‹ Penseurs et savants: leurs maladies, leur hygièneChapitre 28 sur 34 · B. — RÉGULARITÉ DE LA VIE · texte numérisé non relu

B. — RÉGULARITÉ DE LA VIE

Hugo en a? été un parfait modèle; d'après madame Lockroy, il se levait au jour à Guernesey et travaillait depuis trois heures du matin jusqu'à midi. Passé midi, plus rien : la lecture des journaux, sa correspondance, qu'il faisait lui-même, n'ayant jamais eu de secrétaire — et des promenades. Tout était d'une régularité extraordinaire dans cette vie ; ainsi, tous les jours, une promenade de deux heures, mais toujours par le même chemin^ afin de n'avoir pas une minute de retard, et Hugo répondit à Mme Lockroy excédée de traverser toujours le même paysage: « Si nous prenions une autre route, on ne sait pas ce qui peut arriver qui nous mettrait en retard ! » Et tout le monde couché au coup de canon de neuf heures et demie. Le maître voulant que tout le monde soit au lit était agacé de savoir que Mme Lockroy restait levée dans sa chambre.

« Un corps de fer, ainsi qu'on le sait, ayant toutes ses dents à sa mort, et de ses vieilles dents cassant encore un noyau d'abricot six mois avant qu'elle n'arrivât. Et des yeux? H travaillait à Guernesey dans une cage de verre, sans stores, avec là-dedans une réverbération à vous rendre aveugle et à vous faire fondre la cervelle dans le crâne. ))

De Goncourt a confirmé, dans son Journal, cette extrême régularité de la vie de Victor Hugo.

« Le jour tombé, a-t-ildit, il ne lisait pas aux lumières une ligne d'un journal, une ligne même d'une lettre : il la mettait dans sa poche, disant qu'il la lirait le lendemain. Mme Lockroy racontait qu'au commencement de la guerre^ où tout le monde haletait après les nouvelles, un jour de brouillard où les journaux étaient arrivés à la nuit et où on se les arrachait, il n'avait touché à aucune des feuilles éparses devant lui, demandant qu'on lui racontât seulement ce qu'il y avait dedans.

De retour à Paris, chaque jour où brillait le soleil, Victor Hugo montait, à 4 heures, sur l'impériale de l'omnibus Passy- Bourse et se délectait à revoir ce Paris qu'il aimait tant et de la

vue duquel il avait été privé si longtemps. Puis, avant d'en descendre, il donnait au conducteur une pièce blanche et rentrait à Son hôtel. Aussi était-il bien connu de tous les cochers et conducteurs de cette ligne.

Flaubert menait à Paris une vie très active et même enfermée et cadenassée, nous dit de Goncourt. A peine assistait-il à quelques dîners d'amis journalistes, littérateurs^ politiques ou artistes. Il travaillait 10 heures par jour, mais perdait beaucoup de temps, s'oubliant en lectures interminables et faisant à tous moments l'école buissonnière autour du livre commencé. Il ne s'échauffait guère que vers cinq heures, lorsqu'il s'était mis au travail à midi.

Avec la vie sédentaire du cabinet, il y a un écueii à éviter, la tendance à ne rien faire ou à s'occuper d'autre chose que de Pœuvre commencée; et de la quitter d'instinct, en fuyant par la tangente, surtout lorsqu'on y travaille depuis longtemps. C'est ainsi qu'était l'abbé Jacques Delille qui unit par épouser sa gouvernante, Mme Vaudechamp. Elle lui enlevait ses culottes le matin pour l'empêcher de sortir et le forcer i travailler à sa traduction des Géorgiques. Elle ne les lui rendait et ne lui servait son café au lait du matin que lorsqu'il avait composé une centaine de vers qu'elle allait porter chez son éditeur.

Et si le pauvre poète ne lui donnait pas son compte, elle le battait comme plâtre, l'accusant d'être un paresseux fieffé.

Du reste la femme de Ducis avait envers son mari les mêmes manifestations de tendresse.

Se bien nourrir mais sans excès.

Dans la profession d'homme de lettres, disait Roqueplan qui s'y connaissait et était un arrivé^ après avoir fortement bûché pour parvenir à être dans les bons premiers, « il est essentiel de combattre la déperdition nerveuse avec de bons beefsteacks et du vin de Bordeaux )»,

Ce précepte est excellent. Mais encore faut-il, pour pouvoir le suivre, avoir des ressources suffisantes et c'est justement le contraire qui existe le plus souvent pour les Penseurs.

Emile de Girardin a dit lui aussi « Si vous voulez produire, mangez ferme... il le faut... Nourrissez un chien avec de la viande, il sera beau, fier, courageux, féroce mèmel... Ne lui donnez que du pain, il sera humble, timide et lâche! >

Le conseil est très bon, très juste, surtout appliqué à certains tempéraments délicats, ébauchés plutôt que complets, fatigués, languissants, débilités ou lymphatiques; mais il serait dangereux alors même qu'applicable et facile, s'il s'adressait aux organismes robustes, à des pléthoriques ou à des constitutions ordinaires.

Le régime carné donne naissance à des toxines de diverses sortes, ptomaïnes ou leucomaïnes faisant naître des phénomènes d'auto-intoxication chez de nombreuses personnes.

Accumulées dans l'économie, ces toxines donnent naissance à l'embarras gastrique d'abord, à la congestion du foie, en second lieu.

Les substances végétales se putréfient moins facilement et moins promptement dans l'économie et néanmoins, lorsque les reins fonctionnent mal, ou que l'appareil digestif est en souffrance, l'empoisonnement se produit promptement.

De plus, quand le régime animal est mis, presque exclusivement en usage dans le but de favoriser le développement du corps, il stimule par trop les voies digestives, et il en résulte de la constipation et une soif habituelle. La peau devient chaude et sèche, le pouls est plein, le sang devient fort et fibrineux, l'urine rare, épaisse et acide, l'arthritisme et l'acidisme apparaissent, d'où une prédisposition aux inflammations, à la dyspepsie, à la gravelle, à la pierre et enfin au cancer.

Avec le régime végétarien, on évite, dit-on, ces dangers ou ces maladies ; aussi a-t-il des partisans très chauds et très scrupuleux, en ce sens qu'ils s'y astreignent religieusement.

Il semblerait au premier abord que ne vivre qu'avec des légumes, des fruits et dn lait doit lasser et fatiguer facilement Testomac. Mais il n'en est rien, disent les partisans de ce ré-

gime ; d'ailleurs, pour relever le goût de leurs mets, les végétariens ont des instruments de cuisine tout à fait spéciaux qui rendent les légumes plus savoureux.

Le premier des Végétariens a été le médecin de Louis XIV, Fagon, dont la santé ou plutôt la vie ne s'est soutenue, a dit Fontenelle, que par une sobriété extrême, par un régime presque superstitieux, et qui pouvait donner pour preuve de son habileté qu*U vivait et était très vieux.

Mais ce régime peut-il convenir à tout le monde, aux anémiques? aux débilités ? aux languissants? Je ne le crois pas. Cependant et à coup sûr, la plupart des organismes s'en trouvent bien et ont une énergie morale et physique très enviable ; bien que vivant de carottes, de navets, de lentilles, de riz et de pommes cuites, ils travaillent ferme et longtemps. Tandis que l'homme qui se nourrit surtout de viandes, s'endort fréquemment et reste fatigué par la nourriture qu'il a prise ; sa digestion est difficile et le porte au sommeil. Il est sans doute susceptible à un moment donné d'une grande énergie, d'un bon coup de collier^ mais celui-ci donné, il est fatigué et a soif de repos! (1).

Les végétariens prétendent en outre, et je crois qu'ils ont raison, que le caractère se modifie avantageusement sous l'influence de ce régime ; ils deviennent plus doux, plus patients, moins irritables^ plus affectueux, plus gais. S'ils sont affectés de névralgies, de rhumatismes ou de migraines, ces infirmités ne tardent pas à disparaître, bref, ce régime préserve (il faut en bannir l'oseille toutefois) des maladies arthritiques qui affligent souvent l'homme, à la seconde période de son existence !

Du reste, quelque soit le genre de vie qu'on adopte, il faut se souvenir que la sobriété doit être la règle et l'excès de nourriture et de boisson l'exception.

Autre recommandation utile, chaque Penseurdoittout d'abord étudier et connaître son estomac, savoir ce qui lui convient et

(V) Les portefaix turcs, qui ne maugent pas de viande, résistent de Ion gués heures à la fatigue et au travail ; ceux venus de Grèce ou d'Arménie qui se nourrissent de viande sont incapables do leur tenir tête.

ce qui le fatigue, car sans qu'il en ait Fair, l'estomac est le maître de notre organisme, et il exerce sur les autres organes une sorte de dictature. Le mets qui Ta fatigué une ou deux fois doit être soigneusement exilé à Tavenir, et sans voir, comme Addison, la fièvre et la goutte dans chaque plat, du moins faut-il, après expérience probante, ne pas retourner au mets qui nous les a données une fois I

Indépendamment de leur qualité qui doit être soigneusement étudiée, il y a encore à observer la quantité qu'on en doit prendre. Et d'abord, ne pas chercher à provoquer la faim en excitant facticement l'estomac par ces apéritifs, véritables toxiques introduits complaisamment dans le tube digestif, c'est ouvrir la porte de la forteresse à l'ennemi I Introduire dans la place plus d'aliments que l'estomac n'en peut digérer, c'est l'empoisonnera plaisir, car ce que cet organe ne s'assimile pas devient un foyer de ptomaïnes et de leucomaïnes.

Eviter de se mettre au travail immédiatement après les repas, mais au contraire se reposer ou se promener, aller, venir, se distraire, ne pas fatiguer son esprit, ne pas écrire, ne pas s'occuper des choses publiques. Que de gens ont été surpris par l'apoplexie pour n'avoir pas tenu compte de ce conseil et ont succombé foudroyés parla mort ou la congestion cérébrale pour avoir travaillé pendant la première heure du travail de la digestion !

Je répéterai, à propos des boissons, ce que j*ai dit du régime : « Rendez-vous compte de celle qui est le mieux supportée par l'estomac et tenez vous en à celle-là. Mais souvenons-nous toujours que notre véritable boisson nationale, celle qui nous a fait ce que nous sommes, un peuple gai, vaillant, entreprenant, aimable et résistant, c'est le vin, et surtout le vin rouge.

Aujourd'hui, qu'on peut en avoir partout en France d'excellent, à bon marché, il faut lui faire fête et le préférer à toute autre espèce de boisson, car en quantité trois fois moindre que la bière, il nous donnera forces, santé et longévité !

J'ai déjà parlé du café, dans les premières pages de ce livre, de l'abus qu'en ont fait ou qu'en font certains Penseurs et de

ses tristes conséquences. Je n'y reviendrai pas. Je dirai seulement qu'en quantité modérée, c'est une liqueur agréable, légèrement excitante, faisant affluer les idées au cerveau, sans troubler la raison ; mais que pris en trop grande quantité, il exalte les tempéraments nerveux et affaiblit l'énergie musculaire, et cela malheureusement sans qu'on s'en aperçoive. C'est là qu'est le danger, qui n'est pas considérable pour les tempéraments lymphatiques, engourdis, riches en tissu adipeux, mais est très sérieux pour les organismes irritables,, disposés aux congestions, à l'apoplexie et aux hémorrhoîdes. C'est à ceux-là que Champfleury s'adressait à propos du café (1) en prêchant aux artistes la sobriété : € Tu iras loin avec ton café ?... Tu te brûles à grand feu ! Lève-toi donc au lieu de cela à cinq heures du matin ! Mets sur la table une grande carafe d'eau fraîche et tu verras comme l'eau fera couler tes idées claires dans ta plume I »

Alexandre Dumas père ne buvait pas de vin, ne prenait pas de café et ne fumait point ; c'était cependant un grand travailleur; mais il avait un tempérament d'hercule, et il y avait, dans cette nature colossale, un fonds presque inépuisable d'entrain, de gaieté, de ressources et d'énergie musculaire dont ne dispose guère la jeunesse de nos jours I

D. — La nécessité du sommeil

Après la nourriture, parlons du sommeil. La nécessité du sommeil fait partie en quelque sorte du régime imposé aux Penseurs. Ils se laissent en effet trop facilement entraîner par le bouillonnement des pensées qui fomentent dans leur cerveau. Une idée en entraîne une autre et leur messagère ailée s'élance et vole sur le papier, toujours rapide, toujours prête à donner une sœur à la ligne précédente. C'est le soir, c'est la

(1) Champfleury, Aventures de Mlle Mariette.

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nuit, arec son silence profond, son calme imposant, qui permettent ao Penseur de se détacher des choses de la terre^ et de prendre ces sublimes euTolées qui lui plûsent par-dessus tout. Dans ce travail attirant, les heures s'écoulent bien TÎte et l'aube matinale seule, en faisant pâlir la clarté de sa lampe, aTcrtit rhomme de lettres que le moment du repos a Tainement sonné pour lui depuis longtemps. Des natures plus ardentes encore, insoucieuses de la fragilité de leur organisme, trarai lient nuit et jour, prenant à peine une heure pour des ombres de repas, à la hâte engloutis, et quelques instants de repos. Ils se refusent ce sommeil réparateur qui est au cerveau lassé ce qu'est la nourriture pour l'estomac à jeun : ce sommeil, pendant lequel l'inquiétude, les préoccupations de TaTenir, le souci des luttes présentes, les fatigues de l'incubation, de la création des idées et de leur sertissement s'effacent et disparaissent pour faire place à la paix, à l'isolement, à une détente nécessaire, leur est cependant absolument nécessaire.

Quand on dort, le corps et le cerveau épuisés reprennent en effet haleine, et cependant ils se la refusent impitoyables et imprudents, pleins de présomption et confiants dans leur jeunesse qu'ils croient un fonds inépuisable. Hélas ! à la suite de ces veillées, elle disparaîtra à tire d'aile, ne laissant après elle qu'impuissance et infertilité. Alors le marteau aura beau frapper, la cloche restera muette bientôt et l'airain sonore de jadis cessera pour toujours de vibrer.

« Pour nous faire accepter la vie, a dit de Goncourt, la Providence a été forcée de nous en retirer la moitié en nous faisant dormir. > Sans le sommeil qui est une mort temporaire du chagrin et de la souffrance, l'homme abrégerait de beaucoup la longueur de son existence !

C'est en grande partie le sommeil qui redonne au Penseur, à son réveil, une nouvelle activité cérébrale, capable de lui faire oublier pendant les heures de travail, les ennuis, les querelles de clocher, les piqûres de la vie, et lui permet de s'élever à cette hauteur sereine où se font, je le répète, les conceptions et la création d'un chef-d'œuvre.

J*ai dit tout à Theure que la composition était plus facile le matin, après le repos de la nuit — il est cependant des auteurs qui n'écrivent guère que la nuit, surtout à Paris, où il est diffîctle d^éviter le fracas de la rue et la trépidation des voitures sur les maisons; de Concourt est d'avis, lui, qu'un auteur a aussi plus d'idées après le dîner : « l'estomac, dit-il, semble dégager alors la pensée comme ces plantes qui transsudent instantanément par leurs feuilles, l'eau dont on a arrosé leur terreau. »

Je dois dire en passant qu'il est des personnes dormant très peu et à qui quelques heures de repos, 2 ou 3 par nuit, suffisent largement, le reste de la nuit s'écoule dans une somnolence qui n'est pas sans charme, dans une sorte de crépuscule indécis qui n'est ni la veille ni le sommeil. Ceux-là sont des favorisés ; un de mes amis, écrivain distingué, Paul d^Estrées, se contente, sans être fatigué au réveil, de 3 heures de repos.

E. — Utilité de se retirer a la campagne

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