I. — Financiers
Le bon public s'imagine que les hommes de finance (banquiers, agents de change, négociants, entrepreneurs), ne se fatiguent point le cerveau et mènent l'existence la plus douce du monde ; c'est une erreur profonde. Voici, à cet égard, l'opinion d'un bon juge (1) :
Saverne, de ses cinq domestiques, des dix-huit personnes qu'il a toujours à sa table, de sa chasse, etc. C'est le moi du succès. » J'ajoute : C'est la première étape vers la folie !
(1) Saint-Hérem, Le Monde Thermal,
118 LES PKirSEDRS
^ L'accroissement, et surtout la conserratioii d'ane immense fortune, la direction d'une des premières maisons de banque du giobe comportent un tout autre genre de vie. Il y faut «n déploiement d'intelligence et une puissance de travail qu'on ne soupçonne pas. On nous rompt continuellement la tète avec les reTendicatioûs des € travailleurs. > Il semblerait qu'il n'y ait de gens laborieux que ceux qui manient le rabot ou la pkK che. Mais, sa journée finie, l'ouvrier se repose, aucune préoccupation poignante ne le fatigue, six ou sept heures de sommeil reconstitueront ses forces. Les i travailleurs > se sont-ils jamais représenté la somme de labeur qui pèse sur un chef d'entreprise dont la pensée est incessamment concentrée sur les objets les plus divers, qui lutte contre des concurrents redoutables, est soudainement contraint d'improviser des combinaisons devant des événements inattendus, dirige un nombreux personnel, assume la responsabilité d'engagements énormes, entretient une vaste correspondance, donne des audiences, cultive des relations nécessaires, veille aux heures où l'ouvrier dort et s'acharne à sa besogne toute l'année, même les jours où le u travailleur )) se délasse chez le mastroquet ? Vraiment on serait tenté de hausser les épaules devant certaines doléances. Le terrassier qui déchire le sol sous une chaleur de quarante degrés accomplit, sans doute, une rude tâche, mais moins dure que les professions intellectuelles, beancoup moins pénible que la tâche du médecin qui veut s'élever à l'agrégation, de Tétudiant qui se prépare au doctorat ès-sciences, du journaliste qui prétend s'assurer quelque aisance, du banquier qui sort de son cabinet pour aller combattre à la Bourse et revient de la Bourse aligner des chiffres dans son cabinet. »
Toutes ces personnes se ressentent, elles aussi, des suites fâcheuses du surmenage et lui payent un large tribut. Merton, le financier était en proie à une telle agitation nerveuse produite par le travail de sa cervelle dans le champ des affaires, qu'il couchait dans une chambre où il y avait deux lits, promenant de l'un à l'autre une insomnie que l'opium ne pouvait vaincre.
CHAPITKE VI
Maladies des PeuseiLrs et des savants .
Traitement médical et hygiénique.
§ I. — Maladies de la tête.
ApopleaHeSj Paralysies,
Chez tous les Penseurs, Torgane noble par excellence, celui qui inspire et qui ressent à lafois, qui commande, vibre, et est sans cesse en activité, c'est le cerveau, aussi est-il chez eux exposé à une foule de maladies différentes selon l'âge et le tempérament, mais toujours sérieuses. Dans l'enfance et l'âge adulte ce sont les méninges qui, chez les enfants des penseurs, sont le plus souvent atteintes, plus tard c'est la pulpe cérébrale elle« même et ses vaisseaux. A force de méditation, de travail intellectuel, de contention de l'esprit, les centres nerveux s'échauffent, se congestionnent, se ramollissent ça et là, mais on ne prend pas garde à leur fatigue, on est sourd à leur besoin de repos, de répit ; alors surviennent la céphalalgie, les éblouissements, les engourdissements des membres, la difficulté du travail, les vertiges, mais tous ces symptômes avant-coureurs on les compte encore pour rien. On continue â surmener son esprit, on ne lui donne aucun repos et un beau jour, un raptus plus violent fait éclater les artères du cerveau et l'hémorrhagie fait de l'esprit le plus brillant, un paralytique, un imbécile, un gâteux.
L'apoplexie sous le rapport de la fréquence et de la gravité, est donc une des maladies les plus sérieuses auxquelles sont exposés les penseurs.
Les sujets sanguins ou bilioso-sanguins y sont encore plus prédisposés que les autres tempéraments. Chez eux, en effet, il y a une pléthore sanguine cérébrale constante ; le cœur battant tumultueusement envoie à la tète des ondées sanguines larges et turgescentes, et pour peu que ces sujets s'adonnent à des études, à des recherches minutieuses, à des travaux de cabinet longs et opiniâtres, l'apoplexie les foudroie plus rapidement que les penseurs d'un tempérament moins riche.
Chez ces derniers, il faut, en effet, un travail plus assidu, plus d'excitation, plus de tension cérébrale, et au lieu d'être anéantis du premier coup, c'est par périodes successives que le mal se fait de plus en plus menaçant. C'est ainsi qu'ils commencent par se plaindre de pesanteur à la tête, de fatigue au front, de battements artériels aux tempes, d'agitation nocturne et d'insomnie ; puis, viennent des bouffées de chaleur de plus en plus rapprochées à la tête, des éblouissements, des bourdonnements d'oreilles, des fourmillements aux mains, des vertiges, quelquefois de la surdité. Réveillé-Parise nous dit que quelques jours avant sa mort, La Bruyère, se trouvant en société, s'aperçut tout à coup qu'il était sourd, bien qu'il ne ressentît aucune douleur. Il retourna à Versailles où il avait son logement à l'hôtel de Gondé et où une apoplexie l'emporta dans l'espace d'un quart d'heure. Il n'avait que 52 ans, seulement il aimait à méditer beaucoup et la tension de son esprit toujours dirigé vers des pensées sérieuses^ était excessive.
Après les symptômes avant-coureurs que nous venons d'énumérer (vertiges, douleurs de tète, crampes dans les mains, somnolence), il est rare que l'attaque, si on persiste à fatiguer le cerveau, à boire sec et à manger beaucoup, ne fasse pas une victime de plus si on ne tient pas compte des salutaires avertissements de la natura medicatriœ.
Quelques malades sont assez heureux pour échapper à une première, voire même à une seconde attaque. Ils ont leur santé dans leurs mains !... à eux d'y veiller ! On connaît l'en-
Iretien que Napoléon I«r eut un jour avec son premier médecin Corvisart, au sujet de Tapoplexie (1). « Sire, Fapoplexie est toujours dangereuse, mais elle a des symptômes avant-coureurs. Il est bien rare que la nature frappe sans avertir d'avance. Une première attaque, presque toujours légère, est une sommation sans frais ; une seconde, beaucoup plus forte, est une somTnation avec frais ; mais une troisième est une prise de corps. Ce qu'il y a de singulier, c'est que Corvisart mourut à sa troisième attaque d'apoplexie ; mais que de fois les médecins les plus habiles à disserter sur les maladies des autres ont peine à la reconnaître ou à l'arrêter chez euxmêmes I
Nous devons avouer, cependant, que les apoplexies, bien que très fréquentes encore chez les penseurs, le sont moins que dans le siècle avant-dernier et dans le commencement du xix® chez les gens âgés ; cela tient à plusieurs causes que je vais énuméreret d'abord à ce qu'on ne soupe plus comme autrefois. On sait que jadis à la cour, et cela depuis Louis XIV, on mettait tous les soirs sur une table, à proximité du lit, un poulet froid, un pâté truffé et une bouteille de bourgogne, au cas où Sa Majesté aurait faim la nuit.
C'était un en-cas ou le petit souper du Roi. Cet usage se perpétua sous Louis XV et Louis XVI, et comme tout le monde copiait les usages de la cour, chaque personne de marque avait aussi son petit souper, quand on ne festinait pas plantureusement après minuit. Le petit souper disparut avec Napoléon qui était très sobre et regardait comme du temps perdu celui qu'on passait à table ; mais il fut remis en honneur par un autre gourmet royal, Louis XVIII. Cet usage contribuait singulièrement à la fréquence de l'apoplexie, ainsi que l'a remarqué Portai.
Une autre cause était l'abus qu'on fit pendant cinquante ans de la saignée. Au premier abord cela semble paradoxal, mais je vais expliquer ma pensée. Personne n'ignore combien le corps est routinier et contracte des habitudes bonnes ou
(1) RéveiUé-Parisé, p. 69.
mauvaises, mais qui firnssent par le tyranniser. Il y a cent ans et pendant encore cinquante autres années, toute la médecine était constituée par la lancette et les saignées d'une part, la diète et Peau gommée de l'autre. Voyant des congestions partout, on ouvrait constamment la veine ; et, si on oubliait Tannée suivante de saigner le sujet, les vaisseaux sanguins s'emplissaient, devenaient énormes jusqu'à se rompre ; or, cette pléthore, en quelque sorte mécanique, survenait plus fréquemment chez ceux qui se livraient anx veilles, aux méditations philosophiques et poétiques ou chez ceux assujettis à nn travail de bureau, à faire des chiffres, à rédiger des actes difficiles ou minutieux et à rester assis 12 et 18 heures sur 24 dans un fauteuil.
Parmi les penseurs victimes de l'apoplexie à une époque lointaine, citons Pétrarque, qu'on trouva mi>rt le 18 juillet 1374, dans sa bibliothèque, la tête renversée sur un livre (1). Copernic, Malpighi, Le Père Joseph, Richardeau, Linné, Marmontel, Rousseau, Daubenton, Spallanzani, Monge, Cabanis, Corvisart, Walter Scott et beaucoup d'antres hommes célèbres, ont été frappés d'apoplexie. « Une petite atteinte même de cette maladie peut s'appeler, dit Ménage, un brevet de retenue de mort^ »
Le pape Paul II, qui était fou du désir de posséder de belles pierreries, et qui, pour en collectionner, épuisa le trésor de l'Eglise romaine, succomba aussi à cette affection. Son bonheur était d'en couvrir sa tiare, qui était, à cause de cela^ d'une grande pesanteur . Son poids ainsi que l'obésité considérable de son corps, détermina l'apoplexie dont il mourut subitement.
Toutes les statistiques médicales démontrent combien les morts par apoplexie sont fréquentes à notre époque. Jadis cette maladie décimait surtout les gens d'un certain âge, aujourd'hui, on la voit avec stupeur, atteindre des jeunes gens. Cela tient à plusieurs causes dont je parlerai brièvement — d^abord, à ce que, désireuse d'arriver vite à une position, la
(1) Réveillé-Parise,- op. cit., p. 68.
LES PEKSEXmB 12^
jeunesse étudie avec acharnement, s'exerçant dès longtemps à la lutte, ajux concours, à l'exercice de la parole ; de là, afflux de sang dans les centres nerveux, congestions fréquentes, dé~ veloppemeni des vaisseaux sanguins ; les veines cérébrales devenues variqueuses ne peuvent plus se dégorger, les artères diminuent de calibre et les congestions sont incessantes, d'où douleurs de tâte, assoupissements, engourdissement de la pen* sée, stupeur, apoplexie, et ses tristes conséquences, Thémiplégie, la paraplégie et la mort.
Il existe aussi très souvent à notre époque, un état particulier des vaisseaux artériels, qui prédispose à cette maladie et la rend plus commune qu'autrefois. Je veux parler de l'ar tério-Bclérose, espèce de calcification du tissu artériel qui rend ces vaisseaux excessivement friables et analogues pour la fragilité, à des tuyaux de pipe, en sorte que sous l'influence d'un battement de cœur plus violent qu'à l'habitude, une des artérioles du cerveau se brise, d'où épanchement du sang, formation d'un caillot, compression des centres nerveux voisins, et enfin, interruption des fonctions cérébrales. L'artério-sclérose est une des conséquences immédiates de l'arthritisme, mais elle est encore plus souvent la suite de la syphilis, celle du tabagisme et de Talcoolisme, et il n'est pas douteux pour nous que c'est la cause de la fréquence de l'apoplexie des penseurs à notre époque.
Quelques exemples !
Hîppolyte Rigault^ après avoir été un des plus brillants élèves de VEcole Normale, occupa avec talent la chaire de rhétorique au Lycée Louis-le-Grand. Mais le journalisme, un des rêves les plus caressés par ceux qui sortent de cette école, l'attirait. Bientôt il fit paraître quelques articles pleins de finesse et d'atticisme, sous un nom d'emprunt. Ils furent remarqués et comme ils étaient par trop mordants, on le mit bientôt en demeure d'opter entre l'Université, Valma-mater^ mais une nourrice n'ayant pas assez de lait pour faire vivre ses enfants, et le journalisme une autre carrière où on recueille moins de pièces de cinq francs, que de déceptions et de pain sec.
Courageusement, Rigaud choisit le journalisme et s'y jeta à corps perdu. Les Débats Taccueillirent et le sauvèrent delà misère. Jour et nuit sur la brèche, il s'épuisa et c'est en s'asseyant dans son fauteuil, qu'une congestion soudaine l'emporta. En une seconde, intelligence, volonté, souvenir, tout ce qui constitue le moi disparut emporté par une irruption soudaine du sang dans le cerveau comprimé. Et Rigaud n'avait que trente-sept ans I...
Xavier Aubryet^ qui avait la coutume d'appeler Henri Heine son maître, bien qu'il eût autant d'esprit que lui, a été également frappé de paralysie. Dieu leur pardonnera, dit à ce sujet M. Arsène Houssaye, les pierres qu'ils ont lancées vers le ciel, car ils ont subi toutes les douleurs que la mort peut infliger à un homme!
Pierre Gratiolet est mort à 50 ans, frappé d'une attaque d'apoplexie au milieu de sa leçon à la Sorbonne, il mourut le lendemain.
Un brillant écrivain, Feydeau, était atteint de rhumatisme aigu; on sait que cette maladie est essentiellement migra tice; chez lui, elle quitta les membres pour atteindre le poumon... il étouffait; plus tard elle quitta le poumon pour se répercuter dans les centres nerveux ou ses enveloppes. (Rhumatisme cérébral.) Il perdit la parole et fut paralysé d'un côté; par la suite, il la recouvra, mais il resta paralysé de tout un côté.
Henri Monnier^ petit écrivain, dessinateur, poète et comédien, gras, court, poupard, ventre bedonnant, des lunettes sur un nez de chouette et qui n'avait eu qu'à se mirer dans une glace pour créer le type éternel du bon bourgeois parisien, est mort d'apoplexie sanguine etnicotiniqueà lafois, car c'était un congestif, un fumeur enragé. Au journal, il fumait la cigarette, dans les dîners où on l'invitait chaque soir, il se délectait à fumer, les deux ou trois cigares qu'il avait chipés et, chez lui, il fumait à petits coups d'éternelles petites pipes, assis dans le fauteuil de cuir où on l'a trouvé mort un malin. »
L'abus du tabac avait sans doute rendu ses artères calcaires (1).
Valentin, le dessinateur de V Illustration^ était un brave, gros et rude garçon alsacien. Dessinateur des élégances féminines, et vivant à Paris, il y était resté cependant un paysan d'audelà des Vosges, aussi peu élégiaque que possible, il aimait les fortes joies, la bière, le vin et l'eau-de-vie. Quand il était gris, il s'écriait avec un accent tout plein d'un gaudissement sensuel : « Je suis ramplan ! »
Et néanmoins, piocheur inlassable, il travaillait du petit jour au crépuscule; il allait dîner le soir chez Ramponneau. Sa vue s'éteignait sur les derniers temps et il éprouvait dans la tête des douleurs soudaines comme si on lui avait tiré des coups de fusil .
11 souffrit ainsi deux ans et mourut d'apoplexie à Strasbourg (2).
A notre époque, avec les ressources de l'antisepsie, qui permettent de toucher aux méninges, on l'eût peut-être guéri avec la trépanation (3).
Le labeur acharné auquel s'était attelé Pasteur, avait provoqué chez lui son terrible accident cérébral en 1868. Déjà à cette époque, il avait bien des ennemis, et ceux-ci en apprenant sa maladie pensèrent que ce serait là une cause de déchéance intellectuelle infaillible. Jugez donc, une attaque de paralysie compliquée d'hémiplégie I La moitié du cerveau ne gouvernant plus la machine à moitié détraquée elle-même, toutes les facultés allaient décliner rapidement et le gâtisme ne devait pas être loin I
Il n'en fut rien chez Pasteur... Je dirais presque qu'il advint chez lui le contraire... auparavant son génie semblait surtout fait de patience, suivant l'expression de BufFon. Après, ce cerveau malade sembla subitement éclairé par un génie nouveau.
(1) Alph. Daudet, Débuts d'un homme de lettres.
(2) Journal de Goncourt.
(3) L'époque n'est pas loin peut-être où, au lieu de rester les bras croisés en face d'un apoplectique, on le trépanera au point facile à connaître où existe l'épanchement. Mais quand l'osera-t-on ?
La conceptioa intellectuelle sembla se décupler, sa cérébrallté fut illuminée et malgré les prédictions des médecins, que cet état taquina sans qu'ils y puissent rien comprendre. Pasteur vécut encore longtemps, et assez pour assister à la confusion de ses adversaires (i).
La même maladie, mais plus compliquée, a terrassé Charles Baudelaire. Victor Hugo a dit de lui qu'il a inventé un frisson nouveau. Et personne, en effet, n'a fait parler comme lui, Vâme des choses ; personne n'a rapporté de plus loin les fleurs du mal, éclatantes et bizarres comme ces fleurs tropicales qui poussent gonflées de poison, dans les mystérieuses profondeurs de Tâme humaine.
C'était un poète gentilhomme, poli, généreux, un n^agicien ès-lettres comme l^appelait un fin connaisseur, Théophile Gauthier, un conquérant du verbe, dit Léon Ciadel : « Il fut lâchement sacrifié parles impuissants de sa génération, qui feigoireut de ne pas savcKÎr qu'il existait, tant qu'il resfKÎra, pour le couvrir hypocritement et à la fois sincèrement de fleurs, lorsqu'il eut succombé victime de leurs haines. »
Voilà le cri de l'amitié dévouée de Léon Ciadel, qui lui a dressé un piédestal que la postérité lui marehAiide encore et auquel la jeunesse littéraire ne souscrira pas. Il y eut chez Baudelaire (et c'est là surtout le reproche qu'on peut lui faire) trop d'ombres au tableau, trop peu de perles dans te fumier d'Ennius, trop d'amour pour l'excentricité, pour la pose ; ce besoin ne l'abandonna jamais . C^est ainsi qu'il venait dîner au café Riche, sans cravate, le col nu, la tète rasée, dans une vraie toilette de guillotiné. Au fond, une recherche voulue, de petites mains, bien lavées, écurées, soignées comme des mains de femme et, avec cela, une tête de maniaque, une voix coupante comme une voix d'aciier et une élocution visant à la précision, enfin la tète portée à la Saint-Just moins la beauté !
Il eut toujours une envie folle de se signaler par des originalités que remplacèrent plus tard des insanités.
(1) Not?e du Docteur ('allamaud, de Saint^Maaidé.
Toute sa vie ne fut, du reste, qu'une longue contradiction cherchée et absolument voulue.
En veut-on des preuves ? En 1846, il écrit une longue diatribe contre les Républicains, qu'il traite a de bourreaux de Vénus et d'Apollon» et, dix huit mois après, en 1848, il fonde un journal politique, qui n'eut du reste que deux numéros (27 et 28 février), où il s'écrie : « Honte à qui n'est pas bon républicain, il n'est pas de ce siècle !
Pas une pièce de ses vers, pas une ligne de sa prose, où il ne cherche une antithèse frappante, où une pensée triviale ne fasse contraste avec une image sublime, un mot hideux accouplé à un vers charmant.
Dès le début de son livre, il apostrophe ainsi son lecteur :
Hypocrite lecteur ! mon semblable, mon frère I
Nous dépeint-il la lin du jour, il dira :
Voici le soir charmant, ami du criminel !
Parle-t-il des splendeurs de la voûte céleste, il s'écrie superbement au début :
Partout l'homme subit la terreur du mystère, Et ne regarde en haut qu'avec un œil tremblant.
et il finit par une trivialité :
Le ciel, couvercle noir de la grande marmite, Où bout l'imperceptible et vaste Humanité.
Dépeiut-il les charmes de sa maîtresse, on s'attend, après ce début sentimental et mélancolique :
Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne, vase de tristesse, ô grande taciturne.
à une fin d'élégie, eh bien I... pas du tout, il dit :
Je m'avance à l'attaque et je grimpe aux assauts Gomme après un cadavre un chœur de vermisseaux, Et je chéris, ô bête implacable et cruelle.
Jusqu'à cette froideur par où tu m'es plus belle !
Les amis de Baudelaire, ses admirateurs, il en possède encore, disent de lui pour le justifier, qu'il usait et abusait du haschich de TOrient. de Topium de Smyrne et du vin, surtout du vin, qu'il a chanté comme «le fils aîné du soleil... » du vin :
Qui sait revêtir le plus sordide bouge, D'un luxe miraculeux.
D'autres critiques, moins indulgents, prétendent qu'il avait un besoin instinctif de se parer des couleurs éclatantes de la poésie, d'habiller ses vers, de les orner d'antithèses recherchées, de même qu'un acteur à la mode recherche les oripeaux étiftcelants et les bijoux faux. Weiss, dans ses essais sur l'histoire de la littérature française, l'appelle indulgemment « un littérateur brutal -^^ mais nous qui sommes médecin et aimons à disséquer psychologiquement et scientifiquement les êtres et les choses, nous dirons que Baudelaire était un déséquilibré. Il avait reçu du ciel une âme sensible, c'est possible, mais le vin, les veilles et le haschisch aidant, il a exalté et fait virer jusqu'au rouge sombré ses facultés cérébrales.
Le jeune homme qui, dans sa mansarde d'étudiant, avait couvert d'une couche de peinture foncée les vitres du bas de sa croisée pour se réjouir de la vue du ciel bleu entrevu par les vitres du haut et qui en même temps vivait à côté d'un hideux assemblage de couleuvres, de lézards, de vipères et de scorpions pourrissant dans un boîte auprès de son lit, donnait déjà, et dès ses premiers pas dans la vie réelle, la mesure de l'incohérence de ses facultés cérébrales.
Il aura beau dire plus tard que ce trouble mental si profane est entretenu par l'ennui et la rêverie et que les démons malicieux qui se glissent en nous et nous font accomplir, à notre
insu, leurs plus absurdes volontés, en sont les auteurs responsables, nous soutiendrons, nous, que Baudelaire était un déséquilibré et que, suivant son propre aveu, il a cultivé son hystérie avec jouissance et ténacité !
Cet état de déséquilibration de Baudelaire est bien démontré par Tespèce de culte qu'il professait pour Edgar Poë, ainsi que le révèle la note suivante trouvée dans ses papiers : — « Je me jure à moi-même de prendre désormais les règles suivantes pour règles éternelles de ma vie : — Faire tous les matins ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice, à mon père, à Mariette et à Poë comme intercesseurs ; les prier de me communiquer la force nécessaire pour accomplir tous mes devoirs et obéir aux principes de la plus stricte sobriété dont le premier est la suppression de tous les excitants quels qu'ils soient ! »
Inutile de dire que cette promesse solennelle de Baudelaire n'a guère été tenue ; mais quelle bizarrerie : faire sa prière à Dieu et prendre pour intercesseurs auprès de lui Edgar Poë, le plus grand alcoolique que la terre ait porté, et sa maîtresse Mariette !
Le spleen, cette mélancolie désespérante qui change les plus beaux fruits et les dons du ciel les plus heureux, en une coupe amère et pleine de poisons dangereux, l'abus de l'opium, du vin et du haschisch, bus sans mesure, ont anéanti le corps en exaltant l'esprit, surexcité le cerveau et précipité la crise finale ; Baudelaire a épuisé sans mesure son système nerveux; sa vie n'a été qu'une longue fièvre et prédisposé d'ailleurs par l'influence puissante de l'atavisme, à la fin une artériole, un rien, mais un rien apportant le sang à nos centres nerveux, s'est un jour rompu dans sa tète — quelques gouttes s'extravasèrent dans la pulpe cérébrale — et ce cerveau intelligent hier devient aussitôt inhabile et reste sidéré, anéanti. Oui, par une cruelle ironie du sort, ce poète, ce délicat artiste si préoccupé jadis de la phrase élégante, du mot sonore et de l'antithèse bruyante n'a pu prononcer depuis qu'un juron sonore : Cré nom!
Il est mort aphasique et hémiplégique à la maison Duval.
130 LBS Pfill9EUÏ6S
Seol le regard de son <Bti noir traduisait mélancoliqaerment sa souffrance... Ce foi une longue agonie et un martyre de plus dans une existence qui ne eonnut point le bonheur !
Théodore de Banville est mort d'une apoplexie foudroyante — cette mort de beaucoup de penseurs qui ont yécu par la tête et qui ont semé leur esprit aux quatre coins du globe— sa prose et %e% vers mélodieux ont charmé, charment encore la génération actuelle et ce fut un homme heureux, vivante image de ses chants fortunés, charmants, où jamais la mélancolie n'eut accès !
Labiche, un grand travailleur, habile physionomiste et profond ironiste, a vécu sans cesse en travail d^nfantement, s'est prodigué généreusement, a recréé et recréera encore toute notre génération, a souffert patiemment et est mort courageusement sous le coup de congestions de plus en plus rapprochées.
Un matin, il tomba tout à coup en syncope, nous dit un chroniqueur, Saint-Potin.
(i Sa famille, effrayée, envoya chercher en même temps un médecin et un prêtre. Ce dernier, arrivé le premier, se disposait à Tadministrer, quand Labiche reprit connaissance. Le médecin, qui survint un peu plus tard, trouva le malade com-* plètement rétabli, en apparence.
c Ce n'était qu'un coup de cloche, mais de la cloche d'alarme. A soixante^dix ans, il ne pouvait pas s'y tromper et il ne s'y trompa pas. Seulement, il ne fit rien paraître, ne voulant alarmer personne. Et comme, un jour, Augier, très inquiet, l'interrogeait sur les détails de cet étrange évanouissement, il lui répondit en plaisantant :
«c — Qu'en sais-je? Cela m'a pris tout à coup, je n'ai rien senti, je ne me rappelle rien. En revenant à moi, j'ai entendu vaguement l'abbé qui me sermonnait, mais j'étais si troublé que je ne Tai pas compris... Oh! je pense bien qu'il ne me donnait pas de mauvais conseils... Du reste ^ f aurais été incapable de les suivre,.,
« La veille de sa mort, un ami, l'étant allé voir, le trouva assis dans son fauteuil :
LES PENSEURS 13i
€ — Ah ! ah ! s'écria le visitenr, avec cette légèreté un peu forcée qui joue la confiance poar la communiquer au malade, il parait que nous allons mieux aujourd'hui ?
« — Penh! fît le moribond, couci-couci. Je n*ai pas encore rcru mon abbé, mais il m'a déjà envoyé sa carte. Puis il ajouta, avec une nuance de malice, navrante dans cette figure décomposée: lime (luette! i
L'auteur du livre inoubliable de Monsieur, Madame et Bébé^ Tristesses et Sourires, Gustave Droz^ un des littérateurs français les plus aimables, est mort, presque subitement, d'une congestion cérébrale. Ce n'est certainement ni le travail, car il a peu produit, et c'est dommage, ni les excès, qui l'ont tué — retiré pour ainsi dire du monde littéraire, il s'était entièrement consacré aux soins à donner à sa femme, qu'il chérissait et qu'il a précédée dans la tombe ; mais lui aussi avait son ver rongeur. Cédant aux sollicitations de quelques amis, il s'était présenté aux suffrages de l'Académie française, se figurant avec eux que, pétri d'esprit, charmeur au suprême degré, cela lui donnait quelques droits à entrer dans une maison où sa place était marquée, croyait-il, et à laquelle il croyait manquer. Son insuccès l'avait désolé et découragé. Il avait même quitté depuis l'arène littéraire, ce qui équivalait à un véritable enterrement, complet aujourd'hui. L'amour-propre blessé, une colère tenue secrète, a déterminé chez lui une congestion apoplectique qui l'a emporté subitement.
Encore une victime de l'apoplexie !.. .
Eugène de Méricourt, qui s'appelait en réalité Jacquot, né à Mirecourt (mais le moyen d'arriver à quelque chose quand on s'appelle tout simplement Jacquot?) s'était évertué afin d'attirer sur lui l'attention des lecteurs, à mettre en scène les deux plus illustres des courtisanes : Marion Delorme et Ninon de Lenclos. Cela ne suffisant pas pour le faire sinon vivre, du moins prospérer , il se mit à faire des pamphlets intitulés : Les Contemporains^ où il éreintait les hommes du jour... C'était une idée et comme on est toujours friand dans notre temps d'entendre dire du mal des autres, ces brochurettes in-32, où
figurait le portrait de récrivain passé en revue avec le fac-similé de son écriture, eurent une certaine vogue.
Cette publication de cancans eut assez de succès, mais-tout a une fin en ce monde, et quand Mirecourt eut publié deux cent biographies, la matière première, c'est-à-dire les hommes politiques, les avocats illustres, les hommes de lettres et les auteurs manquaient. Mirecourt essaya bien de déverser le tropplein de sa bile sur les personnages du second rang, de moindre envergure, mais le public ne mordit pas à l'hameçon.
Hâtons-nous de dire qu'en 1870, il racheta, par son énergie, ses anciennes dispositions à la satire ou au scandale. Encore valide, il s'engagea pour aller défendre la ligne des Vosges et l'Alsace. Puis la perte de son fils, officier distingué, tué devant l'ennemi, celle de sa femme le ramenèrent à des idées plus austères, il voulut entrer en religion, se fit prêtre dans les mission étrangères et partit pour Saint-Domingue. A peine arrivé à Port-au-Prince, il désira aller faire sa prière à la cathédrale, mais en y entrant, il fut frappé d'apoplexie!
Il fut un moment, ou plutôt, des années pendant lesquelles on s'occupa de spiritisme, ne pouvant s'occuper sans danger de politique, et franchement, le monde n'en allait pas plus mal Il faut à la foule et au trop-plein des idées, de temps en temps, un déversoir; eh bien, pendant longtemps les tables tournantes ont occupé les têtes et en ont môme fait tourner un bon nombre. Dans ce nombre, dit Ph. Audebrand, on compte Victor Hennequin, le fils du grand avocat de ce nom.
Fils de royaliste, il se fit nommer, en Saône-et-Loire, député en 1859, et alla siéger à l'extrême-gauche, c'est-à-dire à la Montagne, auprès de Victor Considérant. Ce dernier fut, après le Coup d'Etat, proscrit et s'en alla fonder un phalanstère au Texas. Hennequin ne fut pas inquiété et resta à Paris. Porté au mysticisme, il voulut entrer en relation avec le monde invisible, afin, disait-il, de réaliser l'harmonie fourriériste.
Il eut sa table tournante au moyen de laquelle il entra en relation (excusez du peu !) avec l'âme de la Terre. Et cette âme de la Terre lui dicta deux volumes, afin de sauver le genre humain. Ces volumes ne sont pas autre chose que les révélations
qu'il recevait de Zoroastre, Brahma, Boudha, Confucius, Moïse. Jésus-Christ, Mahomet, de Saiut-Simon et Fourrier (rien que ça, s. Y. p.). Pour entrer en communication avec ces grands esprits^ le pauvre idéologue perdit le sien, devint absolument fou et mourut congestionné au bout de quelques jours de maladie. Mais il ne fut pas le seul à être malheureux et sa jeune femme, endoctrinée par lui, devint également folle ! N'est-ce pas lamentable ?
Les militaires ne sont pas non plus épargnés par Tapoplexie, qui les surprend surtout lorsque la limite d'âge les atteint et qu'un calme plat succède pour eux à une vie active et régulière. Désorientés et ennuyés, ils ne savent plus que faire, deviennent impatients et irascibles, engraissent, passent leur existence au café, prenant force apéritifs par désœuvrement et, de plus en plus congestionnés, ils sont surpris, un beau jour, par cette belle dame, à qui on ne fait cependant point la cour, l'apoplexie.
Le maréchal Bosquet, fils de ses œuvres, intellectuel de premier ordre, était un cœur ardent, patriote, un chef éminent, capable d'organiser et de conduire une grande armée ; malheureusement, il s'est éteint trop tôt sous les atteintes redoutables d'une maladie congestive qui annihila ses facultés pensantes d'abord et ensuite son corps tout entier, épuisé par une trop grande activité intellectuelle.
Cette mort fut un grand malheur pour la France. A la tôte d'une armée de cent mille hommes, ses qualités de tacticien se seraient assurément révélées avec éclat et son amour de la patrie l'aurait fait, à la journée de Forbach, marcher au canon ; ce n'est pas lui qui, sollicité par un camarade de venir à son secours, aurait répondu comme ce triste Bazaine : « Le maître d'école est dans la mélasse, qu'il y reste!... »
Bosquet eût amené sur le champ de bataille une ou deux de ses divisions qui auraient changé la défaite en victoire, comme Desaix à Marengo, et la paix se lût signée à Coblentz ou à Berlin.
Le grand compositeur Verdi a été frappé, en janvier 1901, d'une attaque d'apoplexie à la suite de laquelle sont survenues la perte de la parole et une hémiplégie à droite, à laquelle il a
succombé. Seulement, eet illustre musicien, était^ il faut le dire, arrivé à un âge avancé, après avoir fondé, comme Rossini^ une maison de retraite pour les musiciens pauvres, exemple que chaque corporation^ et surtout la corporation des médecins, où il y a tant et où il y aura de plus en plus de malheureux, devrait imiter.
Il nous serait facile de citer encore ici une foule de penseurs moissonnés par l'apoplexie. Bornons-nous seulement à faire une remarque utile, c'est que, quelquefois, les bizarreries (m Témolivité qu'on observe chez certains intellectuels éi qui excitent notre étonnement, sans que nous puissions en découvrir la cause, en ont une profonde et réelle, une lésion cérébrale qu'on ne découvre qu'à la mort. C'est ainsi que Jonathan Swift, poète anglais, contemporain de Pope, fut, dès son enfance, sujet à des maux de tète, à des accès de surdité et de vertige. Ce poète fut célèbre par l'universalité de son esprit et l'originalité qu'il porta en toutes choses, à tel point que, devenu après un amour platonique de seize ans, l'époux clandestin d'une jeune fille remarquable par son esprit et sa beauté, il continua de vivre avec elle dans la même réserve et refusa de reconnaître publiquement leur mariage. En approchant de la vieillesse, les phénomènes précités s'accrurent, la surdité devint presque complète, les facultés intellectuelles s'affaiblirent, l'œil gauche se tuméfia. Il perdit l'usage du mouvement et de la parole, et vécut ainsi près d'un an dans un état d'atonie complète. A l'autopsie, on trouva le cerveau comprimé par un épanehement abondant de sérosité (i).