I. Disc, de la Mélh., i'» partie
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de son esprit, il ne s'en distingue pas davantage par son éducation, sauf peut-être en ceci qu'elle se réalisa dans les conditions les meilleures. Il montra en eflet le plus grand zèle à apprendre, par docilité et par goût. Il fit ses études au collège de la Flèche, « l'une des plus célèbres écoles de l'Europe ». Il apprit toutes les sciences qu'on y enseignait et même (( parcourut tous les livres, traitant de celles qu'on estime les plus curieuses elles plus rares (les sciences occultes, astrologie et magie) qui avaient pu tomber entre ses mains ». Au collège, il eut les meilleurs maîtres et fut un des meilleurs élèves. « Je ne voyais pas qu'on m'estimât inférieur à mes condisciples, bien qu'il y en eût déjà entre eux quelques-uns qu'on destinait à remplir les places de nos maîtres*. » Passant en revue « les exercices auxquels on s'occupe dans les écoles » (étude des langues, de la mythologie, de l'histoire, de 1 éloquence, de la poésie, des mathématiques, de la morale, de la théologie, de la philosophie, sans parler des autres sciences, comme la jurisprudence et la médecine) il porte sur chacun d eux un jugement net, précis, dans l'ensemble favorable, qui témoigne d'autant de compétence que de goût. Si donc il y eut jamais une éducation faite pour donner satisfaction à I. Ibid.
l'esprit qui la reçut ou, ce qui revient au môme, un esprit fait pour s'accommoder de l'éducation qui lui fut donnée, ce fut l'éducation ou l'esprit dont nous parlons.
Cependant, lorsqu'il \dent à examiner le profit qu'il en a retiré, peu s'en faut que Descartes ne juge son éducation vaine. D'abord il a hâte de la voir finir ; ou du moins il estime qu'elle a assez duré et qu'elle ne se prolongerait pas sans danger. (( Je croyais avoir déjà donné assez de temps aux langues, et même à la lecture des livres anciens, et à leurs histoires, et à leurs fables; car c'est quasi le même de converser avec ceux des autres siècles que de voyager. . . Lorsqu'on emploie trop de temps à voyager, on devient enfin étranger en son pays ; et lorsqu'on est trop curieux des choses qui se pratiquaient aux siècles passés, on demeure ordinairement fort ignorant de celles qui se pratiquent en celui-ci. » Autrement dit, il y a opposition entre l'école et la vie ; l'une ne prépare pas l'autre et un moment vient ori, pratiquement d'abord, et pour la justesse de l'esprit ensuite, il importe grandement de passer de l'une à 1 autre.
Bien plus. Descartes se retourne contre les études de collège et en montre la vanité ou l'insuffisance. Il ne sert point de s'exercer à l'éloquence ou à la poésie, car elles sont « des dons de l'es-
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prit plutôt que des fruits de l'étude ». On peut se passer d'étudier la théologie ; on n'a point besoin de la connaître « pour gagner le ciel ». On ne peut se flatter de rencontrer mieux que les autres en philosophie, où il ne se trouve « aucune chose dont on ne dispute et par conséquent qui ne soit douteuse », et, comme toutes les sciences «empruntentleursprincipesdela philosophie», on ne saurait trouver en elles la certitude qui manque en leurs fondements. Il y a bien une science qui se distingue entre toutes « par la certitude et l'évidence de ses raisons » ; c'est la mathématique ; mais on ignore son « vrai usage » ; elle n'est pas faite seulement pour servir aux arts mécaniques ; au rebours de la morale, qui a élevé des palais superbes, mais sans fondements, ou plutôt qui ne sont (( bâtis que sur du sable ou de la boue », la mathématique, dont les fondements sont « si fermes et si solides », n'a « rien bâti dessus de relevé ».
Ainsi donc, ou des sciences vaines, oiseuses, conjecturales, comme la philosophie, dont Descartes se détourne avec dédain, n'étant point, « grâce à Dieu, dit-il, de condition qui l'oblige à faire un métier de la science pour le soulagement de sa fortune », ne cultivant la science que pour la gloire et ne voulant pas d'une gloire acquise
(( à faux titres », ou des sciences bien fondées et certaines, comme les mathématiques, mais vaines encore, parce qu'on ne les a pas poussées assez loin, parce qu'on n'en a pas aperçu le véritable objet, la portée et l'usage, tel est le bilan de ses études que Descartes établit, tel est le jugement final qu'il porte sur son éducation, avec une rigueur si inattendue et si extrême qu'on serait tenté d'y voir l'impertinence d'un échappé de collège.
En fait, le Discours de la Méthode, sans pouvoir être appelé un ouvrage de jeunesse, puisque Descartes avait ^i ans quand il l'écrivit, a pourtant l'accent de la jeunesse : on y relève en particulier la raideur et l'intransigeance du jugement que Descartes porte sur les mœurs et les opinions des hommes dans le monde, aussi bien que sur la science des philosophes. On dirait qu'il éprouve le besoin de se rassurer lui-même sur la liberté qu'il prend de rejeter toute tradition et de penser par lui-même.
Cette liberté, il n'y a recours que pour trouver la certitude, laquelle ne saurait être dans les opinions contradictoires des philosophes et du vulgaire. (( J'avais un extrême désir, dit-il, d apprendre à distinguer le vrai d'avec le faux, pour voir clair en mes actions et marcher avec assurance en cette vie. » Ce désir ou cet espoir, l'étude et les
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voyages l'ont déçu ; la réflexion, l'appel à la raison personnelle, va le remplir. « Après que j'eus employé quelques années à étudier dans le livre du monde et à tâcher d'acquérir quelque expérience, je pris un jour une résolution d'étudier aussi en moi-même et d'employer toutes les forces de mon esprit à choisir les chemins que je devais suivre ; ce qui me réussit beaucoup mieux, ce me semble, que si je ne me fusse jamais éloigné ni de mon pays ni de mes livres. »
Mais ce parti, que Descartes prend, et qui lui réussit si bien, de rentrer en lui-même pour trouver la vérité, il s'agit de le justifier, de prouver qu'il s'impose comme une nécessité et qu'il est fondé en raison. Tout d'abord « je me trouvai comme contraint, dit Descartes, d'entreprendre moi-même de me conduire » . En effet nul ne peut être dispensé de chercher par lui-même la vérité, nul ne peut trouver de guides sûrs, soit parmi les doctes qui croient suivre la raison, mais donnent en fait dans toutes les extravagances, et d'ailleurs se contredisent entre eux, soit parmi le vulgaire qui suit la coutume et l'exemple, et qu'il faut récuser comme incompétent et aveugle. Autrement dit, il faut prendre son parti d'avoir des convictions personnelles, car il n en est point d'autres ; il faut assumer la responsabilité de ses
opinions ; il faut, à ses risques et périls, se faire sa vérité.
Mais par hypothèse nous cherchons la certitude. Pouvons-nous nous flatter de trouver individuellement ce que nous observons qui ne se trouve point parmi les hommes .^^ La raison personnelle n'est-elle pas nécessairement plus imparfaite, moins éclairée et plus faillible, que la raison commune ? Non, si le critérium ou la marque de la perfection, c'est l'unité, s' « il n'y a pas tant de perfection dans les ouvrages composés de plusieurs pièces, et faits de la main de divers maîtres, qu'en ceux auxquelles un seul a travaillé ». Or, en fait, les villes les mieux bâties sont celles qui l'ont été tout d'une pièce et dont un ingénieur a tracé le plan ; la vraie religion est celle « dont Dieu seul a fait les ordonnances », la meilleure législation est celle qui est sortie toute faite de la tête d'un homme, comme celle de Sparte. D'oii l'on peut conclure par analogie que « les sciences des livres,... s'étant composées et grossies peu à peu des opinions de plusieurs diverses personnes, ne sont point si approchantes de la vérité que les simples raisonnements que peut faire naturellement un homme de bon sens touchant les choses qui se présentent * » .