TRAITEMENT PRÉTBHTIF DE LA CONGESTION ET DE L'APOPLEXIE
Il est bien rare qu'en médecine^ comme en littérature, en peinture et en musique, on ne tombe pas d'un excès dans un autre.
(1) D' Amanieu. —Vertiges, siège et causes. Thèse, Paris 1871. Ad. Delàhaye.
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A la RévolutioD, sous le premier empire et pendant le premier tiers du xix« siècle la saignée et les sangsaes étaient comme je le disais plus haut, avec Teau gommée, Tunique traitement de toutes les maladies. Depuis les émissions sanguines sont tombées absolument en désuétude, je dirai plus, en horreur, et nos docteurs modernes ne savent même pas pratiquer une saignée. On ne le leur apprend plus dans les Hôpitaux! Il en résulte que, même dans les cas où elles procureraient un soulagement immédiat, évident, comme dans la pneumonie, la pleurésie, les congestions cérébrales et Tapoplexie, on se contente de recourir aux sangsues, et encore mises en très petit nombre ; aussi perdons -nous souvent de ces malades par notre faute.
Rappelons, à cet égard, quelques faits, suivant notre habitude.
Descartes, pensionnaire à Stockholm, de la reine Christine, atteint d'une pleuropneumonie, ne fut saigné que le huitième jour, et il succomba presque aussitôt. Byron, à qui sa mère sur son lit de mort avait fait promettre de ne se faire saigner jamais, mourut en Grèce, à Tâge de 36 ans, pour n'avoir consenti que trop tard à ce qu'on lui ouvrît la veine dans la maladie inflammatoire qui l'emporta»
Lorsqu'en 177fi, dit Musset-Pathay, J.-J. Rousseau fit une chute, on voulut le saigner, il s'y opposa. Espérant que Mme Venant, son amie, aurait sur lui plus d'influence, ses médecins engagèrent cette dernière à lui conseiller de le faire, disant que dans une circonstance semblable, elle s'en était très bien trouvée ; mais il lui répondit : « C'est que vous aviez du mauvais sang, tandis que moi, je n'en ai que du bon.» Mais au bout de deux ans, Rousseau meurt d'une apoplexie, qui ne serait peut-être pas survenue s'il avait consenti à se faire saigner.
Je suis, il est vrai de la vieille école, mais je crois que, quand il y a menace de congestion, coup de sang, apoplexie, pneumonie ou pleurésie, rien ne vaudra l'ouverture de la veine, les saignées aux extrémités suivies de Rigolot aux jambes, d'un purgatif salin le lendemain (Hunyadi-Janos) et d'aspersions froides constantes sur la tête.
Le premier danger passé, on a alors le temps de respirer et d'instituer un traitement préventif contre le retour si fréquent d'une attaque :
Régime doux, viandes blanches, laitage. Pas de colères, d'impatience, de travail de l'esprit, dormir la tête haute, sur un oreiller de crin ou de balle d'avoine, pas d'alcool ni de vin pur, café léger. Pédiluves et tous les soirs, an ou deux grains de Vais (cascara, podophyllin, aloès), au dernier repas, afin d'attirer le sang aux extrémités inférieures. Ne pas s'exposer l'été sans un large chapeau de paille aux rayons du soleil, tels sont les moyens de prévenir les congestions cérébrales, d'en atténuer les suites et d'en prévenir le retour !
§ II. — Maladies de poitrine
Une particularité m'a frappé dans le relevé général que j'ai fait des maladies des penseurs et savants. C'est le nombre relativement infime chez eux des afTections de la poitrine comparé à celui des maladies des centres nerveux, tandis que dans les autres classes de la société, la quantité des maladies de l'appareil circulatoire est de beaucoup supérieure. D'où cela vient-il ?
lo Sans doute de ce que la tête qui travaille le plus chez les penseurs et les savants est le plus souvent frappée ;
2"" De ce que les phtisiques sont généralement moissonnés de bonne heure, à l'âge de 20 à 30 ans, c'est-à-dire avant la période où les réputations artistiques ou littéraires se sont fondées. Qui prend garde, en efîet, aux jeunes disparus avant la oélébrité?
Parmi ceux qui sont morts de broncho-pneumonies en ces derniers temps, je dois citer :
Gustave Bourdin^ qui, au jugement d'Edmond About (Let-
très d'un bon jeune homme) < avait beaucoup d'esprit argent comptant » et en eut assez, en effet, pour plaire à la fois à de Ville messant et à sa fille, qu'il épousa. Ce fut pendant quinze ans une des plumes les plus alertes du Figaro et du journal le Droit. Malheureusement, nous dit Philibert Audebrand (1), il aimait trop à jouer, et tous les soirs, de huit heures du soir à deux heures du matin, il lui fallait en mains des cartes, des dés ou une queue de billard, et comme il demeurait à Charonne, il devait, quelque temps qu'il fît, regagner la nuit ses pénates. À ce jeu-là, il contracta une bronchite qui, sous l'influence de son régime déplorable, dégénéra en broncho-pneumonie ou en bronchite chronique.
Parmi les lettrés d'aufrefois, nous citerons le philosophe Descartes qui, bien que d'une santé (délicate, se portait très bien en France, mais séduit par l'idée de donner des leçons à la Reine de Suède, Christine, il avait consenti à aller avec elle à Stockholm. Seulement il avait eu le tort de lui faire prendre des leçons à 5 heures du matin. Or, cet hiver-là étant très rude, Descartes se leva un jour en sueur, subit un arrêt de transpiration, se refroidit et contracta une péripneumonie, à laquelle il succomba, faute d'être saigné à temps, comme nous l'avons dit.
Que n'était-il resté tranquillement dans notre pays, il y eût vécu de plus longs et de plus heureux jours ! Mais le vieux Lhomond Ta dit il y a longtemps : Ambitio perdet hominem.
Le poète Scarron eut le même mauvais destin sous Tinfluence delà même cause. Tous les jours à nos côtés, nous avons des amis qui meurent victimes d'une sueur rentrée ! (2)
Le même mal mit au tombeau un savant remarquable, Val^bé de la Caille^ qui s'occupait beaucoup d'astronomie.
Il était passionné pour l'étude des astres, en sorte qu'il passait toutes ses nuits à étudier leurs évolutions silencieuses. Cependant et quoi qu'il prit le jour quelques heures de sommeil,
(1) Un café de Journalistes sous Napoléon lll, par Phil. Audobrand.
(2) Deux acteurs désopilanés, deux amis, Berthelier et Brasseur père, se sont suivis de près dans la tombe pour la même cause, un double bock glacé pris en sortant d'une représentation.
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la nature souvent domptée, mais toujours rebelle, cherchait à reprendre ses droits. Aussi Tabbé, désireux de résister à ce qu'il appelait la tyrannie du sommeil, se fit-il faire une sorte de fourche dans laquelle il plaçait son menton afin de tenir ses yeux toujours ouverts en contemplation du ciel.
Malheureusement, par une nuit un peu fraîche, l'infortuné astronome contracta une pneumonie ou fluxion de poitrine, qui l'emporta. De nos jours, les médecins ne manquent pas de dire quand ils perdent un malade de cette affection, que ia pneumonie était infectieuse, c'est-à-dire de nature microbienne, en un mot fatale. Du temps de Tabbé, le mot n'était pas encore créé, mais au fond le résultat fut le même et le pauvre abbé fut appelé dans les sphères célestes à poursuivre le cours de ses études passionnantes.
Guillaume Fouace^qax exposait chaque annéeauxChamps- Ëlysés des natures mortes très remarquées, avait commencé par peindre des marines de premier ordre et les sites les plus pittoresques de Jersey. C'était là son goût, sa voie artistique ; mais ces dernières ne se vendant point, il s'adonna aux natures mortes ; il y fit prime.
C'était un paysan bas-normand, d'une stature colossale, d'une carrure imposante, barbu comme un sapeur, et cependant il fut emporté en trois jours seulement par une congestion pulmonaire compliquée d'une influenza aiguë. Seulement cett« nature robuste était minée par le chagrin qu'il avait ressenti en perdant sa fille ainée. Comme le Titien, il voulut reproduire sur le marbre ses traits adorés : il fit un chefd'œuvre couronné au Salon et qu'on admire aujourd'hui dans un coin du modeste cimetière du bourg de Normandie où il vit le jour.
Ernest Renan est mort d'une congestion pulmonaire, montrant jusqu'au dernier jour comment une philosophie bienveillante et tranquille rend l'existence heureuse et calme. Sa mort n'a point démenti sa vie et elle a été aussi douce que possible, sans souffrance et sans agonie.
Revenu souffrant et las du voyage en Bretagne qu'il faisait tous les ans, il aimait à sortir chaque jour en voiture pour
faire une promenade au Bois, et cela semblait lui rendre une partie de ses forces. Ce fut à la suite d'nue de ces sorties qu'il contracta un rhume, qui se changea bien vite en congestion pulmonaire jo^ée bientôt incurable par son médecin M. Bichardière.
Presque jusqu'aux derniers moments, l'illustre malade conserva sa clarté d'esprit en même temps que son calme, conversant avec son entourage comme s'il eût été bien portant. A midi cependant ses facultés intellectuelles s'a(£aiblirent, et il n'a plus eu de lueurs d'inlelligence que par courts iostants. Le soir, le malade souffrait beaucoup ; on a du pour le soulager pratiquer une opération afin de dégager seç reins, gênés par une enflure du ventre et des jambes. Aussitôt après ce pansement, M. Renan est tombé dans un état de profond assoupissement, dont il ne s'est pas relevé.
Parmi les médecins, citons Veipeau^ mort d'une pneumonie maligne, ei Charcot qui a succombé à un œdème aigu du poumon, d'après Debove^ et selon d'autres, à une attaque d'angine 4e poitrine.
Qtons encore un écrivain de race, homme d'esprit, auteur en même temps que boulevardier, et, ce qui ne gâte rien, financier habile, celui qu'on appelait le beau Maria. Après avoir fait représenter deux pièces à la Comédie Française, le Retour du Mari et la Fiammina^ il se vit ouvrir la Revue des Deux-Mondes ei il y écrivit des romans très finement ciselés, d'un style vif, rapide, étincelant. Si vous avez jamais des moments de mélaocolie, cher lecteur, Hsex < l'Oncle Barbassou » et votre tristesse s'envolera avant la dixième page.
Flaubert écrivait, disait-il, dix lignes par jour : Mario Uchard allait jusqu'à vingt, mais comme Flaubert il pesait et jugeait chaque mot. Malheureusement, c'était un tempérament de frileux ; grand amateur de whist et allant au cercle Volney tous les jours, été comme hiver; il se mettait pour y jouer auprès d'une cheminée où il se faisait allumer un grand feu et couvrir les jambes, les genoux et les épaules avec une chaude couverture de laine. Il détestait les courants d'air et les évitait comme la peste. En un mot c'était un aérophobe. Quand les hiron-
délies nous quittaient, lui aussi s'enfuyait à Monte-Carlo, et cependant, malgré ces précautions, bien souvent il s'enrhumait ; mais admirez le caprice bizarre de la destinée : ce ne fut point pendant Thiver, mais en plein mois d'août et par une température tropicale, qu'il a été, à la suite d'un orage, pris d'un refroidissement et qu'une phtisie milliaire Ta emporté en quelques jours !
Vermesh fut un rude fumeur et un petit poète digne du temps de Louis XV, un versificateur du dernier galant quand il n'écrivait pas dans le Père Duchêne de la Commune, jurant comme un païen et émaiilant sa prose furibonde de s..., de b... et de n... de D... à chaque ligne. Quel contraste étrange! Il y avait deux hommes en lui, l'aristocrate et le communard. D'origine flamande, Vermesch habita jusqu'à 30 ans et plus le Quartier Latin ; il publia ses premiers vers dans Paris Caprice^ fondé par le rédacteur du Figaro, Fernand de Rodays et ses collaborateurs au journal étaient Cham, Régamey, Paul Féval, Henri de Pêne, Oscar de Poli, Audebrand et beaucoup d'autres. Il y a dans ce recueil charmant, des vers de la facture la plus aristocratique et des pièces de la mélancolie la plus rêveuse qu'il soit possible de trouver. Plus tard, lui aussi composa des chansons s'enfuyant à tire d'aile des coupes pleines d'ivresse ; mais tout à coup s'opéra une nouvelle transformation de Vermesch.
L'émeute du 4 septembre avait balayé l'Empire. Le chansonnier ressuscita le vieux Père Duchêne,
Le temps des amours était passé, les soixante jours de la Commune commençaient, et pendant ces deux longs mois, Vermesch, après avoir insulté Trochu, s'acharna sur Thiers sur lequel il s'escrimait ainsi :
J'aime Sarah la Baigneuse Qui se balance, rieuse, Au-dessus de l'Illyssus.
Mais un Thiers qui se balance, Au sommet d'une potence, Me plaît plus I
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Echappé par miracle à l'armée vengeresse, il se réfugia à Londres et y fît tout d*abord avec quelques écus sauvés du naufrage, paraître un journal ; mais le peuple anglais très hospitalier au fond, ne goûtait guère les querelles du pamphlétaire. En sorte qu'un beau jour, la faim fît sortir le loup du bois et Vermesch, pressé par le besoin, demanda grâce à Texilé de Chislehurt qui toujours bon et miséricordieux, Paida à vivre. Il n'en profita pas longtemps : le climat sombre et humide de Londres lui inocula une bronchite dont il ne se releva point, et une phtisie galopante emporta^ la pipe aidant, le petit poète fourvoyé dans la politique.
Gavarni est mort de laryngite tuberculeuse ; « les poumons, la poitrine, disait-il à de Concourt avec une illusion commune aux phtisiques, c'est bon, très bon même, mais c*est le tuyau du soufflet, ce sont les ficelles qui ne vont plus !...» et il mourut d'épuisement, d'appauvrissement, d'une anémie déterminée par ses longues souffrances et plusieurs années d'une alimentation insuffisante, car il n*aimait pas à manger et s'y refusait, trouvant ennuyeuse cette occupation qu'adorent tant d'autres ! La maladie l'avait rendu bizarre, peu sociable. Ainsi que nous le dit de Concourt « pendant deux mois, en 1859, il ne voit personne. Il a été un instant malade : oui, car pour moi, dit-il, il n'y a pas d'autre mal que la crainte de la maladie et je l'ai eue. Ça été une douleur au cœur et le sang si fort à la tète que je craignais à tout moment de tomber. J'avais perdu le sentiment de la verticalité ; ce n'était pas drôle. » Mais le médecin l'a rassuré, ce n'était que rhumatismal. Un peu plus tard, il tourne à l'ours. Il ne veut plus s'habiller, mettre des bottines neuves, porter des chemises amidonnées qui lui font mal au cou. Impossible de le faire sortir de sa solitude et de sa sauvagerie !
Il avait une mémoire extraordinaire et se rappelait après 10 ans, 15 ans, des types qu'il n'avait fait qu'entrevoir une fois ; son cerveau était en réalité un album, un recueil de photographie permanente.
Toussant, crachant, prêt à mourir, il avait la manie de rêver et d'acheter, de faire de grands projets, ainsi qu'en ont la coutume les tuberculeux. Il avait une propriété à Auteuil et, avant
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de Faroir vendue, il en consacrait, en imagination, le produit à acheter un château qu'il s'épuisait, tout essoufflé à visiter, s'arrêtant au rez-de-chaussée et ne pouvant môme pas gravir le premier étage. Quel étrange prisme, fait d'espérance et de visions nerveuses, la nature charitable met devant les yeux des poitrinaires, ou plutôt, que la Providence est bonne en adoucissant nos derniers moments et en nous dérobant les su> prèmes angoisses de la fin qui s'approche! A sa naissance, Tenfant n'a certainement conscience, ni de la souffrance, ni du froid, ni de la faim ; il entre dans la vie sans être accompagné par la douleur qui sera plus tard sa compagne fidèle. Il serait également juste que les affres de la mort n'existassent pas pour l'homme et il serait à désirer qu'il s'éteignit aussi sans les connaître et dans cette demi-conscience, cette sorte de voile flottant et indécis qui sépare ce qui n'est plus la vie de ce qui n'est pas encore la mort !
Du reste Oavarni^ dans ses dernières années, nous dit de Goncourt, était amaigri, fatigué, démoralisé, découragé, sans aucun goût pour le travail, ennuyé des dessins que lui commandait Morisot, et présentait l'aspect d'un homme qui a fini sa tâche .
Les avocats meurent souvent de cette même maladie la phtisie laryngée.
Martin^ avocat du barreau de Mulhouse, avait dans son pays une grande et légitime renommée. Il mit son talent et sa voix au service de tous ses compatriotes, et se fatigua tellement que nommé député du Bas-Rhin, il dut, menacé par cette implacable ennemie donner sa démission. Mais en 4848 il fut renvoyé par 83.000 voix à l'Assemblée Constituante; nommé membre du Comité de la Constitution ; il se surmena encore et mourut de phtisie laryngée.
Un bohème littéraire, précurseur d'Henri Murger qui comme lui mourut encore jeune, mais ne vécut que de privations (on appelle cela vivre... c'est mourir qu'il faudrait dire), Privât d'Anglemont, qui fouillâtes bas-fonds, remua les immondices de la vie parisienne et découvrit des professions inconnues avant lui, mais qui ne seront jamais patentée par le fisc (le
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loueur de yiande de boucherie, le peintre en pieds... de dindons, le marchand de chapelure, le noarrisseur de lapins, etc.) est mort phtisique à Tancienne maison de santé du faubourg Saint- Denis, où la Société des Gens de Lettre» le fit entrer) ce qui adoucit l'amertume de ses derniers jours. De tenue débraillée, il était par trop loustic, mais il avait si peu d'années à vivre qu'on ne saurait lui en vouloir d'avoir voulu les passer gaiement,
Traviès, élève de Heim, après avoir fait pendant quelques années de la peinture académique, se lança, désespérant de s'y faire un nom, dans la caricature que le Français, toujours animé de Tesprit de la vieille Fronde, goûtait si fort sous le règne de Louis-Philippe. Foncièrement sombre, triste et maigre, il s'efforçait mais en vain de rivaliser avec le Robert Macaire de Daumier et le J. Prud'homme de Monnier, en créant le type de Mayeux. Le dessin était parfait, mais la légende du dessous respirait plus de mélancolie que de gaieté... Ne peut pas rire qui veut! £t cela se conçoit bien de la part d'un artiste dévoré en secret par la phtisie ; et puis Traviès était Suisse et, comme son compatriote Topfer, cm devinait malgré tout dans leur français un je ne sais quoi, un goût de terroir qui décelait une origine étrangère !
Albert Olatîgny est mort phtisique comme un grand nombre de buveurs dont le cerveau est épargné, mais dont les poumons deviennent malades. Heureux encore si, devenus phtisiques, la méningite tuberculeuse ne vient hâter la fin de leurs jours.
Laiorence Sterne, l'auteur du Voyage sentimental^ était grand et maigre, avec toutes les apparences de la phtisie pulmonaire, dit son biographe, Walter Scott. Il en mourut à 55 ans.
Molière mourut à 52 ans d'une phtisie pulmonaire accompagnée d'une hémoptysie qui lui survint, froudroyante, sur la scène.
Benjamin Oodard,un grimd musicien, l'auteur de Jocelyn et du Dante, de mélodies qui ont eu beaucoup de succès, de morceaux de piano remarquables par leur élégance, et de concertos de piano et d'instruments exécutés avec beaucoup de
succès dans nos grandes matinées musicales, eut toujours une mauvaise chance, celle d'avoir, pour ses œuvres, des livrets sans intérêt, absolument dépourvus de situations dramatiques ; aussi, le charme de la partition n'en chassait-il pas Tennui.
Cette injustice du sort l'attrista et il espérait se relever avec son opéra La Vivandière qui devait passera l'Opéra-Comique et dont il suivait les répétitions avec un soin jaloux.
Il s'y fatiguait ; triste et mélancolique il toussait et était devenu fiévreux. On l'envoya au commencement de l'hiver à Cannes, mais le mal était trop avancé, la douceur du climat ne réussit pas à le guérir et il est mort phtisique à 45 ans, laissant deux partitions inédites, les Guelfes et La Vivandière.
Si nous jetons un coup d'œil sur les hommes célèbres de l'antiquité et sur leur genre de mort, nous croyons pouvoir dire que Virgile^ pâle, mélancolique et faible de poitrine a dû mourir d'une maladie de langueur dans laquelle on peut reconnaître la griffe de la consomption pulmonaire.
Pergolèse est mort phtisique à 32 ans.
Mozart a succombé à 35 ans sous les atteintes de la même maladie. Sa fin fut hâtée par l'excès des plaisirs comme celle d'un artiste génial Raphaëly qui mourut juste au même âge: « Un jour dit Vasari, il rentra chez lui avec une forte fièvre. Les médecins crurent qu'il s'était refroidi ; il leur cacha les excès qui étaient la véritable cause de sa maladie, de sorte qu'ils le saignèrent abondamment et l'aflaiblirent, tandis qu'il aurait fallu le fortifier. »
Deux musiciens de grand mérite l'un et l'autre, Weber et Bellini sont morts phtisiques, et deux autres moins bien doués également, Mendelssohn et Chopin,
Schopenhauer^ pendant les 30 années qu'il vécut à Francfort, célibataire et régie dans ses habitudes comme un rentier, ne se départit jamais du régime suivant: Se lever vers huit heures, s'éponger à l'anglaise, préparer son café, s'attabler au travail et écrire dans toute la fraîcheur des idées matinales, jouer ensuite un petit air de flûte avant d'endosser son habit, d'ajuster son jabot et sa cravate blanche ; dîner à table d'hôte,
de fort bon appétit, sieste et promenade ; lire le Times^ puis quelques bons vieux auteurs ^ souper, théâtre, excellent sommeil. Il prétendait que son régime le conduirait jusqu'à cent ans, mais il fut emporté brusquement un matin, comme il s'habillait, par une apoplexie pulmonaire à Page de 72 ans.
Il se plaisait à répéter cette boutade de Byron : Plus je vois les hommes moins je les aime ; si je pouvais en dire autant des femmes, tout serait pour le mieux !
Tandis qu'il composait à 29 ans un grand ouvrage : Le monde comme volonté et comme représentation^ qui conclut à l'ascétisme en vue d'amener la fin du monde par une chasteté absolue, il lui arriva la môme mésaventure qu'à Descartes, un enfant naturel (1).
Traitement des m,aladies de poitrine. — On comprend bien que tracer ici, même à grands traits, le traitement médical des principales maladies de poitrine (bronchite, asthme, congestion et catarrhe pulmonaire, pneumonie ou pleurésie) serait de la folie ; laissons au médecin le soin de diagnostiquer et traiter ces affections redoutables ; tout au plus devons-nous recommander à nos lecteurs d'éviter les courants d'air et les arrêts de transpiration qui neuf fois sur dix sont cause de ces maladies et de leurs rechutes.
§ III. — Maladies du système circulatoire.
Si le cerveau ou pour parler plus exactement les centres nerveux sont le centre des idées, de la volonté, de l'intelligence, il est certain que toutes nos émotions, nos facultés, nos affections, nos colères, nos déceptions, nos chagrins et nos désespoirs retentissent sur le cœur et en accélèrent ou en ralentis-
(1) Note du docteur Gallamand de Saint-Mandé.
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ae&t, les mouvements. Cet organe ne pense pas, c'est vrai, maïs il sent etsonffire.
Le cœur animé par les mêmes filets nerveux que Pestomac {le jneuno-gastrique) ne peut être troublé dans ses fonctiom sans ressentir des palpitations. Enfin toutes ou presque toutes les maladies provoquent chez lui la fièvre et les troutvles de la cireulattoa dont il est le moteur central et unique. Les affections du cœur sont donc fréquentes à notre époque ou nous brûlons la vie et quand on connaît le mécanisme du cœur, ses rouages compliqués et ses valvules ou clapets destinés à s'agencer et s'ajuster hermétiquement les unes aux autres, faute de quoi l'horloge se détraque, on ne s'étonne plus de voir la fréquence de ses maladies, sans compter bien des causes mystérieuses (maladies éruptives, paludéennes, microbiennes, typhrques, alcooliques etc.) qui réagissent encore violemment sur lui. Et il faut si peu de chose pour troubler son jeu régulier que c'est miracle de le voir résister à tant de chocs, avec les émotions et les passions de notre époque.
Aussi a-t-on eu mille fois raison de dire de lui au figuré dans L'opéra Werther y de Massenet.
Les larmes qu'on ne pleure pas Dans notre âme retombent toutes, Et leurs patientes gouttes Martèlent le cœur triste et las ; Sa résistance enfin s'épuise ; Le cœur se creuse et s'affaiblit.
Il est trop grand, rien ne l'emplit Et trop fragile, tout le brise !
Mirabeau, homme passionné en tout et pour tout, en eroyance, en colères, en politique, en amour, a succombé à>une affection du cœur. Il suppliait son médecin Cabanis de lui donner de l'opium pour adoucir ses souffrances qui furent horribles. Cet organisation d'athlète résistait aux assauts du nal et il fallait que kk lutte fût bien pénible pour que cet homme vaillant sollicitât le sommeil comme un bienfait !
Théophile Gautier avait dès 1868 une affection dil cœur et
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Il souffîrait de cette tmsx, rauque et sèche de Poppression coutiiKnière de cette lésion . Du reste, il le prenait gaiemea^ et disait en riant à ses atmis^^ qu'il toussait ainsi pour apitoyer le» membre» de T Académie Française. « En me voyant dans ce triste état, il croieront que je n'en ai pour point tongternps et il nite; recevront pkis- facilement. » Et eomm:e ees derniers riaient de sa saillie..* il ajouta : ... Riez, si vous voulez. mais souvenez- ' vous qu'o<a^est âchui atkssitôl qu'osa se soigne... me voilà, dans les remèdes- et vous^le voyez,, ça ne va plus d» tauit?... M auvait résidé antérieureimeiit à Saint-Pétersbourg et les àprelés* du climat lui firent contracter un rhumatisme articuBaire aigu quii eut, sans aucun doute^ un certain retentissement but le cœur. €e fut là le début de cette maladie qui devait l'e'mpt>rter 14 ans plus tard.
MériTnée est également mort d'une maladie dut cc&iir eH cependant sa vie ne présenta rien de tragique ; il n'eut point de ces haut» ou de ces bas qui briseni l'organi^satien la mieux trempée } ses opinions politiques étaient loin tf ètf e extrêmes } c'était un homme bien élevé aiTii<ant Tordre d'où qu'il vienne eï détestaioit la dénaiagogie.. Pensionné par Loms-Phildppe et lié <lès ce moment avec la comtesse de Théba, il defvint plus tard, sous TElmpire^ sénateur, conseiller de l'Impératrice et oçgani^ aateur des soirées intimes des Tuileries. Sa maladie lui vint, dit de Goikeourt, de son extrêna^ sensibilité,, car sous le muasque de Fégoïsme et du eynisme, c'était un émotif. Seuiement, il n'en voulut jamais rien laisser paraître, fad-sant le fort à lia façon de Beyle et de Jaequemont partant pour l'Inde, et quittant ses parents avec la légèreté d'adieux d'u«. départ pour Saint-Cloud.
B&lzàc, do&t G^avarni dépeignait ia; siliiouette,. en le compas* rant à ua as' de pique coupé en deux, de baut ea bas,. travaillait coastamiment la nuit, prenant au chaque Instant des tasses dé café très fort, pour suffire à sa prodigieuse dépense nerveuse. €et ab«»da]i eafé détevmima ehez^ lui u/ne ma^ladie ém eeeu>r dont il mourut (1). D'après sa constitution il était voué à l'artérioscférose. Se sentant grossir, il avait pris ITiabifud'e de se faire
(1) Souvenirs littéraires d'un médecin.
t*5Lrt '.«rt *v ikrrrTji^r ^^i^j^.-zx 2- h-îu.. car la =.i:;;ii« Favut UtL.^ 'jt ii-ai^^re a Trrrt «-i:î azi§.
/^ /»' T ^- ti. •^^\zj\r*: d#r tfc^n ai=-LÎ jt avaùi; 5*: =. cfttheloricîi-i^ *:>t\ n^'^n a -jî* ai*, z^r^ a *r:.iiii*i ^.-rzjcej do cùht de l ,>rxr^j:jf: :'^*: *Jt stLn -i ait^^^ij^ ;rLs* ^*r 5*s5=s M-at. et sans X»>'; 'j^. i. :li>:$î ;. : 3§ ri^tt : ks y^ox. Ea '>::tn&. De Niiâs éUit makMie
c ^'^L ilâ^t-im à ie ix>:^r'>;ut et avec îa ti-îx sêmissante des ^n^jZiU*A \r^ falL.eè. •ûcl. dans ce q::e fv :.iials> c'était comme ife'll r aTaît 4&§ ma£.^€s — C'jOîaie les trv'us que fait dans une fecwJe -i/e papier, qd c^ap de fasil. eharf^e a jioaiL»-. J'ai ave rtî le fjbédeeîo : ee p«>GTait être, n'est-ce pas. l'effet de la digitale 1 -,.. 11 a changé de réçinie... ça été mieux... mais on jour qie j'aTais été peiji-ire une étude, ici. t-:-ut près... il faisait un temp« comme aujourd'hui... tout à coup il m'a semblé tout des noage» de mouches... Si tous avez été en Angleterre, tous avez TO un certain brouiilard noir, qu'il fait là... Et bien, c'était ça dans mes jeux... Ah ! j'ai eu peur...! Cest que, tous satcz, un moment le médecin d'ici ne saTait pas si je n*aTais pas toutes les maladies... il croyait à une maladie de la moelle épinière rapport à mes jeox... enfin, ces jours-ci. il m*a rassuré et il peui^ qn'il n'y a que la chose du cœur, i
Et interrfjgé sur la cause probable de son mal... t C'est la fatigue de toute ma Tie, Toyez-vous !... c'est ma jeunesse passée dans la campagne à peindre sans manger... ce sont les demijonmées passées en Angleterre à traTailier dans le brouillard... c^est... c'est... Toyez-Tous, quand on est une fois détraqué, comme je le suis, on ne se remet plus ! i
Et, quelques jours après, il mourait soudainement en se tou-
(1) La digitale produit en effet des yertiges, des syncoi>es et des éblouis- §emfmi» rie la vae, mais les symptômes énoncés par Nittis, étaient plutôt dus à de Tanémie cérébrale produite par les intermittences <fun cœur arythmique.
chant le front et en s'écriant : « Ah... j'ai un vide dans la tête... Je me meurs ! » Le cœur avait suspendu ses battements, le sang n'arrivait plus au cerveau et Tanémie cérébrale lui laissait à peine le temps de s'apercevoir de sa fin !
Les médecins sont très sujets aux affections cardiaques; appelés à assister chaque jour aux scènes, les plus émotionnantes et à refouler en eux-mêmes les impressions tristes qu'ils en éprouvent, leur cœur s'en ressent d'autant plus que ces tristesses, ils les veulent cacher à tous les yeux. Les affections dont ils souffrent le plus souvent sont mitrales ou aortiques, mais plus souvent mitrales. Et il en est des Penseurs comme des médecins, car si le cœur ne pense ni n'ordonne (il laisse, je le répète, ce rôle impératif au cerveau), c'est néanmoins un organe émotif au dernier point. Toutes les sensations exagérées, toutes les douleurs, tous les chagrins, tous les excès, tous les surmenages retentissent sur lui et exagèrent ses mouvements en lui imprimant des secousses plus actives, plus brusques, en un mot des palpitations.
C'est que dans notre économie, tout aussi s'enôhaîne, se relie et que rien ne s'isole ; que notre système nerveux subisse un choc, le même coup retentit sur le système circulatoire, qui s*anime à son tour et vibre comme un écho lointain, mais fidèle, avec une promptitude que nous avons peine à expliquer physiologiquement.
On comprend par là que les penseurs, dont le plus grand nombre est en ébullition perpétuelle avec les émotions qu'ils subissent, passant souvent des plus grandes joies aux anxiétés et aux peines les plus vives, de la réalisation des rêves les plus beaux aux déceptions les plus profondes, soient sujets à des palpitations du cœur, qui, à force de se répéter, déterminent une désorganisation des rouages essentiels de cet organe.
Mais les Penseurs n'y sont pas seulement sujets en raison de la violence de leurs émotions et de leur genre de vie qui les expose, tantôt à des privations extrêmes, à des jeûnes forcés, tantôt à de véritables bombances quand quelques louis se rencontrent dans leur porte-monnaie fort surpris de se trouver là en compagnie. Tout cela provoque chez eux des troubles de
confectionner par son tailleur, des vêtements beaucoup trop larges, afin de pouvoir s'y trouver plus à Taise. Sa lutte du début contre la pauvreté, ses procès avec ses imprimeurs et ses éditeurs ont dû favoriser Téclosion du mal, car la nature l'avait taillé de manière à vivre cent ans.
DeNittîs^ un peintre de talent aimable ayant son cachet origi- ' nal, est mort à 38 ans, après de sourdes menaces du côté de Torgane que ce genre d'artistes prise par dessus tout, et sans lequel il n'est plus rien : les yeux. En outre, De Nittis était malade du cœur, d'une aortite probablement, il toussait et suffoquait pour un rien 1
« Oui, disait-il à de Goncourt et avec la voix gémissante des personnes très faibles, oui, dans ce que je lisais, c'était comme s'il y avait des manques... comme les trous que fait dans une feuille de papier, un coup de fusil, chargé à plomb... J'ai averti le médecin ; ce pouvait être, n'est-ce pas, l'effet de la digitale (1)... Il a changé de régime... ça été mieux... mais un jour que j'avais été peindre une étude, ici, tout près... il faisait un temps comme aujourd'hui... tout à coup il m'a semblé voir des nuages de mouches... Si vous avez été en Angleterre, vous avez vu un certain brouillard noir, qu'il fait là... Et bien, c'était ça dans mes yeux... Ah ! j'ai eu peur...! C'est que, vous savez, un moment le médecin d'ici ne savait pas si je n'avais pas toutes les maladies... il croyait à une maladie de la moelle épinière rapport à mes yeux... enfin, ces jours-ci, il m'a rassuré et il pense qu'il n'y a que la chose du cœur. »
Et interrogé sur la cause probable de son mal... « C'est la fatigue de toute ma vie, voyez-vous !... c'est ma jeunesse passée dans la campagne à peindre sans manger... ce sont les demijournées passées en Angleterre à travailler dans le brouillard... c'est... c'est... voyez-vous, quand on est une fois détraqué, comme je le suis, on ne se remet plus 1 »
Et, quelques jours après, il mourait soudainement en se tou-
(1) La digitale produit en effet des vertiges, des syncopes et des éblouissements de la vue, mais les symptômes énoncés par Nittis, étaient plutôt dus à de l'anémie cérébrale produite par les intermittences d'un cœur arythmique.
chant le front et en s'écriant : « Ah... j*ai un vide dans la tête... Je me meurs ! » Le cœur avait suspendu ses battements, le sang n'arrivait plus au cerveau et Tanémie cérébrale lui laissait à peine le temps de s'apercevoir de sa fin !
Les médecins sont très sujets aux affections cardiaques; appelés à assister chaque jour aux scènes, les plus émotionnantes et à refouler en eux-mêmes les impressions tristes qu'ils en éprouvent, leur cœur s'en ressent d'autant plus que ces tristesses, ils les veulent cacher à tous les yeux. Les affections dont ils souffrent le plus souvent sont mitrales ou aortiques, mais plus souvent mitrales. Et il en est des Penseurs comme des médecins, car si le cœur ne pense ni n'ordonne (il laisse, je le répète, ce rôle impératif au cerveau), c'est néanmoins un organe émotif au dernier point. Toutes les sensations exagérées, toutes les douleurs, tous les chagrins, tous les excès, tous les surmenages retentissent sur lui et exagèrent ses mouvements en lui imprimant des secousses plus actives, plus brusques, en un mot des palpitations.
C'est que dans notre économie, tout aussi s'enôhaîne, se relie et que rien ne s'isole ; que notre système nerveux subisse un choc, le même coup retentit sur le système circulatoire, qui s'anime à. son tour et vibre comme un écho lointain, mais fidèle, avec une promptitude que nous avons peine à expliquer physiologiquement.
On comprend par là que les penseurs, dont le plus grand nombre est en ébullition perpétuelle avec les émotions qu'ils subissent, passant souvent des plus grandes joies aux anxiétés et aux peines les plus vives, de la réalisation des rêves les plus beaux aux déceptions les plus profondes, soient sujets à des palpitations du cœur, qui, à force de se répéter, déterminent une désorganisation des rouages essentiels de cet organe.
Mais les Penseurs n'y sont pas seulement sujets en raison de la violence de leurs émotions et de leur genre de vie qui les expose, tantôt à des privations extrêmes, à des jeûnes forcés, tantôt à de véritables bombances quand quelques louis se rencontrent dans leur porte-monnaie fort surpris de se trouver là en compagnie. Tout cela provoque chez eux des troubles de
t50 LSfi PfifTfiEITRS
re&tomiac ou de rintefitin qui idcanent ég^i^lemeat lieu à de Tîalentes palpitations. D'ais)ord, eUes ne sont nuliemeoi dang»neosêfi, étant purement réâ^es. Dans les maladies nerveuses, la fable des bâtons flottants trouve son appiicaiion à eh^n-e instant.
Il suffit, an eftet, chez ce genre <ie malades, dm repos de Tesprit, d'une vie plus calmie, d'un peu dé modération dans le travail, du régime lacté <et de l'abstinence pour faire cesser leurs palpitations ; mais si, sonrds à la voix de la nature alarmée, ils «continuent, insoucieux, leur même igenre de vie, le volume du cœur, en général de la grosseur du poing chez rindividu sain, augmente rapidement ; son hyperti^phie on un anévrysme se produit et augmente rapidem^it avec son cortège symptomatiqne habituel (angoisses, syncopes, vertiges, battements énergiques de la pointe du cœur contre tes oôies, choc retentissant àa la crosse de Taorte contre le sternum). Le cœur agit dans ces cas comme le bélier avec lequel les anciens battaient une muraille pour y faire une brèche. C'^ ainsi que chez Saint-Philippe de Néri, les palpitaLions avaient été si violentets qu'elles avaient fini par séparer deux côtes de leurs cartilages, leur tissu osseux avait été corrodé et avait disparu entièrement. D'autre part, on a vu la poche ou saillie d'un anévrysme, quoique molle et fluctuante, user la trachée^ éroder les anneaux, déplacer la clavicule, en luxer l'extrémité interne, user le sternum, les côtes qui y sont suspendues, et les vertèbres elles-mêmes. N'est-ce point là une puissance bizarre et inexplicable, et ne peut-on pas comparer ces effets à l'évolution de ce frêle bourgeon composé de feuilles minces comme de la dentelle, qui, au printemps, s'ouvre un passage au milieu des épaisses et dures parois d'un chêne dominant la forêt ?
Alfred de Musset, qui a certainement cherché par ses haJbitudes funestes à abréger sa vie, Talcool seul lui donnant l'inspiration, a succombé à une inflammation de cette grosse artère qu'on appelle l'aorte et qui, naissant du cœur, se contourne en arrière pour s'étendre ensuite le long de la colonne vertébrale. £h bien, il a, le premier offert une sorte de trépidation de la
LES PËNSEUAS i5t
tète isochrone aux battements «du cœur et que M. le docteiir Delpeuch^ médecin à TeiMDin, a alDservé le premîer chez un de sefi malades atteint d'aortite chroniqme. Chacun des battements de ce malade «'accompagnait d:un hoebeiaent de tête rappelait ce nègre qui, à la Porte-Stain^t-Martin, porte un iïadran sur son ventre ^t salue edQ inclinant La tète à chaque seconde que décrit r^iguiLLe de rhoriiQge.
M. Delpeuch a proposé, dans la Presse médicale de donner à oe symptôme <ie TAortite ehraMadque ie nom ^ signe de MusseL Voici poui\quâi .:
On lit dans la bio^aphâe de <vet auteur, écrite par son frère PauI:
« Un matin du mois de mars (1842), pendaiott te dégeuaer, je m'aperçus que mon frère, à chaque battement du pouls, éproavait un j»etit hochement de tête involontaire. Il nous demanda pourquoi nous le regardions étonnés ma mère etmoi.NiMis lui fîmes part de notre observation : j^e ne t'royais pas., nous dit-il, que icela fût visible mais je vais vous rassurer. Il se pressa la nuque, je ne sais comment, avec Tindex et le pojtLce et au bout d'un moment la têite cessa de marquer les piuisations du sang. Vous voyez, nous dit-il ensuite, que cette épouvantable maladie se guérit par dies moyens simples «et peu co4teux. > Nous nous rassurâmes par ignorance, car nous v^ons 4e ramarquer le premier symptôme d'une a&^ction grave à laquelle ii devait succomber quinze ans plus tard.
Plus loin .on lit : u. Depuis longibemps la santé d^Alfred de Musset semblait dédiner : l'afSectiojai organique dont j'avais observé les premiers indices en 1842 et «qui s'était développée sourdemedOit, fit des progrès irapides pendant l'hiver de 1856. Je ne sais pourquoi ledoopédecin qui la^^onnaissaiitbiieJK., crut devoir en .garder le seoret. »
C'était une altération des valvules de l'aorte due à l'alcoolisme et peut-être à la maladie donX il avait eu à aou&ir à Venise, quand il y étuit veoji avec George Sand.
JPasteur est mort é^alemenit par le cœur. Le cœur, a écrit au Fig<iro M., le docteur Maurice de JFleury, était à bout de
forces. Il fonctionnait mal, depuis le temps de ses violentes querelles avec Peter au sujet de la rage. »
Le professeur Peter, pathologiste éminent et esprit consciencieux mais entier et essentiellement combatifs se montra le plus acharné des détracteurs de Pasteur.
Un médecin très en vue, élève de prédilection de Peter, nous a fourni quelques renseignements curieux sur ces regrettables querelles.
Peler et Pasteur étaient à un certain degré alliés du côté des femmes et se rencontraient fréquemment dans un milieu familial à Versailles. Les relations pendant longtemps se conservèrent bonnes, mais les idées de Pasteur sur les virus les altérèrent et sa découverte du vaccin de la rage les gâta tout à fait.
Pasteur, non médecin, faisant génialement irruption avec des torrents de clartés nouvelles, dans le sanctuaire sacro-saint de la pathologie médicale, parut au clinicien de la Faculté de médecine, le pire des intrus, un dangereux révolutionnaire, un pernicieux anarchiste...
Une notable partie du corps médical prit parti pour Peter, qui qualifiait, dans ses leçons et dans ses écrits, Pasteur de « chimiâtre » et de « microbiâlre )>^ injustice dont ce dernier a cruellement souffert et qui fut Torigine de son mal.
Armand Sylvestre, qui abandonna Pécole polytechnique pour se jeter à corps perdu dans la poésie et dont le premier livre fut un œuvre triomphale, s'aperçut bientôt, lui aussi, que le talent et l'énergie ne suffisent pas en ce monde pour assurer le pain quotidien, et tout en regrettant le domaine de la poésie pure et en y revenant de temps en temps, il se mit à composer des bleuettes destinées à faire sourire les demi-mondaines du Gil-Blas et à l'aider à vivre plus largement, dans une certaine aisance.
Il a succombé à une maladie du cœur dans sa ville natale, Bordeaux, où il était allé jouir d'un repos impossible à goûter à Paris. Aussi sa maladie dura-t-elle plusieurs années, mais clémente, elle lui laissa Tesprit libre et jovial, et c'est incroyable la gaieté qu'il sema à pleines mains dans ses nouvelles.
Les acteurs qui jouent sur la scène les drames ou la tragédie avec une véhémence extrême, sont également sujets à des maladies du cœur et à des anévrysmes. Molière mourut à la fin d'une représentation où il avait joué le Malade imaginaire. L'acteur Mondory mourut aussi en jouant VHérode, de Tristan ; et Monfleury en prononçant ces vers d'Andromaque :
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? A qui destinez- vous l'appareil qui vous suit ? Venez- vous m'entraîner dans rétemelle nuit ?
il le fit avec un emportement tel qu'il mourut de la rupture d'un anévrysme.
Un rédacteur fort estimé de La Patrie^ M. Ravergie, est mort aussi de la même maladie.
Pierre Boitard^ un écrivain infatigable qui a mis la main à presque tous les livres édités par la maison Roret (dits les Manuels) s'est éteint à Montrouge sous l'atteinte du même mal. On cite encore Jacques Coste, le fondateur du Temps, un audacieux et habile journaliste ; il vient voir un ami rue de Fleurus, s'asseoit dans son bureau, cause avec entrain et beaucoup de chaleur, trop peut-être, puis se retire et tombe foudroyé dans Tescalier. Il souffrait depuis quelque temps de palpitations, une seconde a suffi pour l'anéantir.
§ IV. — Angine de poitrine
Voilà une maladie qui, rare et peu connue jadis, a singulièrement augmenté de fréquence depuis une vingtaine d'années, ses causes principales s'étant extrêmement multipliées, et le nombre des buveurs, des fumeurs, des goutteux, des hystériques, des hypochondriaques et des cardiaques s'étant grandement augmenté.
Parmi les professions payant un large tribut à cette maladie, nous devons noter la carrière ecclésiastique et les médecins,
iM LES JPBNSEOttS
les prêtres fournissefit en effet, d'après la. statistiq«ie de Larligue le quart des sujets, et les médecâiis un autre quart.
Lors de la fête de Noël 189d, un prêtre arthritique, le curé de Bayon, commune voifiii>e de Blaye, qui se seatait essoufilé s'il marchait vite ou contre le vent, disait sa messe, quand toiiit à coup, pris d'uoe ao^sse subÀte, 11 tombe À la renverse eu bas de Tautelj les mains appuyées sur son cœur. On le relève et on le transporte à la cure à deux pas de là; il était mort Plusieurs fois il avait eu des atteintes semblables el f! était saisi d'effroi s'attendant à mourir. Son médecin avait averti son entourage du danger qui le menaçait^ mais après un instant d'effroi suprême, il revenait à lui. Cette fois, c'était la fin 1
Il est à remarquer que Jes deux médecins qui ont les premiers observé cette douloureuse et dangereuse affection^ Hunter et Jurine, ont succombé tous les deux à ses atteintes. Parmi les autres^ nous citerons Chauffard, Broca, Delpech, Peisse, Maurice Raymond, Killairet, Charcot, Gosselin, Lorrain, Parrot, etc., ce qui s'explique par les rudes fatigues de notre profession et les émotions de tout genre qu'elle nous occasionne. A noter encore comme cause prédisposante, Tarthritisme qui nous a souvent pour victimes opimes ainsi que les prêtres.
Les politiciens n'en sont pas non plus exempts. Je citerai parmi ceux-là, Ricard, l'ancien ministre et Jules Ferry. Le premier s'était surmené en 1870 pendant qu'il était commissairegénéral dans nos départements de l'Ouest ; le second, auquel on commence à rendre enfin justice et qui a doté la France de la Tunisie et du Tonkin, fut lâchement abandonné par les députés qu'il avait comblés de bienfaits, et qui lui jetèrent la pierre après la déroute de Lang-Son. Désolé de cette chute, il ne s'en consola jamais ; les menaces des radicaux déterminés à fadre une révolution à Paris s'il êtaitt novamé Président de la République, achevèrent 4e porter à son cœur mn cocp fatal. Les injures des journaiistes, réât)*ignement d« pouvoir, les gros* stères caricaltures, son impopularité aussi iii|ttste que âagraoie, tout cela détermina chez lui une crise d'angine de poitrine «dont il mourut 1 On a éievé à Saint-Dié une statue au dernier de nos
LEB P£lf«EUftS it^
hommes d'Ëtat, le seul qui aurail pu tenir tête aux radicaux et aux socialistes. Il est bien temps !
Tourgiœneff^ l'auteur des Métnaîres d*un seigneur russe, un colosse charmant, dit de Goncourt, un doux géant aux cheveux blancs, qui a Pair du bienveillant génie d'une montagne ou d'une forêt, était beau, grandement beau, énormément beau, avec te bleu du c*el dans l^s yeux, avec le charme du chantonnèrent de Tacoent rus&e, de cette <;aatfilène 'Où il y a m\\ rien de r^ofant et du oêgre, est mort également d^crae angine de poitrine .
Quelque temps avant sa fin, Tourgoeneff ayant quelques amis à dîner, se plaignait d'une constrictîon du ceenr survenue la nuit, mêlée à une grande tache brune, sur le mur en face de son lit. Ce cauchemar où il se trouvait moitié éveillé, moitié dormant, l'inquiétait !.. . C'était la vision de la mort !
Traitement hygiénique des affections du cœur, — Ici encore, il appartient au médecin seul d'indiquer les ressoorces thérapeutiques applicables à chaque affection du cœur. Aussi nous i>ornons-nous à donner quelqnes conseils généraux uUies auxcardiaqaes.
Us doivent éviter toutes les causes pouvant accélérer les mouvements du cœur, les fatigues, les veilles prolongées, les excès de boisson ou d'aliments; le café, les liqueurs et les émotions vives. îls ne doivent pas exercer de professions exposant aux vapeurs de charbon (ce sont les lisseuses, cuisiniers, forgerons, charrons, pâtissiers, boulangers, fondeurs, etc., qui sont le plus sojels aux maladies du cœur!)
Les cardiaques doivent peu ou point jouer ni fumer ; ils ne doivent pas monter à cheval. Pour la femme, point de corset, pour l'homme, point de pantalon serrant la taille, point de col ni de cravale comprimant le bas de la gorge.
Habiter un climat tempéré, non orageux, résider à la campagne, faire des repas légers et de digestion facile, marcher lentement, ne pas courir, en un mot être modéré en tout et agir lentement, sobriété, chasteté. Le régime lacté est impérieusement recommandé; la défense de fumer doit être abtsokie.
§ V. — Maladies du tube digestif et de ses annexes
La fable de notre bon Lafontaîne sur la conjuration funeste des organes contre Testomac qu'ils accusaient de vivre à leurs dépens est et sera éternellement vraie. Un estomac sain, valide, permettant une digestion facile et prompte, est l'indice d'une bonne santé et s'accompagne souvent d'un jugement droit et sain. Est-il faible, languissant, sa contractilité habituelle et nécessaire fait-elle défaut ? cet organe deviendra irritable à l'excès et cette irritabilité dépassant les limites du mal, s'étendra à tout l'organisme et au cerveau lui-même qui ne recevra plus qu'un sang afiaibli et altéré dans sa composition ce qui l'impressionnera fâcheusement.
Par opposition, l'excès de fatigue du cerveau, une émotion vive, surtout si elle est pénible, retentit sur l'estomac, arrête la digestion et occasionne parfois des lésions graves du tube intestinal. Ces deux organes ont donc entre eux d'étroites sympathies. Tissot n*a-t-il pas dit que « l'homme qui pense le plus est celui qui digère le plus mal, toutes choses égales d'ailleurs, et que celui qui pense le moins est celui qui digère le mieux. »
Telle est la vérité ; si l'esprit du Penseur acquiert plus d'activité et de finesse avec une puissance de conception plus grande, c'est aux dépens de ses forces musculaires et de ses aptitudes physiques. Le boulanger, le boucher, le paysan de nos campagnes offrent un spectacle tout à fait opposé ; chez eux, l'intelligence reste stationnaire ; elle sommeille et se repose tandis que le muscle, sans cesse en activité, devieqt plus volumineux et plus énergique. A moins d'un caprice de la nature et d'une stature exceptionnelle chez un intellectuel, l'ouvrier pourra toujours de ses poignets noueux enchaîner la main délicate qui ne sait manier que la plume.
Les altérations de Testomac retentissent souvent sur le foie, et la vésicule biliaire qui en sont, pour ainsi dire, des annexes.
des organes complémentaires. Dans Tétat normal, la bile sécrétée par le foie se mêle à certains moments, au bol alimen-' taire et aide à la digestion des corps gras les plus réfractaires à la digestion. Mais ce liquide est-il sécrété avec abondance, il enflamme et corrode l'intestin et Testomac et les entretient dans un état d'irritation constante. Quelquefois même, la bile en excès passe dans le sang et l'intoxique ; l'ictère, ce que le vulgaire appelle leijaunissey couleur sous laquelle les anciens dépeignaient la basse envie, est la manifestation de ce mélange quelquefois mortel. Une forte émotion de joie ou de tristesse, une peur vive retentissent tantôt sur le cœur, tantôt sur l'estomac, l'intestin ou le foie. Que de personnes dans ce cas sont atteintes de palpitations, de suffocations, de vomissements ou de diarrhée subite ?
Labiche demandait à Alexandre Dumas fils, à la représentation de sa première pièce : — Eh bien ?... et l'estomac, tu n'en souffres pas encore?
— Non.
— Ah ! tu verras, quand tu auras fait un peu de théâtre ! Henri IV, qui certes était un roi brave et batailleur, était
obligé de descendre de cheval, au premier coup de canon lancé par l'armée ennemie (1).
Il disait alors en riant et pour se regaillardir lui-même « qu'il allait fleurer bon pour ses ennemis )».
D'autres personnes sont subitement atteintes de jaunisse à l'annonce d'une mauvaise nouvelle ; quelques-unes enfin tombent en syncope. Gela arrive surtout aux auteurs, aux littérateurs, genus irritabile et jaloux au suprême degré. Le succès du livre d'un rival, le triomphe des autres leur occasionne de cruelles blessures se cicatrisant d'autant plus difficilement que l'envie a presque toujours pour compagne là médiocrité. Demandez aux gens de votre connaissance atteints d'ictère, la cause de leur mal et ils vous diront que c'est un chagrin très vif, la perte d'une personne chérie ou de leur fortune, qui a
(1) J'ai relaté plusieurs exemples de ce genre dans mon Y\wq des Peurs maladives ou Phobies.
f S8 HffS BB]IIECaul
epéré chez eax mie révolaticm substt^ et les a rendues nsalad^e».
Les ëe^ Goaeomrt nouer éis&ïi (^u^ajant eu xtne ée leurs pèècea acceptée, les rèles distribués, les d)écora Éaèts, ils on* eu le mal au etKuar; suor le refu& die Delaun«iy de jiouer ïe prinieipaè vole, de la voir aller à vau-l'eau. Aussi furent-ite pris de erîaes atroces d'es^Ghmaie et de douleurs du: foie Oiacasionné«s et entretenuies par cette yiive cottlraiciété.
Le* genre de vie des auÉears, des artis4îes, des comédiens, rfl^n&iplie de haaiis et de bas, d^exaltatiou, é'espéraiEiees et de déceptions, d'excès dfr boiesou et quelquefois ée raourriture, l«s pinédispose à une maladie q.u'on appelle la ^Z^r/âî^n de l'estomac et qui se rattache souT^eni à de la neurasthénije dont nous parleroEes- quand nous nous occnîperoas d«s névroses.
Nous ne dirons qu'un mot des indigestit)os- anssrquieiies ils sont trop rarement exp<D8és quand »près un jeû»ne proloogé^ surviennent l'abondance et les jours heureux. Daudet nous cite cependant une mort par indigestion survenue dans pareille circonstance.
Gressot le débonnaire, l'^ocentrique Gressot promenait le long des murs sa face triste et souffreteuse et son long c^cps de squelette drapé dans nn nxanteau court. Il avait composé unpoème: Antonîa, Le pauvre diable vivait de €«• qu'absorben* Giringoire... de rien,., repas innommés, nourriture vagœ, un morceau de pain ramassé furtivement quelque part le matin. Malheureusement pour Lui, il fii un héritage, et Le jcmr oii il le toucha, il fit un dîner si Long:,, si Long^qu'ii en mourut. J&'ai connu des forçats qni pour se distinguer s'étaient fait tastouec sur leurs bras Pas de ehanee. En- vérité, Gressot, ce déshérité de la vie, n*aurait41 pas dû en faire autant?
Le foie est, après l'estomac, l'organe qui a le plus- à s^mffîrir de» longs travaux intellectuels. La station assise' détermme d'abord souvent sa conge^ebion ainsi que l:a piéthove veineuse abdominale, d'où formation) de varices et d'hémonrhoïde» ^i favorisent PappaBition] d'un état d'esprit mélancolique.
D'autre part, il est rare que les gens d'esprit se trouvent
. appréeiés^ psur LeuB» contemporains à leur jcstie valeur; aussi
deviennent-ils ombrageux, susceptibles, jaloux, pldny d^'atm^
monie et par conotséq^ent maîtieureofr et naladîfsr. Lettr bile acre et échauffée irrite en p^assant Feston»ac et les intesiras. En raison de leur sympathie poor Testomac, les ceatres nerveux s^entreprennent bientôt et aggravent le mal ; aus^ l'homme dominé par ce douloureux sentimecil de Tenvie peut-il dire adieu a^ bonheur !
Une affection inflammatoire du foie, Thépatite est souvent ta suite d'un grand càagriia. C'est de cette maladie qu'est mort Racine, Le poète était, on le sait, très bien en cour et Louis XÏV avait pour loi une grande affection ; seulement la distraction de l'auteur à'Athalie égalait sontaJent ; or, à l'époque on Mme de Maintenon était devenue l'épouse morganatique du Grand Roi, on dit qu'il s'oublia au point de la désigner en sa présence sous le nom peu filatteor, de la Scarron, Louis XIV n'en fit point paraître sur l'heure son ressentiment, mais fit interdire au poète ses entrées à la cour. Comme tous ceux qui approchaient le roi Soleil, et vivaient dans son atmosphère. Racine, banni de sa présence en conçut le chagrin le plus vif. On ajoute qu'introduit un jour à Versailles, en l'absence de Louis XIV, Mme de Maintenon, auprès de laquelle il se trouvait, lui dit vivement, envoyant ce dernier se rapprocher: « Cachez-vous, voici le Roi !... » Toutes ces impressions violentes jointes au chagrin d'être tombé en disgrâce lui occasionnèrent un saisissement tel qu'il contracta une hépatite ; le mal marcha rapidement, un abcès se forma dans le foie. Mais au lieu de se faire jour dans le poumon ou l'intestin, le pus se dirigea vers la surface de l'abdomen. Les médecins de Racine l'incisèrent pour donner issue au pus, mais à cette époque, où les antiseptiques n'étaient pas connus, une partie du liquide abcédé tomba sans doute dans le péritoine et trois jours après l'opération, le grand poète s'éteignit le 21 avril i699.
D'autres (il y a tant de détracteurs de par le monde pour ternir nos plus belles glo^ires) prétendent qu'il mourut de remords d'avoir empoisonné sa maîtresse (la Duparc une actrice en renom qu'il soigna constamment et d'une façon jalouse). Mais lie bon, le sensible, le àoux Racine empoisonneur? Est-ce
bien possible ? Nous avons peine à le croire et cependant Taccusation a été formellement portée par la Voisin,
L'auteur des Mémoires^ Saint-Simon, était d'un tempérament bilieux ; de là sans doute les coups de griffe incessants qu'il prodigue à chaque page de ses récits.
Il avait le teint si jaune et les yeux si noirs que le régent caractérisait ainsi son visage : « Deux charbons sur une omelette, » la comparaison est réellement ingénieuse et saisissante.
Napoléon^ qui mourut comme on le sait d'un cancer au foie, avait souffert trop souvent dans les dernières années de son règne de maux de l'estomac. Cet organe était chez lui d'une délicatesse extrême ; sans aucun doute, la tension extrême de cet esprit universel, il est vrai, mais se surmenant à vouloir tout Cinbrasser, devait troubler ses digestions, et puis l'Empereur avait aussi la mauvaise habitude de prendre ses repas en 20 minutes. Manger était pour lui une nécessité, mais non pas un plaisir et après avoir tout dompté, il ne put dompter la nature qui se rebella à la fin et lui fit payer chèrement plus tard sa tyrannie coutumière. Ajoutons encore que les six ans de captivité passés à Sainte Hélène et les tortures morales qu'il subit de la part de l'infâme Hudson Lowe précipitèrent sans doute aussi chez lui, une fin qui n'eût pas été aussi prompte assurément, s'il avait conservé l'Empire.
Alfred de Vigny ^ Tauteur de Cinq-Mars^ académicien et poète d'une envergure délicate, mais dilettante littéraire de premier ordre, avait une physionomie aussi distinguée, aussi élégante et fine que sa personne. A-t-il eu dans sa vie des tristesses profondes qu'il n'a laissé ni paraître, ni deviner? A-t-il souffert comme Balzac et tant d'autres, étant jeune, de ces privations soigneusement dissimulées qui prédisposent aux maladies de Testomac et souvent les font naître? Ou bien resté seul dans la vie, sans parents et sans affection, a t-il été envahi par une mélancolie profonde qui est souvent le prélude des maladies du tube digestif ? Nous l'ignorons !
Quoiqu'il en soit, il est mort, rue des Ecuries-d' Artois, d'un cancer du pylore soumis à cet horrible supplice de la faim
qu'on ne peut satisfaire, vomissant tout ce qu'il essayait de prendre, cloué les derniers jours, par la fièvre et le délire, et, cherchant des yeux et du cœur, cette jeune fille, devenue plus tard Mme Holmes, Tauteur des Montagnes Noires^ qu'il avait élevée comme sa fille, et dont la précoce intelligence le ravissait, bien qu'il la dissuadât, en lui citant son propre exemple, de se vouer à la littérature.
M. GouhauXj qui, sous le pseudonyme de Dinaux, collabora avec Victor Ducange, Alexandre Dumas père, avec Eugène Sue, M. Legouvé et bien d'autres pour composer: Trente Ans ou la Vie d'un Joueur j Richard d'Arlington^ Latréaumont^ Louise de Lignerolles, était parti de bien bas. Ne pouvant payer ses mois d'école, il apprit à lire sur les enseignes, entra comme surveillant dans un collège, puis créa à ses risques et périls, le collège Chaptal, y fit fortune, (chose rare pour un professeur), et le céda à la Ville de Paris ; mais il était dévoré de la passion du théâtre et écrivait toutes ses pièces en cachette.
Il a succombé à cette maladie atroce, le cancer de Testomac qui condamne à mourir littéralement de faim, mais non pas sans éprouver d'atroces souffrances.
Gambetta est mort d'une typhlite ou d'une appendicite, une maladie qui, depuis, a fait verser des flots d'encre.
Voici ce que de Goncourt, dans son Journal, dit à ce sujet : « D'après Ch. Robin il existait deux perforations à l'appendice cœcal. Il croit que l'accident du revolver n'a eu aucune influence, que ça été concomitant ; que l'homme, à quelques mois de là, à quelques jours peut-être, était condamné à périr à la suite d'une indigestion, d'une fatigue, d'un rien. »
Il mangeait gloutonnement, on le sait, et beaucoup, engloutissant les perdreaux comme Louis XIV. Lannelongue, qui a écrit cent pages sur sa maladie, croyait qu'un morceau de truffe de son dernier déjeuner avait provoqué une indigestion.
Devant quelqu'un exprimant le regret qu'on n'ait pas eu recours à une opération... Liouville s'écria. « Vous ne savez donc pas ce que Verneuil a dit à l'autopsie : Mes enfants ! quelle grâce d'Etat que nous ne soyons pas intervenus ! »
La constijmtion opiniâtre est encore une maladie qui
i6â LES PENSEURS
afflige souvent les penseurs non seulement par elle-même qui est fort pénible et s*accompagne souvent de congestion céphalique, mais encore et surtout par les maux ou les infirmités qu'elle entraîne à sa suite. 11 est facile de comprendre que si les matières séjournent un certain nombre de jours dans le tube intestinal, elles s'y pelotonnent, durcissent, deviennent dures comme des cailloux, échaufifent ce canal, Pempôchent de sécréter ce fluide gras, muqueux qui accompagne habituellement la descente des excréta et en facilite le glissement. Le mucus faisant défaut, il faut alors, pour chasser ces derniers, que les tuniques musculaires de l'intestin, le diaphragme et les muscles de l'abdomen entrent en contractions violentes pour les expulser, d'où apparition fréquente de hernies, d'hémorrhoïdes, de fistule à l'anus et d'inflammation de la prostate. Encore quelquefois faut-il recourir aux clystères, aux laxatifs huileux, aux bains. D'autres fois, le contact de ces matières durcies provoque l'irritation de la muqueuse intestinale ; suivie elle-même d'une diarrhée qui amène lu débâcle et est un événement favorable, une véritable libération. La constipation opiniâtre chez la femme est fréquemment la cause de chute ou de déplacement de la matrice. Chez beaucoup de marins, elle est l'occasion de vives souffrances, car en mer, l'absence de légumes frais et de fruits aqueux la favorise extrêmement. On a vu un chirurgien de marine faire un voyage aller et retour au Sénégal, sans pouvoir s'exonérer, et de retour à Rochefort après quarante-cinq jours, il ne put y réussir. Il en mourut. A l'autopsie, on trouva une énorme ampoule rectale ou plutôt un cloaque garnissant tout le bassin et rempli de matières dures comme la pierre. On sait que l'illustre Talma, également sujet à une constipation intense, mourut intoxiqué par la résorption des matières excrémentielles passées dans le sang. Tout le long de son intestin on trouva une soixantaine de scybales logées et enchatonnées pour ainsi dire dans les diverticulumsde l'intestin.
Horace et Sénèque souffraient dit-on de l'estomac. Peutêtre le premier devait-il cette gastrite à son affection trop vive pour le vin de Falerne. Quand au second, je suis porté à croire
qu'il avait plutôt à souffrir d'une angine de poitrine dont il a décrit les souffrances de main de maître (1).
Voltaire- « L'estomac, a dit Raspail, fut pour Voltaire jusqu'à Tâge de 50 ans, le siège de ses tortures et la source de toutes ses appréhensions. A 30 ans, il n'aurait jamais cru pouvoir arriver jusqu'à la cinquantaine. Et du reste, il avait soin, en exagérant la gravité de sa position, de placer ses fonds en rentes viagères, ce qui quadruplait du coup ses revenus. Bien des spéculateurs furent pris à ce piège que Voltaire tendait à leur avidité. *
Cependant Frédéric II lui écrivait : « Vous tuerez et vos éditeurs et vos lecteurs avec vos coliques et vos évanouissements, et vous ferez, après notre mort, le panégyrique ou la satire de tous ceux avec lesquels vous vivez. Voilà ce que vous prophétise, non pas Nostradamus, mais quelqu'un qui se connaît assez en maladies, et dont la profession est de se connaître en hommes. ]> (2)
Traitement hygiénique et médical de la constipation, — Ici encore nous laissons au médecin le soin d'indiquer à chaque variété d'entérite, de gastrite, de gastralgie, de dyspepsie, d'hépatite, etc., le traitement qui lui est le plus approprié : nous nous contenterons de parler du moyen de combattre l'origine et la cause de la plupart des maladies du tube digestif, la constipation, qui a fatigué entre autres personnes les deux grands hommes dont je vais vous parler.
Voltaire était fort sujet en sa qualité d'hémorrhoïdaire à la Constipation, mais connaissant bien les effets de cette maladie sur la santé générale et le caractère, tous les jours, d'après les conseils de Tronchin, il prenait un laxatif. Il finit par donner la préférence à la casse. Ainsi que nous Ta dit Delille dans le vers suivant de son poème, les Trois Règnes :
La casse prolongea les jours du vieux Voltaire.
(1) Voir à cet égard M(m Traité de l'Angine de poitrine y chez Vigot frères, place de l'Ecole-de-Médecine, Paris.
(2) Note du docteur Callemand, de Saiût-Mandé.
Byron qui en était tourmenté, lui aussi, à écrit dans ses mémoires qu'il porte assez bien le vin, mais qu'avec lui il devient méchant et querelleur, sans doute parce qu'il usait des vins alcooliques de la Grèce et qu'il en prenait avec excès) : Le laudanum déterminait chez lui le même effet. <c Ce qui me remonte le plus, ajoute-il, cela a l'air absurde, mais est vrai, c'est une dose de sels purgatifs, l'après-midi bien entendu et lorsque la médecine a fait son effet. )» Malheureusement on ne peut prendre cela comme du Champagne. Si Byron se trouvait bien de cette coutume, c'est que le sel opérait une révulsion favorable sur l'intestin au profit du cerveau qu'il dégageait.
Imitez tous la coutume de Byron, vous, Messieurs les Penseurs, qui vivez de l'esprit et par l'esprit. Souvenez-vous que la constipation est une de vos ennemies les plus redoutables et les plus sournoises, et faites-vous une des règles de votre vie, de prendre tous les matins, à votre lever, une cuillère à café de sel de Sedlitz délayé dans de l'eau, ou mieux encore un demiverre d'Hunyadi-Janos,caril est des estomacs quis'accomodent mal d'un demi-verre d'eau froide le matin a jeun, ou bien encore, dis-je, prenez le soir à votre souper ou en vous couchant un ou deux grains de Vais qui écarteront de votre chevet cette maladie traîtresse et redoutable, l'apoplexie.
Au nombre des moyens à employer aussi pour éviter la constipation, nous devons mentionner l'emploi des lavements. Sans doute, il ne faut pas en abuser comme on faisait autrefois sous Louis XlII ou Louis XIV qui, pendant leur vie, en ont pris des milliers. Un trop fréquent emploi du clystère surtout quand, selon la mode antique, on s'ingurgitait un litre ou un litre et demi de liquide, déterminait forcément à la longue, la dilatation de l'ampoule rectale et même du gros intestin, en sorte qu'il en résultait de l'inertie, voire même de la paresse du tube intestinal. Mais ici, comme en beaucoup de choses, il faut usage et non abus ; les lavements sont chose excellente et tempérante, ainsi que le disaient nos anciens médecins, et leurs clients s'en trouvaient bien. On sait que la duchesse de Bourgogne s'en faisait administrer mystérieusement un tous
les jours en plein conseil du roi Louis XIV en se plaçant dans une porte entre-baillée. Les dames de service auprès de Marie- Antoinette, en entrant en charge dès le matin, avaient soin, pour se débarrasser de tout besoin possible dans la journée, d'en prendre un, deux ou trois jusqu'à exonération. Sainte-Beuve en faisait autant, pour avoir, disait-il sérieusement, le teint plus frais. Rien n'y contribue autant, du reste, et quand vous rencontrez dans les rues une dame âgée, en cheveux blancs et d'une carnation si fraîche et si rosée, que son teint semble avoir le velouté de la jeunesse et son regard la limpidité de celui d'une jeune fille, vous pouvez être certain qu'elle use de ce petit moyen, trop négligé aujourd'hui.
§ Vï. — Maladies de l'appareil génito-urinaire. (Gravelle, cystite, pierre^ rétention d'urine.
Les hommes de lettres, les brasseurs d'affaires, les administrateurs, les politiciens, y sont fort sujets. Cela dépend en grande partie de leur vie sédentaire à laquelle on les arrache avec peine, alors même qu'une triste et douloureuse expérience leur démontre que la position assise qu'ils affectionnent est la source de leurs maux. Voués à l'immobilité, oubliant souvent de se lever pour vider leur vessie, le liquide qu'elle contient finit par se dénaturer et se corrompre comme tous les liquides stagnants qui s'échauffent. L'urine contient en effet, des matières extractives qui sont de véritables poisons. Une urine croupie, introduite sous la peau d'un animal, le tue aussi rapidement et plus sûrement encore que la ciguë, la belladone, l'ellébore et l'aconit avec lesquelles les anciens empoisonnaient leurs flèches.
Eh bien, quand la vessie est rarement vidée et que l'urine s'y putréfie, sa muqueuse s'enflamme à ce contact toxique ; il survient alors une cystite, ou un catarrhe vésical presque toujours fort grave et s'accompagnant de sécrétion purulente ;
d'antres fois des noyaux de calculs, que grossiront de semaine en semaine de nouvelles couches sédimenteuses se déposant au fond de Torgane. Elles deviendront des pierres considérables qui nécessiteront une opération grave pour être écrasées ou extraites*
De tout temps les Penseurs ont été sujets à des misères de ce genre. Erasme était désolé par un calcul énorme qu'il appelle son carnifex, son bourreau. Luther en fut opéré en 1537. Chapelain, Tauteur de la Pucellej dont Boileau s'est si souvent moqué, était sur le point d'en faire autant, quand en se rendant à l'Académie et craignant de perdre son jeton, il traversa à pied le ruisseau de la rue Saint-Honoré, et contracta une bronchite qui l'emporta. Parmi les hommes de lettres atteints de la pierre, notons encore Buffon, qui tout en soutirant horriblement des 57 calculs qu'il avait dans la vessie, ne voulut point se faire tailler et vécut cependant jusqu'à 80 ans; mais quelles précautions et quels soins pour sa personne. Pendant cinq ou six mois d'hiver, il vivait constamment dans son hôtel, chauffé à une température moyenne et ne sortant jamais pendant cette moitié de l'année !
Parmi les Penseurs qui ont été atteints de la pierre, en ont souffert, ou à l'autopsie desquels cette maladie a été constatée, nous citerons parmi les médecins, Barthez, Antoine Dubois, Fagon, Halle, Harvey l'inventeur de la circulation du sang, La Peyronnie, Mascagni, Mercuriali, Portai, Scarpa. Parmi les politiciens, Georges IV, Innocent XI. Louvois, de Vergennes. Parmi les philosophes, d'Alembert, Jean-Jacques Rousseau, Ghamfort, Erasme, Laromiguière, Leibniz, Montaigne. Parmi les poètes ou les littérateurs, Amyot, Benserade, Desaugiers, Montaigne, Vadé, Volney, Voltaire. Parmi les prêtres ou les pasteurs, l'archevêque de Paris de Beaumont, Bossuet et Calvin. Parmi les sculpteurs, Michel-Ange. Parmi les physiciens les géographes ou les historiens, Fourier, Franklin, Mentelle. Parmi les comédiens, Garrick, et nous pourrions citer encore une foule d'autres noms.
La liste qui précède comprend, il est vrai, plusieurs hommes d'esprit qui étaient tout simplement affectés de gravelle; mais
00 sait que les souffrances imposées par cette dernière maladie sont aussi cruelles, parfois même plus cruelles que celles suscitées par les calculs.
Tycho-Brahé, célèbre astronome danois, s'était fait bâtir dans l'île de Huëne une tour extrêmement haute, où il passa vingtet-un ans, et où il avait établi son observatoire qu'il avait appelé Uranisbourg, Jamais il ne quitta son poste, passant ses jours et ses nuits à étudier la marche des astres. Seulement cette vie sédentaire, l'habitude qu'il avait prise de laisser distendre sa vessie, ne voulant abandonner qu'au dernier moment son poste, lui fit contracter une cystite, dont il souffrait constamment ; ayant, un jour, reçu une invitation à dîner de la part de l'Empereur Rodolphe II, il n'osa pas, par déférence pour Sa Majesté, se lever de table pour satisfaire un besoin d'uriner et mourut d'urémie, empoisonné par l'absorption des substances toxiques contenues dans ce liquide excrémentiel qui ne saurait rester impunément dans l'économie.
On sait que, venu à Paris à l'âge de 84 ans pour assister je ne dirai pas à son triomphe, mais à son apothéose, Voltaire fatigué par le voyage, par les émotions et par les réceptions, ressentit des douleurs aiguës au col de la vessie et eut à souffrir d'une rétention d'urine — ce qui le détermina à prendre de l'opium afin de moins souffrir et d'avoir un peu de sommeil, — mais une fluxion de poitrine, occasionnée par le froid, survint qui l'emporta.
Le Gzar Pierre I^^^ qui était adonné aux boissons alcooliques et qui habita quelque temps la Hollande, pays froid et brumeux où la gravelle et la goutte sont fort communes, et la Russie où un froid excessif détermine souvent la répercussion du sang sur les organes internes, contracta, sous l'influence de cette double cause, une inflammation du col de la vessie qui le fit cruellement souffrir ; le mal s'aggrava au point de nécessiter la ponction de la vessie qui fut pratiquée par un chirurgien anglais ; malheureusement le Gzar, malgré les recommandations de son médecin, continua ses habitudes d'intempérance et s'exposa à un froid ^humide ; le mal empira et la mort vint
arrêter dans son essor prodigieux un des plus grands génies qui aient ceint une couronne impériale.
C'est une preuve de plus, démontrant combien la résorption des sels contenus dans l'urine empoisonne facilement notre économie. On sait avec quelle promptitude quelques gouttes d'urine croupie et même récente injectées sous la peau d'un lapin le font mourir dans le coma ou les convulsions. La peau, l'haleine, les sueurs des urémiques exhalent une odeur caractéristique. Citons à cet égard un exemple connu de coma urémique survenu chez un de nos meilleurs écrivains.
Henri Meilhac, collaborateur fidèle d'Halévy, l'aimable aLUteurde Froufrou et de tant d^autres œuvres littéraires, avait eu, encore jeune et actif, le bonheur de réchapper à une attaque d'urémie. Mais les personnes atteintes par cette maladie ont une épée de Damoclès suspendue sur leur tête, et ses médecins, Weillet Dieuiafoy, lui avaient recommandé de se reposer et de sortir aussi rarement que possible. Mais ayant, comme directeur de l'Académie Française, voulu absolument assister au service funèbre du duc d'Aumale, il fut atteint (ce qui arrive souvent aux urémiques) d'une attaque d'apoplexie avec aphasie et paralysie du côté droit. Il s'en remit cependant par miracle avec une rapidité extraordinaire et alla achever sa convalescence dans une villa, à Saint-Germain. Ayant reçu, après un léger déjeuner pris de bon appétit, une dépêche de Mme Réjane, toute heureuse de lui annoncer ie succès de Froufrou^ il se disposait à sortir eu voiture quand il fut pris de frissons et s'alita. Il perdit presqu'aussitôt connaissance et tomba dans le coma d'où les soins énergiques de ses docteurs ne purent l'arracher, et le lendemain au soir il rendait le dernier soupir.
Les calculs occasionnent souvent le catarrhe chronique de la vessie, très fréquent chez les hommes méditatifs. On sait que cette affection empoisonna ainsi, que la gravelle, une partie de l'existence de J.-J. Rousseau ; nul doute qu'en maintenant dans l'économie de cet homme célèbre un état habituel d'irritabilité, une pareille maladie n'ait contribué à la misanthropie et aux boutades humoristiques de ce philosophe.
LES PENSEDRS d 6^
Sainte-Beuve était un homme petit, rond, court, rustique d'encolure, à la mine campagnarde, une sorte de silhouette à la Béranger. Un grand fronts un crâne chauve luisant, de gros^ yeux à fleurs do tête, un nez de sensuel, de gourmand, la bouche large au vilain dessin rudimentaire, caché par un aimable sourire, des pommettes singulières, saillantes et bombées comme d'énormes loupes. A le voir avec son front blanc, ses joues colorées à la carnation rose et poupine du bas du visage, on l'aurait pris pour un bibliothécaire de province vivant dans l'ombre d'un cloître, mais dans lequel il y aurait un cellier de généreux bourgogne.
Sainte-Beuve faisant des cours à Liège, en 1849, a été atteint à la suite de nombreuses écritures rapides, de la crampe des écrivains, qui lui avait àpeu près paralysé lesmuscles du bras droit > aussi, depuis, n'écrivait-il plus que des billets et était-il obligé de dicter toutes ses lettres un peu longues ; mais sa plus grande affliction a été du côté de la vessie H disait â de Concourt : « Mal, cela va mal... Je ne peux plus maintenant passer trois heures sans me sonder, et puis, quand je vais sur le vase... j'ai des minutes à me tordre... des spasmes de la vessie... Oh ! affreux... Je me fais encore lire... mais à bâtons rompus... vous comprenez... je ne peux plus rassembler mes idées ! »
Ricord soignait Sainte-Beuve de sa rétention d'urine et, s'étonnant qu'il n'allât pas mieux, ce dernier lui dit, plaisamment: « Mon Dieu, quand j'étais petit, on ne m'a pas appris à pisser, moi. » A ses débuts, Sainte-Beuve qui avait été interne à Saint-Louis, logeait sous les combles, et vivait si pauvre et si seul que, pendant sept mois, personne excepté sa mère n'était entré dans sa chambre ; une seule fois, une autre personne y pénétra ! C'est depuis ces mélancolies de l'isolement, qu'il a réagi, qu'il a eu toujours besoin de monde, qu'il a voulu dans sa salle à manger, des femmes, des chats,, à l'exemple de Saint-Evremond, s'entourant, à mesure qu'il vieillissait, de bêtes, d'animaux et d'hommes pour faire plus de vie autour de lui!
M. Francis Magnard, rédacteur du Figaro, a succombé à la suite d'une opération d'épithélioma de la vessie, dont ilsouf-
firait depuis très longtemps et due probablement à son tempérament arthritique et à la position assise qa'il gardait presque tout le jour à son bureau . Il était bon, charitable, humain, et ouvrit souvent dans le Figaro des souscriptions en faveur d'artistes malheureux, d'autres pour des pauvres, et une aussi en faveur de Mgr Gouthe-Soulard condamné et qui valut à son journal une amende de 500 francs.
Pasteur est mort d une maladie aussi traîtresse que redoutable, V albumine. Peut-être en était-il atteint depuis quelque temps quand on s'aperçut dans sa famille qu'il s'affaiblissait visiblement. Mais il avait eu tant d'épreuves, tant de luttes, tant de peine à faire connaître ses idées et à les faire triompher ! Cependant, en villégiature, aux environs de Garches, il se promenait, marchait, allait en voiture.
Ayant eu, un an auparavant, des accidents d'urémie, la famille s'inquiéta ; ces derniers avaient reparu.
« Toutefois, après une violente crise, un mieux s'était de nouveau produit, et chacun s'était laissé reprendre à l'espoir.
« Vendredi soir, les mêmes troubles revinrent, plus menaçants. L'albuminurie fut constatée avec effroi ; le cœur était à bout de forces ; (il fonctionnait mal, ce cœur, depuis les temps des violentes querelles avec Peter au sujet de la rage). On se hâta de télégraphier au fils, M Jean-Baptiste Pasteur, en ce moment en déplacement à Saint-Sébastien, comme chargé d'affaires de France auprès de la reine-régente ; mais M . Jean- Baptiste Pasteur devait arriver trop tard à Paris.
« Pendant toute la journée, des efforts surhumains avaient été tentés pour prolonger le mourant jusqu'à cette venue qu'il avait réclamée aussi longtemps qu'il avait pu parler; tous ces efforts devaient être vains. Dans la dernière nuit, à quatre heures du matin, les contractions douloureuses ayant augmenté, Mme Pasteur et Mme Vallery-Radot demandèrent au malade s'il souffrait. Avec un geste découragé, il répondit : « Oui ! » d'une voix à peine entendue. Ce fut son dernier mot.
« A partir de ce moment il ne reconnut plus personne ; l'agonie
commençait et, quelques heures après, il s'éteignait dans l'éternel sommeil !» (1)
Traitement hygiénique des maladies de la vessie. — La plupart des maladies de la vessie, dépendant d'une diathèse rhumatismale ou goutteuse et d'un excès d'acide urique dans l'économie, seront traitées par le même régime indiqué au chapitre de Tarthritisme. Une saison à Martigny-les-Bains ou à Contrexéville. Tous les trois mois boire pendant un mois une bouteille par jour d'eau de Marligny-les-Bains ou de Perles-Vals no 5. Y ajouter de l'eau de goudron quand il s'y joint du catarrhe vésical, voilà les conseils généraux à suivre. Pour les détails et les phases de la maladie^ l'intervention chirurgicale est souvent nécessaire et les avis du médecin de la famille seront demandés et suivis ponctuellement.
§ VI. — Maladies des organes des sens chez les penseurs
Les organes des sens s'affaiblissent assez rapidement chez eux, car ils usent et abusent souvent de ces sentinelles avancées en s'acharnant à leurs travaux favoris.
La vue est le sens qui est le plus fatigué et le plus souvent compromis chez eux, car avec leurs recherches constantes et leurs lectures fort longues, ils imposent à leurs pauvres yeux une fatigue excessive. A ce jeu là, les myopes dont les muscles oculaires sont en état de tension perpétuelle, se voient parfois plongés dans une nuit perpétuelle, leur rétine se décollant rapidement. D'autres contractent des inflammations chroniques des paupières ; ceux-ci sont affligés par la cataracte, comme Montesquieu qui écrivait à monseigneur Gérati : « Enfin, j'ai découvert qu'une cataracte s'est formée sur le bon œil (il en avait un déjà de mauvais). Mon Fabius m^aximus. M. Gendron, me dit qu'elle est de bonne qualité et qu'on ouvrira le volet. » Mais Montesquieu est mort aveugle sans que i'opé-
(1) Journal Le Soleil,
172 LES PESSECRS
ration l'ail délÎTré. Boffbn et Voltaire se sont souvent plaints de leurs yeux et de leur extrême sensibilité.
Jean-Jacques Rousseau a été très souvent atteint de paJpébrite à force d'écrire.
Les Penseurs dont l'œuvre est considérable, et qui sont assis sur leur fauteuil du matin au soir, unissent par perdre l'idée, le goût de la marche et en ressentent de moins en moins le besoin. Litlré, dont nous avons décrit la manière de travailler, qui avait entrepris très tard son 2)2c/îonnaîr^et craignait de ne pas avoir le temps de le terminer avant sa mort, était absolument ankylosé les dernières années de sa vie, faute de sortir et de se promener.
Le toucher est de tous les sens celui qui s'affaiblit ou se perd le moins vite chez les Penseurs. On sait que c'est, de tous, celui qui décroit le plus vite avec la vieillesse ; peut-être son insuffisance est-elle plus hâtive chez eux, mais c'est tout.
Uouie est aussi un des côtés faibles des Penseurs. La tension constante de leur esprit, leur tête sans cesse en ébullition par suite de ses enfantements, y établissent une congestion perpétuellepour ainsi dire, qui affaiblit la délicatesse du sens auditif. Vivant le plus souvent en eux-mêmes, indifférents au monde extérieur, ne s'entretenant qu'avec leurs propres pensées, ils n'entendent pas et ne cherchent pas à distinguer les paroles, ni les bruits qui émanent autour d'eux ; plus tard ils ne les apprécient que comme un vague murmure sans intérêt pour eux, en sorte qu'ils finissent par ne plus rien percevoir. Or, un sens qui ne s'exerce pas est perdu rapidement, il s'éteint et c'est ce qui arrive pour les Penseurs.
Beaucoup d'eux étant en outre arthritiques en raison de leur vie sédentaire, l'humeur goutteuse envahit les osselets de l'ouïe et leurs articulations ; le mécanisme de ces os, assez semblable au mouvement de nos anciennes sonnettes, est ankylosé, le tympan ossifié ne vibre plus et on devient de plus en plus sourd.
Chez d'autres, la surdité vient de fautes graves contre l'hygiène, ainsi Beethoven travaillant avec acharnement, se plongeait la tête, quand il la sentait en ébullition, dans un sceau
d*eau froide, il arrêta ainsi toute transpiration et la répercussion frappa Torganede l'ouïe, à tel point que Beethoven pourrait être surnommé le roi des sourds !
On sait ce qui lui arriva le jour de la première représentation de lidelio. Il conduisait par exception Torchestre et avait par conséquent le dos tourné au public.Toute la salle, cependant, croulait sous les applaudissements, et n'entendant rien, le vieux musicien tout entier à ses sombres pensées penchait tristement la tète sur son pupitre, n'entendant pas ces témoignages chaleureux de sympathie universelle, quand son chef d'orchestre le saisit vivement par le bras et le força de se retourner en lui désignant de la main ses auditeurs enthousiasmés et célébrant la gloire de l'immortel artiste !
Les bourdonnements d'oreille sont encore une des tribulations fréquentes des Penseurs. Beethoven en était affligé jour et nuit, aussi son infirmité Tavait-elle rendu extrêmement mélancolique.
Il y a une lettre très curieuse de Beethoven à son ami le médecin Wegeler, où il analyse son infirmité.
Parmi les intellectuels affligés de surdité, je citerai encore un poète arabe du viiie siècle, Alhofay ; un poète allemand, Engelschall \ La Condamine, Ronsard^ un des pères de la langue française, l'auteur de l'O^^^Z^^^^ à Mignonne, de ces vers aussi suaves, aussi parfumés que la rose dont ils célèbrent 'la beauté. Ronsard devint sourd à 18 ans, en 1542. Il était alors page à la cour et il lui fallut la quitter pour entrer au collège de Goqueret, que dirigeait son ami Dorât. Là, pendant sept années consécutives, il s'adonna à l'étude du grec et du lalin. Sans cette surdité que ses amis appelèrent « bienheureuse », Ronsard n'eût jamais accompli le grand mouvement de renaissance lyrique auquel son nom est attaché d'une manière impérissable.
Le meilleur ami de Ronsard, Joachim du Bellay, comme lui poète de la Pléiade, était également sourd, et loin de s'en attrister, il découvrait à son aff'ection des côtés si consolants, qu'il adressa à son ami une hymne à la surdité où il en célèbre les avantages.
474 LES PBirSEURS
Jean-Jax^ues Rotisseau a été. lai aussi, affligé (i) de cette infirmité ; mais comme les deux poètes précédents c'était an demi-sonrd.
Parmi les autres sourds célèbres, notons encore le poète satirique Boileau. Ce n'était pas assez pour lui d'aroir été dans gajeunesse victime de la Yoracîté d'un dindon, il fut affligé de surdité dans la seconde moitié de sa vie ; elle devint à la fin telle qu'il dût s'abstenir de paraître à la cour. Cette seconde épreuve donne l'explication de ses vers atrabilaires contre le genre humain, tandis que la première fait comprendre aisément son horreur pour le beau sexe. Mais en lisant sa satire contre les femmes, on songe tout naturellement à la fable du bon camarade La Fontaine, le Renard et les raisins :
Ils sont trop verts, dit-il, et bon pour des goujats !
Un agréable romancier, Octave Feuillet est devenu aussi dur d'oreille.
Le grand philosophe Schopenhauer le fut aussi, mais passagèrement.
En revanche, un demi-sourd, ou un quart de sourd vivant et bien vivant, plus gai que le pessimiste de Francfort-sur-le- Mein, c'est i^^nr^^La^?^âf an, T humoriste an Journal, l'auteur de Nos Fils, de La Haute^ du Prince d'Aureo^ et de pages peu mélancoliques. Un autre journaliste écrivant dans le aSo^7 et' la Gazette de France des articles fort distingués, Ch. Maurras est terriblement sourd.
Mais la profession qui fournit incontestablement le plus de sourds, c'est celle des musiciens, que le docteur Prat a très bien étudiée dans \q Journal d'Hygiène^ mai 1894. Le nombre des musiciens sourds esténorme, dit-il. En thèse générale la plupart des violonistes le sont de l'oreille gauche ; en la penchant sur leur instrument, ils émoussent peu à peu leur faculté auditive ; leur ouïe est surmenée, fatiguée, lassée et, comme une
(1) V. Hygiène de V oreille et des sourds. Docteur Gélineau, chez Vi- {<ot, 23, place de l'Ecole de Médecine, Paris ; ouvrage récompensé par l'Académie do Médecine.
corde trop montée , elle se brise et disparaît. Eh bien, à force d'abuser de son instrument, chaque genre de musicien finit par devenir sourd ; mais, comme dit le docteur Prat, chaque musicien a sa manière d'être sourd, suivant l'instrument dont il joue, et ce ne sont pas ceux qui font le plus de bruit (cymbales, grosse caisse, trombone) qui deviennent les plus sourds.
« Francastely un prix de Rome qui a composé beaucoup de musique, Tréville, premier violon dans un des théâtres de Paris ; Alary, Habeneck, Bizet, Camille Schubert, Giulia Grisi, un organiste que je ne veux pas nommer, une quinte que tous les musiciens connaissent, un ophicléide célèbre, Fraschini, Plavel et Vivier qui a eu le prix de cor au Conservatoire, etc., ont été, dit mon confrère Prat, affligés de surdité ; car en définitif, l'exercice excessif d'un organe le fatigue et l'altère. > C'est bien le cas ici de dire « Usez, mortels, n'abusez pas !... » Et puis il faut bien l'avouer, il existe des organismes d'une délicatesse inouie, entrant constamment en vibrations, chez qui les sensations se répercutent à Pinfini. N'y a-t-il pas des femmes qui sont de véritables torpilles ? Le nègre qui vit dans les forêts de l'Afrique centrale n'aperçoit-il pas des objets à une distance immense? Le Tasse était jen proie à des hallucinations ou à des visions presque constantes. Napoléon avait le cuir chevelu si délicat qu'il détestait les chapeaux neufs et se servait constamment des vieux devenus plus couples. Certains Penseurs ont des migraines toutes les fois qu'ils travaillent. Ceux-ci ont des spasmes et des soubresauts dans les tendons, ceux-là ont la crampe des écrivains ou des pianistes.
§ VIII. — Maladies du système nerveux chez les Penseurs.
a) Paralysie générale.
La paralysie générale, qu'on pourrait appeler encore le délire <ies grandeurs, des égoïstes, des satisfaits, où Thypertrophie du Moi, portée à des hauteurs incommensurables, est une des Heurs du mal tombée de l'arbre des névroses. Tous les jours il se présente à la porte des Rothschild ou du Président de la République des gens qui sont, à les entendre. Rois, Papes ou Empereurs, ou qui, possédant des secrets merveilleux, vont rendre à la France ses anciennes frontières et possèdent des trésors immenses.
Cette maladie se recrute principalement chez les apoplectiques et les congestifs qui brûlent la vie et qui boivent beau- <îoup ; mais le surmenage la fait naître même chez des sujets non congestifs.
On reconnaît trois variétés de surmenage, le mental ou cérébral, le surmenage moral ou passionnel, et le surmenage physique. C'est le surmenage physique qui est la cause la plus fréquente de la paralysie générale ; cependant l'influence de ces variétés n'est pas la même, il s'en faut. La première (excès de travail intellectuel, de veilles, de préparation d'examen ou de concours) est de beaucoup la plus puissante. Après ce genre, vient le surmenage moral déterminé par les revers de fortune, les soucis, les chagrins, la débauche, les excès de boissons, et des plaisirs amoureux. Ce genre de causes retentissant surtout sur la moelle épinière et le bulbe est le facteur causal le plus fréquent de la paralysie générale.
Et cela est si vrai que, bien que cette maladie soit rare chez la femme, les courtisanes en sont atteintes dans une large mesure. Sans doute les professions manuelles en fournissent un certain nombre; mais, suivant la remarque de M. Pichon, ce sont les métiers exigeant une certaine dépense cérébrale,
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(litliographeÇj imprimeurs, électriciens, employés, caissiers^ mécaniciens, graveurs) qui sont le plus souvent frappés par elle.
Quant à la proportion des alcooliques atteints par la paralysie générale, elle est, d'après le docteur Arnaud (1), dans la proportion considérable de 33 pour cent.
Ajoutons qu'elle est infiniment plus fréquente dans les villes que dans les campagnes, et plus la population urbaine est aiséa, riche et supérieure en intelligence, et plus on rencontre de malades de ce genre. Voilà pourquoi aucune capitale n'en compte autant que Paris; ce qui confirme bien la parole de Baillarger. « La paralysie générale frappe surtout les sommets. »
L'arthritisme, la syphilis en viciant les principes et la composition du sang, l'artério-sclérosedes petits vaisseaux du cerveau en favorisant leur rupture et en produisant dans le cerveau de petits foyers sanguins, déterminent également cette maladie.
La vie dans les cafés et les cercles, où l'on respire un air empoisonné par la fumée de tabac et les vapeurs d'aldéhyde, y prédispose aussi, car cette atmosphère putride détruit en partie la fibrine et les globules du sang et favorise l'état congestif et inflammatoire du Ct^rveau.
L'énumération rapide que nous venons de faire des causes de cette maladie fait comprendre sa fréquence chez les Penseurs.
Elle s'annonce par une parole hésitante, embarrassée, bafouillante, l'affaiblissement de la vue, une inégale dilatation des pupilles, l'exaltation ou l'anéantissement du sens génésique^ de l'amnésie, de la tristesse, qui disparaît bientôt pour faire place à de l'égotisme, un orgueil excessif et un appétit exubérant. Le paralytique général se croit riche, puissant, amoureux, et s'endort au milieu de rêves chimériques qui contribuent jusqu'à son dernier jour à son imaginaire félicité ! Cette maladie conduit également à la folie et au gâtisme.
Guy de Maupassant, cet écrivain si nerveux et si bien doué, qui a fini par l'aliénation mentale, a été frappé tout d'abord
(1) D'Arnaud. De la paralysie générale. Th. y Paris, 1888.
par la paralysie générale, nous sommes autorisé à le croire. Petit, larges d'épaules, Tair d*un canotier, dit la Chronique médicale (1), il avait des bouffées d'orgueil et tenait à se faire appeler chez lui « monsieur le Marquis » ; bizarre de caractère et d'allures, il avouait volontiers qu'il était assiégé par une nervosité extrême et qu'il était même un peu fou ; il risquait le mot en se l'appliquant à lui-même.
Neveu de Flaubert, qui était lui aussi un névropathe outré, il n'est point surprenant qu'il ait hérité cette tare de son oncle ; j'ai souvent observé que l'influence de l'atavisme était plus accusé chez les neveux que chez les enfants.
Maupassant est mort dans la maison du docteur Blanc he, à Passy, dix-huit mois après y être rentré ; il a succombé à une paralysie générale progressive. Nous empruntons les détails de sa maladie à Tarticle d'un inconnu paru dans le Journal.
« Il y a près de trois ans, àAix-les-Bains, il présentait déjà des symptômes inquiétants. Son grand ami, le docteur Cazalis et moi^ en étions fort émus ; il avait perdu sa gaieté robuste, sa vitalité si active, marchait pendant plusieurs heures et prenait des douches pour se calmer ; il était sombre, préoccupé, et il semblait déjà en proie au délire des grandeurs et à celui de la persécution.
« Albert Delpit, aussi dans d'analogues soufî'rances, essayait de lui rendre un peu de vie cérébrale ; Maupassant s'exaltait tout à coup, et je me souviens qu'un jour, devant dix personnes interloquées, il nous fît une terrible sortie à propos de... Tertulien, qu'on ne s'attendait pas à voir en cette affaire ! Puis il nous quitta brusquement, vraiment fâché. Le lendemain, nous le retrouvâmes bon garçon comme devant, mais fort abattu.
« Peu à peu des crises survinrent ; il partit pour Nice et tenta un suicide qui ne réussit pas : malheureusement pour lui ; deux ans de souffrances lui eussent été épargnés.
« — Il était animalisé, disait de lui M. de Concourt.
« Animalisé, c'est le mot. Maupassant n'avait plus qu'une existence végétative ; il avait perdu la sensibilité, et les crises
(\) Chronique médicale, par le docteur Cabanes.
convulsives qui le surprenaient, le poussaient aux plus grands désordres, l'agitaient horriblement, sans cependant l'affecter : il ne 8*en apercevait plus ; il se déshabillait tout à coup et se roulait dans des convulsions atroces pour ceux qui en étaient témoins ; il retombait ensuite, et, jour à jour, la maladie a suivi sa marche progressive, Tannihilant peu à peu, jusqu'à ce qu'elle l'emportât tout à fait, à la date fixée par les docteurs Blanche et Meuriot.
« Il avait été d'abord soigné par ce domestique, dont on a beaucoup parlé, d'une fidélité éprouvée, d'un dévouement de bon caniche ; hélas ! fidélité et dévouement n'étaient, parait-il, qu'une comédie, car la famille de Maupassant dut bientôt écarter de lui cet homme qui lui faisait horreur et dont il avait une crainte telle qu'elle constituait un danger.
« MM. Ollendorff et le docteur Cazalis n'abandonnèrent jamais Maupassant, et quand Cazalis dut partir pour Aix-les-Baius où il est médecin, M. Ollendorff continua à visiter le malade avec un dévouement fraternel. Mais Maupassant, bientôt, ne connut plus personne. Depuis six jours, il subissait des crises continuelles ; il est mort dans les convulsions, soigné par les personnes de sa famille.
« Nous n'avons pas à apprécier ici l'homme de lettres qui ressuscita la nouvelle en faisant un petit chef-d'œuvre, Boulede-suif, et fut un romancier fécond : Une vie. Bel Ami, fort comme la m,ort^ etc. Mais si l'on veut connaître Maupassant intime, il faut lire \Sur Ceau^ qui est loin d'être gai, mais ou le penseur s'est révélé en entier avec une triste mélancolie.
« Est-ce déjà la folie ? Il semble, en effet, qu'il y a quelque folie à n'aimer point la vie tant qu'on trouve, de par le monde, du printemps, des femmes et des fleurs ! Et Maupassant les les adorait, les femmes ; mais il en souffrait et pleurait.
« Il y a deux manières de comprendre la vie : celle qui consiste à n'en voir que les côtés heureux est celle des gens bien portants, comme vous ou moi ; l'autre manière, la désolée, est celle des esprits qui se frappent, comme on dit, et celle-là vous amène volontiers de la tristesse à la mélancolie, de la mélancolie au délire de la persécution, et du délire de la perse-
culioû à la mort, qui est — peut-être — la fin de tous les mauK.
< Suivons donc cette progression dans le livre de Maupas- Bant,
fit II est dans le golfe Juan, par un temps doux à la brise caressante : n C*est le calme, écrit-il, le calme doux et chaud d'un malin de printemps dans le midi ; et déjà il me semble que j'ai quitté depuis des semaines, depuis des mois, depuis des années les gens qui parlent et s'agitent. Je sens entrer en moi Tivresse d'<>tre seul, l'ivresse douce que rien ne troublera, ni la lettre blanche, ni la dépèche bleue, ni le timbre de la porte, ni l'aboiemenl de mon chien. On ne peut m'appeler, m'inviter, m'emmener, m' oppriiner avec des sourires^ me harceler de politesses- Je suis seul, vraiment seul. »
C'est le premier degré du tœdium vitœ^ d'après LombrosQ.
Voici votre paquet maintenant, rieurs éternels, — du grand Habeiaiîj, de Molière, de Lesage, de Beaumarchais, digne posté nié.
(( ]i est des gens qui aiment tout, que tout enchante. Ils aiment le s^oleil et la pluie, la neige et le brouillard, les fêtes et le calme de leur logis, tout ce qu'ils voient, tout ce qu'ils font, loul ce qu'ils disent, tout ce qu'ils entendent... La vie pour eux est une sorte de spectacle amusant dont ils sont eux-mêmes les acteurs, une chose bonne et changeante et qui, sans trop les étonner, les ravit. »
!S'est-ce pas là une jolie définition de ces Panurges aimables et de DOS vrais Parisiens modernes, bohèmes du cœur et bohèmes de l'esprit? Continuons :
« Mais d'autres hommes, parcourant d'un éclair de pensée le cercle étroit des satisfactions possibles, demeurent atterrés devant ïo néant du bonheur, la monotonie et la pauvreté des joies terrestres... Heureux ceux qui ne connaissent pas l'écœurement abominable des mêmes actions toujours répétées ; heureux ceux qui ont la force de recommencer chaque jour les mêmes besognes, avec les mêmes gestes, autour des mêmes meubles, devant le même horizon, sous le même ciel, sortir
par les mêmes rues où ils rencontrent les mêmes figures et les mêmes animaux ; heureux ceux qui ne s'aperçoivent pas avec un immense dégoût que rien ne change, que rien ne passe et que tout lasse! »
Où trouver une plus belle périphrase du Vanitas Vanitum de TEcclésiaste ? Mais, au premier abord, cela fait froid dans le dos.
Au second, on aperçoit que ce même ciel a bien des charmes ; demandez plutôt au voyageur qui vient de loin et reconnaît le ciel de la Patrie ? On s'aperçoit que ces mêmes figures sont bonnes quand ce sont des figures amies, et que ces mêmes animaux sont aimables à retrouver quand ce sont vos chiens et qu'ils vous regardent avec des yeux très doux!
Mais je n'ai point à discuter, je constate : nous sommes en présence des symptômes de la seconde période de Taffection cérébrale. Arrivons à la fin du livre, au summum du découragement et de la désespérance ; il s'écrie :
« Ah ! j'ai tout convoité sans jouir de rien. Il m'aurait fallu la vitalité d'une race entière, l'intelligence diverse éparpillée sur tous les êtres, toutes les facultés, toutes les forces, et mille existences en réserve, car je porte en moi tous les appétits et toutes les curiosités, et je suis réduit à tout regarder sans rien saisir... Pourquoi donc cette souffrance de vivre ^ alors que la plupart des hommes n'en éprouvent que la satisfaction? Pourquoi cette torture inconnue qui me ronge ? Pourquoi ne pas connaître la réalité des plaisirs, des attentes et des jouissances ? C'est que je 'porte en moi cette seconde vue^ qui est en même temps la force et toute la misère des écrivains. J'écris parce que je comprends et je souflre de tout ce qui est, parce que je le connais trop et surtout parce que, sans le pouvoir goûter, je le regarde en moi-même dans le miroir de ma pensée... »
Voilà prise sur le vif la silhouette saisissante du paralytique général !... ab uno disce omnes!...
André Gill, qui avait échappé une première fois aux griffes de la Folie, fui à nouveau réintégré à Charenton où il est mort de paralysie générale. Dès son début, il fut gâté par le succès
de ses caricatures de la Lune et de l'Eclipsé, qu'on lui payait fort grassement et tellement hanté par les idées de grandeur et de fortune, qu'il se représenta décapité, la tête dans un plat comme saint Jean-Baptiste, reposant sur Tor au lieu de bain de sang. Ce fut la cloche d'alarme de sa raison perdue et le premier symptôme de sa paralysie générale.
En comparant les statistiques de l'asile catholique de Lommelet avec les statistiques des maisons d'aliénés,M. Bouchaud a compté une paralysie générale sur trente-neuf observés, tandis que dans les maisons ecclésiastiques, on en trouve une sur quarante-sept.
Cette maladie est donc très rare dans le clergé, ce qui provient d'après MM. Carrier et Barbé Guillard de l'absence complète de syphilitiques parmi ses membres, car, ne l'oublions pas, la cause la plus fréquente de la paralysie générale est la syphilis.
Si trop souvent, en recherchant les causes de la folie, on observe l'hérédité (quoique moins fréquemment qu'on le prétendait jadis), cette cause n'exerce aucune influence dans la paralysie générale ; cette affection est acquise sinon voulue par celui qui en est atteint. Le malade peut, comme le syphilitique se frapper trois fois la poitrine et s'écrier: « par ma faute, par ma très grande faute ! » De cette vérité découle cet axiome consolateur, que les enfants d'un paralytique général ne sont pas le moins du monde condamnés à être atteints à leur tour, à moins qu'ils ne suivent le même genre de vie ou plutôt ne s'adonnent aux m,êmes vices que leur parent.
Traitement préventifs hygiénique et médical de la paralysie générale, — Comment meurent les paralytiques généraux? De diverses manières; les uns cessent de pouvoir marcher, les autres d'une succession plus ou moins longue de congestions cérébrales (ictus), c'est ce qui arrive le plus fréquemment, d'autres enfin de convulsions.
Tous les gens sensés qui se préoccupent de l'avenir et de la grandeur de leur patrie voient avec tristesse cette maladie se généraliser de plus en plus ; aussi insisterons-nous sur son traitement. Pour la prévenir, il faut éviter les liqueurs alcooliques,
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fumer peu, ne pas aborder les problèmes sociaux, encore moins les scruter pour s^y passionner, vivre à la campagne, éviter les cercles, les veilles, la passion du jeu et les tourments de Pambition, fuir en un mot tout ce qui peut congestionner les centres nerveux, car toute poussée vers le cerveau, tout travail passionnant, se traduit par une aggravation des symptômes. Consulter avant tout un médecin qui ordonnera un traitement particulier si le mal a une origine spécifique.
Si le mal est dû à l'alcoolisme, supprimer peu à peu les boissons spiritueuses ; s'il a été; précédé par de Tarthritisme, recourir à Tiodure de potassium, au vin d'Anduran, une cuillerée à café tous les matins dix jours par mois. Séjour aux Thermes de Dax ou de Bondonneau et boire de cette eau iodurée aux repas. Si les accidents se calment, recourir à la strychnine pour donner de la tension et de la fermeté à la fibre cérébrale. Enfin recourir souvent ou pour mieux dire constamment à un ou deux grains Vais pris au repas du soir pour pTévenir les congestions. Le docteur Luys assure que : « dans certaines formes de la paralysie générale, au début chez des sujets calmes, atteints de délire tranquille et de délire de satisfaction, la vue d'un objet brillant les fascine et les calme; mis en t)résence des miroirs rotatifs, ils les fixent, s*endorment et trouvent dans cet état de sommeil artificiel, une véritable récupération des forces motrices inespérée. Le repos des nuits devient réparateur, et j*ai vu des sujets ainsi traités, récupérer d'une façon notableune certaine dose d'énergie physique et mentale. »
S'il y a de l'agitation, du délire ambitieux ou de la mégalomanie, calmer ces désordres avec l'emploi du sirop sédatif Gélineau à la dose d'une, deux ou trois cuillerées à bouche données le soir au coucher dans une infusion de feuilles d'oranger bien sucrée.
Si le paralytique général est congestif, recourir aux laxatifs répétés, aux révulsifs sur les extrémités inférieures, à l'aide dje sangsues aux chevilles et de Rigolots. La marche de cette maladie présente si souvent des alternatives d'amélioration et d'aggravation que le médecin ne doit pas se décourager, sans cependant promettre un mieux durable pour l'avenir.
b) Vertiges,
C'est une des formes du nervosisme les plus fréquentes chez Tes Penseurs en raison de leur fatigue intellectuelle et de la dyspepsie qui les afflige si souvent.
La personne atteinte de vertige voit les objets tourner autour d'elle, si bien qu'elle finit par entrer elle-même dans ce mouvement giratoire, qu'elle chancelle et tombe ou est forcée de s'asseoir. Dans le vertige simple on ne perd jamais connaissance.
Cet état reconnaît une foule de causes que nous énumérerons rapidement, par exemple des troubles dans l'exercice des muscles de l'œil. Ainsi, quand j'écris trop longtemps, que je penche trop brusquement la tête en bas'ou que je regarde un objet de trop près, je suis atteint d'une affection passagère de la vue (le scotome étincelant), qui l'obscurcit par des grillages lumineux, diversement colorés, et je suis forcé de m'asseoir, autrement j'irais de côté et d'autre. D'autres fois, le vertige dépend d'une affection de l'ouïe qui se manifeste par des bourdonnements d'oreille, puis par des étourdissements empêchant la station debout (c'est le vertige ^q Ménière), qu'occasionnent des coups sur la tête ou une insolation. Enfin, on connaît encore un vertige nasal, décrit par le docteur Joal, qui reconnaît pour cause des odeurs irritantes.
Nous rencontrons fréquemment chez les gens du monde le vertige stomacal, dépendant d'un état maladif de l'estomac, et plus souvent encore le vertige anémique, chez les personnes aftaiblies par des pertes de sang considérables ou chez les chlorotiques confirmées. D'autres fois, il est dû à la présence de vers intestinaux et surtout du ténia, dont on doit soupçonner la présence à notre époque où l'on boit si souvent du jus de viande pressée ou de la viande crue et râpée.
Les congestifs, les arthritiques, les diabétiques et les cardiaques sont aussi fatigués par le vertige ; enfin, il en existe un dû
à des causes toxiqueSy par exemple à l'abus du tabac. Aussi avons-nous soin, toutes les fois qu'un de nos malades se plaint de vertiges, de lui demander s'il fume beaucoup ou s'il vit (ce qui est tout un) dans une atmosphère tabagique (cercles, calés). L'usage excessif du thé, du café, de Tabsinthe, de l'alcool, de la quinine, l'exposition aux vapeurs de charbon ou l'existence dans un milieu où l'air est raréfié, occasionnent également le vertige .
Comme traitement général du vertige, nous conseillons l'hydrothérapie, nos dragées antinerveuses à la dose de deux par jour aux repas et, le soir au coucher, une demi-cuillerée à bouche, de notre sirop sédatif. Il est bon de joindre à cette médication le traitement de la cause ; s'il y a congestion, saignée générale ou sangsues au siège, laxatifs le matin, pédiluves — s*il y a de l'arthritisme, prendre matin et soir une ou deux pilules antirhumatismale du docteur d'Anduran, et remplacer Teau ordinaire par la Perle de Vais n^s 3 ou 5, — si le vertige €St stomacal, employer les mêmes eaux alcalines, une infusion de quassia amara, des gouttes de Beaumé au nombre de trois ou cinq au début des repas.
Enfin, si le vertige est symptomatique d'une maladie de Ménière, recourir au sulfate de quinine et à l'antipyrine.
c) Epilepsie,
Tout le monde a vu dans la rue des malheureux atteints de ce mal se tordre dans d'horribles convulsions ; c'est là en effet, une des formes de cette névrose qu'on appelle \q grand mal\ mais on connaît moins celle qu'on appelle le i9^^^7 maZ, qui précède ou accompagne la première et se montre sous forme d'extases, concentration, raidissement, vapeurs, vertiges ou absences et à laquelle on ne prête pas suffisamment d'attention quand elle commence à paraître.
On signale une autre mode de cette maladie où le sujet marche devant lui, évitant d'instinct les dangers, les voitures, sui-
Tant les routes, allant au loin et ne se rappelant rien de ce qu'il a fait dans cette sorte d'état somnambulique.
Beaucoup de sujets sont avertis de l'attaque par une sorte de courant d'air chaud ou froid, de Tapeur partant des extrémités, du nez, de la gorge ou des oreilles, de Testomac, qu'on appelle aura.
Cette maladie n'épargne personne, ni le pauTre, ni le riche ; elle est parfois héréditaire et reconnaît pour cause un Ticc de conformation du crâne, et son traumatisme, les excès, la syphilis, une profession malsaine, l'alcoolisme, la paralysie générale^ les congestions cérébrales, l'intoxication du sang et nombre de maladies infectieuses.
Elle émousse généralement l'intelligence ; mais cependant bien des personnes illustres ont été épileptiques (1) et j'aî démontré que, parmi eux, on pouTait citer Jules César, Galigula, Mahomet, Pétrarque, Paracelse, Le Tasse, Newton, Richelieu, Molière, Pierre le Grand, Gustave Flaubert.
J'ajouterai à cette énumération rapide le général Junot, duc d'Abrantès, maréchal de France.
« La célèbre Madame Malibran avait à peine 28 ans, nous dit le docteur Callamand (2), lorsque, à la suite d'une chute de cheval dans laquelle elle fut traînée l'espace d'une centaine de mètres, se déclarèrent des maux de tête et des crises nerveuses (épilepsie). Quelques mois plus tard, septembre 1836, elle donnait des concerts à Manchester. Le second jour, comme elle achevait un duo, des convulsions la saisirent. On l'emporta mourante, une saignée fut pratiquée et malgré les soins les plus empressés, elle succomba au bout de 9 jours.
Alfred de Musset, dans ses superbes stances à la Malibran, n'a pas oublié cette dernière scène et l'épisode de la saignée :
Oui, oui, tu li^ savais qu'au sortir du théâtre, Un soir, (Jans ton linceul, il faudrait U\ coucher.
(1) Voir mon incmoiro sur les Epileptiques célèbres. Chronique médicale, p. 311, 1900.
(2j Chronique médicale, 1901, p. 325.
Lorsqu'on te rapportait plus froide que l'albâtre, Lorsque le médecin de ta veine bleuâtre Regardait goutte à goutte un sang noir s'épancher. Tu savais quelle main venait de te toucher ! »
Hélas ! ce qu'il eût fallu à cette divine Malibran^ c'était la main d'un chirurgien, qui sans hésitation, éclairé par le diagnostic de cette chute de cheval et la pensée des lésions de ce crâne rebondissant sur les cailloux de la route, l'eût trépanée de suite. Mais à cette époque, et malgré les succès de cette opération du temps des guerres de la Révolution et de TEmpire, on redoutait de la pratiquer et le mot trépané était, pour le public, synonyme de trépassé !
Traitement hygiénique et médical de Vépilepsie. — Quand le malade est averti, par l'apparition d'une aura, de l'imminencede Tattaque, renifler du jus de citrons ou de l'eau vinaigrée, si l'aura part du nez ; si elle se montre à la gorge, avaler du sel de cuisine ou du jus de citron mêlée avec de Peau salée ; si elle envahit un doigt ou la main, serrer fortement la main ou le poignet au-dessus de l'endroit où elle apparaît. Si, à cet endroit, il y a une cicatrice ou un corps étranger, l'enlever. Enfin, si c'est la tête qu'envahit l'aura, employer des dérivatifs pour attirer le sang aux extrémités inférieures. Peser sur les doigts du malade fortement repliés dans la paume de la main en appuyant sur les ongles.
Si la crise est déclarée, étendre le sujet parterre ou dans son lit, mettre entre ses mâchoires un morceau de bois ou un bouchon de liège entouré de linge pour qu'il ne se morde pas la langue, éviter qu'il ne se blesse dans ses mouvements désordonnés.
Pour prévenir le retour des accès, prendre de mes dragées anti-nerveuses, à doses progressives en débutant par 2 ou 3 par jour ; elles seront toujours prises au milieu des repas et, la dose sera augmentée d'une par semaine jusqu'à interruption des crises ; le soir, prendre au coucher une cuillerée à bouche de mon sirop sédatif dans de l'eau sucrée. Prendre au lever, tous les matins, un léger laxatif, une ou deux cuillerées de sulfate de soude dans de l'eau froide. AlTusions froides ou drap mouillé
sur la lôte et le corps. Habiter la campagne si possible. Exercices corporels, pas de café ni de vin pur, lait de préférence ; combattre la constipation, pas de nourriture indigeste. Enfin sagesse, sobriété et persévérance, soins prolongés, tels sont les moyens de triompher de cette névrose qui est loin d'être incurable comme on le croyait jadis (1).
d) Tremblements. Maladie de Parhinson, Cramye des Ecrivains,
Les tremblements sont les uns séniles et assiègent surtout la tête, le cou et les mains, les autres sont d'origine toxique (tremblements des peintres, des doreurs, des chapeliers, miroitiers, des alcooliques, des buveurs de thé, etc.). A l'état chronique, ils constituent la paralysie agitante ou maladie de Parhinson, du nom du médecin qui Ta décrite le premier. .. cette affection est facilement reconnaissable à l'immobilité de la figure qui semble recouverte d'un masque, aux oscillations des mains et des bras, à la maladresse des mouvements qui sont raidis, et enfin à l'empalement du corps.
Je ne connais point d'exemple de maladie de Parkinson chez les Penseurs, excepté sur le jeune de Goncourt, et c'est heureux, car cette maladie est au-dessus des ressources de l'art ; mais avec leur épuisement et leur surmenage, on observe souvent chez eux des tremblements et la crampe des écrivains, ce qui s'explique aisément par la fatigue professionnelle de la main et l'emploi général des plumes d'acier. Cependant Suétone en était atteint et était forcé de faire usage d'un anneau de corne pour écrire. L'habitude qu'avaient les Romains d'écrire avec un stylet «n métal sur des tablettes couvertes d(3 cire, devait, en eiîet, fatiguer singulièrement les muscles du bras et delà main.
Quelquefois les tremblements viennent de la tension extrême du cerveau et ils en trahissent la fatigue excessive : « Aujourd'hui, écrit M. de Goncourt dans son journal, Zola déjeune chez
(1) De nombreuses obsei;vations Tattestent dans mon Traité des Ipilepsies. J.-B. Baillière, éditeur, Paris
moi. Je le vois prendre à deux mains, son verre à Bordeaux et l'entends dire : « Voyez le tremblement que j'ai dans les doigts ! » A cette époque, Zola, malingre et névrosifîé, travaillait tous les jours de 9 heures à midi et de 3 heures à huit.
Traîtementhygiénique et médical de la crampe des Ecrivains, — Donner au porte-plume un gros volume, le plonger dans un bouchon, une carotte, une pomme de terre, un gros roseau,une ballede caoutchouc, de manière à ce queles doigts ne se contractent pas sur un objet trop mince ; avoir encore une plume à manche métallique, zinc et cuivre. Bracelet du môme genre au poignet, massage, frictions excitantes, injections de strychnine dans le deltoïde. Electricité !...
A l'intérieur, deux dragées anti -nerveuses par jour, et, aux repas, sirop sédatif (une cuillerée à bouche), le soir, au coucher.
e) Ataxie locomotrice ou tabès.
Vous en avez rencontré dans la rue, de ces hommes dégingandés, marchant par versants comme des pantins dont un fil fait brusquement lever les jambes et quelquefois les bras ; d'autres ont des tics convulsifs et font de laides grimaces. Ils ne sont pas les maîtres de diriger leurs mouvements et c'est là ce qu'on appelle Vatacoie.
Ainsi que l'indique son éthymologie grecque (privation de mouvements réguliers), cette maladie est caractérisée par rim possibilité, pour celui qui en est atteint, d'exécuter avec précision un acte musculaire déterminé. Un ataxique veut-il boire, sa main flotte un instant incertaine, zigzaguant à gauche ou à droite, avant de saisir son verre auquel elle se cramponne en le serrant énergiquement ; mais ce premier acte de sa volonté rempli convulsivement, il a encore plus de peine à accomplir le second, c'est-à-dire à porter le verre à ses lèvres. Il le soulève bien, mais aussitôt saisi, il le promène de côté et d'autre, au lieu de le diriger d'un trait vers ses lèvres. Encore faut-il souvent qu'elles aillent au-devant, à sa rencontre.
Marcher est encore plus difficile pour l'ataxiqne ; ses mou-
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vements sont saccadés, brusques et tout d'une pièce ; il soulève la jambe brusquement, frappe le sol du talon, se heurte aux obstacles qu'il recontre, et ne peut éviter les cailloux du chemin. Dans la unit ou dans une pièce non éclairée, la marche est encore plus difficile pour lui, ou pour parler plus exactement, elle est impossible ; resté debout dans l'obscurité, il oscille malgré lui, et s'il veut marcher, il tombe, à moins qu'il n'ait une canne et écarte les pieds l'un de l'autre, de manière à élargir sa base de sustentation .
Assis, cet état de déséquilibration cesse, il est tranquille, sûr de lui, et dirige un peu mieux ses mouvements. A une période plus avancée de la maladie, les organes des sens participent à ces désordres et remplissent mal leurs fonctions : la vue s'éteint ou diminue , le sujet perd l'odorat ou le goût ; ses doigts, s'ils ne sont pas guidés, ou instruits par le regard, ne distinguent ni le froid ni le chaud, ni la forme des objets, et s'il marche, aidé par quelqu'un, il ne sait si c'est sur le pavé, le plancher, sur un sol résistant ou sur du coton, qu'il porte ses pas. En même temps, des douleurs fulgurantes, c'est-à-dire aiguës comme un coup d'épée, viennent l'assiéger et envahissent tous les organes intimes (i).
Les causes de l'ataxie sont Texcès des plaisirs, le surmenage, l'abus du tabac et les maladies vénériennes. Je n'ai recueilli, chez les Penseurs, qu'un seul exemple de tabès, le suivant ; Aubryet, un enfant de Saint-Quentin, un poète d'abord (tout le monde commence par l'idylle), était venu à Paris pour s'y faire imprimer, et le cœur gros d'espérances, il pensait qu'en se lançant dans le roman, il allait nager en plein Pactole, comme Eugène Sue et Alex. Dumas ; il fit ^^vdXiveXdi Femme de 25 ans ^t aussitôt après jRoôemon^^ et Vendredine, mais, ainsi que l'a dit Philibert Audebrand (2), mettre du noir sur du blanc, n'a jamais été un métier bien lucratif, excepté pour cinq ou six écrivains par siècle, dont le vent du succès se plaît à gonfler
(1) Le voyou parisien, cet enfant terrible s'il en fut, dit de Goncourt, se sert d'un terrible mot d*argot pour peindre la marche des ataxiques : Il commence a stopper y ou o^là le pantin qui s'avance.
(2) Un café de Journalistes sous Napoléon lll.
lès voiles, et Aubryet gagnait à peine de quoi vivre; aussi changeant bientôt d'allures, il se métamorphosa en critique aigre, aboyeur, et jaloux de la plupart des supériorités. Gela lui réussit mieux, surtout quand il y eut ajouté au journalisme le placement des vins de Champagne ce qui n'était pas si béte. Très peu de temps après la chute de l'Empire, Aubryet commença à ressentir les premières atteintes de l'horrible mal auquel il devait succomber.
N'en avait-il pas, lui comme bren d'autres, contracté le germe dans ces nuits du siège où on se couchait sur la terre nue et glacée et où le froid suspendait la vie du système nerveux chez une foule de Parisiens pur sang accoutumés à toutes les douceurs et le confortable de l'existence ? C'est plus que probable, à condition d'y joindre ces angoisses, ce désespoir profond à la pensée d'une patrie bien-aimée haletante sous le talon de fer de l'impitoyable botte prussienne. Ah l'horrible maladie! Se sentir à toute heure transpercé de coups d'épée, de-ci, de-là, éprouver des cuissons brûlantes, chercher le marbre ou la glace pour apaiser ce feu intérieur, avoir une démarche fantastique, remuer ses bras et ses jambes comme un possédé, étendre la main vers un verre et ne point l'atteindre, diriger son pied vers un pavé faisant saillie et le laisser tomber dans une flaque d'eau à côté, gesticuler comme ces pantins en bois que des enfants font manœuvrer d'une façon fantastique en tirant la ficelle qui sort de leur derrière et avec cela se sentir fort et vigoureux, avoir une poigne solide, garder son intelligence et rester pelotonné, couché, n'ayant plus forme humaine pendant des années et des années, si bien qu'après l'heure de la fin, il vous faut construire un cercueil spécial, à forme étrange pour lequel le menuisier voisin vous prendra mesure et fera payer le double! Voilà Tataxie, dont Dieu vous préserve à jamais, ami lecteur.
Traitement hygiénique et médical de Vataxie locom^otrice ou tabès. . — Son traitement hygiénique ne peut être que préventif. Pas de surmenage, pas d'excès, pas d'infection vénérienne. Mais quand les premiers symptômes du mal se révèlent (douleurs intercostales en ceinture, direction difficile des
jambes, faiblesse de la vue, etc.) il faut employer iodure de potassium, pointes de feu promenées sur la colonne vertébrale (mais quelle désagréable promenade!) arsenic, antipyrine, bains de boues de Dax ou de Saint-Amand, eaux de Lamalou, injections de morphine si douleurs suraiguês^ et surtout la pendaison et rallongement de la moelle par la méthode de Buzzi. Le malade assis sur un plancher, rapproche ses genoux de sa tète de manière à leur faire toucher le menton d'abord et plus tard le front, en les y gardant le plus longtemps possible.
La 7nyélite est une des affections les plus douloureuses, les plus torturantes de Thumanité. Quand elle est à Tétat aigu, elle emporte le sujet en quelques jours comme le fait la méningite ; mais quand l'inflammation n'a envahi qu'une petite partie de la moelle ou de ses enveloppes, oh alors c'est un martyre épouvantable qui crucifie le sujet et lui fait subir mille tortures, empêche tout sommeil, lui fait jeter des cris incessants et fait se demander aux spectateurs, à la famille et au médecin impuissants, comment l'organisme peut résister à de sembables supplices. Heureusement que cette affection est fort rare.
C'est à cette maladie qu'a succombé Stanislas Bellanger^ un jeune filateur établi en Touraine, dans ce pays riche et heureux où la vie est si facile et si douce. Sa maison prospérait et il semblait qu'il n'avait plus qu'à y vivre paisiblement le plus d'années possibles, mais hélas, après le travail du jour, il aimait à écrire le soir et la nuit. Ses premiers articles, enipreints d'une certaine originalité, plurent beaucoup, et bientôt l'éclat de Paris flamboyant au loin attira le pauvre papillon tourangeau. Erudit en même temps que littérateur, il obtint du Ministre de Tlnstruction publique une mission en Orient, il se surmena pendant ce voyage et revint à Paris avec les signes révélateurs d'une myélite. Dés lors, il assista, plein de vie et d'intelligence, à cette mort anticipée qui frappa successivement de paralysie ses membres inférieurs, puis ses membres supérieurs, et son agonie dura dix ans au milieu d'horribles souffrances.
Henri Heine, le Crucifié, comme l'appela de Goncourt, a été également victime de ce mal affreux qui, suivant l'exprès-
sion de P. Audebrand, lui a fait endurer pendant dix ans, sur un lit de douleur, mille morts, auprès desquelles le supplice du martyr de Dioclétien aurait été une fête.
Né à Hambourg, ce rossignol allemand est venu à Paris faire son nid dans la perruque de Voltaire, lassé par les persécutions qu'il eut à subir de ses compatriotes — le gouvernement Prussien avait donné Tordre permanent de Tarrêler et la Diète allemande avait proscrit non seulement ses œuvres éditées, mais encore ses œuvres à paraître. Il avait tout à redouter de son pays, se réfugia dans le nôtre, dont il n'eut pas à se plaindre (1).
Ses démêlés avec une censure tyrannique et avec son éditeur avaient agacé son système nerveux; un moment il se retrempa avec l'accueil charmant qu'il reçut à Paris. « parfum de politesse, s'écrie-t-il, que tu as fait de bien à mon âme saturée en Allemagne de fumée de tabac, d'odeur de choucroute et de grossièreté », puis il devint neurasthénique. « Tout changement, tout bruit me sont devenus insupportables. Depuis six mois, je me sens une extrême lassitude d'esprit, mes pensées diminuent. C'est la suite de la trop grande agitation au milieu de laquelle j'ai vécu pendant ces huit dernières années ; toutes les cordes de mon âme ont été trop tendues î » (2) Il se plaignait de la tête, on lui mit un séton au cou. C'était un remède fort usité en 1840; on lapiderait aujourd'hui un médecin qui proposerait une semblable médication. Malheureusement ses maux de tête (le casque neurasthénique) n'en continuent pas moins, ses yeux deviennent malades, sa vue baisse et une paralysie faciale immobilise ses traits sans le faire souffrir. Son mal revenait par poussées suivies d'une amélioration, il est vrai, mais gagnant à chaque fois un peu de terrain. Dès cette époque, Henri Heine se prive de lire et surtout d'écrire, tout en conservant la netteté intellectuelle
(1) Heine intime, lettres inédites, par Gourovitch.
(3) Le roi Louis-Philippe, qui aimait à le lire, lui fit une pension. Du temps des rois les auteurs émargeaient quelquefois à leur cassette ; aujourd'hui on ne connaît d'autre devise que : « Chacun pour soi ! » sans même ajouter « Dieu pour tous », Dieu n'étant plus de mode.
qui lui est propre, et ce penchant à la raillerie auquel son séjour eu France et Tesprit gaulois du terroir n'ont peut'-être pas été étrangers.
Très porté à répicuréisme, Paris Tavait pris par son c^té faible^ par ses tendances au sybaritisme. Il était né voluptueux, en vrai fils de l'Orient, égaré en Europe ; les plaisirs de Paris l'avaient gagné tout à fait.
— Tant pis, disait-il, je veux boire à la coupe de Circé, au risque d'être changé en bête !
11 y but, en effet, et à longs traits, mais il n'eut pas, comme les compagnons d'Ulysse, la chance de perdre ni la mémoire, ni la raison, et gagna, dit-on, la maladie horrible à laquelle il a fini par succomber. En quelques années, cet homme élégant, cette tète superbe, n'était plus qu'une ruine. Ses yeux brûlés comme par un fer rouge, conservaient bien un reste d'éclair ; ses lèvres, pâles et glacées, souriaient encore, mais avec quelle peine ; sa langue remuait, mais quel spectacle pour qui l'avait vu daus tout l'éclat de sa jeunesse !
Les souffrances qu'il endura furent atroces ; la moindre pression, le moindre mouvement un peu brusque lui causaient des douleurs affreuses. Mais ces souffrances n'altéraient point sa bonne humeur, et un jour que son médecin était là, pendant qu'on le transportait, il lui dit en plaisantant : « Vous voyez comme je suis estimé à Paris ; on me porte en triomphe. »
« Fatigué néanmoins de la marche ascendante de son mal et d'une soumission inutile aux remèdes de ia Faculté, il finit par congédier tous les docteurs qui le soignaient et par jeter leurs drogues par la fenêtre, « mais en dépit de cette résolution, je ne crois pas, dit-il, que je guérisse jamais, »
Il revint bien vite au docteur Gruby qui parvint eocore à adoucir ses souffrances. Grâce à lui, Heine déjà paralysé put se soulever et se tenir a.ssis (1).
Pris au milieu de la nuit d'une de ces crises meurtrières, que cette fois on pouvait à bon droit croire la dernière, sa femme accourut près de lui, pleine d'effroi; elle saisit sa main, la pres-
(1) Annales politiques et littéraires.
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sant. 1^ réchauffant, la caressant. Eiie pleurait à chaudes larm^, et, d'une voix entrecoupée, au travers des sanglots, il Tentendit répéter :
— Non, Henri, non, tu ne feras pas cela, tu ne mourras pas! tu auras pitié ! J'ai déjà perdu mon perroquet ce matin ; si tu mourais, je serais trop malheureuse !
— C'était un ordre, ajoutait-il, j'ai obéi; j'ai continué de vivre... Vous comprenez, quand on me donne de bonnes raisons...
Heine prenait un plaisir extrême à conter cette histoire ; il la répétait eomplaîsamment à totit venant, très amusé de la forme parfois comique qu'emprunte le désespoir.
En 1853 survint une inflammation du larynx, accompagnée de spasmes à la gorge et la poitrine rendant la respiration très pénible, puis un abcès dans le dos faillit l'emporter.
Ett 181Ue «es paupières sont paralysées â ce point que pour voir sa oièce il est obligé de les soulever avec le doigt. S'il essayait de changer de position, il ressentait des crampes dans les bras et des douleurs atroces dans les jambes.
En 1855, nouvelle crise de spasmes, de suffocations de poitrine, étouffement accompagnés de névrajgiee douloureuses dans la tête. La situation s'aggrave ; tout le côté gauche se paralyse, il n'y voit plus de l'œil de ce côté. Mais le côté droit est intact et Heine peut écrire de la main droite.
Bientôt la paralysie s'accentua, ses bras et ses jambes restèrent inertes. Le matin, après un bain tiède, on le portait avec des précautions infinies sur une couchette bien rembourrée, encore jetait-il les hauts cris quand on le touchait ; mais l'intensité de« «ouffraaces ne Tempéchait pas d'être étincelant d'esprit, il était sur son lit de mort, et sa femme, à ses côtés, nous dit de Concourt, priait Dieu de lui pardonner ses fautes ; il interrompiit la prière en disant : € N'en doutez pas, ma chère, il nue pardonnera, c'est son métier. >
Il expira en 4^56 ; les accè« d'asthmes et les spasmes de la poitrine étaient devenus plus fréquents, il ne dormait plus et s';9iSEaiblifi6ait «;aa« ctesse .
Il a(i(idrait les Aeurs. Le jour de sa mort, il voulut qu'on le
laissât seul avec son docteur, Gruby, un médecin étranger, sur les originalités duquel le docteur Cabanes devrait bien appeler l'attention des chercheurs .
— Docteur, lui dit-il, vous êtes mon ami. J'exige de vous un dernier service.Dites-moitoutelavérité. C'est fini, n'est-ce pas ?
Le médecin se tut.
— Merci, ami, fit Henri Heine !
— Avez-vous une dernière prière à m'adresser ? demanda le docteur ému jusqu'aux larmes.
— Oui, répondit le poète; ma femme dort, ne la réveillez pas. Mais prenez sur cette table les fleurs qu'elle a achetées ce matin. J'adore les fleurs. Bien I Placez-les sur ma poitrine î Merci, merci encore!...
Et s'enivrant une dernière fois des parfums, il murmura :
— Des fleurs ! des fleurs! que la nature est donc belle !
Ce furent ses dernières paroles ; ce vaste esprit s'était envolé dans l'Eternité ! C'était le 17 février 1856, un dimanche.
f) La Mélancolie chez les Penseurs.
Elle est surtout caractérisée par une insensibilité absolue à toutes les joies, une indifférence complète pour tous les plaisirs et une véritable appétence pour les chagrins, alors môme qu'ils sont imaginaires.
Les trois causes primordiales de la mélancolie sont, à notre époque, les influences ataviques, les habitudes alcooliques et la passion du jeu.
L'influence de l'atavisme est indéniable. Interrogez un mélancolique sur ses ascendants, et s'il est sincère il vous répondra qu'ils étaient goutteux, rhumatisants, eczémateux, cancéreux, névropathes ou syphilitiques.
Celle déterminée par des boissons spiritueuses est non moins évidente; jadis, l'ivresse de nos pères, due à nos excellents vins
de France, se manifestait par d'étincelantes fusées de Pesprit, des éclats de rire, la gaieté et la joyeuse chanson ; aujourd'hui, qu'on se gorgede bière alcoolisée et strychninée, d'apéritifs et d'absinthe, la haine, la jalousie, la fureur et le désir de faire du mal et de frapper ont pris la place de notre ancienne gaieté. L'alcoolique est hanté jour et nuit par une sombre mélancolie à laquelle rien, si ce n'est le début d'une nouvelle ivresse, ne peut l'arracher. Il est bien peu de suicidés qui n'aient passé par cette première étape, la mélancolie.
La passion du jeu, lorsqu'elle s'est emparée de quelqu'un, * dans les grandes villes surtout, trouve mille moyens de se satisfaire (cafés, cercles, tripots, courses) et occasionne de grands désespoirs. Les petites gens, employés, caissiers, qu'elle fascine avec l'espoir d'un gain rapide, ont souvent recours au vol pour pouvoir combler les vides ; les fils de famille ont les usuriers qui les sucent jusqu'au sang; dans tous les cas, ce qui les attend c'est la ruine, le désespoir et la mélancolie, avantcoureurs du suicide.
Cette maladie affecte souvent les Penseurs et les noms de ceux qu'elle a rendus malheureux se pressent sous ma plume. Citons-en quelques-uns :
Célestin Nanteuil, qui, à une époque où la romance, ce petit poème en trois stances, était à la mode, avait la vogue pour les illustrer toutes, en a été atteint. C'était cependant un grand garçon, vigoureux, de haute taille, et aux traits énergiques, mais ayant une douce physionomie et un sourire de femme ; seulement, il se tourmentait d'un idéal qu'il avait rêvé en politique, en arts, en littérature, et se désolait de ne pas l'avoir atteint. Plus tard, lorsque la romance commença à passer de mode, il fut désolé de voir qu'une de ses principales ressources allait lui manquer et cette préoccupation mina son existence: « Oui, je sais bien, disait-il, si j'avais été raisonnable, j'aurais vécu dans une petite chambre, en dépensant 15 sous par jour, et j'aurais maintenant quelque chose devant moi. C'est ma faute ! » Il succomba à la mélancolie de se voir misérable.
« Zola, nous ditdeGoncourtdans son yowrnaZ, se plaint sans
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cesse de maux de réitis, de gravelle, de palpitations de cœur et a l'esprit mélancolique. Et, cependant, il a tout ce qu'il faut pour être heureux ! Le monde est rempli dé son nom, ses lirres se vendent au poids de l'or, son coffre ne désemplit pas ! eh bien, arec son état maladif, avec la tendance à la mélancolie, il est plus malheureux, plus désolé, plus noir que le plus déshérité des fruits secs !
En se jetant dans la fournaise politique de ces derniers temps, Zola avait peut-être cherché une diversion à cet état d'âme, et cette aventure Ta mis à même d'apprécier la dilTérence existant entre de véritables souffrances comme la proscription. l'exil et la saisie de son hôtel et de ses meubles, avec celles, souvent imaginaires, de la mélancolie; mais il aimai L tant à occuper le monde de sa personne I... il y a réussi...
Cette affection tourmente souvent les Penseurs et ils n'échappent à ses griffes qu'en se plongeant dans l'étude ou le travaif ^ à condition, toutefois, de ne pas se surmener. Un organisme débile et une trop forte tension cérébrale y prédisposent.
Au commencement du siècle dernier, la mélancolie, avec le doute, la fatalité et les airs tragiques faisaient partie des cordes sensibles maniées par les poètes : Hamlet, Lara, Wertherj René étaient des mélancoliques aimant à poser, comme tels devant la galerie avant le suicide du dernier acte.
N'avez-vous pas vu Alfred de Musset dire à Ninon :
Un petit air do doute et de mélancolie
Vous le save^, Ninon, vous rend bien plus Jolie,
Dans la première partie de ses œuvres, surtout, Lamartine à qui tout souriait, fortune, beauté, talent, honneurs, avait recours, lui aussi, àlanoteélégiaque.
Tous nos chefs d'école et nos poètes les plus aimés nous ont, comme ces sirènes de l'antiquité, séduisant les voyageurs par leurs attirantes mélodies, invités à la mélancolie, à ia désespérance de la vie^ au nihilisme, au suicide même, en ^é\ébrant en des vers mélodieux, les douceurs de l'éternel sommeil et les béatitudes de la mort :
Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr ; Si dans un coin du cœur il éclot un désir, Lui couper sans pitié ses ailes de colombe, Etre comme est un mort étendu dans la tombe.
Dans l'immobilité, savourer lentement, Gomme un philtre endormeur, l'anéantissement.
Et plus loin :
Mon rêve le plus cher et le plus caressé
Le seul qui rit encore à mon cœur oppressé,
C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse,
Dans une solitude inabordable, affreuse
Loin, bien loin, tout là-bas, dans quelque sierza
Bien sauvage, où jamais voix d'homme ne vibra.
Dans la forêt de pins, parmi les âpres roches,
Où n'arrive pas même un bruit lointain de cloches ;
Dans quelque thébaide, aux lieux les moins hantés
Gomme en cherchaient les saints pour leui^s austérités (1).
El ces vers plaintifs sont cependant ceux d'un poète épicurien ; mais c'était alors de bon ton, disons plus, de mode.
Mme Desbordes- Valmore n*at-elle pas écrit cette strophe pleine, elle aussi, de mélancolie :
Jeunesse, adieu, car j'ai beau faire. J'ai beau t'étreindre et te presser, J'ai beau gémir et t'embrasser, Nous fuyons en pays contraire.
Un souffle tiède est si charmant !
On est si bien sous ta couronne !
Tiens : ce baiser que je te donne Laisse-le durer un moment !
Chez la plupart des écrivains, parfois même chez les plus gais (j'en excepte cependant Pigault-Lebrun, Paul de Kock et Henri Murger), la corde la plus tendue, celle qui vibre le plus volontiers et inspire les notes les plus graves, c*est la corde de la tristesse. Voyez Alfred de Musset doutant de tout et pleurant sur son scepticisme desséchant dans Rolla et les Confessions (Tun enfant du siècle,
(1) Poésies complètes. ïhéoph. Gautier.
Ecoutez encore les réyélations que nous fait de Goncourt^ décrivant dans son Jouriiial le genre de couyersation préférée dans le dîner des Gens de Lettres chez Brébant, Tamour ou la mort, la mort surtout!
€ Daudet dit que c*est une persécution chez lui, un empoisonnement de la Yie, et qu'il n'est jamais entré dans un appartement nouveau, sans que ses yeux n'y cherchent la fenêtre ou la porte par où sortira son cercueil î »
Parfois ce sentiment, lorsqu'aucune diversion ne vient le tempérer, conduit à la longue au suicide, et peut-être ne fut-il pas étranger à la triste fin de Gérard de Nerval ?
De notre temps, cependant, les poètes blasphèment moins, sont moins portés au suicide, moins amis des urnes lacrymatoires. Ils prennent moins volontiers les dieux et le ciel à témoin de leurs malheurs. Ils sentent que ce serait peine perdue et que leurs contemporains, pressés d'arriver, n'ont pas le temps d'écouter leurs plaintes ! La mélancolie, si elle compte encore quelques fidèles chez les littérateurs du nord de la France, n'en compte plus guère chez les méridionaux ; plus humoristiques, ces derniers habillent leur tristesse avec une pointe d'ironie qui n'est pas sans charme.
Aussi, CharcotW) disait-il à propos de Gambettaqui, comme on le sait, était du Midi et aimait la vie large et joyeuse : (( Certainement, c'est là un homme heureusement doué, mais il lui manque... la mélancolie. »
Paul Verlaine^ nous dit Marins, est le poète français qui a le plus fidèlement décrit la mélancolie — témoins ces vers éplorés :
11 pleure dans mon cœur, comme il pleut dans la ville. Quelle est cette langueur qui pénètre mon cœur?...
C'est bien la pire peine,
De ne savoir pourquoi,
Sans amour et sans haine.
Mon cœur a tant de peine !
(1) Journal des Goncourt.
Après Verlaine, voici Gustave Rivet^ qui a écrit les strophes suivantes, et ce doit être un poète du Midi pour faire si gentiment ses adieux à la vie :
Puisqu 'ici-bas tout n'est qu'un leurre, Puisque le spleen et la rancœur Ont envahi mon pauvre cœur Et s'y sont logés à demeure ; Puisque chaque jour et chaque heure Dont j'attends quelque allégement Ne m'apportent que le tourment, 11 vaut mieux cent fois que je meure.
Je traînerais cette existence Morne, vaincu, désenchanté, Oiseau dans mon vol arrêté, Je boiterais dans ma souffrance ! Sans amour et saAS espérance,.
Je ne suis qu'un déshérité; J'écris sur mon début : Raté !
J'ai fini ; qu'un autre commence I
Oui, Platon, dans son homélie Déduite avec le plus grand soin, Prouve et je n'y contredis point, Que Dieu nous enchaîne à la vie.
L'idée avec les faits varie !
La Réalité de son poing Culbute Platon dans un coin !
Va ramasser sa théorie !
Oui, laites-lui manger mon cœur Et ma vengeance sera sûre !
Il brûlera son sein moqueur.
Elle connaîtra la torture De la passion que j'endure, Et saignante de ma blessure Elle mourra de ma douleur !
Maintenant, voyageurs pour la mort, en voiture !
La mélancolie assiège souvent les hommes politiques qu ont cessé de monter à la tribune pour faire entendre leurs voix dans les discussions où s'agite le sort d'un pays, où se décident les lois régissant la multitude. Pendant un instant, ils
ont dominé tonte une assemblée, ils se sont fait écouter, ils se sont animés à la contradiction, ils sont sortis Tainqueurs de l'arène et ce souTcnir les grise encore, il leur faut ces assauts d'éloquence, il leur faut ces applaudissements qui les animaient d'une ardeur nouTelle. Ces souvenirs les poursuivent quand une élection populaire ne leur a pas donné un nouveau mandat ; ils soupirent après le temps passé que rien ne peut remplacer, en sorte que peu à peu, même après avoir repris leurs chères études, à l'exemple de Thiers, ils sont envahis par la mélancolie, la mère de beaucoup de maladies, et par la mort elle-même.
Monlalerabert, le grand orateur, écarté, sous l'Empire, de Tarène politique, se consuma lentement sous l'étreinte de la mélancolie, accablé par le chagrin de ne pouvoir plus monter à cette tribune qu'il occupait avec tant d'éclat.
Thiers, lui-même, descendu du pouvoir qu'il occupa si glorieusement plusieurs années, pendant lesquelles il traça son
sillon lumineux, qui, depuis , Thiers s'est éteint chargé
d'années, il est vrai ; mais, à coup sûr, il n'eût pas disparu- de longtemps encore, si les regrets de son prestige passé et du rôle quasi-souverain qu'il avait joué en France, n'avaient pas consumé son organisme et hâté sa disparition définitive.
Nous citerons parmi les peintres mélancoliques Eugène Delacroix^ un esprit très cultivé, indépendant, qui ne fit jamais une courbette devant les puissants du jour, suivit sa voie sans quêter un succès, fut ardemment critiqué et n'en tint compte ; admirant Victor Hugo en même temps que Racine, ii fut l'ami de Barbes en même temps que celui du duc d'Orléans.
Inflexible dans ses résolutions, attristé, seul, Delacroix, une figure de bilieux ravagé, comme l'appelait Saint-Victor, qui le comparait encore à l'apothicaire de Tippoo-Saïb, traversa silencieusement la vie, languissant, ennuyé, et mourut consumé par la mélancolie.
Parmi les comédiens, nous citerons ArnaL Cet acteur du Palais-Royal, qui a fait rire tout Paris pendant 50 ans, était, le croirait-on, un véritable mélancolique, broyant sans cesse, en dehors de la scène où il s'acquittait à merveille de son rôle dro-
latique, uûe humeur aussi noire que celle d'Young, l'auteur célèbre de» Nuits \
Riche, aimé de son public, gâté par lui, il pouvait satisfaire tous ses besoins et même toutes ses fantaisies. Mais celui qui se dépense sans cesse en gaieté devant les autres est aisément envahi par la tristesse dés qu^l se trouve seul avec luimême.
Chez lui, pourtant, il y avait en une autre cause qu'une trop grande dissipation d'hilarité. Un jour, le vieil acteur s'était épris d'une figurante, mais épris jusqu'à en perdre la raison? Arnal amoureux I lui qui sur les planches se moquait avec tant de vaillance des sentiments tendres ? L'aventure, du reste, a confirmé la naissance du proverbe dont Alfred de Musset a tiré un si beau parti: <l Une faut pas badiner avec V amour ! it Bref, le pauvre Arnal est mort dans la mélancolie, disant à son amiBalIard, comédien comme lui : « Ballard, écoutez-moi bien. Sauf vous, je hais le genre humain tout entier, j'entends que vous soyez seul à suivre mon convoi. Telles sont mes dernières volontés. Si vous avez le malheur d'y contrevenir, je me relèverai dans ma tombe pour venir, la nuit suivante, vous tirer par les pieds et vous reprocher votre trahison. » Cette injonction fut suivie à la lettre (1).
Citons encore parmi les mélancoliques illustres, Rousseau, Pascal, Gœthe qui vécut cependant de longues années, Philippe V, roi d'Espagne, Lord Byron, Beethoven, Léopardi, etc., et parmi les militaires un mélancolique original, un capitaine du premier Empire, Bulard, qui, dès sa jeunesse, s'était montré sombre, triste et plongé dans des méditations profondes. Envoyé à l'école il apprit rapidement, mais il était impatient de tout joug et les choses les plus raisonnables du monde lui faisaient lever les épaules de pitié.
Un jour, châtié par son père pour un devoir mal fait, il s'enfuit de la maison paternelle dans la forêt voisine, où il demeura quinze jours avant de réintégrer chez ses parents. En y entrant il n'adressa plus un mot àson père. Après avoir étudié quel-
(1) petits mémoires^ par P. Audebrand.
que temps la théologie, il s'engage, se bat comme un lion, devient capitaine, reçoit à la bataille d'Eylau un coup de sabre qui mit sa cervelle à nu. Il en guérit pourtant, mais à dater de ce moment-là, son humeur noire s'accroît, il devient plus mélancolique et s'adonne aux idées religieuses ; il se confesse souvent, assiste à la messe, fait ses prières à haute voix et quand sa montre marque midi, se met à genoux pour dire Tangélus, et malheur à qui le tourne en raillerie, car, aussi fort sur Tescrime que brave et dévot, il provoque en duel et tue ses imprudents adversaires. Ayant voulu enseigner le catéchisme à ses hommes, son colonel lui dit un jour tout haut qu'il commanderait aussi bien à des moines qu'à des soldats. Le capitaine l'ayant entendu donne sa démission pour se battre en duel avec son colonel et le tue.
Il se retira alors dans un village de Picardie où il fit bâtir une église et vécut seul et retiré, toujours mélancolique, se complaisant dans ses idées funèbres et faisant dire à son curé trois ou quatre messes par jour, qu'il servait lui-même. L'infortuné curé, aux prises avec ce diable d'homme, jeûnait par force presque tous les jours.
Un matin, Bulard convoqua tout le village : « Mes amis, ditil, il ne suffit pas de bien vivre, il faut encore bien mourir et être enterré convenablement. J'ai pensé à vous pour cette dernière affaire et je vais recevoir trois cents cercueils en bois de chêne et bien ferrés qui m'arriveront demain. Que ceux qui veulent en profiter se dépèchent ; les premiers seront les mieux servis. Au reste, je veux vous prêcher l'exemple et je vous invite tous à mon enterrement qui se fera après-demain et auquel, je l'espère, il ne manquera rien. C'est une affaire que je vais régler avec M. le curé. »
Connaissant depuis longtemps la tournure mélancolique des idées du brave capitaine les paysans ne s'inquiétèrent pas de ce qu'il leur avait dit. Mais Bulard tint parole ; les trois cents cercueils arrivèrent le jour même et lui-même les étrenna, car il se brûla la cervelle le lendemain, après avoir réglé avec son curé l'ordre de la cérémonie. Son testament était court; il lais-
sait tout son bien à l'église qu*il avait bâtie, à la charge par la Fabrique d'enterrer gratis tous les habitants du village (1).
Trois symptômes permettent de distinguer facilement la mélancolie des autres psychoses: !<> Une insomnie plus ou moins profonde ; 2^ Un sentiment de découragement profond et de tristesse perpétuelle qui trouve partout des prétextes ; 30 Une douleur lourde et persistante à la nuque.
Le mélancolique ne peut pas être heureux car rien, aucune société, aucun spectacle, aucune conversation, aucune lecture ne peuvent, je ne dirai pas Tamuser, mais tout au moins le distraire. Sans cesse à l'affût de quelque préoccupation triste ou nouvelle, il n'écoute que ses maux et s'acharne à broyer du noir! il est l'antithèse de l'homme bien équilibré, unissant la saute du corps à un intellect bien doté et vivace ; ce dernier ne redoute pas le mal, se refuse à y croire alors même qu'il en est atteint, et par sa bonne humeur, aide puissamment son médecin à l'en guérir.
Que devient le mélancolique?... Assez souvent, mangeant peu et digérant mal, il succombe aux atteintes d'une maladie du tube intestinal, ou bien il meurt consumé par la phtisie ; d'autres fois, envahi par la tristesse, ayant perdu son énergie et ennuyé de lui-même, il en arrive à trouver les hommes vils, sans foi, parjures à l'amitié, infidèles à leur parole, aux liens contractés et aussi méchants que bêtes. Le plus grand de ses supplices est de voir les gens heureux ; sa plus grande joie est d'apprendre qu'ils payent leur tribut à la souffrance et qu'ils sont aussi découragés, aussi soupçonneux, aussi ennuyés qu'il l'est lui-même. Bientôt ses nuits se peuplent de cauchemars, de rêves jaloux et de visions effrayantes, et comme si ce n'était pas assez des longs jours et de leurs coups d'aiguille, voici que le sommeil fuit tout à fait les paupières alourdies et rend son martyre éternel. Aussi finit-il par désirer la mort comme une amie, une fée libératrice. Et souvent, la trouvant trop lente à venir, il se tue, dans toutes Ta plénitude de son bon sens !
(l) Les Fous célèbres.
206 LES PEHSEUBS
Traitement médical et hygiénique de la mélancolie. — Pour combattre a^ec avantage la mélancolie, il est bon d'habiter les pays de lumière et du soleil. Humboldt dit dans son cosmos : fi La lumière du ciel, suivant les différents degrés de sa durée et de son éclat, est en relations mystérieuses avec rin* térieur de Thomme^ avec l'excitation plus ou moins vive de ses facultés, avec la disposition gaie ou mélancolique de son humeur.» C'estce que Pline, l'ancien, a exprimé par ces paroles : cœli tristitiam discutit sol et humant nubila animi serenatii).
Généralement, les mélancoliques ont de l'inappétence; de la dyspepsie et de la constipation. On y obvie en prenant tous les soirs au souper, un, deux ou trois grains de Vais, une cuillerée à café de poudre de charbon et de salol à parties égales à chaque repas. Vin de Bordeaux coupé avec la perle de Vais no 3, ou Vais Carmen,
Avoir grand soin de régulariser le sommeil en donnant une ou deux cuillerées, de sirop sédatif de Gélineau dans de l'eau sucrée. Forcer la dose au besoin de manière à goûter six heures de repos solide, c'est le minimum nécessaire.
Recourir à V hydrothérapie. — Eviter les émotions et faire travailler le corps : promenades, exercices, gymnastique, pêche, chasse, danse, distraiCtions ; mais pas de veilles, ni d'excès, bonne nourriture. Séjour à la campagne.
g) Hypocondrie.
L*hypocondrie n'est pas autre chose, a dit le docteur Berthier (2), que l'exagération morbide de l'instinct de la conversation ; une figure pâle, un teint brun, des cheveux noirs et rares, des bémorrhoïdes, de la gastralgie, de la gravelle et surtout un égoïsme incurable, voilà sa caractéristique.
(1) Réveillé Parise, note d'Ed. Carrière.
(2) Docteur Berthier, Des Névroses diathésiques.
Causes: Vie solitaire, chagrins, suppressionde quelque sécrétion, excrétion ou dartre, tempérament nerveux ou goutteux. Elle reconnaît encore pour cause avérée, la misanthropie jetant sur les hommes et les choses un voile noir, les revêtant du plus vilain aspect-
Elle s'accompagne en outre d'une excessive mobilité du système nerveux. Suivant l'influence du temps, l'aspect du ciel, l'absence ou la présence du soleil, tantôt l'hypocondriaque oubliera qu'il est malade, pensera, vivra, jouera comme tout le monde, tantôt il s'abimera dans les idées les plus sombres, se croyant atteint de mille maux. Sous la première impression, il parlera haut, ferme, raisonnablement et sera même éloquent et généreux ; sous la seconde il se montrera découragé, fatigué, sans énergie, dégoûté des hommes et de tout, il n'aura plus la moindre illusion, sera jaloux, soupçonneux et se réjouira du mal des autres. Et ces sentiments, cette disposition d'esprit se succèdent rapidement sous une influence indéfinissable. Mais cependant avec cette réserve que les impressions tristes et la crainte de la mort ou de la maladie prédomineront dans son existence avec l'idée, la préoccupation du moi portée à l'extrême. Déjà, de son temps, Aristote avait remarqué qu'une extrême contention d'esprit rendait les gens de génie mélancoliques ou hypocondriaques. Voyez plutôt Jean-Jacques Rousseau, l'hypocondriaque par excellenee, et Molière retracer leurs propres maux, dans les Confessions ou X^Malade imaginaire,
Lichtenberg , dit Réveillé-Parisé (1), qui était atteint de cette maladie, en a fait la remarque. « Mon hypocondrie, dit-il, est proprement la faculté d'extraire, pour mon propre usage, la plus grande quantité possible de poison de chaque événement de la vie... Je me suis souvent désolé de n'avoir pas éternué trois fois de suite, depuis vingt ans. Pusillanimité est le véritable nom de ma maladie ; mais comment en guérir? Ah si je pouvais prendre une bonne fois la résolution de me bien porter !
(1) Docteur Réveillé-Parisé, ojo. cit.^ p. 76.
Souvent en effet, l'hypocondriaque se rend bien compte de ses travers, de l'absurdité de ses idées favorites, de l'incohérence des pensées traversant son cerveau mobile, mais comme un navire désemparé et sans gouvernail, il est le jouet des flots et de la marée ; il n'a pas de volonté ferme et tout en se plaignant constamment de son sort, il ne fait rien et ne prend aucune résolution ferme pour en sortir !
De Goncourt a, dans son Journal^ tracé le portrait de Zola hypocondriaque toujours insatisfait, toujours avide de bruit et désireux (les derniers événements l'ont sufGsamment prouvé), d'occuper de son nom la France, que dis-je, la terre toute entière ! Encore ce jugement de de Goncourt a-t-il été porté il y a quelques années, alors que Pétat maladif de Zola était moins prononcé qu'à ses derniers jours.
Heureux encore le Penseur hypocondriaque dont le mal se borne là ; mais où il devient un fléau pour les siens, c'est lorsqu'il se préoccupe exclusivement des dangers que court sa précieuse existence. Cette sollicitude intéressée le hante sans cesse, l'agite, trouble son sommeil, diminue son appétit ; il étudie toutes ses fonctions, son cœur, son estomac, ses déjections. Si un livre de médecine tombe entre ses mains, il le fouille, le scrute et le ressasse, en sorte qu'à la peur du mal s'ajoute le mal de la peur.
L'hypocondrie assiège rarement les enfants et les femmes et elle n'apparaît guère avant 40 ans ; ne songeant qu'à lui^ ce genre de malades fait le malheur de sa famille ; il est prêt à sacrifier tous les biens à son propre bien-être. Il se méfie du reste du monde, se croit souveut, à la longue, entouré de persécuteurs et devient méchant, assassin même quelquefois. Quand il est assiégé par ce délire de persécution, il frappe autour de lui. Un avoué, H... G... tue sa femme d'un coup de rasoir parce qu'elle s'est, dit-il, transformée en démon pour l'attirer en enfer! Elle était simplement descendue avec lui à la cave pour tirer du vin !
Traitement médical et hygiénique de V hypocondrie, — Il est bon de rechercher avant tout de quelle diathèse (rhumatismale, goutteuse, syphilitique, hémorrhoïdaire, eczémateuse)
dépend Thypocondrie et s'attacher à la combattre par les moyens spéciaux. C'est surtout la goutte qui la détermine et c'est elle qu'on doit modérer en prenant chaque jour, le matin à jeun, une cuillerée à café de vin de d'Anduran dans un peu d'eau sucrée. Eaux alcalines de Vichy-Etat, de Vais, Perles 5 â 7.
Combattre aussi la constipation par l'emploi quotidien d'un ou deux grains de Vais, à prendre le soir au souper.
S'il n'y a pas d'hémorrhoïdes, établir une dérivation active sur les membres inférieurs avec la douche en cercle, et provoquer la transpiration extérieure si elle s'est arrêtée soudainement.
En même temps, chercher à rendre le cerveau, centre des idées, moins sensible ; affaiblir sa délicatesse extrême en employant, le soir au coucher, le sirop sédatif Gélineau (une à deux cuillerées à bouche dans de l'eau sucrée) afin d'émousser et éteindre les actions réflexes en modérant le pouvoir excitomoteur de la moelle et provoquer un sommeil réparateur au sortir duquel l'hypocondriaque aura beaucoup moins d'idées tristes.
Traitement hygiénique , — Nous conseillons les voyages et les distractions comme allégement aux souffrances des hypocondriaques, surtout si le chemin offre des vues pittoresques et si l'on a de gais compagnons de route. Il faut pour qu'ils réussissent que les sites soient beaux, gais, pleins de lumière et de soleil et non pas bordés par de sombres forêts et de noirs précipices.
h) — Nervosisme et neurasthénie.
Sous ces vocables équivalents, nous comprendrons tous les désordres du système nerveux se manifestant sous les formes les plus variées, afin de ne pas entrer dans des détails arides pour nos lecteurs.
Ces troubles ont existé de tout temps et n'ont point échappé
à Tattention des médecins, seulement ils leur avaient donné des noms spéciaux. Nous devons dire cependant qu'avec le surmenage et surtout le surmenage intellectuel, les progrès de la civilisation, la lutte plus âpre pour la vie, cette maladie est bien plus commune qu'autrefois.
Plus la civilisation moderne se développe et rayonne au loin, plus la neurasthénie est fréquente chez les peuples qui marchent à la tète du mouvement scientiGque, industriel et commercial. La France, l'Angleterre, FAllemagne et les Etats-Unis, voilà les nations où la débilité nerveuse imprime ses stigmates les plus profonds et les plus fréquents.
Nous reconnaissons comme la première et la plus puissante cause de la neurasthénie Thérédilé ; Textrême jeunesse et la vieillesse en sont exemptes — la femme y est plus sujette que l'homme ; aucune profession n'est épargnée, mais elle frappe surtout les gens intelligents, les travailleurs de Fesprit et les gens aisés plutôt que les ouvriers.
On devient neurasthénique, a dit Charcot, pour avoir trop travaillé ; veilles, études prolongées, surmenage intellectuel ou génital, examens émotionnants, sentiments tristes, revers de fortune, excès de tabac, de café, d'alcool et autres, en un mot le long cortège d'effets dépressifs dont nous avons fait l'énumération, voilà les causes principales de la neurasthénie. Les habitants des grandes villes sont surtout frappés par elle, les artistes et les littérateurs lui payent un large tribut, ainsi que les financiers tourmentés par leurs spéculations, et les hommes d'Etat travaillés par l'ambition et la difficulté de se maintenir au pouvoir ou d'y arriver.
Le docteur Lockwood, de New-York, signale encore, parmi les causes efficientes de la neurasthénie, les différences d'âge trop grandes entre les époux, les mariages ou les relations entre parents, l'alcoolisme, la goutte, la phtisie, les maladies con- «omptives et l'empoisonnement paludéen des parents, un développement intellectuel disproportionné avec le développement physique des enfants, les écoles défectueuses au point de vue de l'hygiène, l'administration de l'opium aux enfants, si largement en usage aux Etats-Unis et en Angleterre.
LES PE2«S£irRS 211
11 y ajoute les irrégularités dans le régime alimentaire, l'abus du vin, des liqueurs, du café, des veilles, des spectacles, des bals, qui augmentent la tension nerveuse, l'anémie, la lithémie, Toxalurie, les maladies de Tutérus et des ovaires, de la prostate, en un mot, tout ce qui provoque le ralentissement de la nutrition.
Nous devons mentionner encore parmi les causes du nervosisme, les accidents de chemins de fer ou ceux occasionnés par remploi des machines dans l'industrie, accidents connus en Angleterre sous les noms de railway-brain ou railway-spine, et Tabus de Tautomobile.
Les mauvaises conditions hygiéniques, les fatigues musculaires ou physiques déterminent encore son apparition dans la classe ouvrière ; enfin, elle survient dans la convalescence des maladies aiguës ou chroniques, dans la chlorose, Tanémie, la fièvre typhoïde, l'influenza, etc., etc.
Symptômes : Ils sont extrêmement variables, mais M. Charcot en a signalé de constants auxquels il a donné le nom de stiQTnates neurasthéniques, que nous énumèrerons brièvement.
Presque tous ces malades se plaignent d'une douleur au front (plaque frontale) ou à Tocciput (plaque occipitale) — quelquefois toute la tète est serrée dans un étau (casque neurasthé-^ nique). La tête est extrêmement sensible et le passage du peigne y réveille des douleurs.
Tous les neurasthéniques dorment peu ou mal, c'est-à-dire que leur sommeil est troublé par des visions^ des hallucinations. On observe souvent des douleurs à la colonne vertébrale, à la nuque, au sacrum ou au coccyx (plaques cervicale, sacrée, coccygienne). Ils sont aussi « amyosthéniques v^, c'est-à-dire sans force et sans énergie musculaire, le moindre effort les fatigue ; aussi affectionnent-ils l'immobilité.
La dilatation de Testomac accompagne souvent la neurasthénie ou tout au moins une extrême lenteur de la digestion, ou une constipation opiniâtre est leur partage. De là un ballonnement et des éructafions fréquentes ; enfin, une exaltation
OU plus souvent un afiaiblissement des organes génitaux vient compliquer la scène.
Parfois des vertiges, des troubles de la vue, de Touïe, du goût, des mouvements, de Thypéresthésie cutanée, des crampes de l'engourdissement des membres, des semi-paralysies s'ajoutent aux souffrances nombreuses que je viens de signaler.
La neurasthénie est une cause fréquente de mélancolie, ou, pour mieux dire, elle s'accompagne toujours de mélancolie, principalement après les repas qui sont suivis d'une digestion lente, difficile, et laborieuse. Pour en trouver des exemples, nous n'avons qu'à jeter les yeux autour de nous, les neurasthéniques nous coudoient.
Dans presque toutes les observations que nous avons citées, d'auteurs, de littérateurs, de musiciens, nos lecteurs ont vu poindre la neurasthénie, qui finit à la longue par être la mère nourricière d'une infinité d'autres maladies sérieuses du système nerveux et du système digestif.
Veuillot, le célèbre pamphlétaire, a été encore une victime du surmenage cérébral et de la neurasthénie. Sans cesse sur la brèche, il est mort à la peine, usé et affligé de Pimpuissance la plus douloureuse pour un journaliste, celle de ne pouvoir plus écrire. Et cependant il continuait à penser et à exprimer ses pensées par la parole.
Traitement médical et hygiénique. — Il est évident que, pour combattre avec quelque chance de succès la neurasthénie, il est nécessaire de connaître la cause qui a pu lui donner naissance, surtout quand le mal est récent, car, lorsqu'il remonte très loin, il arrive, pour la neurasthénie, ainsi que le dit le docteur Ribas, ce qui advient dans la plupart des maladies, c'est-à-dire qu'il s'est déclaré avec le temps dans l'organisme des lésions profondes du système nerveux ou des désordres fonctionnels qui résistent, après la disparition des causes, à nos meilleurs moyens thérapeutiques. De là la nécessité suprême de combattre le mal aussitôt qu'il apparaît.
« Très souvent, dit cet auteur, on rencontre comme facteur étiologique de la neurasthénie l'existence d'autres maladies
exerçant sur le système nerveux leur action débilitante, par exemple, la chlorose, Tanémie, certaines affections du foie, de l'utérus, des névralgies, des désordres de l'appareil intestinal et en général toutes les maladies chroniques de longue durée, s'accompagnant du symptôme douleur. Dans ces circonstances, il est de règle de s'attacher à les combattre elles-mêmes afiR d'arriver à guérir la débilité nerveuse qui en a été la conséquence inéluctable.
» Un grand nombre de neurasthénies ne reconnaissent pas d'autres causes que des excès, des fatigues excessives de genres différents, comme, par exemple, des travaux intellectuels excessifs, des efforts musculaires prolongés et répétés, une longue permanence dans une attitude déterminée, l'exercice fatigant d'un certain groupe de muscles, les excès de plaisir, les travaux pointilleux, absorbants du microscope, les veilles prolongées, etc., etc. Dans tous ces cas, la connaissance exacte de la cause et la nécessité de leur disparition s'imposent si on veut obtenir du traitement un résultat heureux.
» D'autres fois, la neurasthénie est provoquée par des excitations continuelles ou répétées du système nerveux, ainsi que nous l'avons dit précédemment, par l'ambition, les désirs déçus, les revers de fortune, la misère, les privations, une nourriture insuffisante ou nuisible, un empoisonnement lent, un air méphitique respiré pendant de longues heures, la privation de la lumière absolument nécessaire à la santé de l'homme comme à celle de la plante ; il faut s'attacher alors et avant tout à y remédier au plus tôt, de même qu'il faudra interdire l'abus du café, de l'alcool ou de la morphine quand leur usage a occasionné le nervosisme. Mais il est un grand nombre de neurasthénies dont la cause n'est pas accessible aux remèdes, par exemple, celle survenant d'un choc nerveux traumatique, (naufrage, chute d'un lieu élevé, accident de mine ou de chemin de fer, explosion de dynamite). Il serait absurde de croire que, répreuve physique éteinte, la neurasthénie disparaîtra, alors qu'elle ne fait, en quelque sorte, que commencer. 11 en est de même des cas survenus sous l'empire d'une diathèse héréditaire, ou chez des individus conçus pendant une période où le
MA LES PBNSEORS
père et la mère avaient un système nerveux tourmenté. — Dans ces circonstances, on n'a plus qu'à mettre en œuvre la médication antincurasthénique. tout en cherchant à combattre la diathèse familiale si on reconnaît sa présence. — Seulement il est bon que le malade sache à l'avance que le traitement sera long et l'affection tenace, et surtout qu'il ne doit jamais se décourager — la première période (insomnie) est la plus courte, bien qu'elle persiste souvent pendant toute la durée de la maladie, mais enfln c'est elle qui en est le premier acte — la seconde période (douleurs de tête et des organes) dure plus longtemps — quand à ces deux genres de troubles se joignent les désordres génitaux (myélasthénie), on peut prédire à l'affection une durée plus longue encore. Néanmoins, je me hâte de le dire, la neurasthénie est une maladie curable, mais à la condition que le patient unisse ses efforts à ceux de son médecin, ce qui peut en abréger singulièrement la durée.
» Ce dernier devra s'efforcer aussi (car rien n'est à négliger pour réussir) d'inspirer à son malade la plus grande confiance et de prendre sur lui l'autorité la plus grande. Mais, me dirat-on, c'est alors de là suggestion, de l'hypnotisme. Non, assurément,et, à part quelques partisans enthousiastes, la plupart d'entre nous savent que la suggestion hypnotique réussit moins ici que dans d'autres maladies nerveuses à grand fracas ; mais, les médicaments qui triomphent chez certains neurasthéniques échouant chez d'autres, le praticien, s'il a quelque empire sur son malade, le consolera et écartera plus facilement de lui la désespérance.
Le caractère de la médication antineurasthénique doit être tonique, mais surtout calmante. L'hydrothérapie sera largement appliquée sous toutes ses formes, mais en progressant, de manière à ne point heurter le patient dès le début. L'emploi de l'éponge imbibée d'eau froide en est le premier chapitre ; quand le malade est agguerri, on passe successivement au drap mouillé, à la douche en pluie, et au jet avec une application de trente secondes. La teinture de coca unie à celle de kola, les dragées Reine du Fer, s'il y a quelques symptômes d'anémie ; le vin amer de gentiane, les granules de quassine.
si Tappétit fait défaut, une dose de 50 à 60 centigrammes d'antipyrine prise le soir au coucher, voilà ce qui complète le côté tonique de la médication .
Quant au côté sédatif, nous recommandons les dragées Gélineau à petite dose, deux ou trois au plus par jour, prises aux repas ; leur usage prolongé éteindra peu à peu la tension nerveuse et le malade goûtera, grâce à leur usage, un calme inconnu depuis longtemps.
L'absence du sommeil, voilà le grand coefficient des désordres neurasthéniques, nous l'avons déjà dit ; aussi est-il de première nécessité de procurer du repos au malade. On remplira facilement cette indication avec le sirop sédatif Gélineau donné à la dose de une, deux, trois et même, s'il le faut, quatre cuillerées à bouche, prises ensemble et à la fois le soir au coucher dans de Teau sucrée. On ne s'arrête dans les doses que lorsque l'efiFet désiré, un sommeil réparateur, est enfin obtenu. A ces divers moyens, on se trouvera bien de joindre l'isolement ou l'éloignement des lieux ou des personnes pouvant rappeler l'apparition des souffrances du début ; le repos absolu de l'esprit, sinon du corps, le séjour dans une campagne riante ou sur les bords de la mer pendant l'été ou l'habitation sur les plages chaudes de la Méditerranée ou de l'Algérie pendant l'hiver. — Le massage est aussi un excellent adjuvant qu'il ne faut pas négliger. — Quant à la suralimentation, ou gavage, je n'en suis pas partisan, à moins de signes évidents d'inanition, la conservation de Texistence primant toute autre considération ; mais, dans les cas ordinaires, cette méthode brutale et contre nature occasionne plus d'irritation et de dégoût à des gens nerveux qu'elle ne leur procure d'avantages ; mieux vaut donc s'en abstenir à moins de nécessité.
Je dois mentionner encore une méthode de traitement fortement préconisée par MM. Charcot, Vigoureux, Grand et Boisseau du Rocher, l'électricité statique. Elle a procuré à ces confrères des succès incontestables, et comme au résumé elle ne saurait être nuisible lorsqu'elle est appliquée avec tact et discernement, je me fais un devoir de la mentionner sous ses diverses formes. Le bain statique a un effet calmant très net,
après quelques séances. Le souffle guérit la céphalalgie. Vétincelle fait contracter les muscles et combat la constipation, la fatigue, ainsi que les couleurs locales. La friction est enfin un stimulant général.
i) — Les Phobies.
On a donné le nom de phobie à une terreur subite, irrésistible, angoissante, déterminant une émotion si profonde, qu'elle suspend la volonté et le raisonnement, ces pilotes utiles qui nous aident à triompher de la peur ordinaire.
J'en ai reconnu dans mon livre sur ce sujet (1), trois variétés. Les pseudo-phobies ou aversions, les phobies secondaires, et les phobies essentielles. Les Penseurs, en raison de leur genre d'occupations et de l'exaltation de leur système nerveux, sont très sujets à cette névrose. Beaucoup d'entre eux sont assiégés de peurs inexplicables^ car en dehors de l'objet de leur aversion, ils sont aussi braves que n'importe qui. Les causes des phobies sont complexes ; elles se rattachent souvent à un état diathésique (arthritisme, nervosisme, hystéricisme, ou épilepsie), mais plus souvent encore elles sont la conséquence d'un épuisement nerveux survenu par excès de travail cérébral, d'émotions vives, ou d'une prédisposition nerveuse héréditaire.
j) — Pseudo-phobies ou aversions.
Henri III, qui avait montré une grande vaillance au siège de la Rochelle, ne pouvait supporter la vue d'un chat et il le faisait chasser de sa chambre quand il s'en introduisait un.
(1) Des Peurs maladives ou Phobies, parle docteur Gélineau, Paris, 1894. Vigot frères, libraires, place de l'Ecole de Médecine.
Tallemant raconte que le maréchal de îBrézé ayant fait tuer à i'affût, au coin d'un bois, un de ses valets de chambre, marié à Tune de ses maîtresses, s'évanouissait toujours depuis, quand il voyait un lapin.
Brantôme nous dit que la reine de Naples, Jeanne II voulant se faire aimer de Carraccioli et sachant qu'il avait la peur des souris, en fit lâcher une devant lui et qu'éperdu de frayeur, il se réfugia dans la chambre de là reine où elle l'attendait.
La vue d'un ânon faisait perdre connaissance au duc d'Epernon, et celle d'une pomme faisait fuir Wladislas, roi de Pologne. Erasme tremblait de tous ses membres en voyant des lentilles ou du poisson, Scaliger en voyant du cresson et Trycho-Brahé en apercevant un lièvre ou un renard . Le chancelier Bacon défaillait lorsqu'il y avait éclipse de lune, Bayle avait des convulsions en entendant le bruit de l'eau tombant d'un robinet. Lamotte-Le Voyer ne pouvait souffrir le son d'aucun instrument. Favoriti, un poète italien, ne pouvait souffrir l'odeur de la rose. Un médecin de beaucoup d'esprit, Pierre d'Apono tombait en défaillance en voyant un fromage.
Meyerbeer, un génie bien équilibré cependant, délestait les chats et s'informait, quand on l'invitait à dîner enjville, s'il y en avait dans la maison.
Vaulabelle, un excellent compatriote, avait la terreur du velours et c'était une préoccupation angoissante pour lui, quand il était invité dans une maison pour la première fois, de savoir si les chaises de la salle à manger étaient recouvertes de velours.
Francis Poictevin et Baudelaire avaient la peur des glaces, où leur imagination leur faisait voir des choses fantastiques. Dans le Midi, le bris d'une glace annonce une mort de quelqu'un de la famille dans l'année.
Quelquefois ces pseudo-phobies ou aversions se transmettent aux enfants ; ainsi Marie Stuart enceinte, ayant vu tuer d'un coup d'épée son poète favori soupçonné d'être son amant, par son mari, en ressentit une telle émotion que son fils Jacques I«r, roi d'Angleterre, ne pouvait sans pâlir et frissonner voir des épées sortant de leur fourreau.
21S LBS PENSEURS
« Mau passant, nous dit de Gonconrt, avait une telle appréheosiOD de la mort que, pour échapper à cette obsession, H était sans cesse en voyage sur terre on snr mer. Descendu un jour à la Spezzia, il s'informe à l'hôtel s'il y a dan=: le pays ou à 1 hôtel quelques malades en traitement, et apprenant qu'oo y soigne un scarlatineux, il abandonne aussit^il le déjeuner commandé par lui, remonte dans son bateau et reprend la mer,
c Un homme de lettres, au fait de cette terreur de la mort et de la maladie, ayant sur le cœur quelques lignes critiques de Mau passant et devant dîner avec lui, se mit à étudier, le& jours précédant le dîner, de gros bouquins de médecine et lui servit pendant tout le repas, les cas de morts consécutifs aux maladies des yeux, ce qui fît littéralement tomber le nez de Maupassant dans son assiette. »
Dans les Phobies secondaires, la peur angoissante se révèle avec plus d'intensité que dans les pseudo-phobies, aversions ou antipathies ; c'est que les sujets qui en sont atteints :^ont des neurasthéniques, des hystériques, des épileptiques ou des hypocondriaques — ou que ces maladies ont affligé leurs parents ; leur organisme est débile, leur caractère veule et leur intelligence médiocre.
Eiillû, la Phobie essentielle ne reconnaît aucune maladie comme cause et elle constitue à elle seule toute Vaffection, Le sujet éprouve une anxiété extrême, qui l'oppresse et r anéantît malgré les meilleurs raisonnements ; ces malades savent qu'ils sont en cela fort déraisonnables, que hormis ce point, ils valept un autre homme, et cependant, pendant un moment, ce sont des roseaux tremblants sans énergie, sans voionté.
Le nombre et la variété des Phobies est extrême et tous les jours il s'en découvre de nouvelles, nous ne citerons que les plus importantes. La Phobie du vide ou kénophobie, la peur des espaces ou agoraphobie, la peur des pointes, aiguilles, la peur de la mer (Thalassophobie), la peur d'être renfermé (<:iausiropliobie), la peur de la saleté (Mysophobie), du sang (llémiitophobie), la peur des morts (Nécrophofoie), celle de la
LES PEK6ECBS 2i9
mort (Taoatophobie), la peur de la foule, la peur du cheval, des bacilles, la peur des voyages en chemin de fer, celle de la maladie (Pathophobie), celle-ci se subdivisant en une foule d'autres peurs, de Tangine de poitrine, du choléra, de la fièvre jaune, de la peste, de la syphilis, de la rage. Nous ne citons que les principales variétés.
Le premier kénophe (effroi du vide) a été un homme de génie, Pascal, qui, à 12 ans, connaissait à fond les mathématiques, avait, à 16 ans, fait un traité approfondi des coniques, et révélé à 23 ans les lois de la pesanteur de l'air, s'était épuisé par les études les plus abstraites. Sa constitution s'était altérée avec le surmenage qu'il avait imposé à son corps qu'il prisait peu de chose ou rien. A la fin, l'enveloppe se lassa et se rebella, et, devenu d'une nervosité excessive, Pascal contracta la Peur des Espaces ou agoraphobie ; voici à quelle occasion :
En novembre 1654, Pascal étant allé se promener dans un carrosse à quatre chevaux au pont de Neuilly, les chevaux prirent le mors aux dents; les deux premiers furent précipités dans la Seine, mais au même instant, par suite de l'impulsion et de la chute de ces animaux, les rênes et les traits se rompirent et le 'carrosse s'arrêta court. Depuis cet événement, Pascal crut toujours voir un abîme à son côté gauche, ce qui l'empêchait d'avancer, à moins qu'il ne donnât la main à quelqu'un ou qu'on y plaçât une chaise sur laquelle il pouvait s'appuyer. Ses amis, son confesseur, son directeur avaient beau lui dire qu'il n'y avait rien à craindre, que ce n'étaient que les alarmes d'une imagination épuisée par des études abstraites et métaphysiques, il convenait de tout cela avec eux, mais un quart d'heure après, s'il se remettait en marche, il voyait de nouveau comme un vide immense devant lui.
Bientôt, en même temps que des pensées toujours saines et nettes, il fut hanté par un délire mélancolique qui détruisit le reste de ses forces et dont il ne pouvait repousser l'obsession ; son corps s'épuisa de plus en plus, le passage de la nourriture se fit de jour en jour plus difficile et Pascal mourait après une longue agonie de trois années.
L'empereur Héraclius fut saisi, à 59 ans, d'une frayeur insur-
montable à la vue de la mer. A la suite de son expédition en Syrie, il arriva sur les rives du Bosphore, mais pour le faire entrer à Constantinople, il fallut lui construire un pont de bateaux garni des deux côtés de planches et de branches d'arbres lui masquant la vue de la mer, ce qui lui permit de passer de Tautre côté à cheval.
Le moraliste Nicole n'est jamais arrivé à traverser Teau, un gué, un fleuve sur le bateau sans trembler de tous ses membres et fermer les yeux. Combien de gens en font autant quand ils traversent un fleuve en chemin de fer.
Pierre le Grand étant tombé à l'eau dans son enfance, conserva toute la vie une terreur telle de l'eau, qu^il redoutait de traverser un pont.
Auguste, nous dit Suétone, avait une peur insensée du tonnerre et des éclairs, et il croyait se garantir de la foudre en portant toujours sur lui, une peau de veau marin. Quand l'orage approchait, il allait se cacher dans un lieu souterrain et voûté. Cette terreur s'accrut pendant une marche nocturne contre les Cantabres, la foudre vint tomber devant sa litière et tuer l'esclave qui la précédait, un flambeau à la main.
D'après d'Aubigné, Henri III, qui était un névropathe de la plus belle eau, du reste, avait également, quoique soldat d'une valeur éprouvée, grand peur du tonnerre et des éclairs.
Mme de Martel (Gyp) est sidérodromophe, c'est-à-dire qu'elle a peur de voyager en chemin de fer, surtout lorsqu'il y a des tunnels à traverser ou lorsqu'il fait nuit noire. Sont encore tels quelques mécaniciens des chemins de fer et les voyageurs qui ont été témoins des accidents épouvantables survenus pendant un de leurs trajets. Echappés au danger ils y songent cependant et se voient sans cesse écrasés, brûlés par le feu, les flammes et l'eau bouillante. Aussi sont-ils obligés, les uns de renoncer à leur profession, les autres de ne plus voyager en chemins de fer.
La zoophobie est assez fréquente et c'est surtout des chiens qu'on a le plus peur. Beaucoup de soldats et môme d'officiers ont peur des chevaux. J'ai cité une observation de ce genre
chez un capitaine d'artillerie (1). Cette phobie, qui a été l'objet des études de médecins militaires, fait très souvent verser dans les cadres de l'infanterie pas mal de recrues affectées d'abord à la cavalerie^ mais qui ont du cheval un eflroi tel, qu'ils se refusent, malgré les punitions pleuvant dru sur eux, à monter à cheval.
Enfin, je dirai que les médecins eux-mêmes sont sujets à une double phobie, reconnue par M. Grasset, de Montpellier.
Dans la première, le praticien indécis, méticuleux, a toujours peur de donner des doses trop fortes et est constamment préoccupé d'en voir les effets désastreux, si bien qu'il finit par ne plus rien prescrire en fait de médicaments.
Dans la seconde, ils songent à une erreur possible du pharmacien et n'ont pas une minute de tranquillité quand leur malade est parti avec leur ordonnance. Le professeur Grasset en a connu qui ont été forcés d'abandonner leur profession, étant profondément malheureux et un de ceux-là qui n'a pu le faire est absolument attristé de traîner aux pieds ce boulet perpétuel !
Plusieurs acteurs ressentent une anxiété extrême au moment de monter sur la scène, et le docteur Frémineau a traité avec succès par la suggestion une actrice du Théâtre-Français, chez laquelle cet état d'anxiété, Survenant en scène, s'était manifesté seulement à la fin d'une carrière couronnée par de nombreux succès (2).
Traitement médical et hygiénique des Phobies. — La phobie étant la cousine germaine de la neurasthénie, il faut, comme dans cette dernière : !« calmer l'état général et l'organisme excité (bromure, chloral et arsenic, base des dragées et du sirop Gélineau, vin de coca et kola, injections de strychnine ou de phosphore comme réparateurs des forces); !2° traiter la cause s'il y a anémie, toniques amers et ferrugineux. Hydrothérapie et électricité statique, si arthritisme, benzoate de soude, vin du docteur d'Anduran, eaux alcalines de Vichy-Etat ou Perles, 5 et 7, de Vais, iodure si cause spéci-
(1) Une observation d'hippophobie lue au Congrès do Garthage.
(2) Docteur Bérillon, 7Vw6ie.v neurasthéniques.
ûque, laxatifs, rhubarbe aux repas ou grains de Vais le soir ou au souper. Enfin, en dernier ressort, recourir à l'hypnotisme.
Comme conseils hygiéniques : repos, séjour à la campagne, mets légers, lait, œufs, viandes blanches, pas d'acides, pas de fruits non mûrs, pas d'alcool ; le café est conseillé.
Enûn, il faut que le médecin et les parents du Phobique agissent, soutiennent et relèvent son moral, car le jour où il aura repris confiance en lui-même, son mal se dissipera comme une fumée légère avec Taide de la médication. Un dernier conseil et j'en ai fini : ne pas craindre d'employer ensemble ces diverses médications afin d'être plus sûr de gagner la victoire !
k) Dégénérés^ Déséquilibrés ^ Hallucinés
C'est parmi les Penseurs que se recrutent ceux des émotifs ou des intellectuels que le public appelle les toqués, les excentriques, et les médecins « les Déséquilibrés ou les Dégénérés. »
Azam qui, dans la Revue scientifique {189î\ s'est occupé des Toqués, dit à leur sujet : « Il n'est aucun de nous qui ne connaisse des gens qui, par leurs actes ou leurs idées bizarres, nous étonnent et étonnent leur entourage ; cependant, ils ne sont pas fous : ils dirigent convenablement leurs affaires, remplissent avec précision et convenance des fonctions quelquefois difficiles, défendent leurs idées avec une logique suffisante et paraissent, en un mot, être comme tout le monde. On dit de ces gens : « Ce sont des toqués, des originaux, des exaltés, des fanatiques ou quelque autre qualification analogue. »
« Dans la société où vivre serait impossible sans une tolérance réciproque, on en rit, on les évite ou on leur passe leurs bizarreries ; mais il n'est pas toujours possible d'en rire, on en pleure quelquefois, et on ne peut pas toujours les éviter, car il
LES PeKâEURS 2â3
est de ces excentricités qui sont préjudiciables non seulement à leurs auteurs, mais qui compromettent leurs familles ou sont de terribles dangers. »
Rien de plus commun* chez les artistes en particulier, que de trouver, dit Régis (i), des gens qui sont excentriques dans leur façon de se vètir^ de se coiffer, de marcher, d'écrire, de parier et qui offrent un geste bizarre, une locution, un tic, une grimace. Souvent aussi Toriginalité se révèle par une tendance obsédante qui pousse le sujet dans une direction inteU lectuelle ou morale à Texclusion de tonte occupation pratique et utile ; par exemple à s'entourer d'oiseaux, de fleurs, de chats, à collectionner des objets insignifiants, à s'absorber dans des recherches, des calculs, des inventions ridicules.
Ou bien, ce sont des émotivités singulières, des appréhensions ou des attractions invincibles pour tel animal ou tel objet. La prodigalité excessive, l'avarice sordide, Texaltation religieuse et politique, Térotisme, le mensonge spontané, l'esprit d'intrigue et de duplicité, la passion du jeu et de la boisson l'hypocondrie et la misanthropie sont encore des tendances qui se trouvent très fréquemment chez ces individus que le public désigne sous le nom de maniaques, d'excentriques, de toqués.
Moreau de Tours les définit encore mieux et en quelques lignes dans Tintéressant ouvrage qu'il afait paraître (2). « Pour le monde l'excentrique est un individu d'un caractère original, sujet à des écarts ; pour le médecin, l'excentrique est un déséquilibré qui a le privilège de ne pas se faire enfermer. t>
C'est un aliéné avec conscience, entraîné à des actes extravagants sans que sa raison elle-même soit pour cela altérée ; mais aussi sans que sa volonté ait souvent la force de l'empêcher d'agir, et l'auteur cite à chaque page des exemples d'individus intelligents, du reste, ou d'autres très bien doués faisant des voyages insensés, des paris étranges ou des actes sinon de folie vraie, tout au moins pleins d'extravagance.
(1) Régis, Guide pratique de médecine, 1892.
(2) Moreau, de Tours : Les Excentriques ou Déséquilibrés du cerveau.
2â4 LES PENSEURS
Il est sûr qu'au-delà d'un certain degré, le tempérament nerveux exagéré devient réellement pathologique, affine les sens d'une manière incroyable ; et s'il est la source de joies incomprises pour le reste des mortels, il est aussi la cause de beaucoup de tristesses et de douleurs aiguës, de là. des sensations étranges inexplicables, fantastiques. Ainsi, chez Flaubert, par exemple, Taudition des sons, Taspect des syllabes évoquaient à ses yeux la vue de couleurs correspondantes : C'est ce qu'il appelait la vision colorée, et quand il dit la première fois devant ses amis que pour lui c composer un roman, c'était rendre une coloration, une nuance, » ceux-ci ouvrirent tout d'abord de grands yeux sans le comprendre.
« Ainsi, dans mon roman carthaginois, je veux faire pourpre; dans Madame Bovary, je n'ai eu que Tidée de rendre un ton. cette couleur de moisissure de l'existence des cloportes ». Pour lui, une dissonnance des mots dans une phrase était un supplice et on le vit retravailler pendant huit jours entiers, une page d'une de ses œuvres pour la faire disparaître. « Tant pis pour le sens, s'écriait-il, le rythme avant tout. »
Le poète anarchiste qui, dînant au restaurant Foyot, faillit sauter avec la bombe allumée par ses corréligionnaires, n'a-t-il pas exprimé le môme sentiment en s'écriant après l'attentat : Qu'importe le crime,, si le geste est beau !
Beaucoup de ces Déséquilibrés reconnaissent eux-mêmes qu'il y a chez eux des dissonnances étranges entre la raison, le bon sens et leurs débauches d'imagination. Nous reproduisons ici la confession de deux d'entre eux et non des moindres, Flaubert et de Goncourt.
Le premier, qui faisait partie avec de Goncourt des dîners de Magny, ne veut pas dîner chez Riche, ailleurs que dans un cabinet, car il ne veut pas de bruit, ne tolère pas des individus à côté de lui, et de plus il veut ôter pour manger, son habit et ses bottines.
Il apprend en sortant de table qu'à l'inauguration de la statue de Ronsard à Vendôme assistera de Saint-Victor. « Eh bien, s'écrie-t-il, je n'irai pas à Vendôme, non vraiment, la sensibilité est arrivée chez moi à un état maladif tel... je suis entamé au
point que l'idée d'avoir la figure d'un monsieur désagréable ; en chemin de fer, devant moi... ça m'est odieux, insupportable. Autrefois, cela m'aurait été égal, je me serais dit : Je m'arrangerai pour être dans un autre compartiment, puis à la rigueur, si je n'avais pu éviter mon monsieur désagréable, je me serais soulagé en l'engueulant, maintenant, ce n'est plus cela, rien que l'appréhension de la chose, ça me donne un battement de cœur! »
Et M. de Goncourt qui écrit ces souvenirs pris sur le vif, fait un retour sur lui-même et s'écrie à son tour : « Ah la belle désorganisation physique que fait, même chez les plus forts, les plus solidement bâtis, la vie cérébrale. C'est positif, nous sommes tous malades, quasi fous et tous préparés à le devenir complètement I ».
Ch. Baudelaire, qui n'était pas moins névrosé que Flaubert, accusait aussi cette même perversion cérébrale qui a été dépassée par ceux qui se sont fait gloire d'être appelés les Décadents comme Arthur Raimbaud en poésie, Manet en peinture, et les Symbolistes comme Mallarmé qui traduit le son en couleur et la couleur en son et en timbre d'instruments. Et c'est ainsi que pour lui « les harpes sont blanches et bleus sont les violons, pour surmener notre passion ; en la plénitude des ovations, les cuivres sont rouges, les flûtes jaunes qui modulent l'ingénu, s'étonnant de la lueur des lèvres et sourdeur de la terre et des chairs ; synthèse simplement des seuls instruments simples, les orgues toutes noires plangorent ».
Heureusement qu'on n'enferme personne dans une maison de santé pour des paroles incohérentes. Il faut en outre des actes, mais quel symptôme avant-coureur de la folie?
V Indépendance Médicale a retracé dans un article relatif à rinfluence des passions toxiques sur la poésie française, les lignes suivantes qui me paraissent être la vérité même .
«c L'alcool dégrade Thomme dans ses fonctions les plus nobles et les plus élevées. En même temps que la faiblesse et la débilité des fonctions physiques, il amène une insuffisance croissante des facultés morales. Il détruit les facultés éthiques et esthétiques. Lisez le passage suivant de R. Von Krafft-Ebing et vous
y retrouverez le portrait de plus d'un décadent alcoolique. J'ai des noms sur le bout des lèvres, c L'individu qui s'adonne à la boisson a des idées relatives sur tout ce qui concerne l'honneur, les mœurs, les convenances ; il est indifiérent aux conflits moraux, à la ruine de sa famille, au mépris de ses concitoyens; il devient un égoïste et un cynique (inhumanitas ebriosa). Une irritabilité d'humeur croissante et une véritable disposition à la colère violente vont de pair avec les phénomènes moraux. Les moindres causes provoquent des émotions de rage qui, étant donné la faiblesse 'éthique très avancée, sont indomptables et revêtent le caractère d'émotions pathologiques (ferocttas ebriosa).
< Cette appétence morbide pour les poisons qu'on observe chez les Dégénérés, n'existe pas seulement pour l'alcool; elle se manifeste aussi pour tous les autres poisons qui amènent une euphorie : chloral, éther, cocaïne et surtout morphine. C'est parmi eux que se recrutent presque tous les morphiniques passionnels, les ivrognes de la morphine, ceux qui y sont venus par simple dérèglement d'esprit et par recherche d'une sensation nouvelle. Ici encore, il ne m'est pas permis de citer des noms. Mais j'affirme qu'il existe parmi les poètes déca^dents un nombre très sérieux de morphiniques passionnels, et il en est parmi eux trois au moins qui jouissent d'une certaine notoriétés Ces trois malheureux ne sont point venus à la morphine pour y trouver l'oubli de souffrances physiques réelles. Ils y sont venus par vanité, par forfanterie peut-être, mais peut-être aussi attirés par ce poison mystérieux qui leur procure, assurent-ils, la plus suraiguë et la plus douloureuse des voluptés, en même temps qu'il désagrège lentement leur individualité physique. En cela ils se comportent absolument comme des héréditaires dégénérés. »
En comparant, la dernière moitié du siècle dernier avec ses premières années, on reconnaît aisément que ses débuts où brillèrent Victor Hugo, Lamartine, Balzac, de Musset, les Dumas, Alfred de Vigny, Ponsard, Casimir Delavigne et Scribe, furent autrement glorieux que sa fin.
Quel genre n'avaient-ils pas essayé, en arrivant pour ainsi
dire du premier bond au sommet? Odes, élégie, roman, théâtre, comédie, tragédie, tout les avait tentés et dans tous ces genres^ ils se révélèrent comme des maîtres achevés. Si bien que ceux qui leur ont succédé depuis, désespérant de les égaler jamais, se sont lancés dans les sentiers de traverse qui mènent quelquefois à tout, queiqnefois à la célébrité, d'autres fois à la misère, à la mélancolie, au suicide. Mais ils ne pouvaient se décider à être la pâle image de leurs devanciers ; aussi se sontils jetés à corps perdu dans le sombre, le mystérieux, Pinfernal, le raz terre, et le naturalisme, s'y vautrant avec plaisir et affectation ! Voilà ce qui explique assez plausiblement et Tocciiltisme d'Huysmans et les écrits pornographiques de Zola. Une fois par hasard et pour montrer sans doute qu'ils auraient aussi bien réussi dans un chemin plus fleuri, moiqs mal odorant, ils nous ont donné l'un Le Rêve, l'autre La Cathédrale dont la lecture nous fait dire : « Hélas, s'ils avaient voulu ! >
De son côté, Henri Mûrger inventa la Bohême, Théodore de Banville fît revivre les feux foUels, les djinns, les péris, les fées et les dieux de l'olympe; Baudelaire, lui, évoqua le diable et fit de l'homme tour à tour abattu, mélancolique ou blasphémateur, un esclave, un inspiré du malin Esprit. Lui-même se ^éoXd^Tei possédé par lui.
Sans cesse à mes côtés s'agite le démon, Il nage autour de moi comme un air impalpable ; Je l'avale et le, sens qui brûle mon poumon, Et l'emplit d'un désir éternel et coupable.
Et tantôt, il l'adore comme un être fatal en saluant Satan trois fois grand, tantôt se débattant contre cette obsession, il appelïe Dieu à son secours contre le prince des ténèbres. Le talent incontestable de Baudelaire était-il réellement inné en lui et tel qu'il s'est révélé dans les Fleurs du maU se complaisait-il dans cette alliance de la poésie avec les cantharides et le piment? On est tenté de le croire en lisant cette strophe à une de ses maîtresses à qui il montre une charogne :
Vous serez semblable à cette ordure,
A c^'tte horrible infection, Etoile do mos yeux, soleil de ma nature.
Vous, mon ange et ma passion ; Oui, tf'lle vous serez, o la reine des Grâc4*5.
Apr^s les derniers sacrements.
Quand vous irez soils l'herbe et les floraisons grasses
Moisir parmi les ossements.
N'y a-t-il là que de la recherche, de roriginalité, de Tamour des contrastes ? Ou bien, Baudelaire ne serait-il pas un halluciné, un saturé dopium et de haschich? — D'aucuns le prétendent, d'autant plus qu'il a adoré comme des divinités bienfaisantes mais fantastiques ces philtres jadis chers au Vieux de la Montagne. Il les regardait comme un des moyens de séduction — du diable que l'Eglise devrait s'attacher à proscrire sévèrement. « J'avouerai, dit-il, que ces poisons excitants mé paraissent non seulement un des plus terribles et des plus sûrs moyens dont dispose l'Esprit des Ténèbres pour enrôler et asservir la déplorable humanité, mais encore une de ses incorporations les plus parfaites. »
Etait-il affilié à l'occultisme réellement (1) ? En en parlant ainsi, ne visait-il pas surtout à l'originalité, afin de ne pas ressembler aux poètes vulgaires ? Etait-il en proie à une hallucination réelle et voyait-il réellement apparaître Satan au rictus sacrilège au fond du bol ou du narguileh où il fumait et buvait ces deux philtres enivrants : l'opium et le haschich ? Formait-il avec le diable en participation la grande Société Satan, Baudelaire et O® ? Quand il n'évoquait pas Satan, des idées abracadabrantes comme la suivante le hantaient : « Malgré les admirables services rendus par Téther et le chloroforme, il me semble qu'au point de vue de la philosophie spiritualiste, la môme flétrissure morale s'applique à toutes les inventions modernes qui tendent à diminuer la liberté humaine et l'indispensable douleur : Ainsi le médecin qui anéantit momentanément la sensation, attente à la liberté de son malade
(1) Dans son livre dsingGYCMx Là-Bas, Huvsmans nous fait assister à une sc(>iio (roccultismo à Paris.
et la douleur est un bienfait ou un Noli me tangere fort respectable ? »
Ah ! si Baudelaire, au lieu d'être frappé, comme nous allons le dire, dans son cerveau, avait été la victime d'un accident de voiture nécessitant, par exemple, Tamputation d'une jambe, comme il en eût rappelé de cet anathème contre ces deux auxiliaires merveilleux du chirurgien.
Toutes ces idées fantastiques sont en réalité Tœuvre d'un cerveau malade, halluciné par les poisons de l'esprit, qui s'est jeté éperduement dans une veine, une mine peu exploitée ostensiblement jusque là, la veine Diabolique. 11 s'y est complu s'entourant de chats et surtout de chats noirs ; son vers est félin comme eux, recherché souvent et visant à TefTet toujours : névropathe jusque dans les moelles, il saupoudrait volontiers d'un grain et même de deux grains d'hystérie la plupart de ses œuvres.
Nous citerons encore quelques Déséquilibrés :
Parmi les musiciens, Donizetti, Robert Schumann, Beethoven, Lalo, Berlioz, Saint-Saëns et Planqiiette, obligés en ces derniers temps d'abandonner l'atmosphère fiévreuse de Paris pour aller se retremper aux rives lointaines, loin du bruit de la ville.
Parmi les artistes, citons Gil-Naza, André Gill, Frederick, Lemaître et ce Labussière, le héros de la pièce, Thermidor interdit sur la scène !
Ajoutons qu'il n'est guère d'artiste de notre temps qui n'ait un grain de déséquilibration. Quand on vit comme eux, dans les fictions, il est bien difficile de se reprendre dans la vie réelle sans retomber dans des songes désordonnés.
Célestin Nanteuil raconte que Gérard de Nerval, revenant d'Italie absolument désargenté, rapportait pour 4.000 francs de marbres de cheminées et que, dans la misère de la fin de sa vie, il était resté chez lui un tel goût de la chose riche, qu'il se faisait des épingles à cravate avec du papier doré. Et quand il est mort, il avait remis la veille chez Méry son dernier sou !... Dans quel but? Qui expliquera jamais cette bizarrerie d'un déséquilibré?
Des hallocioations à la folie, il n'y a qo'nn pas . . . Franchissons-le... d'autant que les Penseurs en sont souvent tributaires.
Plusieurs hommes célèbres ont disparu, les uns sans qu'on ait pu connaître la cause de leur mort, les autres en des circonstances si singulières qu'elles font notre étonnement, ainsi :
Shakespeare meurt à 52 ans.
Rien n'indique, dit Guizot dans son étude sur lui, le genre de maladie auquel il succomba. Son testament est daté d'un mois ayant sa mort. Il déclare l'avoir écrit en parfaite santé. C'est dans ce document qu'après avoir institué légataire universelle sa fille aînée, Susanna, mariée à M. Hall, médecin de Stratford, il laisse des souvenirs à plusieurs personnes, mais oublie sa femme, et ne s'en souvient ensuite que pour lui léguer, dans un interligne, non pas le meilleur de ses lits, mais the second best (1).
Scheele meurt à 44 ans.
Le jour même de son mariage, il fut atteint d'une fièvre aiguë (?) Quatre jours après, il n'était plus. Certains pensent qu'il succomba à une maladie dont il ressentait depuis longtemps les atteintes, et que, sentant sa fin toute proche, il aura voulu donner par son mariage, son nom, et sa fortune à sa compagne (2).
Priestley meurt à 71 ans.
Il fut empoisonné dans un repas avec toute sa famille, par une méprise dont on ne s'est jamais rendu compte. Personne ne succomba que lui, vieux et affaibli, à une gastrite aiguë causée par le poison.
Théologien exalté, homme de lettres et chapelain de son état, il avait fait le tour de toutes les connaissances, et avait appris, comme en se jouant, le latin, le grec, l'hébreu, le chaldéen, le syriaque, l'arabe, le français, Tallemand et l'italien Sa mémoire était prodigieuse, au point qu'il pouvait reproduire complètement et de souvenir les sermons qu'il avait entendus
(1, 2) Notes du docteur Callemand, de Saint-Mandé.
une fois. Esprit singulier autant qu'étendu, il se plait à répéter qu'il n'est pas chimiste, qu'il ne sait pas la chimie, que c'est même cela qui lui a rendu ses découvertes plus faciles ; que les neuf gaz dont il a fait connaître l'existence, il les a tous découverts par hasard. « Plus un homme a de l'esprit, dit-il quelque part, plus il est fortement attaché à ses erreurs, son esprit ne servant qu'à le ti^mper, en lui donnant les moyens d'éluder la force de la vérité ». Il y a une part de vérité dans cette boutade (1).
Emmanuel Kant s'éteignit de vieiUessey à 80 ans, sans avoir été une seule fois malade en sa vie (2).
Pendant sa dernière année, il perdit progressivement ses facultés et tomba presque en enfance. Il perdit la mémoire, surtout pour les choses et les expressions de la vie commune. Il perdit la vue de l'œil droit, le seul qui lui restait de bon .
Depuis très longtemps il ne voyait plus de Toeil gauche. On ne s'en apercevait que quand on le savait ; il n'aimait pas à en parler, et prétendait même qu'on ne voyait pas mieux avec deux yeux qu'avec un seul, et que la vision, en se retirant de l'un, se fortifiait dans l'autre. (Il n'avait pas tout à fait tortl)
Kant faisait grand cas des médecins et de leur société, et fut lié avec le célèbre Hufeland et les médecins de l'Université de Kœnigsberg. Mais il ne voulut jamais avoir recours à la médecine et aux remèdes. Sa maxime était: Pharmacon venenum. Il soutenait avec raison qu'il n'était pas malade, mais seulement vieux et faible. « Je veux bien mourir, disait-il, mais non par la médecine. >
Il aimait beaucoup les sciences naturelles, l'ethnographie et les lectures de voyages, comme aussi la science nouvelle de l'électricité et l'astronomie.
Il ne buvait jamais de bière, ni à dîner, ni ailleurs. Si quelqu'un était indisposé, sa question ordinaire était : Ne boit41 pas de bière le soir (3)? » Si qu'un mourait avant l'âge, il disait: « C'était probablement un buveur de bière ? »
(1, 2) Notes du docteur ^allemand, de Saint-Mandé. (3) Cette antipathie ou, pour mieux dire, cette phobie de Kant pour la bière a quelque raison d'être à présent surtout qu'on remplace le houblon
Son dîner se composait de trois plats préparés à son goût, avec un petit dessert et du vin. Il aimait aussi beaucoup le café et le thé. Il avait toujours quelques amis à sa table. Un jour, aucun de ses amis n'ayant pu venir, il voulut que son domestique allât au hasard inviter le premier passant dans la rue.
Il se levait à cinq heures du matin, été comme hiver, et se couchait à 10 heures du soir, dans une chambre sans feu, même par les plus grands froids.
Après dîner, chaque jour, Kant faisait une promenade d'une heure et la faisait toujours seul. Il avait pour cela deux raisons. D'abord, il désirait penser à son aise et se délasser dans la libre et paisible contemplation de la nature. Ensuite, il voulait respirer seulement par le nez et sans ouvrir la bouche, pour que l'air eût le temps de s'adoucir avant d'arriver à ses poumons. C'était un conseil d'hygiène qu'il donnait à tous ses amis. Il prétendait par là éviter le rhume et l'enrouement.
Nous avons vu plus haut que contrairement à ses compatriotes, il adorait le vin et détestait la bière. C'est, en effet, une triste boisson, un mélange funeste et cher à tous les points de vue, sans parler de la quantité de l'alcool y contenu en sorte que si on n'a pas de gastrite, de crampes d'estomac ou de dilatation stomacale, on est sûr en buvant de la bière de s'alcooliser sans qu'on s'en doute. Deux acteurs célèbres, deux amis, Brasseur et Berthelier des Nouveautés sont morts tous les deux pour avoir en venant de jouer à ce théâtre, pris le soir un double bock glacé sur le boulevard. Mais, ces morts auxquelles nous pourrions en ajouter bien d'autres, ne décideront point les Français à préférer le vin à cetle boisson dont Richepin a dit : (( La bière éteint, c'est un étui ! »
par la strychnine ou la picrotoxine. 11 faut des estomacs tout particuliers pour pouvoir digérer les nombreux bocks ingurgités chaque jour par un seul homme.