leur coupe de robes ou d'habits. L'Etat lui-même les choie et leur prodigue le ruban violet après lequel soupire en vain le vieux professeur émérite de l'Université ? Enfin, voici que notre croix d'honneur vient piqueter en rouge ces poitrines expertes à se pénétrer des sentiment» tour à tour les plus bas comme les plus élevés, et aujourd'hui que la brèche est faite, il est à craindre qu'on leur distribue à profusion cette Légion d'honneur dont Napoléon le Grand n*osa même pas décorer Talma, son acteur favori.
Ils n'en sont pas plus heureux pour cela, et avec la fièvre intense allumée par la vie théâtrale, les efforts qu'ils font certainement pour s'identifier les passions violentes des personnages qu'ils représentent, ils développent à l'excès une sensibilité extrême qui devient une maladie, en sorte que la moindre cir constance, la plus légère contrariété, les mettent hors d'euxmêmes ; joignez à cela l'envie, les ambitions, les appréhensions de la scène, leur existence fiévreuse et nocturne et on comprend que la plupart d'entre eux meurent d'une maladie du foie, du cœur ou de la tête, tant leur excitation cérébrale est intense.
Cette griserie du théâtre gagne jusqu'aux figurants, c'est-àdire des ouvriers heureux pour la plupart, au début, de gagner vingt à trente sous par soirée ; eh bien! quand ces gens-là ont posé une fois les pieds sur la scène, ils ressentent un besoin intense d'y revenir de nouveau. Ils ont soif de reparaître aux lueurs des lustres, de revoir les feux de la rampe. Beaucoup d'entre eux peuvent avec leur état gagner 6, 8, 10 francs par jour, et ils n'hésitent pas à l'abandonner pour gagner, dit de Concourt, de quoi manger dans les cabarets borgnes du voisinage, une soupe à l'oignon de quatre sous. Mais ces hommes sont séduits, affolés par cette vie incidentée du théâtre, cette camaraderie entre hommes et femmes, ce potinage des coulisses, un intérêt fiévreux pris aux chutes et aux succès des pièces représentées, Vélectrisation par les bravos du public et cette griserie de l'odeur du gaz mêlée à celle de la colle des décors, de la poussière poivrée des coulisses composant de toutes ces
senteurs une atmosphère factice faisant hennir à. pleins naseaux l'actrice entrant en scène. »
Où cela les mène-t-il? à la misère, à la fainéantise, à promener sur le boulevard leurs bas de pantalons usés et leurs savates éculées, à se faire ramasseurs de bouts de cigares ou distributeurs de prospectus ?
De môme pour les vieilles danseuses ou les vieilles actrices; heureuses sont-elles de finir leurs jours dans une loge de portière, leur dernier abri, quand cet abri n'est pas Thôpital 1
Les acteurs ou actrices sont, en raison de leur profession, sujets à* un grand nombre de maladies dont les plus fréquentes sont les laryngites, les bronchites et les pleurésies. Il faut avoir, a dit le docteur Vialle, tous les organes fortement chevillés, verrouillés, vissés au corps, pour pouvoir résister à cette vie ! rester debout des heures entières, le corps emprisonné dans un maillot serré, avec un corset qui refoule le sang d'un côté, les jarretières qui le refoulent en sens inverse, et par-dessus tout de gigantesques talons de bottines qui font dévier tout l'axe du corps ! Gomment veut-on qu'il n'en résulte pas des inflammations nombreuses, des engorgements d*organes tout disposés déjà, par leur structure^ à s'engorger d'eux-mêmes, des déplacements, des déviations, etc. ?
Il s'est formé une société de dames charitables qui ont, en quelque sorte imposé aux directeurs des Grands Magasins de Nouveautés, l'obligatioi) de permettre à leurs employées de s'asseoir quand elles sont inoccupées, la station verticale trop longtemps prolongée étant reconnue de tous comme désastreuse pour la femme. Il serait à souhaiter que cette même association intervînt auprès des Directeurs de théâtre pour les obliger à accorder à leurs artistes-femmes, le repos nécessité par l'hygiène la plus vulgaire.
Alors on verrait diminuer, dans le monde des théâtres, les métrites, les ovarites, les salpingites .
Devant la perspective de toutes ces choses en ite qui leur pendent non pas au nez, mais à Tabdomen, toutes ces femmes de théâtre reconnaîtront la justesse de nos observations, et devant le danger qui leur est signalé, elleà pousseront comme
nous le cri d'alarme : « Le ventre ! le ventre !. .. voilà l'ennemi ! ! > Une remarque à faire, c'est que les poètes, les romanciers, fesjournalistes ont un genre d'existence différent de celui des auteurs dramatiques ; les premiers vont plus au dehors, se prodiguent, aiment à paraître, à parler et surtout à faire parler d'eux ; les seconds restent plus volontiers chez eux, sont moins bruyants, plus discrets et mènent une existence plus calme et plus retirée.
Nous devons dire cependant que depuis vingt ans il s'est fait, pour les hommes de lettres, les faiseurs de romans, de nouvelles, d'articles improvisés au jour le jour, un changement heureux et radical dans leur fortune. Jadis leur existence était remplie de luttes, d'amertumes, de chasses à la pièce de cent sous, et bien souvent ces combats aboutissaient à la maladie,
à la désespérance, à la folie ou à une mort prématurée
Des exemples ? en voici !
Là, le Tasse brûlant d'une flamme fatale, Expiant dans les fers sa gloire et son amour, Quand il va recevoir la palme triomphale, Descend au noir séjour !
Voyez l'infortuné Lamartine?... après avoir été acclamé par la France entière comme un sauveur, mourir dans l'abandon, les privations et l'oubli, et travaillant sans relâche pour gagner son pain !
Voici Chateaubriand s'écriant, après avoir été riche, ministre et tout-puissant conseiller du roi : « Oui, pour gagner de quoi vivre, il m'a fallu vendre à l'avance m^^ Mémoires (T outre-tombe l »
Hégésippe Moreau, découragé lui aussi par la misère, va mourir de faim à l'hôpital, pour ne pas périr chez lui d'inanition !
Des épreuves aussi pénibles n'atteignent plus les gens de lettres de nos jours. Pour peu qu'ils aient quelque valeur, les publicistes, les politiques, les critiques, les auteurs, les romanciers, les journalistes sont royalement payés et sont rarement à plaindre au point de vue matériel (i).
(1) Rossini a fondé un asile pour les musiciens et le baron Taylor a
LES PElf«EUJtS 115
Ceux des penseurs qui sont le moins favorisés, ce sont les poètes et ks musiciens.
Les poètes sont peu lus. < La Douvelle génération, dit Hojsmans (1), ne sïntéresse plus qu'aux jeux de hasard et aux courses. Les hommes jouent et ne lisent plus. Ce sont les femmes dites du monde qui achètent encore les livres et déterminent les succès ou les fours ; aussi est-ce à la dame, comme l'appelait Schopenhaoer, à la petite oie, comme je la qualifierai volontiers, que nons sommes redevables de ces écuellées de romans tièdes et mocilagineux que seuls on vante et lit aujourd'hui. » Les musiciens ne jouissent guère non plus des faveurs du sort^ ainsi que je viens de le démontrer.
H. — Normaliens
Nous ne terminerons pas ces considérations sans dire un mot de ces penseurs d'élite, les Normaliens !
Jusqu'à la Révolution du 24 février 1848, ces jeunes gens, instruits par des professeurs qui étaient des maîtres en sciences et en littérature, se contentaient de faire paraître dans quelques journaux et sous des pseudonyme, des critiques littéraires, mais qoand l'orage de 1848 éclate, la politique les enflamme, ils ont un uniforaie, un pantalon à bande verte ; le frac les transforme à son tour, ils croient à une nauvetle aurore ; abandonnant l'école, ils se jettent dans la mêlée et y restent une année tout entièjre, parlant dans les réunioBis publiques, écrivant dans les journaux, prenant le fusil de garde national ; on les voit partout ; cependant, peu après, cette belle ardeur se calme, il faut passer ses examens, ils les subissent et, envoyés en province dans les Lycées et les Facultés, ils s'assagissent
créé la Société des Geas de Lettres qui pensionne les auteurs. La Société des EaxuL minérales vient en aide aux médecinfi et la Coopérative médicale donne des retraites à leur» veuves ou à leurs enfants. (2) là-Bas J par Huysmans.
Mais vient la secousse du â Décembre ; oû prétend appliquer des règlements trop impératifs et trop sévères à cette belle jeunesse et, cette fois, ils abandonnent définitivement leurs places pour accourir à Paris se faire romanciers, critiques, historiens, philosophes ou journalistes , et bientôt ils parviennent à se créer une place, un nom, un public.
Taine écrit à la fois, dans la Revue de V Instruction publique et les Débats, des articles graves, remplis d'à-propos et de profondeur, en même temps que dans la Vie Parisienne^ sous le nom de Thomas Graindorge, il se montre léger, plaisant et piquant.
Toute la France applaudissait encore les premiers Paris de ce merveilleux manieur de style qu'on appelait Prévost-Paradol, désigné dès ce moment-là pour avoir un fauteuil à l'Académie. Mais les succès de la presse ne lui suffisant pas, il ambitionne de jouer un rôle politique et de faire la conquête de Napoléon III, après l'avoir vivement combattu. On sait où cette conquête et la politique l'ont conduit I
Weiss était également un élève de l'Ecole Normale. Il succéda à Prévost-Paradol comme professeur à la Faculté d'Aix, et plus tard au Journal des Débats^ ce qui ne l'empêchait pas d'écrire encore dans VEpoque, le Courrier du Dimanche et dans le Journal de Paris, Assoiffé lui aussi de jouer un rôle, il devint un moment directeur de la politique au ministère des affaires étrangères — et c'était un heureux choix. Mais son talent ne trouva pas grâce devant les passions politiques et, comme Prévost-Paradol, il est mort trop jeune. Il en a été de même pour Edmond About, qui se fît un nom avec ses romans, se rallia à l'Empire, l'abandonna à sa première défaite et, devenu républicain-conservateur, fonda le XIX^ Siècle avec quelques-uns de ses camarades, parmi lesquels nous devons citer Charles Bigot, mort jeune également (1). En général, les normaliens fournissent au martyrologe une foule de noms.
(1) De Goncourt a tracé, dans son journal, le portrait suivant d' About:
« Un homme du monde très intelligent, avec un rien de pion et un
peu du bagout de faiseur. Il nous parle de sa personne, de ses cheveux
déjà gris, de sa mère, de sa sœur, de sa famille, de son château de
Citerai-je Raoul Frary qui voulait supprimer le latin et le grec pour ne s'occuper, dans nos lycées, que des langues viyantes ? Alfred Assolant, Hippolyte Rigault, Edmond Villetard, un des auteurs applaudis de César Oirodot, Edouard Goumy, qui écrivait à VOpinion Nationale ; Ernest Dollain, des Débats, le chroniqueur de la Revue Bleue ; Maxime Gaucher, Marqueray, Albert Duruy, Adrien Maggiolo et plus tard Burdeau, arrivé par son seul talent à une si haute position parlementaire, mais disparu prématurément lui aussi ?
D'autres normaliens ne leur ont survécu que de quelques années : Jules Simon, presque leur doyen ; E. Vacherot, Ghallemel-Lacour, le brillant rédacteur de la République Française du temps de Gambetta ; Edouard Hervé, le monarchiste convaincu, mort sans avoir pu aborder la tribune de la Chambre des députés ; Francisque Sarcey, Tinimitable critique de nos théâtres de Paris ?
D'autres normaliens portent aujourd'hui, comme leurs devanciers, le flambeau sacré : Alf. Mézières, président de la Commission de l'armée; E. Judet, le patriote politicien du Petit Journal ; Henri des Houx, Ernest Lavisse, Jules Lemaître, Emile Faguet, Clavaud, Gandinax, Chantavoine, le critique des Débats et enfin. Ordinaire et Jaurès qui ont abandonné la presse pour se lancer à toutes voiles sur la mer orageuse de la politique?