I. Mrs Humphry Ward, Robert Elsmere. London
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craint d'exercer son influence, d'enfoncer sa marque ? Par respect pour les intelligences, elle se montre réservée, discrète ; elle n'use pas de tous ses moyens d'action ; elle n'abonde pas en son sens ; de là vient que, pour la plupart de ceux qui la reçoivent, elle n'a pas toujours tout son sens. Par principes l'enseignement laïque est libéral : il ne se reconnaît pas le droit de troubler les croyances. Le libre penseur est désarmé devant la foi comme il le serait devant la candeur d'un enfant. Moralement elle lui impose, alors qu'il l'accable intellectuellement de son dédain. Tout en la repoussant en elle-même, il sympathise avec l'état d'âme de celui qui l'accepte. Au reste la foi ne lui porte pas ombrage ; il ne se défend que contre l'intolérance du croyant. Non seulement il respecte la croyance religieuse qu'il trouve établie dans les âmes, mais encore il ne l'empêche point de s'y établir. Il abandonne le terrain à l'enseignement dogmatique ; il développe ses théories sans les opposer à la tradition théologique ' .
I. Au moment où j'écrivais cet article, c'est ainsi que je concevais l'enseignement laïque et c'est ainsi que je conçois encore ({u'il doit être ; mais je ne suis plus aussi sur qu'il ait toujours ni même ordinairement ce caractère. Pour plus de détails sur le problème de la neutralité laïque, je me permets de renvoyer le lecteur à mon article sur V Enseignement , et en particulier l'enseignement moral en France, comme service d'Etat (^Année pédagogique, 1912. Paris, F. Alcan).
Non seulement l'éducation laïque ne fait pas contre-poids à l'enseignement des églises, mais encore elle prépare indirectement la voie à cet enseignement, et en favorise le succès. En effet, cette éducation est ou purement scientifique ou philosophique. Si elle est scientifique, elle est nécessairement incomplète, car la science est toujours limitée, et elle l'est d'autant plus qu'elle est plus rigoureuse ; sa sévérité est faite pour rebuter les jeunes gens, enthousiastes et ardents, qui ne règlent point leur ambition intellectuelle sur leur pouvoir de connaître : en outre, la science donne satisfaction aux seuls besoins logiques ; elle ne remplit point l'âme ; moralement, elle paraît desséchante, laborieusement vide. Aussi voit-on, dit Mrs Humphry Ward, (( des crises de réaction périodiques contre un rationalisme exagéré apparaître dans tout grand centre d'activité intellectuelle avec assez de régularité ». Un beau jour, on découvre « qu'après tout Mill et H. Spencer n'ont pas dit le dernier mot sur toutes les choses du ciel et de la terre », et alors a une fraîche brise de romantisme » s'élève ; « la religion se rend une fois de plus populaire parmi les âmes les plus communes, tandis qu'elle devient une réalité profonde chez une grande partie des plus nobles ». Ainsi l'éducation scientifique, d'abord
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n'est point hostile à la foi, et ensuite, par ses lacunes mêmes, provoque ce « retour religieux », qualifié à tort de « banqueroute de la science », qui est en réalité extra-scientifique, et atteste seulement « l'éternel besoin de la religion qui est au fond de la nature humaine » (Renan).
L'éducation laïque cesse-t-elle d'être strictement scientifique, s'efTorce-t-elle de répondre au besoin religieux, devient-elle philosophique ? Elle paraîtra alors plus favorable encore à la restauration de la foi traditionnelle. Grâce en effet à l'équivoque inévitable dumot religion, et à la commune ignorance ou inintelligence des dogmes théologiques et des doctrines métaphysiques, toute philosophie qui proclame la réalité supérieure de l'idéal, objet éternel des aspirations, sinon des croyances religieuses de l'humanité, est plus ou moins interprétée comme une justification des cultes établis, comme une apologétique détournée.
On voit alors se produire ce que Mrs Humphry Ward raconte de l'influence exercée par le professeur Grey sur ses auditeurs à Oxford. « Elsmere assistait à toutes les lectures philosophiques de Grey, les suivant avec enthousiasme et en faisant usage, ainsi qu'il arrive souvent, pour la défense et la confirmation de vues tout à fait différentes de celles de son maître. La base fondamentale de
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la pensée de Grey était ardemment idéaliste et hégélienne. Il avait rompu avec le christianisme populaire, mais, pour lui, Dieu, la conscience, le devoir étaient les seules réalités ; . . . toutes les manifestations de la vie spirituelle de l'homme étaient sûres de sa sympathie. Mais ce qu'il semait, d'autres le récoltaient ; ou, pour citer le mot d'un rationaliste bien connu à son sujet, les tories emportaient toujours son miel à leur ruche. Ainsi Elsmere prit tout ce que Grey avait à donner ; il aspira toute la ferveur idéale, tout l'enthousiasme spirituel du grand tutor ; puis il mit sa passion religieuse ainsi stimulée au service de la grande tradition positive qui l'entourait. »
En éducation de tels contresens sont la règle. Rien de plus commun, et d'ailleurs de plus naturel, que la confiscation au profit du dogme traditionnel d'un mouvement philosophique qui s'accomplit dans le sens religieux, mais en dehors et souvent à l'encontre de ce dogme. Quand la philosophie parle de rétablir la religion dans les conceptions humaines, le commun des esprits entend qu'il s'agit de la restauration des dogmes anciens, tandis que, de leur côté, les esprits philosophiques se refusent à voir dans la remise en honneur d'une religion donnée autre chose que le réveil de l'esprit religieux en général. C'est une
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illusion de croire, suivant Renan, que les dogmes renaissent, que Thumanité puisse revenir à une tradition qu'elle a reniée, et retrouver la loi qu'elle a perdue. Mais le besoin de croire se satisfait comme il peut. On ne crée pas sa religion ; on ne la choisit même pas ; on prend celle qui s'offre ou qui se trouve à portée. Une âme simplement religieuse n'est ni catholique ni même chrétienne au sens propre, mais elle peut se croire aisément l'un et l'autre. « Le catholicisme, pour l'immense majorité de ceux qui le professent, n'est plus le catholicisme ; c'est la religion. Le catholicisme est là, satisfaisant au besoin de croire ; passe pour le catholicisme ; on n'y regarde pas de plus près, on n'entre pas dans le détail des dogmes*. »
Ainsi ou bien le retour des esprits à la religion, qu'on présente comme une révolution philosophique, devient en fait le retour à une religion donnée ; ou bien le retour à tel dogme établi, dont les théologiens triomphent, marque seulement le retour des esprits à la religion. On n'est pas fixé sur la signification des mouvements religieux ; il semble que ces mouvements donnent tort et raison tour à tour aux théologiens et aux philosophes ; en réalité, ils ne donnent jamais absolument tort ou raison ni aux uns ni aux autres. Il