‹ Penseurs libres et liberté de penséeChapitre 12 sur 77 · I. Essais. I, ixv · texte numérisé non relu

I. Essais. I, ixv

l6 PENSEURS LIBRES ET LIBERTÉ DE PENSÉE

qui n'est qu'une charge en la mémoire ; il fait profession de n'estimer que le jugement. Acquérir des connaissances est, pour lui, une lâche inférieure, une besogne de manœuvre ; exercer son esprit, aiguiser son jugement, voilà l'acte noble de l'intelligence. Aussi se vante-t-il de ne rien savoir, mais de pouvoir tout comprendre et juger de tout. Il y a là un paradoxe de Gascon, qui tire vanité de son esprit ; il y a aussi le pédantisme du bel esprit, le pédantisme «à la cavalière», comme l'a appelé Malebranche, le snobisme du gentilhomme et du mondain, qui, au siècle suivant, s'appellera V honnête homme, pour se distinguer du savant en us et du pédant crasseux.

Montaigne fut-il donc un ignorant .►^ Oui, en un sens, et ce fut en partie la faute de son éducation, si courte, puisqu'il avait terminé ses études à treize ans, et si superficielle et si légère, puisqu'elle n'était qu'un amusement et un jeu. Il lui a donc manqué le fonds premier de connaissances, le bagage du collège. Mais, en revanche, et par là même, il a gardé la fraîcheur de l'esprit, une curiosité uniA'erselle. Au lieu de ne rapporter « du collège que la haine des livres, comme fait quasi toute notre noblesse », il lit pour son plaisir les livres que le collège ne lui a point déflorés. Il est un pur lettré, ou amateur de lettres. Il ne sait

rien scientifiquement et à fond ; de cela il se dépite, il enrage, ou plutôt il se console par la raillerie, l'impertinence et le dédain. Il disserte sur tout ; il accumule les doutes, les histoires, les anecdotes, les impressions. C'est un admirable causeur de omni re scibili, plein de verve, d'esprit et d humour. Le titre de son livre est exact ; ce sont les £'s5ai5 d'un esprit qui joue. Montaigne a été un ignorant de génie : il a montré quelles sont les ressources d'un esprit qui ne se pique point de science, mais suit les lumières naturelles et consulte sa raison sur les choses familières et communes. S'il avait été élevé autrement, s'il avait reçu une instruction solide, il aurait eu moins de naturel, moins d'inspiration heureuse et de grâce primesautière ; il aurait eu aussi moins d'amourpropre, de suffisance, il aurait été moins naïvement égoïste ; il aurait été moins amusant. Reste donc qu'il lui a réussi d'être mal élevé. Il a eu toutes les grâces de l'enfant gâté. C'est un bel exemple à ne pas suivre.

Toutefois il a reçu aussi, en un autre sens, l'éducation qui lui convenait, et partant la meilleure. Il n'a pas eu seulement à se féliciter d'être élevé par un père très tendre, qui n'épargna, pour son éducation, ni les soins ni la dépense, et qui ne craignit point de se singulariser en l'élevant en

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dehors des voies communes ; il dut à ce père la sauvegarde de l'originalité de son génie. Entouré d affection et traité avec bonté, il apprit à s'estimer lui-même et connut la valeur de l'humanité et de la tendresse. Elevé en dehors de l'école, il comprit que l'esprit vaut plus que le savoir et que ce qui fait le prix du savoir, c'est la libre adhésion que l'esprit lui donne. Montaigne est l'esprit le plus indépendant, le plus libre, le plus jaloux aussi de sa liberté et de son indépendance ; il est tel assurément par nature, mais son éducation à part a contribué à accentuer son originalité, l'a amené à prendre conscience de sa personnalité, à l'affirmer, d'une façon, parfois sans doute puérile et déplacée, mais souvent aussi, et le plus souvent, simplement digne etfière. Il n'était pas indifférent que l'éducation de Montaigne l'affranchît de la coutume ni que son instruction eût des lacunes ; il devait par là même s'engager dans sa voie propre avec plus de hardiesse et de sûreté, et plus naturellement devenir le représentant des esprits libres, qui n'ont pour guide que leur raison, et même au besoin réclament le droit de suivre leur fantaisie et leur caprice. Montaigne a été exceptionnellement une nature personnelle, un esprit original, dont l'éducation a favorisé l'originalité.

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