I. Disc, de la Méth., 2<= partie
morale, comme on pouvait s'y attendre, qu'apparaît le plus clairement 1 idéal cartésien, à savoir la liberté intérieure et l'usage de la raison, et c'est à assurer, à sauvegarder cet idéal que tendent, comme on va voir, toutes les maximes de la morale.
En effet la première, qui semble faire une si large part à la tradition, à la coutume, puisqu'elle prescrit le respect des lois, de la religion du pays, voire même de 1 opinion commune, sous sa forme la plus modérée, la plus éloignée de l'excès, ne laisse pas de s'appuyer sur la raison, d'être présentée comme raisonnable, par suite de la nécessité d'agir et de prendre parti dans des occasions qui ne souffrent pas de délai et ne nous laissent pas le temps de nous délivrer de nos doutes ; mais surtout elle contient cette clause, en apparence secondaire, mais qui trahit la pensée dominante de Descartes et n'a pas été assez remarquée : Entre tous les excès, que Descartes nous enjoint d'éviter, est tout engagement par lequel on retrancherait (( quelque chose de sa liberté », à savoir de sa liberté de penser (c'est de celle-là seule qu'il s'agit), car, dit-il, me promettant «de perfectionner de plus en plus mes jugements, et non point de les rendre pires, j'eusse pensé commettre une grande faute contre le bon sens, si, pour ce que
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j'approuvais alors quelque chose, je me fusse obligé de la prendre pour bonne encore après, lorsqu'elle aurait peut-être cessé de l'être ou que j'aurais cessé de l'estimer telle ». Ainsi donc, dans cette maxime même, où Descartes se relâche en quelque sorte du devoir d'user de sa raison et permet qu'on suive des opinions qui ne sont que vraisemblables, il ne laisse pas de sauvegarder le droit de la raison, en mentionnant qu'il n'entend du moinsjamais laisser prescrire ce droit.
Si la première maxime défend d'aliéner sa liberté, c'est-à-dire le droit d'user de sa raison, la seconde autorise l'usage de celte liberté, qui consiste à suivre constamment une résolution prise, si douteuse qu'elle soit, comme si elle était absolument certaine, et à s'exempter par là de vains repentirs ou remords. On remarquera que c'est l'usage individuel ou subjectif de la raison qui se trouve ici justifié.
Enfin la troisième maxime donne comme objet à la morale et pose comme souverain bien, ou mieux comme bien unique, la liberté ou l'usage de la raison, « Il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées », et, comme le bien est nécessairement ce qui nous est propre (oijtetov epyov), il n'y a donc que nos pensées, ou l'usage de notre raison, qui puissent être notre
DuGAs, — Penseurs libres. 3
bien. Descartes rejoint ici les Stoïciens et paraît s'inspirer d'eux, mais il ne fait en réalité que suivre et développer sa pensée maîtresse.
Cette pensée est que, pour chacun de nous, ce qui importe le plus, c'est, au sortir de l'enfance, de prendre la direction de sa vie, de se charger seul de son bonheur, de se rendre maître de soi, d'affirmer et de fonder sa personnalité et pour cela d'user de sa raison, de n'avoir que des opinions ou des pensées à soi, car c'est en cela proprement que consiste la personnalité ou le moi. Descartes identifie la personnalité avec la liberté et la liberté elle-même avec la raison, ou plutôt définit la personnalité le libre usage que chacun fait de sa raison. La forme la plus haute de la personnalité, d un mot, la moralité, sera dès lors le meilleur usage de la raison, la meilleure discipline de la pensée, la méthode la plus parfaite, celle qui conduit à la vérité et à la certitude. De là le caractère finalement rationaliste de la morale cartésienne, qui se marque de façon saisissante dans le passage suivant :
Outre que les trois maximes précédentes n'étaient fondées* que sur le dessein que j'avais de m'instruire ;
I. n'avaient de sens, ne se justifiaient qu'autant qu'elles s'appuyaient sur le dessein que j'avais de m'instruire, répondaient à ce dessein et le servaient.
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car, Dieu nous ayant donné à chacun quelque lumière pour discerner le vrai d'avec le faux, je n'eusse pas cru me devoir contenter des opinions d'autrui un seul moment, si je ne me fusse proposé d'employer mon propre jugement à les examiner lorsqu'il serait temps; et je n'eusse su m'exempler de scrupule en les suivant, si je n'eusse espéré de ne perdre pour cela aucune occasion d'en trouver de meilleures, en cas qu'il y en eût ; et enfin je n'eusse su borner mes désirs ni être content, si je n'eusse suivi un chemin par lequel, pensant être assuré de l'acquisition de toutes les connaissances dont je serais capable, je le pensais être par même moyen de celle de tous les vrais biens qui seraient jamais en mon pouvoir, d'autant que, notre volonté ne se portant à suivre ni à fuir aucune chose que selon que notre entendement la lui représente bonne ou mauvaise, il suffit de bien juger pour bien faire, et de juger le mieux qu'on puisse pour faire aussi tout son mieux, c'est-àdire pour acquérir toutes les vertus, et ensemble tous les autres biens qu'on puisse acc^uérir; et, lorsqu'on est certain que cela est, on ne saurait manquer d'être content'.
Descartes identifie donc la certitude et la béatitude ; pour lui, mettre la certitude dans ses pensées, c'est marcher avec assurance dans la vie, partant être heureux. Le bonheur consiste à suivre ou plutôt à se tracer sa voie, à faire sa destinée, à user de sa raison, à en user de son mieux, sinon à en user le mieux, et c'est, à vrai dire,