CHAPITBE V LA DISSOLUTION DE LA FOI
On ne détruit que ce qu'on remplace,
(Auguste Comte.)
Le passage de la foi au doute et à l'incrédulité devrait être l'événement capital de la vie morale et, en fait, c'est à peine s'il attire l'attention. A force d'être fréquent, paraît-il donc naturel? Ou bien, parce qu'il reste le secret des consciences, désespère-t-on d'en saisir le sens et la portée ?
On précisera et on limitera la question en distinguant deux formes de la libre pensée : l'une, qui émane de la réflexion individuelle, qui est un résultat de la critique ; l'autre, qui représente un courant aveugle des esprits, et la substitution d'une tradition à une autre. Il faut tenir pour philosophiquement négligeable l'évolution reli-
gieuse qui s'accomplit sous la forme élémentaire et simple que décrit Guyau. Chez un peuple, la religion tombe toute seule à un certain moment, quand ont disparu les évidences prétendues sur lesquelles elle s'appuyait ; elle s'en va par voie d'extinction ; elle ne meurt pas à proprement parler, elle cesse : « Dans les masses, l'intelligence n'a jamais une grande avance sur la coutume ; on n'adopte une idée nouvelle que quand on s'y est déjà habitué par degrés... Chaque génération ajoute un doute de plus à ceux qui naissaient déjà dans l'esprit des parents, et ainsi la foi s'en va par degrés comme les rives d'un fleuve rongées par le courant ». Ainsi entendue, la dissolution des croyances religieuses n'échappe pas seulement à l'examen, elle manque encore d'intérêt dramatique et psychologique. Elle se produit comme en dehors de l'âme, elle est à peine sentie : (( La chose a lieu sans déchirement, ou le déchirement n'est que transitoire ; c'est une crise qui passe, une blessure qui se referme vite et sans laisser de traces * ». Mais au reste les sentiments de la foule ne sont que le reflet des croyances ou des doutes de l'élite. Le problème n'existe donc vraiment que pour les âmes qui ont conscience
I. Guyau, l'Irréligion de l'avenir, p. 191-2, 7^ édit. Paris, F. Alcan, 1900.
l'avènement a la libre pensée io3
de ce problème, qui le résolvent pour elles-mêmes, à leur manière, et selon leurs forces, et c'est seulement chez de telles âmes qu'il convient d'étudier, quand il se produit, le détachement de la foi traditionnelle, si Ton veut donner à ce détachement sa signification vraie et toute sa portée, et si l'on veut en saisir l'intérêt psychologique.
La première question qui se pose au sujet de la dissolution des croyances théologiques est celle de savoir comment elle a encore à s'accomplir. Même la vraie difficulté n'est peut-être pas d'expliquer comment aujourd'hui la foi meurt, mais comment elle s'établit dans les âmes et arrive à s'y maintenir : dans notre milieu intellectuel et social, il semble plus naturel de perdre la foi que de l'acquérir et, en fait, ce qui paraît le plus invraisemblable à l'homme qui a cessé d'être croyant, ce n est pas de ne plus croire, c'est d'avoir cru.
11 faut déterminer dabord la part de l'éducation dans l'établissement des croyances. A proprement parler, ce n'est pas l'éducationqui fait les croyants, puisque ce n'est pas être croyant que de l'être par habitude ; au reste, si elle en pouvait faire, elle pourrait donc aussi faire des incrédules, et
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comme, sous notre régime d'éducation anarchique, la plupart des hommes subissent, en même temps ou tour à tour, la double influence cléricale et laïque, il faudrait expliquer comment, par quels motifs, et dans quelle mesure, ils acceptent Tune et rejettent l'autre, ou passent de l'une à l'autre. Pour rendre le raisonnement à la fois plus précis et plus concluant, on pourrait supposer une âme ayant reçu, si j'ose dire, à doses égales, et au même degré de plénitude et de perfection relatives, l'enseignement confessionnel et l'enseignement laïque : tel est le cas qu'imagine Mrs Humphry A\ ard dans un roman philosophique, auquel nous ferons plus d'un emprunt '. Le héros de ce roman, Robert Elsmere, entre dans la vie religieuse après avoir été élevé dans le milieu libre d'Oxford et s'y être imprégné de la culture moderne sous sa forme la plus raffinée et la plus forte, ayant eu pour maîtres un Hégélien et un sceptique.
Généralisons ce cas. Comment une éducation, donnée par de libres esprits, forme-t-elle des croyants ? Plus exactement, d'oii vient que l'éducation laïque ne porte pas ses fruits ? Ne serait-ce pas qu'elle a sur l'éducation cléricale une infériorité réelle, qu'elle est effacée et neutre, qu'elle