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CHAPITRE II

L'ÉMANCIPATIOIN" INTELLECTUELLE .

DESGARTES

Tenes memoria quantum senseris gaudium, cum, pra'texla posita, sumpsisti virilem togani et in ibrum deductus es ; majus exspecta, cum puerilem animum deposucris, et te in viros philosophia transcripserit,

Sé.xèque.

Lettres à Ludlius, IV.

La vie de l'homme est misérablement courte. On la compte depuis la première entrée dans le monde ; pour moi je ne la voudrais compter que depuis la naissance delà raison, et depuis qu'on commence à être ébranlé par l;i raison, ce qui n'arrive pas ordinairement avant vingt ans. Devant ce temps l'on est enlant; et un enfant n'est pas un homme.

Pascal.

Discours sur les passions de l'amour.

On rendrait à la réforme cartésienne son vrai caractère, celui sous lequel elle s'est elle-même présentée d'abord si, au lieu de la considérer, ainsi qu'on a coutume et qu'en un sens, on a sans doute aussi le droit de faire, comme un affranchissement de l'esprit humain, comme un passage de

la théologie à la philosophie, du règne de la tradition et de l'autorité à l'avènemenl de la pensée libre et indépendante, on la regardait simplement comme une crise, d'ailleurs normale, de l'éducation, comme l'évolution d'un esprit, prenant conscience de sa dignité, et du droit qu'elle lui confère et du devoir qu'elle lui crée, de chercher, de trouver lui-même sa voie et de se faire, si on peut dire, sa vérité.

Le Discours de la Méthode a un caractère autobiographique et surtout un accent personnel très prononcé. Descartes déclare à plusieurs reprises qu'il prétend faire uniquement l'histoire de sa pensée, delà formation de son esprit, de la découverte de sa méthode et de l'élaboration de sa doctrine. Il se défend de faire œuvre dogmatique ; il ne se donne point pour modèle, tout au plus pour exemple ; il « ne propose » son livre « que comme une histoire » ; il déclare par endroits assez orgueilleusement qu'il ne l'écrit que pour luimême, pour la satisfaction de son esprit et son instruction personnelle. « Je serai bien aise, dit-il, de faire voir en ce discours quels sont les chemins que j ai suivis et d'y représenter ma vie comme en un tableau, afin que chacun en puisse juger, et qu'apprenaiit du bruit commun les opinions qu'on en aura, ce soit un nouveau moyen de

m'instruirequej ajouterai à ceux dontj'ai coutume de me servir. Ainsi mon dessein n'est pas d'enseigner ici la métiiode que chacun doit suivre pour bien conduire sa raison, mais seulement de faire voir en quelle sorte j'ai tâché de conduire la mienne'. »

Cette déclaration toutefois pourrait être ironique, ou encore elle pourrait n'être qu'une précaution oratoire ; Descartes craindrait de montrer trop d'assurance, et irait au-devant des critiques. « Ceux qui se mêlent de donner des préceptes, dit-il, se doivent estimer plus habiles que ceux à qui ils les donnent ; et s'ils manquent en la moindre chose, ils en sont blâmables ». Mais lui, n'est pointde ceux-là, au moins en son premier ouvrage, car plus tard, dans les Principes de la philosophie, la restriction ci-dessus disparaît, et Descartes expose la méthode, sans la donner comme sienne. Faut-il donc croire qu'il a pris une attitude et ne l'a pas gardée.^ Non, mais plutôt il n'avait pas à revenir sur sa déclaration première ; il ne se contredisait pas, en généralisant son cas, qu'il jugeait normal et, à ce titre, tout au moins commun, ordinaire. Ainsi c'est bien son histoire que Descartes raconte, mais il pouvait croire que c'est aussi et par là même celle de tous les esprits.

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