A UN CERTAIN AGE
Tout le monde et surtout les médecins, sont aujourd'hui d'accord pour reconnaître que les citadins ont besoin de se régénérer chaque année en allant passer quelques mois à la campagne, et tous, même les médecins eux-mêmes, vont s'y retremper à tour de rôle. Le corps s'y refait et l'esprit s'y repose, l'âme s'y rafraîchit. «La pureté de l'air, l'aspect de la verdure et aussi ce charme mystérieux de la nature énamourée auquel personne ne se soustrait complètement, prédisposent déjà au bien-être. Le repos des champs se communique bientôt à l'esprit et c'est alors que s'apaisent cette irritation habituelle, cette impatience maladive propres à ceux qui exercent fortement leur intelligence.
Les troubles du cœur s'adoucissent, la sensibilité y est moins excitée, moins provoquée; si les passions grondent encore, elles y perdent certainement de leur ardeur, de leur âpreté.
Od y parle de ses ennemis avec moins de ressentiment, de la chose publique avec plus de sang-froid, de la fortune avec plus d'indifférence. La santé s'améliorant, on ressent plus de satisfaction morale. Les organes retrouvent leur plénitude d'action, les nerfs se détendent, le cerveau s'épanouit, le sang se rafraîchit, la transpiration devient plus active, le corps est plus agile, plus vigoureux ; on le sent imprégné de chaleur, de lumière et de cette puissance électrique dont les irradiations actives transforment et vivifient nos cellules. La santé a passé dans le sang avec l'air où l'on est plongé et dont on se sature. Enfin le temps semble moins rapide, la vie plus permanente ; on vit plus, on vit mieux, on vit pour ainsi dire de sa propre vie, car le principe en est rallumé et doucement activé» (i).
Pour tirer du séjour à la campagne tout le bénéfice possible, choisissez tout d'abord une habitation modeste ouverte au soleil levant, placée sur un coteau et loin des marécages, que l'air et la lumière y entrent à flots, et vivez-y en campagnard, rejetant bien loin, soucis, préoccupations et travail de l'esprit, enfin prolongez-y votre séjour jusqu'à ce que vous vous sentiez renaître à la vie et complètement renouvelé. Levez-vous de bonne heure pour y respirer l'air embaumé du matin, le parfum des fleurs, y entendre les chansons des oiseaux, jouir enfin des charmes de cette vie tranquille et pénétrante !
Quelle est la meilleure saison pour faire cette villégiature?... Nous n'hésitons pas à dire que c'est le printemps :
Où tous les nids sont en querelles, L'air est pur, le ciel léger Et partout on voit neiger Des plumes de tourterelles !
C'est le printemps qui sous les traits d'un beau page, descend avec Théophile Gautier au jardin :
Et lace des boutons de rose Dans leur corset de velours vert. . .
(1) Réveillé-Parise, opcre cit.
290 LES PEN8EUB6.
; Suj; le cresson de la fontaine
Où boit le cerf, l'oreille au guet, De sa main cachée, il égrène Les grelots d'argent du muguet.
C'est encore le printemps qui nons convie à jouir de la vue des premiers liias, et qui nous dit, avec Louis Bouilhet :
Lève-toi I lève- toi ! le printemps vient de naître ! Là-bas, sur les vallons, flotte un réseau vermeil, Tout frissonne au jardin, tout chante... Et la fenêtre, Gomme un regard joyeux, est pleine de soleil. . Viens ! partons ! Au matin, la source est plus limpide ; N'attendons pas du jour les brûlantes chaleurs; Je veux mouiller mes pieds dans la rosée humide Et te parler d'amour sous les rosiers en fleurs.
Un sang nouveau et plus riche circule dans nos veines^ notre esprit est plein de pensées, comme la prairie pleine de fleurs; vous voilà plus jeune, plus ardent, votre tête est pleine de mélodies, d'images, d'entrain. Et vous aussi vous voulez jouer votre partie dans cette harmonie universelle, entendre raisonner les cordes de la lyre sous vos doigts frémissants. Délassé, reposé de vos fatigues d'antan, voici Theure propice, l'heure bénie du travail, vous aussi vous allez vous mettre à l'unisson de toute la nature. Vous allez créer sans fatigue, sans eâort!
La santé, la force, l'inspiration sont là et peut-être aussi le bonheur I « ■ - .
S'il vous est impossible de fuir Paris ou les grandes villes, allez du moins à la recherche d'un coin tranquille, logez-vous dans un quartier élevé, dominant, vous y trouverez un air plus pur et atiesï dfeà^*kléfe«'plus élevées.
Fuyez les rues bruyantes et Le brouhaha incessant de la foule en rumeur, circulante, affairée. Le bruit, a dit de Concourt, c'est la désolation de tous les nerveux, et j'ajoute de tous les penseurs, de tous les intellectuels. Maupassant venant de louer un appartement rue Victor-Hugo, y cherchait vainement une
chambre, un recoin pour y dormir tranquille. Des voitures, de lourds camions, des omnibus, véritables monuments roulants, y circulaient sans cesse et faisant trépider la maison toute entière jusque dans ses fondements, chassaient loin de lui le sommeil. Sans doute, à la longue, on finit par s'y accoutumer et dormir, mais le sommeil n'est jamais bien calme, ce n'est point là le repos absolu du corps si désirable le matin au réveil. Et quelle souffrance morale de se sentir, dès l'aurore, le corps brisé et l'esprit las !
C'est surtout lorsqu'à sonné la soixantaine qu'il est bon, je dirai presque nécessaire, si on veut jouir encore quelques années d'un automne serein, de se retirer à la campagne. Et, ce qui est une mesure prudente pour les jeunes penseurs fatigués du tremplin de la vie, devient une nécessité pour les personnes âgées, avides de paix, d'uniformité et d'absence de toute émotion !
Vimercati rapporte la sage décision prise par un de ses amis, grand seigneur vénitien, légèrement atteint de mélancolie, mais souverainement sage. — Il avait cent mille livres de rentes, ce qui était fort beau, même à notre époque, et un beau jour, las du monde, il quitta ses amis, ses connaissances et ses parents, les prévenant qu'il s'en allait mourir dans la montagne comme les vieux hiboux dans le creux d'un chêne antique de la forêt. Il s'y faisait bâtir une maison, servir par son jardinier qui, matin et soir, fricotait ses repas, et il passa ainçi sept ans sans parler à personne, sans consentir à recevoir âme qui vive, toujours en cravate blanche, en habit de cérémonie, se préparant, dans le calme et la retraite, à prendre son vol pour l'éternité.
Supposez un instant Baudelaire avec toutes ses qualités natives, vivant en province, loin de la fièvre de Paris, auprès d'un ami ou d'une amie ayant quelque empire sur son esprit, lui montrant des horizons paisibles, un but glorieux à atteindre, quelqu'un enfin qui eût été le pilote, le sauveur de cette intelligence bien douée, mais exposée à tous les naufrages ?i.. Que serait-il advenu?... Nous croyons pouvoir l'assurer. Vivant loin des entraînements de la ville, au fond de quelque bourgade
lointaine, sous un ciel bleu, dans un site riant, Baudelaire eût été sauYé... La paix de la nature, les prés verdoyants, les blés d'or faisant suite aux prés verdoyants où les génisses grasses apparaissent comme des taches noires ou rousses, Tangelas tintant de par les airs pour annoncer le retour de Taurore et réveillant encore au soir les échos silencieux, au moment où les longs troupeaux s'acheminent à pas lents vers les étables, voilà ce qui Ueût inspiré et lui eût permis de créer une œuvre maîtresse où son génie eut pleinement apparu. Le grain de sénevé eût germé doucement loin des orages de la vie et eût produit un arbre éclatant de magnificence !
Artiste et poète, il avait du talent, presque du génie ; mais toutes ses facultés, surchauffées dans la lave du cratère parisien, devaient fatalement faire un jour explosion et détruire son cerveau déséquilibré depuis longtemps !
Mais si le séjour à la campagne, la solitude, l'ombrage et la vue des grands arbres sont impuissauts à nous rendre la santé et l'énergie première ; si les beautés de la nature, la vue des horizons bleuâtres n'éveillent plus en nous la moindre curiosité et nous laissent insensibles — il n'y a plus alors qu'une épreuve à tenter sur ces pauvres Penseurs : les ramener à leur pays natal, remplacer la monotonie de la vie présente par les ressouvenances du passé, ressusciter les souvenirs d'enfance, faire arriver à la rescousse les camarades de classe et de pension qui, par leurs « Te souviens-tu » vous feront revivre vos jeunes années et vous galvaniseront peut-être?
Et si cette dernière épreuve ne réussit pas, gare à la mélancolie!... Son spectre est tout près qui vous menace et ne tardera pas à s'emparer de vous comme d'une proie depuis longtemps convoitée !
D'autres intellectuels enfin, aussi découragés mais las de penser et de vouloir, cherchent à la fin à se mettre, veules et esclaves, sous la direction d'un autre qui pensera, voudra et agira pour eux et dans les mains duquel ils seront comme le bâton dans celles du voyageur. Prenant alors un parti extrême, ils courent s'enfermer dans un cloître. C'est le parti qu'a pris de nos jours un littérateur distingué, Huysmans, après une
vie aussi agitée que désordonnée. «Heureux, a-t-il dit (1), quand, dégoûté de la vie ambiante, on recherche et on trouve les heures lénitives du cloître, les somnolences des prières éparses dans des fumées d'encens, les épuisements d'idées voguant à la dérive dans le chant des psaumes ; mais pour savourer ces allégresses de l'abandon, il faut une âme simple allégée de tout déchet, une âme absolument nue ! y>
F. — Hygiène du Cabinet de travail
Nous empruntons au docteur Cabanes (Hygiène de la tamille) quelques conseils qu'il donne relatifs à VHygiène des employés debureau, parce qu'ils s'appliquent aussi au cabinet dé travail des Penseurs.
Le cabinet doit être, autant que possible, placé de façon à ce que les bruits de la rue n'y pénètrent pas, ou, du moins, y arrivent très atténués. De môme les bruits de la maison ou du voisinage ne doivent pas y venir porter le trouble. Il sera donc mieux placé dans une cour ou sur un jardin, que dans une rue ou un boulevard très passager.
La lumière n'y pénétrera pas trop directement, trop violemment ; elle sera adoucie, comme tamisée, pour éviter au travailleur la fatigue des yeux. Un cabinet de travail exposé au midi est un contre-sens architectural. Quand cette faute est commise on la répare, dans une certaine mesure, par l'emploi de stores, de persiennes ou de rideaux. La meilleure position est à l'est ; le soleil pénètre dès le matin dans la pièce et la rend gaie et riante. Les idées s'en ressentent d'autant.
Dans une pièce habitée par une 'seule personne, le cubage d'air a moins d'importance que dans le local où travaillent plusieurs employés; il est toutefois digne de considération. Un cubage considérable asssure pour un temps plus long une réserve d'air pur, que les fissures des portes ou des fenêtres, le
(1) Huysmans, Là-bas!
tirage de la cheminée contribuent à renouveler. Il y a, en effet, des causes multiples à la viciation de Tair ; outre les gaz de la respiration, il faut tenir compte des produits gazeux de Téclairage, parfois de ceux du chauffage, il faut tenir compte également de la soustraction d'oxygène par la respiration et les appareils de combustion, etc. C'est bien autre chose quand plusieurs personnes vivent dans la même pièce. Cela se comprend sans qu'il soit besoin d'une longue explication. Mais il y a une autre cause de viciation que celles énumérées plus haut et dont nous nous garderions de ne point parler, c'est la fumée de tabac. (( Quand la fumée du tabac, écrit le D' Riant, s'accumule dans le cabinet de travail, en nuages épais, sans issue, obscurcissant l'air pendant de longues heures, ne représente-t-ellé pas, en produits de nicotine et en oxyde de carbone, une atmosphère que le mot vicié ne suffit plus à caractériser, mais qu'il faut désigner par son vrai nom en l'appelant atmosphère toxique, »
Quelle devra être la température du cabinet de travail ? Autre question qui mérite d'être étudiée avec soin. Le plus souvent cette température est beaucoup trop élevée, 14 à 16** suffisent pour préserver du froid et, ce qui est autrement important, pour préserver de la congestion. Les congestions du cerveau, les migraines, sont toujours presque consécutives à l'infraction de cette recommandation de l'hygiéniste. De plus, on comprend qu'en passant d'une pièce surchauffée à une place plus froide on s'expose fatalement aux bronchites, aux congestions pulmonaires, aux douleurs rhumatismales, pour peu qu'on soit arthritique, etc.
Le mode de chauffage le plus sain est sans conteste le chauffage au bois. Le coke, dont le pouvoir calorique est moindre que celui de la houille, a l'inconvénient de s'éteindre s'il n'est presque constamment surveillé, et l'homme ne pourrait s'astreindre à cette surveillance.
L'attitude pendant le travail est loin d'être indifférente. Sans doute les adultes ont moins à craindre les déviations et les déformations que l'on observe chez les enfants ; mais, par contre, ils ont à redouter les maladies résultant d'Ufi jeu insuffisant et
défectueux des poumons ; d'une circulation mauvaise, d'une digestion entravée.
On a vu des sciatiques rebelles, n'ayant d'autre origine qu'une mauvaise attitude prolongée durant le travail. La crampe des écrivaitis résulte aussi, dans bien des cas, d'une position vicieuse pendant qu'on écrit.
Le siège sur lequel on est assis ne doit être ni trop mou, ni trop rembourré. Il est bon, au contraire, qu'il soit plat et un peu dur. Avec ces derniers sièges, on évitera les hémorrhoïdes, si fréquentes chez les employés de bureaux, et qui font leur désespoir.
De même quelques instants de marche reposent à la fois l'esprit et le corps. C'est un exercice salutaire et qui prévient cette autre infirmité, si fréquente dans la catégorie sociale dont nous nous occupons présentement, à savoir la constipation.
Pour parer à ces désagréments, il faut bien veiller à conserver la plus utile de nos libertés,^ nous entendons parier de là liberté du ventre, et nous insistons à nouveau sur la nécessité d'y veiller constamment ; nous en avons indiqué les moyens faciles avec un ou deux grains de Vais pris au repas du soir ou en se mettant au lit avec un demi-verre d'eau.
G. — Des exercices du corps. Appartements
' lis sont d'une importance extrême et, négligés il y a une centaine d'années, on peut dire qu'ils sont à notre époque l'objet d'un culte suivi et très en honneur. La fondation des sociétés de gymnastique leur a frayé la voie. Aujourd'hui les haltères, le tremplin, la natation, l'escrime, la boxe, la savate, le foot bail, la course à pied, en vélocipède, en automobile font partie de l'éducation de la jeunesse et lui donnent sang-froid, adresse. Vigueur et résistance à la fatigue. Les négociants relégués dans leurs comptoirs, le commerçant ne quittant sa boutique que le soir, le professeur de mathématique ou le comptable s'oubliant sur des colonnes de chiffres, le Penseur écrivant d'inspiration
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pendant de longues heures, le praticien, le notaire, Tavoué retenus toute la journée dans leur cabinet, le peintre ne quittant pas ses pinceaux tant que la lumière éclaire son atelier, ont plus que n'importe qui besoin, sortis de leur purgatoire et de leur immobilité, d'agiter leurs membres, de les étirer, de prendre leur revanche de l'attitude passive qui a été leur loi pendant toute la journée.
Exerçons-nous donc, aussitôt que nous avons un instant de liberté, profitons-en pour développer notre force, notre agilité, et augmenter la vigueur de nos muscles ; entraînons-nous et la souplesse de notre corps se communiquera bientôt par sympathie à notre esprit ; notre imagination se développera plus rapidement, notre jugement deviendra plus net et plus sûr, nos décisions plus rapides, enfin nous serons moins accessibles aux maladies. Elles s'établissent facilement dans un corps débile et sans ressort ; elles respectent un organisme bien équilibré. On n'a donc qu'à gagner des deux côtés en s'adonnant sans excès aux exercices du corps I Sans compter qu'ils nous procurent une vieillesse exempte d'infirmité. Le vieux Glastone, le célèbre homme d'état anglais, s'exerçait chaque jour, dans sa verte vieillesse, à manier la hache et à fendre les arbres de sa forêt après les avoir abattus de ses propres mains. M. Legouvé a vécu près d'un siècle en consacrant chaque matin une heure à faire des armes.
Citons encore en passant un excellent exercice à mettre en pratique, celui du jardinage et par là, j'entends, non pas seulement la promenade dans le jardin, mais le travail manuel de la grelYe, delà taille, des plantations, de l'arrosage, du bêchage. Armés, de la serpe, du marochon, du râteau, du sécateur, coupez tranchez, sarclez, émondez, penchez-vous, relevez-vous sans cesse et vous aurez l'esprit plus vif, l'humeur plus gaie, l'estomac plus robuste et le sommeil meilleur ! Si l'hiver le temps est mauvais et vous empêche de descendre au jardin, occupez-vous à tourner, à découper du bois ou passez une heure au billard, ces exercices journaliers vous rendront plus robustes, plus agiles et seront pour vous un brevet de longue vie.
H. — Excrétions et sécrétions
Les Penseurs doivent surveiller avec soin ces fonctions qui sont au nombre de quatre. Je ne cite que les principales : la bile, la sueur, les urines et les garde-robes. Chacun de nous a sous ce rapport sa sécrétion dominante qu'il est urgent d'entretenir et de favoriser. Quand la bile ne s'écoule pas librement, rictère n'est pas loin et le passage de ce liquide peut tarir rapidement les sources de la vie ; il faut donc en favoriser la sécrétion en mangeant beaucoup de légumes et peu de viandes, des fruits rouges, des pruneaux, ou des raisins, en se donnant de Texercice, et mieux encore, en prenant chaque soir, en soupant, un Grain purgatif et dépuratif de Vais.
Quant aux sueurs sensibles ou insensibles (la transpiration insensible est de beaucoup la plus considérable), il est essentiel de les favoriser et de veiller à ce que le froid ni les courants d'air ne les arrêtent pas brusquement.
Les effets de la rétention d'urine, sont encore plus fâcheux et terribles. L'urémie détermine en effet promptement la mort, car on sait que l'urine contient des toxines mortelles dont Tefifet se porte particulièrement sur les centres nerveux !
La rétention des matières fécales a des effets moins prompts, mais très fâcheux aussi ; que ce défaut provienne d'un manque de contractilité intestinale comme chez les paralysés, les hémiplégiques, d'une faiblesse de constitution, d'une surabondance de gaz, donnant lieu à un ballonnement du tube digestif, ou bien encore de la dureté extrême des matières fécales agglomérées ou dures comme des balles de plomb (scybales). L'intestin n'a plus l'énergie nécessaire pour chasser au dehors les matières, et alors surviennent des hémorrhoïdes fluentes ou non, l'irritation de l'intestin, suivie de diarrhée qui met fin à la scène morbide, des fissures très douloureuses à l'anus, la chute
WS LES PENSEURS
du rectum, des fistules, et la congestion des vaisseaux des centres nerveux, d'où apoplexie fréquente .
La constipation est un des fléaux des Penseurs qui y sont prédisposés par leur vie sédentaire, la station assise et le peu d'exercice qu'ils prennent ; elle se montre souvent aussi chez les vieillards, en raison de la diminution générale de leurs forces et chez les femmes hystériques ou affectées de déviation de l'utérus !
I. — Récréez votre esprit. Influence des fleurs, des parfums,
DES CIRCUMFUSA.
Après avoir entretenu le lecteur des moyens à employer pour maintenir le corps et ses fonctions en un état harmonieux, passons rapidement en revue ceux à mettre en usage pour récréer l'esprit des Penseurs et en écarter la tristesse et la mélancolie.
Tout d'abord, je leur dirai : entourez-vous de fleurs aux couleurs éclatantes; elles charmeront votre vue et enivreront votre cerveau par leur parfum. Faites-le surtout lorsque au dehors le vent gémit, la pluie tombe à torrents et que la lumière est sombre et blafarde ; réfugiez-vous alors dans votre intérieur et garnissez-le de ces amies aux brillantes couleurs, et de cette façon, vous serez armés contre les idées sombres.
Les peuples orientaux avaient coutume de se parfumer sans «esse, à l'exemple des Romains, qui usaient si largement des essences et se créaient une atmosphère artificielle embaumant la rose et le nard. Ce n'était pas seulement pour réjouir l'odorat, mais aussi pour narguer la tristesse, les chagrins, ei braver la mort qu'ils avaient appris dès leur enfance à mépriser, que les Romains couronnaient de roses leurs cheveux blancs.
Nous faisons à notre époque trop bon marché des parfums au double point de vue de la sensualité d'abord, et de leurs effets hilarants. J'ai connu un médecin novateur, le docteuf
Roussel qui injectait de Tessence de géranium, combinée avec de l'eucalyptol pour chasser la mélancolie de ses malades spleenétiques ou hypocondriaques ; il s'en servait encore avantageusement pour corriger l'odeur aiguë qui s'exhale du corps de certains arthritiques quand ils s'échauffent, s'animent ou transpirent, ou pour corriger une mauvaise haleine, et ce n'était certes pas une idée banale.
Le cardinal de Richelieu était un grand amateur de parfums, il en respirait constamment et en inondait ses habits ; quand il mourut, les médecins chargés de faire son autopsie furent surpris en ouvrant son crâne de sentir une odeur agréable s'échapper du liquide céphalo-rachidien, et ils l'attribuèrent à l'usage immodéré qu'il faisait des essences.
Mme de Pompadour était également folle des parfums et dépensait pour en avoir d'agréables plus de 500.000 francs par an.
Mais là encore n'allez pas jusqu'à l'abus. Les annales d'Hygiène^ t. XXIII, p. 293,citent l'exemple d'une jeune fille morte empoisonnée à Londres par l'odeur des lys. Triller parle d'une jeune femme tuée par le parfum des violettes, et j'ai rapporté le cas de deux jeunes filles d'Angoulême atteintes de neurasthénie aiguë en confectionnant des bouquets de cette même fleurqu'ils envoyaient tous les jours pendant la saison à l'Impératrice Eugénie.
J. — Action du froid et du chaud - -r
Que vous viviez à la campagne ou à la ville Penseurs, préservez-vous avec le même soin du froid et du chaud. Dans les deux tiers de la France, on ne sait se défendre ni contre t'un, ni contre l'autre. Excepté dans le Nord et dans l'Est, nos maisons sont mal chauffées, et désagréables à habiter pendant l'hiver. Nous sommes unanimes à reconnaître qu'elles ne nous protègent pas suffisamment contre le froid — on s'en plaint, mais c'est tout: dans les Vosges, le Nord, en Suède, en Russie,
on a pour s*en préserver des poôles bien chaufiés, où on ne brûle que du bois, donc, pas de mauvaises odeurs, pas de poussière noirâtre comme lorsqu'on y consomme du charbon. Des doubles vitres protègent les fenêtres, quelques fleurs robustes y sont cultivées et charment la vue. Veut-on sortir, on s^enveloppe hermétiquement de chaudes fourrures. Ainsi armés, les habitants de ces contrées disgraciées par la nature ne redoutent nullement Thiver et profitent de la présence du pâle soleil, à rhorizon pour faire pendant quelques heures des visites, des courses en traînaux ou s'adonner au plaisir du patinage. Dans nos départements du Centre et du Midi, ces précautions contre la rigueur de la température sont inconnues — on en souffre, on en devient souvent malade, mais on espère que le temps changera le lendemain et on prend philosophiquement son parti d'un froid inaccoutumé.
Seulement, jetez les yeux autour de vous, parcourez le cercle de vos amis, de ceux que vous connaissez, consultez les articles nécrologiques des journaux, rappelez-vous des célébrités disparues et vous verrez les nombreux vides opérés dans leurs rangs par les congestions pulmonaires, les apoplexies dues à l'action du froid, les albuminuries ou les néphrites dues aux mêmes causes ; sans compter les bronchites plus ou moins opiniâtres et les pneumonies ou les pleurésies qui, généralement ne sont pas suivies de mort.
En France on ne sait guère mieux d'autre part se garantir du chaud que du froid, mais le premier offre beaucoup moins d'inconvénients et de dangers. N'oublions pas non plus le précepte de l'Ecole de Salerne.
Mensibus erratis noli consitere soli
et soyons plus prudents que Jean-Jacques Rousseau qui s'en allait, emporté par sa passion pour la botanique, herboriser dans la campagne, son chapeau sous le bras, le crâne dénudé exposé aux rayons ardents d'un soleil caniculaire. Cette imprudence ne contribua pas peu à sa mort.
K. — Ne pas négliger la santé du corps
Quelques esprits superbes à l'exemple du stoïcien Zenon qui ne s'avoua jamais vaincu par la douleur, ne font nullement ca& de cette enveloppe mortelle qu'on appelle le corps. Ils ne la considèrent que comme un logement provisoire et périssable, c'est-à-dire, destiné à souffrir et disparaître. C'est l'âme qui en est la maîtresse ; c'est elle qui commande à nos organes d'agir, qui fait acte de vie, et c'est au corps à obéir. Il n'a été créé que pour lui servir de prison, que pour être son esclave.
Ce langage hautain, il est facile de le tenir quand l'équilibre physique est parfait en nous, quand rien n'encombre ni ne rouille nos rouages, mais vienne la maladie de l'un de nos organes et, tout aussitôt, les autres se ressentent sympathiquement de ce trouble. Le dérangement du corps influe sur la volonté. Celle-ci est indécise, affolée ; Tâme, cette lumière intérieure qui éclairait autrefois ses pensées se ressent du trouble général de son compagnon fidèle, jadis méprisé et qu'on appelait Vhumhle guenille. Elle souffre à son tour et reconnaît bien vite, que tous deux doivent se prêter un mutuel appui pour traverser la vie sans orages et accomplir leur double destinée et ceux qui enfreignent ce conseil s'en trouvent mal.
Biaise Pascal qui regardait le corps comme la prison de l'âme et le traitait en humble valet, le maltraitant, ne prenant pas une nourriture suffisante, lui refusant le sommeil, le soumettant à la discipline et au jeûne, est devenu infirme, névropathe, usé à 39 ans, faute d'avoir voulu comprendre que l'âme ou l'intelligence et le corps se doivent une mutuelle sollicitude. La moindre impression, le mettait en vibration, c'est-à-dire en souffrance ; la moindre impatience, la plus légère contrariété le rendaient insociable. Encore Pascal était-il un parfait chrétien ; mais que d'autres deviennent emportés, furieux, insupportables en accusant tout le monde, leurs parents et leurs
d02 LES PENSEUR&
meilleurs amis ! Il ne faut donc pas oublier les soins de notre corps et la nécessité de lui éviter privations et douleurs afin que notre esprit s'assagisse^devienne pénétrant,pondéré,observateur, puisse produire et faire honneur à notre nom et aux facultés que nous a départies la Providence, attachons-nous surtout à ce que toutes nos fonctions s'exercent harmonieusement, s'équilibrent parfaitement et nous serons alors en état d'aborder et de résoudre les problèmes les plus difficiles qui se présentent à l'esprit des Penseurs.
Ayons des repas réglés sans attendre que Tai^illondela faim ou la soif nous y fasse songer. Quand on oublie ses repas, à cause d'une ardeur trop grande au travail, il se passe quelque temps avant que des désordres se manifestent, mais fi la longue, surviennent des troubles gastriques ; les jambes devi .panent molles, sans vigueur. Bientôt surgissent des congestions pulmonaires, et deïa cystite ; la vessie ne se vide jamais complètement et il s'y forme des calculs ; — la prostatite, des hémorrhoïdes sont souvent la conséquence de cette position assise qu'affectionnent les Penseurs, il sera donc sage après deux ou trois heures passées dans un fauteuil à méditer, lire, peindre ou dessiner, de faire quelques pas dans l'appartement ou de se promener un instant dans la rue ou dans la campagne.
. Réveillé-Parise que nous avons eu si souvent l'occasion de citer dans le cours de cet ouvrage, tout en reconnaissant que le Penseur trouve dans l'art, la science ou les lettres, cette douce quiétude de l'âme que lui disputent la sottise et l'envie, convient également que pour en jouir excellemment, il ne faut ni des nerfs irrités, ni des organes souffrants, ni un sang vicié ; sans cela, l'âme ne peut plus méditer et la pensée cesse de planer dans les sphères éthérées ; comme un oiseau privé de ses ailes \ elle reste attachée à la terre tristement en se consumant dans la douleur et les souffrances, ou l'inaction.
Si Pic de la Mirandole, qui est mort à la peine et par excès de travail, avait écoulé les conseils de Jean de Médicis, il eût prolongé ses jours ; ce fut en vain que ce dernier lui donna pour emblème un flambeau brûlant par ses deux bouts avec cette
LES/FEJÎSEURS, 30»;
devise espagnole au-dessous : Si mena luz, Tnas vida, avec moins de lumière, plus de vie I
C*est foiie, a dit notre confrère, de sacrifier sa santé pour recueillir quelque renommée ou un peu de célébrité incertaine l Ecoutons un instant, pour nous en convaincre» les plaintes des, njeilleurs poètes maudissant leur sort ! Ici, c'est Lope de Véga qui s'écrie : « A tant de compositions et d'ouvrages, j'ai gagné djBS ennemis, des censeurs, des envieux, des critiques, des craintes, des soucis ; j'ai perdu un temps précieux et la vieillesse est arrivée ».
Là, c'est La Fontaine qui se plaint du poids des ans :
Car je n'ai pas vécu ; j'ai servi deux tyrans Un vain bruit et l'amour ont partagé mes ans.
C'est encore Victor Hugo qui a goûté toutes les joies et avoue cependant qu'il a eu bien des désillusions :
La belle ambition est le rare destin !
Chanter, toujours chanter pour un écho lointain !
Pour un vain bruit qui passe et tomske !
Vivre abreuvé de fiel, d'amertume et d'ennuis ! Expier dans ses jours les rêves de ses nuits ! Faire un avenir à sa tombe !
Et Ducis, comme il est vrai quand il nous dit :
Ah ! ce laurier tardif moins cueilli qu'arraché, Songe, charme et tourment de notre courte vie, Qu'au milieu des serpents nous dispute l'envie ! Après trente ans d'efforts quand on peut l'acquérir, Orne enfin nos tombeaux sans jamais les ouvrir !
<k Bien différente de ce bonheur qui hausse ou qui baisse au souffle capricieux de la louange des hommes, la santé tient au moins tout ce qu'elle promet. Nous jouissons immédiatement de ses avantages en tout temps, à tout âge, à chaque instant ; il n'y a qu'elle qui donne de la valeur au présent, seule et fugitive possession des mortels. C'est la condition essentielle, la source active de nos jouissances.
« La santé est le premier des biens, celui qui les remplace tous et sans lequel les autres ne sont rien. La sacrifier est un crime de lèse-nature. La gloire n'est qu'une vie fantastique, une vie imaginaire ; la santé est la vie elle-même. Si encore on disparaissait aussitôt celle-ci détruite ? Mais non, on languit, on s'épuise, on ne meurt pas, mais on ne vit pab, on soutïre eice long mourir est cent fois pire que la mort.
« Rien de grand, de soutenu, d'achevé, de complet, n'a été fait avec un corps, chétif, languissant, usé. L'étoile de Napoléon a pâli aussitôt que sa santé fut altérée. Platon, Plutarque, d'Aguesseau, Fontenelle, Voltaire, Buffon, Franklin, Ducis, Victor Hugo, n'ont vécu si longtemps que parce qu'ils ont suivi un régime sévère. Ducis, mort à 83 ans, était un modèle de frugalité ; il fuyait le monde, travaillait modérément et passait la moitié de sa vie dans les bois de Satory. Il détestait les grands repas et surtout les dignités. « Quand un objet m'afflige, disait-il, j'en détourne ma pensée et mon âme passe son chemin ». Descartes, ce penseur profond^ avait pour maxime (( Veille sur ton corps », et il savait mettre en pratique ce principe général qui sert de base à l'hygiène. Jamais de veille, jamais d'excès d'aucune espèce, même pour les travaux qui le passionnaient le plus. Mais dès qu'if eût abandonné sa retraite d'Egmont, où il dormait dix heures par nuit, pour suivre la reine Christine de Suède, il oublia cette maxime en vivant à la Cour. On sait ce qui en advint.
Au résumé, soignons notre santé, même au détriment de notre renommée et fredonnons souvent le couplet plein d'une douce philosophie, de cette chanson arabe :
J'ai perdu la mémoire De cette ombre illusoire Qu'on appelle la gloire, Et qu'emporte le vent.