‹ Penseurs et savants: leurs maladies, leur hygièneChapitre 26 sur 34 · A GEORGE SAND · texte numérisé non relu

A GEORGE SAND

Tui qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus Df^ tout ce que mon cœur renfermait de tendresse, (jtiand dans la nuit profonde, ô ma belle maîtresse, h" venais en pleurant tomber dans tes bras nus !

La mémoire en est morte, un jour te Fa ravie, Fà cet amour si doux qui faisait sur la vie Glisser dans un baiser nos deux cœurs confondus, Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus .

U faudra bien t'y faire, à cette solitude, Piiuvre cœur désolé, tout prêt à se rouvrir, Oiiisait si mal aimer et sait si bien souôrir. 11 faudra bien t'y faire ; et sois sûr que l'étude,

La veille et le travail ne pourront te guérir. Tu vas pendant longtemps faire un métier bien rude, Toi, pauvre enfant gâté, qui n'as pas l'habitude D'attendre vainement et sans rien voir venir.

Et pourtant, ô mon cœur, quand tu l'auras perdue, Si tu vas quelque part attendre sa venue.

Sur la plage déserte en vain tu l'attendras.

Car c'est toi qu'elle fuit de contrée en contrée, CJierchant sur cette terre une tombe ignorée. Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas. Venise, 1834.

Porte ta vie ailleurs, ô toi qui fus ma vie, Porte ailleurs ce trésor que j'avais pour tout bien. Va chercher d'autres lieux, toi qui fus ma patrie, ^'a fleurir au soleil, ô ma belle chérie, i'ais riche un autre amour et souviens-toi du mien .

Laisse mon souvenir te suivre loin de France ; (Ju'il parte sur ton cœur, pauvre bouquet fané ; Lorsque tu Tas cueilli, j'ai connu l'espérance, Jiî croyais au bonheur, et toute ma souffrance ]\st de l'avoir perdu sans te l'avoir donné !

10 janvier 1835.

Alfred de Musset.

Voici comment ilf. Audébrand (1) a décrit la décadence fatale de ce poète.

« Sur des traits naturellement pâles, s'étendait de jour en jour cette teinte d'ivoire jaunissant, qui est Tindice d'une vieillesse prématurée. Il n'y avait presque plus rien de rose sur ses lèvres. L'œil, d'ordinaire si grand ouvert, semblait se rapetisser comme pour se mouvoir dans moins de lumière. Dans sa parole, on ne retrouvait plus la vivacité impérieuse et caustique d'autrefois, et cette main fine d'artiste qui avait écrit tant de belles choses commençait à trembler. »

Parfois il se reprochait tant de faiblesse et avait conscience du précipice où la fée verte l'entraînait peu à peu.

« J'ai perdu jusqu'à la fierté Qui faisait croire à mon génie ! »

« C'était dans ces rares moments qu'il se reprenait à faire tomber encore de son front de beaux vers ; mais cette éclaircie passait avec la rapidité de l'éclair ; arrivait le lendemain une journée funeste, la couleur du ciel lui rappelait tout à coup le voyage de Venise ou la promenade dans la forêt de Fontainebleau. Aussitôt sa tête se troublait ; il n'était plus maître de lui-même. Il courait en insurgé ou en fou au café de la Régence, se faisait servir de l'absinthe et c'en était fait de son âme pour un mois ou deux !

« Dès que ces malheureuses pratiques furent connues, on se donna le mot pour former autour de lui une sorte de cordon sanitaire. Il s'agissait de l'empêcher de boire — on usa de tout. Son frère, Paul de Musset, suppliait, grondait!... Deux savants docteurs parlant au nom de la science, se relayaient pour faire entendre des menaces qu'ils espéraient devoir être salutaires. Madame Joubert, celle que Henri Heine nomme la petite fée et qui dans la haute classe se tenait angéliquement au service de toutes les infortunes, ne se lassait pas de conseiller l'abstinence. Et la mère du malade qui habitait l'Anjou !... quelles lettres touchantes elle écrivait à son fils ! mais

(1) Ph. Audébrand, Petits Mémoires du XIX* siècle.

t^ Les PEffSEtTM

oe tttt peine perdue et le pauvre poète revenait toujours à la liqueur verte. « Pauvre cher poète, où vas-tu? s'écriait un jour Eugène Delacroix qui l'avait rencontré dans un de ses mauvais moments ? i

Et cependant, la fortune l'avait gâté ; elle lui avait donné un nom, une famille honorable, une figure sympathique. 11 avait été accueilli par tous sans susciter d'envie ; la jeunesse de son époque Tidolàtrait et plus tard, quand ses proverbes adorables furent joués à la maison de Molière, une pluie d'or ruisselait chez lui. 11 n'avait donc aucun motif de tristesse réelle à noyer dans l'absinthe; mais la fatale habitude était prise et elle devait bien tôt abréger et terminer ses jours !

J'avoue que ce second motif de l'ivresse volontaire et accoutumée d'Alfred de Musset me plaît infiniment mieux parce qu'il le réhabilite aux yeux de tous et surtout de la jeunesse qui, fidèle en cet amour-là du moins, a adoré jusqu'à la passion, ce poète (lont la tombe est sans cesse visitée et fleurie pax elle aux approches de la Fête des Morts !

Comme Alfred de Musset. Alfred Assolant, l'auteur de tant de jolis romans écrits de la plume la plus alerte, e&t mort de chagrin après avoir demandé à l'ivresse l'oubli des douleurs qni assombrirent les dernières années de sa vie.Ayant [perdu sa femme et une jeune Fille de 20 ans, rien ne le rattachait plus à l'existence. Il voulut, dit M. Philibert Audebrand, sortir de ce monde sans laisser après lui le scandale d'un suicide et il y est arrivé bientôt en doublant la dose des breuvages permis qui procurent à l'homme le bienheureux oubli, mais plus souvent encore la mort !

Hoffmann, le conteur fantastique, mourut alcoolique à 46 ans, et complètement paralysé des jambes.

Il avait adopté un cabaret où il s'installait le soir pour n'ea sortir qu'au jour ; cependant il était capable déparier et d'avoir de l'esprit cinq ou six heures de suite.

Edgar Poë, cet écrivain si puissant, demandait encore presque tous les jours à l'ivresse alcoolique (cela est triste dire) la puissance d'invention ou d'imagination grâce à laquelle, il décrivait tant de contes à la fois séduisants et fatals. Edgar Poê,

qui a décrit mieux que personne les émotions stupéfïaales et attirantes de la peur, et qui nous a fait vivre dans ce monde chimérique et fantastique où il se plaisait tant lui-mémo, était un alcoolique halluciné, maladif, et il est mort à la ûmir de l'&ge, à 39 ans, dans un hôpital, emporté par les spasmes et lei^ convulsions répétées du délirium tremens, suite naturelle et lin ordinaire des alcooliques invétérés.

Pour mon confrère Cabanes, cependant, Edgar Poé ne demandait à Talcool qu'une stimulation passagère, violente. Il savait s'arrêter au bord de l'abîme où il sentait que i^a raison allait sombrer. Arrivé au point où il commençait à percevoir des visions étranges, il n'allait pas plus loin. Comme Muguet, il avait la faculté de les fixer sur le papier et le lendemaii^ faisant revivre son rêve, il donnait à ces visions un corps et tes développements les plus bizarres.

Edgar Poë ne serait pas mort aussi prématurément sans une circonstance fatale qui précipita sa fin et que mon cotiirère raconte d'après une feuille américaine.

Depuis deux ou trois ans, Poë vagabondait entre Philadelphie, New- York et Baltimore, sans domicile fixe. 11 n'avait pari paru depuis plusieurs semaines à Baltimore, où il avait coutume de £aire des séjours assez prolongés, quand on s'inquiéta de ses nouvelles. On sut alors qu'il s'était trouvé dans la ville deRichmondune veille d'élection. Or, la coutume du pays veut qu on recueille tous les ivrognes qu'on rencontre dans les rues, qu'on les séquestre jusqu'au lendemain, jour du vote, pour en iaire autant de partisans. C'est ainsi que. dès le matin, Poâ fnltraînè avec un de ses compagnons, de section en section, et dut voter au gré de ses bourreaux. A la troisième ou quatrième station de ce calvaire, Poë ne pouvait plus se traîner. Pour ne pas avoir d'ennui avec la police, on prit le parti de le hisserdans un €ab, et on l'envoya à l'hôpital où il mourut. Il est vraisemblable qu'on avait mêlé aux boissons qu'on lui avait fait absorber des drogues stupéfiantes qui l'ont littéralement empoisonoé.

Mais ce ne sont pas seulement les littérateurs et les auteurs qui se vouent au culte de l'alcool et de Tabsinthe ; on compte parmi leurs fanatiques, des inventeurs, nombre d'arliëtes, des

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militaires, des médecins connaissant mieux que personne les dangers de l'alcool et ses effets sur l'intelligence, le cœur, les artères et s'abandonnant cependant sans restriction à cette pente fatale.

Clé aient (1) nous dit que le célèbre Gluck, qui eut tant de succès à la cour de France où il était patronné par Marie- Antoinette, adorait le vin et encore plus Teau-de-vie. S'abandoiinaiitun jour sans contrainte à ce plaisir devenu à la longue un besoin, il but une si forte quantité de cognac qu'il en mourut.

Métra, Je célèbre compositeur de valses, dit de Goncourt dane son Journal, pochard, et récidiviste de la boisson, avait pris une telle habitude, d'être ramassé et de coucher dans un certain poste, près de Glignancourt, qu'il avait demandé qu'on en changeât le papier, prétendant que le vert de ce papier TempoiâOfinait.

Caillas était un autre pochardj^ mais sale et dégoûtant, comme si on l'avait ramassé dans le ruisseau, toujours ivre à tomber et cependant se tenant par la force de la volonté, en équilibre sur le bord du trottoir, sans jamais dévaler sur la chaussée, et on l'y rencontrait toujours occupé à attacher à sa boutonnière une fleur fanée, un brin de verdure ou un légume ramassé dans les ordures de la rue !

Sauvage, l'inventeur de l'hélice, a lutté jusqu'à la dernière heure j perdu dans ses rêveries et ses plans. C'était un beau et grand vieillard, à la tournure théâtrale, dit de Goncourt, vêtu d'habits de misère, dans une immense redingote bleue ; sa silhouette se détachait sur les hauteurs de Ménilmontant, où on le voyait rapportant du marché son déjeuner et son dîner du lendemain.

« Il fut volé, cet inventeur sublime, par tout le monde, volé par El icsen de sa découverte de l'hélice, volé par Girardin de sa découverte du physionotrace, et n'avait pour vivre à la fln de ses jours, qu'une misérable pension faite par le ministère de la Marine. N'importe, la tête enfoncée dans un tas de

|l) Clément. Musiciens célèbres ^ 1868. Paris.

découvertes et nourrissant en lui à l'aide du cognac ia flamme qui fait trouver, il se préparait aux travaux de la nuit par le jeu enragé de deux ou trois heures de violon.

« Il est mort en disant que « c'était vraiment dommage ! » parce que la véritable application de son hélice était dans Tair et non dans Teau. »

Le fameux caricaturiste Graninlle demandait également à l'alcoolisme la stimulation nécessaire à son cerveau pour pouvoir crayonner ses dessins spirituels et si originaux !

Laumier, ce grand artiste aussi indifférent que possible, du reste, du succès de son œuvre, vivait de la manière suivante, d'après les de Concourt. « Une immense pièce où, autour d'un poêle de fonte, chauffé à blanc, des hommes étaient assis à terre, chacun ayant à sa portée un litre auquel il buvait à même et dans un coin, une grande table portant, dans le désordre le plus effroyable, un entassement et un amoncellement de choses lithographiques, et dans un autre coin, le groom et le rapin tout à la fois du dessinateur, choumaquant et recarrelant de vieux souliers ! »

Parmi les Prédicateurs, on rencontre aussi des alcooliques. Au moment de monter en chaire, il en est qui, très volontiers, s'imaginent qu'un ou deux petits verres leur donneront de la chaleur, de l'élan et le don de l'improvisation, et ils prennent cette funeste habitude ; seulement ils ne se bornent pas là. Bientôt, à la fin de chaque repas, ils se délectent avec une goutte de rhum ou de cognac, et peu à peu l'abus se dessine ; ils deviennent alcooliques sans s'en douter et hâtent la fin de leurs jours, en devenant congestifs, artério-scléreux et finissent par mourir d'apoplexie ou d'un ramollissement cérébral. J'en ai connu plusieurs qui ont eu cette triste fin parce qu'on ne les a point avertis à temps et détournés à l'origine de ce fatal chemin !

Les médecins comptent aussi dans leurs rangs beaucoup d'alcooliques, soit parce qu'ayant mené joyeuse vie étant étudiants à Paris ou dans les grandes villes, ils restent un peu bohèmes et buveurs d'apéritifs, leur diplôme obtenu, soit parce que, devenus gourmets avec l'âge, ils aiment les bons

dînerSj soit enfin que, fatigués par la profession, ils sentent le besoin de se réconforter avec un petit verre de cognac ob d'armagnac.

Pour moi, j'ai connu dans l'Ouest, pays de la bonne eau-devie, pas mal de médecins de campagne qui en étaient fort amaleurs et, une fois l'habitude prise, s'ils n'ont pas l'énergie nécessaire pour refuser le verre de fine ou d'eau-de-vie de marc qu'on leur offre chez le client, ils sont perdus ; insensiblement, ils deviennent alcooliques. L'après-midi, ils sont omnibulés, incapables de faire un diagnostic exact et d'écrire une boune ordonnance, ce qui n'est pas sans inconvénient, on en conviendra, pour leurs clients de la seconde moitié du jour.

Le docteur H, Schi/f, parent par alliance de la famille Heine, était un auteur de beaucoup de talent qui, d'après Henri Heine, n'a pas été estimé à sa juste valeur. Malheureusement, iJ avait un penchant extrême pour la dive bouteille et l'alcool ; aiisei fut il abandonné par sa famille et mourut-il à l'hôpital.

Le philosophe Jacques, d'après Maspéro (Journal de Gonci}urt|, tombé malade, étant mineur dans les Pampas, fut recueilli par des naturels du pays. Il avait épousé une fille très belïp, mais une vraie Guanche qui ne savait que monter à cheval. Les tribulations maritales que le philosophe eut avec sa cenlauresse, le portèrent à se consoler avec le vin du cru, un vin qui contient les trois quarts d'eau-de-vie et qui lui duiina une première attaque de delirium tremens . A la suite de celte attaque, il se sauva d'auprès de sa femme, se réfugia dans une petite ville de la République Argentine, où on créa un collège exprès pour lui. Mais là, un beau jour, il fut rattrapé par sa légitime, se remit à boire pour se consoler et finalement mourut d'une seconde attaque de delirium tremens!

Ou a constaté chez les militaires, surtout pendant une certaine péritKie de temps, de 1850 à 1875, que beaucoup d'officiers avaient un penchant exagéré ponr l'absinthe. Ce goût pour la verte leur est survenu, tout le monde s'accorde à le dire, pendant nos guerres d'Afrique, et des officiers, il est descendu jusqu'aux soldats. Peut-être en éteignant chez eux l'idée du

traTaii et l'esprit d'initiative, Tasage quotidien de l'absinthe a-Wt contribtté pour une part à nos désastres de 1870?

Aujourdliui, il n'en est plus ainsi. Nos vieux types de commandants et de colonels Ramollot, très braves sans doute, mais incapables de réflexions profondes et saines, ont été mis à la retraite et remplacés par des officiers sérieux, sachant très bien qu'ils doivent travailler sans cesse pour être à la hauteur de leur glorietise mission ; on ne boit plus, on n'étrangle plus de perroquet et on va rarement au café. Hélas, que n'en a-t-il toujours été ainsi !

La connaissance des ravages occasionnés par l'alcoolisme, la vu€ de l'état d'abattement de quelques-uns de leurs anciens chefs ont corrigé nos officiers ou, pour parler plus exactement, les a détournés de cette voie fatale. C'est si triste, si odieux, la vue d'un camarade en état d'ivresse. La mort du plus vaillant des hommes, d'un ami de la France, le général Shobeleff est une leçon à méditer.

Après avoir très bien déjeuné, Skobeleff, par gageure, bravade, ou exaltation, demanda à l'hôtelier de la ville où il éftait descendu une bouteille de Champagne et une femm^, quelques instants après on l'entend appeler à nouveau : « Garçon, une autre bouteille de Champagne et une femme ». A la troisième bouteille deChampagne suivie de la troisième femme, il mourut d'une congestion cérébrale !

La défense de vendre dans les cantines de Tabsinthe et des apéritifs mettra, espérons-le, un terme aux ravages de l'alcoolisme chez iK)s soldats.

On mène depuis quelque temps une vigoureuse campagne contre l'alcoolisme, et on a raison, car ce sera la mort de notre race française, et on a aboli ou abaissé les octrois pour les boissons hygiéniques: c'est très bien; mais tant que les mesures énergiques suivantes ne seront pas adoptées, il régnera chez nous en maître, même en le grevant de dfoits prohibitifs : 1® Il faudrait que l'Etat eût le monopole des alcools comme il a celui du tabac, afin que seuls les bons alcools rectifiés et redistillés soient mis en circulation -, ^o Abolir le privilège des bouilleurs de crus ; il ne sert qu'à voiler des fraudes désastreuses et

constanlcs pour la santé publique ; S© Limiter par voie d'extinction le nombre des débitants et des cabaretiers, ne leur donner qu'après rigoureuse enquête le droit de licence et leur imposer une patente considérable ; 4© Punir sévèrement les alcooliques par la prison, Tamende, la privation des droits de tuteur et de vote ; 50 Ne pas reconnaître les dettes de café et de cabaret; 60 Mettre dans un asile spécial les gens ivres et les y faire travailler en ne leur donnant à boire que de l'eau ; voilà les mesures urgentes à prendre pour déraciner l'alcoolisme, les demimesures étant impuissantes pour y parvenir. Il est si difQcile, malgré la cherté de l'absinthe, de lutter contre les goûts simplisles de l'alcoolique trouvant le moyen d'être le plus heureux des hommes avec quatre sous d'absinthe et un sou de pain ?...

Encore ne parlons-nous là que des moyens de réprimer l'alcoolisme dans le public, mais ce vice aura toujours ses facteurs cachés et secrets.

Un interne des hôpitaux disait que bien des dames du faubourg Saint-Germain étaient des alcoolisées du fait de leurs ascendants et aussi de l'habitude prise par quelques-unes de prendre dans la journée de l'Eau de mélisse des Carmes, ou de la Menthe Ricklès pour se donner des forces. Aussi le docteur Potain leur conseillait-il souvent de la tisane de chicorée — ordonnance dentelles ne comprenaient pas la raison mais qui avait pour but de leur faire boire de l'eau, beaucoup d'eau.

De Concourt parle encore d'une dame sexagénaire de la Société, une absintheuse se mettant sous la peau, dans un jour, vingt-deux absinthes, de cette terrible absinthe colorée avec du sulfate de cuivre ; son fils, avocat à la Cour d'appel, n'a jamais pu la faire sortir de la mansarde qu'elle occupait au Château Rouge et s'est, dit-on, tué de désespoir et de honte.

Traitement du delîrium tremens, — Le deliriwin tremens est la dernière étape de Talcoolique ; elle met souvent sa vie en danger; il est donc utile de décrire la manière de le traiter.

On mettra le malade dans une pièce bien éclairée, enfermé dans un vêtement se boutonnant par derrière, sous la surveillance de 2 ou 3 personnes. 11 sera étendu sur un lit qu'elles entoureront. S'il veut aller et venir dans son délire, le laisser

faire. Jamais de camisole de force. L'accès pendant lequel les sueurs, les urines et la transpiration le débarrassent de Talcool resté dans l'organisme, durera (on le sait à Tavance) deux ou trois jours avant que Télimination des toxines soit complète. Pendant ce temps on étanchera sa soif par Teau diurétique de Martigny teintée de vin blanc ou par du lait donné en grande abondance, si le malade ne le repousse pas, ce qui est rare.

Le second jour, donner une limonade purgative et assurer le repos de la nuit avec de l'Extrait gommeux d'opium ou du laudanum administrés le soir. Si le malade est affaissé, adynamié, on se trouvera bien de donner du café fort, de lui faire des injections de caféine d'après la méthode de Huchard. Le danger passé et le malade restant affaissé, il s'agit de le tonifier avec du vin de Kola et de quinquina, l'Elixir vital de Quentin ou le vin de Vial, qui remplaceront avantageusement l'ancienne idole du malade, l'alcool.

On se gardera bien cependant de lui en redonner, si on ne veut pas s'exposer à une nouvelle récidive ; ajoutons quelques lignes à propos du traitement de la morphinoiiianie dont nous avons parlé plus haut.

Traitement de la morphinomanîe, — Ne pas compter sur les promesses et les serments des malades; une demi heure après les avoir faits ils les auront oubliés et déjoueront la surveillance la plus étroite. De toute nécessité, il faut les interner et encore là, les surveiller et être sûr des domestiques qui vivront auprès d'eux, car ils chercheront à les corrompre par tous les moyens en leur pouvoir. Essayez encore de Thypnotisme.

Ensuite, diminuer graduellement la dose de morphine ; le médecin fera lui-même les injections en ayant soin de ne pas donner la morphine pure, et en la combinant avec le sulfate d'atropine.

Chlorhydrate de morphine gr. 25

Sulfate neutre d'atropine — 01

Eau distillée 10 grammes

F. s. a. 1/2 seringue de Pravaz, 2 fois par jour.

270 LES FEK6EUB8

Interner le malade dans une maison de santé spéciale. Prescrire les ioniques du cœur :

Sulfate de spartéine Ogr. 30

Sirop de toiu 30 grammes

Eau distillée de tilleul 70 —

F. s. a. 2 à 3 cuillerées à bouche par jour (i cuillerée contient gr. 05 de spartéine).

Si nervosisme, insomnie :

Bromure de sodium i gr. 50 par Jour.

(ChéroQ.) Remplacer les injections de morphine par :

Bromhydrate de quinine i gramme

Alcool à 90° 2 gr. 50

EaudisUllée 7 — 50

F. 9. a. — Massage, électricité, hydrothérapie» SurTeilianee; alimentalion tonique, Champagne frappé,, vin de coca, quinquina.

(Nouveauiff reTnèdes).

§ XIII. — Syphilis chez lbs Pbni^iirs

Noua ne parlerons que discrèi:eme]it de cette maladie. La syphilis, qui succéda à la lèpre, le fléau du moyen âge, ne se révéla qu'à la fin du XY® siècle ; mais notre livre, pour être complet, ne saurait la passer complètement sous silence. D'autre part, les noms et les faits que nous allons citer sont connus de tous, et notre but n'étant point de satiirfaire la curiosité de nos lecteurs, mais de leur être utile par nos conseils, nous croyons pouvoir aborder ce terrain brûlant.

Henri Murger, — « Une tête grosse et triste, les yeux rou-

gis, la barbe rare, nous dit Daudet (4), les cheveux encore plus rares, le créateur, l'inventeur de la bohème, qu'il a chantée et <L quelque peu colorée en rose )), trônait à la brasserie des Martyrs au milieu d'une centaine de buveurs de chopes et de fumeurs acharnés, respirant une atmosphère épaisse et lourde, viciée par les émanations du tabac, de café et d'alcool.

Après quinze ou vingt ans de bohème, et de cette existence problématique, incertaine, dorée un jour, cuivrée ou de fer pendant le reste de la semaine^ Mûrger était parvenu à se créer quelques amitiés, il avait fait rire à une époque où on ne riait pas tout haut, voiLàquel avait été son secret, grâce à ces appuis et à son adorable chanson de Musette :

Hier en voyant une hirondelle Qni nous ramenait le printemps, Je me suis rappelé la belle Qui m'aima quand elle eut le temps .

On l'avait distingué, décoré, habillé, sans qu'il eût besoin d'emprunter à l'ami Schaunard son habit de eérératmpe.

La Revue des Deux Mondes lui avait offert ses colonnes, et lui payavt grassement ses romans ; bref^ il était devenu ehàteUâa à Marlotte- et se promenait tous les jours, dan» la forêt, son fusil sur l'épaule, à la recherche d'un lièvre rn#»screl qui mangeait les choux de son jardin. Chaque jour il faisait lever l'animal dans ses plates-bandes, déchargeait sur lui son arme inoffensive (Mûrger était extrêmement myope) et lui donnait renidiei-von» pour le lendemain. Ce reiKiez-vous, l'animaï n'y maoaqua jamais et, habitué au fracas de cette artillerie inoffensive, il s'en allait aossi tranquille qu'on amiral descendant de la coupée de son vaisseau^ accompagné des coupe de canon réglementaires. »

Une beore soona cependant où cette doace intimité, connue et respectée par les voisins qui connaissaient tous le signalement du lièvre de Murger, comme on l'appelait, fwt brisée ; affaibli^ maladif^ il dut rentrer à la maison Duboî».

(1) Le.ç Débuts dun homme de lettres, par A. Daudet.

A part une échappée de peu de durée qu'il avait faite dans les salons du grand monde, rue de Tournon, chez la comtesse Chodsko, Murger avait vécu dans des bas-fonds parisiens ; il y avait, il est vrai, rencontré une perle, une créature merveilleuse de gr&ce et de poésie (lequel de nous n'a pas rêvé une Francine à 25 ans?), mais que de Toinons il avait connues aussi et courtisées, hélas ! Or, quand on passe dans la boue, on en reçoit toujours quelques éclaboussures, et c'est d'une de ces éclaboussures-là qu'est mort, avant le temps, le pauvre Henri Mûrger.

A ce genre de batailles de la vie, l'homme et souvent la femme perdent une foule de choses : les cheveux, les dents, la couleur du visage, quelquefois les os du nez. Cet amour malsain garnit leur front d'une couionne qu'on appelle ironiquement la couronne de Vénus. Puis, surviennent les nuits sans sommeil accompagnées de douleurs horribles dans les os des jambes, de crises épileptiques, de la perte de la mémoire et des facultés intellectuelles ; une nuit épaisse, endort l'esprit, et l'on meurt émacié, épuisé, rongé par une lèpre hideuse dont on n'a pas encore malheureusement trouvé le bacille et qui défie souvent les efforts de la nature et de l'art. Le dieu Mercure ne guérit pas toujours les blessures que nous font les flèches de Vénus et Murger, mort jeune encore, en est un exemple incontesté!

Voici comment s'exprime à son sujet, de Goncourt dans son Journal :

« Il est mourant (1861) d'une maladie où l'on tombe en morceaux, tout vivant. En voulant lui couper la moustache, l'autre jour, la lèvre est venue avec les poils... Un mois avant, il était gai, bien portant, tout heureux du succès d'un acte joué au Palais-Royal, une bluette qui avait fait plus parler de lui que tous ses romans (1).

« Une mort, dit de Goncourt, qui, en y réfléchissant, a l'air d'une mort de l'Ecriture, d'un châtiment divin contre la Bohème, contre cette vie en révolte avec l'hygiène du corps et de Tàme, et qui fait qu'à 42 ai>s, un homme s'en va de la vie, n'ayant

(1) Le Bonhomme Jadis, je crois.

LES PESSECXS

plas assez de Titalîté pour skituff^rir et ne ^ plaîgnuiit que de l'odeur de TÎande poorrie qui e>t dans sa chamhi>e. et qu^îl ignore être la sienne ! >

Il est mort à l'hospice Dubois. Une foule descendît du quartier Latin et de la butte Montmartre. t5c«l> personnes au moins suivirent le cercueil. <« C'est que Murser était populaire ; derrière le convoi d'Henri Heine il y avait 6 à 7 personnes et 40 derrière le cercueil d'Alfred de Musset. > Le cercueil de l'homme de lettres a des fortunes pareilles à celles d'un livre.

Malfîlàtre, quoi qu'on ait dit de lui :

La faim mit au tombeau Malôlàtit" i^oiv.

n'est pas plus mort de faim qu'il n'est mort ignorée car il jouissait de son vivant d'une certaine réputation, mais il succomba à un genre de maladie qui n'avait pas alors trouvé Ricord pour la guérir !

Félix Arvers^ plus connu par son immortel sonnet, le chefd'œuvre des pièces de ce genre, que par les 15 ou 20 pièces de théâtre qu'il composa seul ou avec des collaborateurs et dont les plus remarquables sont un vaudeville en un acte intitulé^ Les deux Maîtresses et un drame en vers la Mort de Fran^ çoîs premier^ vécut et se perdit dans ce milieu des gens du théâtre vivant au jour le jour et se gorgeant de bocks et de café. Il y passait son temps à jouer au billard, se couchant et se levant tard, saturé de ces vapeurs de nicotine qui abrègent la vie d'un homme et en font à 40 ans un artério-scléreux et à 50 un apoplectique ou un ramolli. Bref il est mort à 49 ans, usé, démoli, rongé par un mal secret, après avoir obtenu à 18 ans au Concours général, à la fois, le prix d'honneur en discours latin et le premier prix de discours français ; la vie des coulisses avait abrégé la sienne ; de là, dit Audobrand, le cri d'un de ses confrères :

« Ce n'était pas la peine de faire un drame en vers sur les amours de François pr pour finir à peu de choses près comme lui ! »

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