‹ Penseurs et savants: leurs maladies, leur hygièneChapitre 27 sur 34 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Conseils généraux et hygiéniques aux Penseurs.

Oa s'étonne généralement à notre époque de rencontrer an intellectuel de soixante ans conservant Tesprii^ la liberté d'allures et la gaîté d'un jeune homme. Accoutumés qae nous sommes à voir, tant de jeunes vieillards, oo est tout surpris de trouver sur son chemin des vieillards jeunes et on leur demande volontiers quelle est leur fontaine de Jouvence et de quels philtres mystérieux ils font usage pour se conserver ainsi, droits et forts comme des chênes que seuls un coup de tonnerre ou un ouragan furieux peuvent déraciner /

Eh bien ! pour arriver paisiblement à la vieillesse sans être atteint par la décrépitude, pas n'est besoin de Philtre ni d'£au de Jouvence, il ne faut que mettre en pratique, certaines règles de l'hygiène que nous allons énumérer dont le succès est assuré et démontré par les nombreux exemples recueillis autour de nous et par nous-méme.

Voici ces règles : l"" Travailler d'une façon continue, mais sans fatigue et en variant les occupations et le genre de travail ; 2o Avoir une vie extrêmement régulière; 3® Se bien nourrir, bien que sans excès ; 4^ Avoir la quantité d'heures de sommeil nécessaire ; 5<» Vivre à la campagne quand arrive la cinquantaine^

Développons ces aphorismes.

A. — Travailler d'une manière continue, mais sans fatigce

Cette règle est aussi absolue pour les intellectuels que pour les travailleurs manuels. J'ai parlé dans le courant de cet ouvrage de savants, de littérateurs parvenus sans encombre h une extrême vieillesse; ils n'y sont arrivés qu'avec une grande régularité dans leur vie et dans leurs habitudes. Mais qu il oie soit permis d'en citer trois exemples moins lointains, Ma:cime du Camp, Ernest Renan et Victor Hugo. Tous les trois ont travaillé avec plaisir et avec une régularité extrême ; tous ont pro* duit un grand nombre d'œuvres et leurs moins intéressantes ne sont pas leurs dernières. Tous les trois se sont accordés à ne pas dire trop de mal du temps présent et pas trop de bien du temps passé, comprenant bien que le meilleur moyen pourrie pas vieillir c'est de rester soi-même toujours jeune. L'un d'eux aditM. Emile Faguet, a décrit la fontaine de Jouvence^ mais tous les trois y ont bu.

Tous ont cherché et trouvé encore dans l'exercice intellectuel le moyen de ne pas vieillir sans se soucier de cette opinion prophétique, si souvent démontrée, disant que les intellectuels iutellligents sont destinés à mourir jeunes.

La vie intellectuelle, alors qu'on ne s'acharne pas à la mener à grandes guides, combat et retarde assurément la vieillesse, les jeunes idées aident le corps à rester jeune, car c'est la tête qui commande au reste de l'être. C'était Tavis de de Gonuourt, et en se comparant aux bourgeois de son âge qu'il cou naît, il conclut en disant que certainement, ils paraissent bien plus vieux que lui.

Les statistiques ne nous démontrent-elles pas, du reste, tous les jours que les professions intellectuelles sont un brevet de longue vie ? En sorte qu'en les exerçant on gagne de toutes les façons en santé, en vivacité de Pesprit, en fraîcheur d'idées. Aussi chacun de nous devrait-il, pour rendre son existence plus heureuse, ne s'occuper qu'à développer et cultiver son intelligence, le reste viendrait par surcroît.

276 LES POSETBS

Varier son travail.

Quand notre attention s'attache toujours au même sujet, ou quand son étude exige un temps très long et que notre intelligence est lasse ou se rebelle, il est bon de la diriger d'un autre c6té, de même qu'il nous faut changer de genre de nourriture et varier nos mets lorsque notre appétit s*éteînt.

En variant son genre de trayail ou en s'occupant par moments d'une œuvre différente, l'esprit se repose et devient souvent plus apte à approfondir et creuser le but de nos recherches.

Nous avons précédemment cité l'exemple de Voltaire qui avait dans son cabinet 5 ou 6 pupitres avec chacun un ouvrage différent en chantier.

Différents modes de travail des Penseurs.

Chaque penseur a, je ne dirai point sa méthode pour travailler, mais du moins, ses heures et ses habitudes, grâce auxquelles, il est mieux inspiré et a le travail plus facile. Or, il est important de ne pas contrecarrer ce goût naturel. Ainsi Théophile Gautier n'écrivait jamais chez lui, mais seulement à Timprimerie du Moniteur. « L'odeur de Tencre, disait-il, il n'y a que cela qui me fasse marcher, puis il y a cette loi de l'urgence ... C'est fatal, il faut que je lise ma copie. . . et puis, j'ai besoin de mouvement autour de moi!... Je ne travaille bien qu'au milieu î du sabbat de l'imprimerie, au lieu que lorsque je me renferme, la solitude m'attriste...

« Montaigne (1) s'enfermait dans une vieille tour pour y digérer librement, à loisir, ses pensées. »

« Milton composait la nuit ou bien dans un grand fauteuil, la tête renversée en arrière.

(1) Physiologie et Hygiène, par Réveiilé-Parise.

LES fCtSET» iTT

€ Bossue -iazs ^;>e «ii=Lr*re f^:v:5e et îa ît î^ c^uit^n^enî enTeIopp«-

disait'îJ. qtll K'^iiiai: > ;^Ius p^rvfoiïiriacnu

A Uome^joî'tu. izd. j-eiaii les îr-ases de iJET^f; '-f; .:V.< .VrV. *« fond d une chaire 'ir i*:-ste.

c Lorsque Fox av^t liîî quelques eiïoès de table et qu'il $e retirait dans son cabinet- iî s'ecTelo^pckit la tète d\me serxiette trempée d'ean et de vinaî je. et c'est dans cet état qu*il travaillait quelquefois dix tieures de suite.

« On assure que Schilier composait en se mettant les pie^ls dans la glace. Nous ne conseillons à personne de Timiler, Matnrin l'auteur de Bestrani de Ma:iitOî?i. se retirait du monde pour composer: quand l'inspiration le saisissait, il plaçait un pain à cacheter entre ses deux sourcils et ses domestiques étaient aTertis par ce signe qu'il ne fallait pas se rappn>cher de lui.

€ Jérémie Bentham jetait ses idées sur de petits carrés de papier qu'il enGlait à la suite les uns des autres et ces longues broches étaient la forme première de ses manuscrits* Linné a peu de chose près, avait adopté le même genre de compo« sition.

« Napoléon avait son mode particulier de méditation et de travail. « Quand il n'avait pas de conseil de cabineL écrit Uoui^ Tienne dans ses Mémoires, il causait avec moi, chantait, coupait selon son habitude le bras de son fauteuil à coups de ounif, avait quelquefois l'air d'un grand enfant; puis se réveillant tout à coup, il indiquait le plan d'un monument à érigf^r ou dictait de ces choses immenses qui ont étonné ou épouvanté le monde . >

Mézerai qui a composé la plus volumineuse histoire do Franco qu'on connaisse n'écrivait le jour qu'à la lueur d'une chandeHo après avoir fermé portes et fenêtres ; si quelqu'un venait pendant ce temps-là lui faire visite, il l'accompagnait cérémonieusement jusqu'à la porte de la rue, mais toujours sa chandelle à la maîn.

Bufîon ne pouvait pas écrire sans ses manchoUes et relie manie, qui a fait le bonheur de sa blanchisseuse, n'est pas

sans ravoir fait considérer comme nn homme extraordinaire.

Eugène Sue a eu lui aussi, une habitude qui n'est pas sans analogie avec celle de Buffon. Il n'écrivait ses romans qu'en gants blancs et il fallait que ces gants fussent de la plus grande fraîcheur. Aussitôt défraîchis, il les défaisait et les jetait. Il en changeait cinq ou six fois par jour. C'était une singulière coutume pour un démocrate à tous crins, mais un démocrate en chambre, comme il y en a tant de nos jours !

€ Concourt a dit que le sens artiste de Vhomme, &est rœil, Flaubert était un visuel. Sans doute il travaillait instinctivement la nuit toujours, pour mieux voir les paysages qu'il voulait décrire, comme le peintre Turner qui s'enfermait huit jours dans une cave avant d'aller contempler un coucher de soleil pour être mieux impressionné; comme le peintre Lenbach qui reposait ses yeux sur les ailes d'une collection de papillons qu'il plaçait toujours, en travaillant, à côté de son chevalet. Flaubert avait le goût de V arsenic dans la bouche quand il écrivait la fin de Madame Bovary, et voyait pourpre en écrivanl Salambô (1).

L'auteur de Cavalleria rusticana, le maestro Mascagni a comme une foule d'artistes ses manies et ses travers. Il se lève tard, se passe au cou un énorme collier, noue autour de ses poings des bracelets fantastiques, se chausse le pied droit d'une pantoufle décolletée, tandis que le gauche arbore une botte vernie et c'est dans ce plaisant équipage qu'il s'abandonne au feu de la composition (2).

Haydn faisait transport er son piano en pleine campagne et s'abandonnait là tout entier à la fièvre de l'inspiration, mais pour cela, il devait avoir à son doigt une superbe bague en diamants que lui avait donnée Frédéric XI. Sans sa bague, il était désemparé. »

Martin, un chanteur remarquable, du commencement de notre siècle dernier, et qui avait un registre de voix si étendo qu'on ne trouve plus d'artiste pouvant remplir ses rôles, avait

(1) Docteur Michaut, Chronique médicale.

(2) Docteur Michaut, Chronique médicale.

Phabitude de mettre dans sa bouche avant de chanter, quelques grains de sel qui, disait-il, lubréfiait ses cordes vocales . Le même moyen obscurcirait sans doute la voix d'un autre.

Ghollet si admiré dans \e Postillon de Lonjumeaubiiy mi de la bière pour mieux chanter. Montaubry, lui, dégugtatt une demi-bouteille de vin vieux, qu'il finissait à la lin de la pièce .

La Peniani préférait, pour se donner de la voix, une f^trletle de mouton saignante. Duménil avalait, dit-on, dix bouteilles de Champagne. Mais il est probable qu'il en offrait à ses camarades de chant, sans cela Garcia se contentait d'un bon café

mêlé à de l'eau-de-vie, autrement dit : un gloria. La Mali bran était plus extraordinaire, elle mangeait des sardines et avalait par-dessus du madère.

Chateaubriand se promenait les pieds nus dans sa chambre quand il dictait à son secrétaire un article. Gooper, le romaDcier américain, remplissait sa bouche de pastilles quand il écrivait. Byron emplissait ses poches de truffes et avait besoin de leur parfum pour composer ses vers. Flaubert n'aurail pour i*ien au monde écrit une ligne sans avoir à la bouche sa vieille pipe culottée.

Walter Scott ne travaillait pas plus de cinq à six heures par jour, et il abrégea sa vie quand, pour réparer ses pertes financières, il se mit plus tard à écrire avec acharnement.

« Parlons des peintres : Léonard de Vinci, pour travailler à son célèbre tableau de la Cène, oubliait parfois de boite ou de manger — ou bien l'abandonnait pendant quelques jours, ou n'y donnait qu'un ou deux coups de pinceau, puis &*en allait.

« Guido Réni peignait avec une sorte de pomj>e, magnifiquement vêtu, et ses élèves le regardaient, rangés en s^ilence autour de lui.

« Le fils de David Téniers ne faisait que le soir ses pelUs tableaux, qu'on appelle des petits soupers.

(( Les musiciens ont à cet égard une originalité bien t'*ninue. Les uns ne composent que dans le silence et l'obscurité, comme

SarU-Cimarosa. D^autres recherchent le bruit et l'éclat : Paësellione ne s'inspirait qu'enseveli dans ses couvertures, il s'écriait: a Saiïile Vierge, obtenez-moi la grâce d'oublier que je suis musicien 1 > Il fallait à Sacchini, les yeux et les gambades de jeunes chats autour de lui.

v. Addison parle d'un avocat qui ne plaidait jamais sans avoir dans sa main un bout de ficelle, dont il serrait fortement un de ses pouces pendant son plaidoyer — les plaisants disaient que c'était là, en effet, le fil de son discours. — Le docteur Chapmann rapporte qu'un avocat célèbre de Londres se faisait appliquer un vésicatoire sur le bras, chaque fois qu'il avait une alIUiro importante à plaider.

{i Gluck et Grébillon s'agitaient et se démenaient sans cesse quand ils composaient.

(£ Quand j'écris, dit de Concourt, un morceau de style (en 1879), J'ai besoin auparavant de ni'entraîner, de me monter le bourrichuii, comme disait Flaubert, en regardant des matières d'art colorées ; mais une fois cette griserie cérébrale obtenue, H me faut éviter la vue de ces choses, tout le temps que j'écris; car ga me distrait, ça me dérange, et il m'est arrivé, ces tempscî, de me priver de regarder, tout un jour de travail, un objet acheté la veille et apporté le matin.

Aui,'uste Comte pesait tout ce qu'il buvait et mangeait. 11 avait épousé, par principe, une femme quelconque, mais comiue exutoire de la papillonne, il nourrissait une passion platùîiique pour une dame D... Or, cette dame D... mourut, et lous les jours Auguste Comte portait des fleurs sur sa tombe. Cette visite journalière amena même une scène assez drolatique. Sa femme, de laquelle il était séparé et à laquelle il ne payait pas sa pension, se cacha un jour derrière le tombeau et, imitani la voix de madame D..., lui ordonna de mettre de Texactitude dans ses payements. Auguste Comte eut une peur de tous les diables et ne revint jamais au cimetière. ^

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