I. Renan, Avenir de la science, p
faudrait, pour s'entendre, dissiper l'équivoque du mot religion, et on dirait que cette équivoque, non seulement on ne la remarque pas, mais encore on ne veut pas la remarquer, et on s'applique à la maintenir. Il semble admis qu'en matière de religion, il faut « avoir sa pensée de derrière et parler comme le peuple » ; c'est là une convention utile, qui importe à la paix sociale. Met-on cependant au-dessus de tout la loyauté et la franchise de parole.^ On constate alors avec un découragement profond l'inutilité des efforts que font, pour s accorder seulement sur les termes du plus obscur des problèmes, des esprits sincères, mais inégalement préparés et qui ne parlent pas la même langue.
Cependant on a cru que le mot religion comportait une définition assez large pour que la foi des humbles et la philosophie des sages pussent y trouver place, On a établi cette définition en partant de la distinction de la religion rationnelle ou idéale et des religions historiques ou réelles. De même que la science s'est dégagée de l'expérience, primitivement mêlée de préjugés et d'erreurs, la religion rationnelle serait sortie des
religions populaires, toutes superstitieuses et grossières, et serait ces religions épurées. La religion est un fait humain et, comme telle, est vouée au changement et au progrès ; elle renferme un élément éternel, à savoir sa forme ou son esprit, et un élément périssable, sa matière ou son contenu ; par suite, entre la religion du philosophe et celle du vulgaire, resté fidèle aux anciennes croyances, il n'y aurait que la différence, d'ailleurs énorme, qui sépare le point de départ et le terme d'une même évolution. De ce point de vue, « toutes les religions sont vraies et toutes sont fausses. En elles toutes, plus ou moins visiblement, l'homme atteint la seule chose dont il ait besoin : l'abandon de soi dans les mains de Dieu. L'esprit en elles toutes est le même : seules , la lettre , la forme , l'imagerie sont relatives et changeantes » (Mrs Humphry Ward).
L'essentiel de la religion n'étant point l'objet auquel le sentiment religieux s'attache, mais ce sentiment lui-même, tous les hommes pourront être religieux, chacun à sa manière ; tous seront dits adorer Dieu, par cela seul qu'ils élèveront vers l'idéal leur esprit et leur cœur. <( Qu'est-ce en effet que Dieu pour l'humanité, dit Renan, si ce n'est le résumé transcendant de ses besoins suprasensibles, la catégorie de l'idéal, c'est-à-dire
la forme sous laquelle nous concevons l'idéal, comme l'espace et le temps sont les catégories, c'est-à-dire les formes sous lesquelles nous concevons les corps ». Les philosophes n'ont pas le droit de dédaigner la religion du peuple, si mêlée qu'elle soit de superstitions grossières ; ils ont mieux à faire, ils ont à interpréter le « langage des simples, qui adorent si bien à leur manière. Dites aux simples de vivre d'aspiration à la vérité et à la beauté, ces mots n'auront pour eux aucun sens. Dites-leur d'aimer Dieu, de ne pas oflenser Dieu, ils vous comprendront à merveille. Dieu, providence, âme, autant de bons vieux mots, un peu lourds, mais expressifs et respectables, que la science expliquera, mais ne remplacera jamais avec avantage »'.
Si le philosophe peut admettre, en l'interprétant, la religion du peuple, le peuple, de son côté, ne doit pas s'effiaroucher des libertés de la critique et des négations raisonnées de la science. « Dieu, en effet, est dans la critique, dans la science, dans le doute... Il est dans toute vie, dans toute pensée. La pensée de l'homme, comme elle s'est exprimée dans les institutions, dans les philosophies, dans la science, dans le patient travail critique ou dans la charité, est la constante révélation de Dieu...