‹ Penseurs libres et liberté de penséeChapitre 33 sur 77 · CHAPITRE VI LE PROTESTANTISME ET LA LIBRE PENSÉE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI LE PROTESTANTISME ET LA LIBRE PENSÉE

Le chapitre qui précède, paru dans la Revue philosophique (sept. 1898), a été l'objet d'une longue discussion de M. Henri Bois, publiée dans la même Revue sous le titre : La conservation de la foi (mars-avril 1899). Je ne saurais reproduire les deux articles de M. H. Bois, non plus que la réponse que j'y fis (La dissolution et la conservation de la foi. Rev. phil., mai 1899). J'y renvoie le lecteur, mais j'en dégagerai les idées principales et y ajouterai quelques réflexions.

M. H. Bois me combat du point de vue protestant. Il m'abandonne volontiers les catholiques, voire même certains protestants, les symbolistes de l'école d'Auguste Sabalier\ pour lesquels on dirait qu'il ne me trouve pas assez sévère, mais il défend contre moi les protestants orthodoxes et le

I. « L3 jugement de M. Dugas se comprend et se légitime en partie, lorsqu'on voit quel est le protestantisme auquel il en a : c'est le protestantisme de M. Auguste Sabatier, c'est le protestantisme de cette école théologique parisienne qui a pris ou qui s'est laissé donner le titre rébarbatif de syinholofidéisme. » Mais « M. Dugas identifie à tort le christianisme avec le catholicisme,... le protestantisme avec le symbolofidéisme »

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christianisme en général, dont ceux-ci seraient les vrais représentants, et que j'aurais méconnu en leurs personnes. Il prétend opposer à ma thèse « celle de la possibilité et de la nécessité d'un christianisme intérieur et mystique, affranchi de la tradition ecclésiastique et aussi éloigné de la libre pensée irréligieuse que du catholicisme historique ». Il est clair que nous ne saurions nous entendre ; nos points de vue sont trop différents ; il serait donc sans intérêt d'engager ou de reprendre une polémique sur ce point ; mais, puisque l'occasion m'en est offerte, je m'expliquerai sur les rapports entre le protestantisme et la libre pensée. Parlant de la croyance religieuse en général, j'avais naturellement en vue la croyance chrétienne plutôt que musulmane et, parmi les croyances chrétiennes, la croyance protestante plutôt que catholique, parce que je prenais celle-ci pour ce qu'elle se donne, pour la croyance la plus philosophique, la plus acceptable, et je prétendais montrer qu'elle n'est pas encore assez philosophique, assez acceptable, à mon sens. M. Henri Bois s'est mépris sur mon dessein. Il a cru que j'en avais au protestantisme, queje lui avais voué unehaineparticulière, laquelle dénoteraitune mentalité et des préjugés catholiques. En réalité il admet et approuve qu'on se détache du catholi-

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cisme, mais du protestantisme, non. Il corrige donc mon texte, et là où j'avais écrit « christianisme )), il barre et met à la place « catholicisme » , ce qui lui permet de résumer ma thèse dans ce dilemme d'où il s'échappe : « ou bien le catholicisme ou bien la libre pensée et, la libre pensée étant impossible, la nécessité de la libre pensée ».

Serait-ce que, pour M. H. Bois, qui n'est pas protestant n'est et ne peut être que catholique ? Oui, ou peu s'en faut, et je crains que ce ne soit le point de vue du protestantisme... orthodoxe. Si encore catholique ne voulait dire que catholique ! Mais, dans la bouche des protestants (exceptons ceux qui voudraient être exceptés et disons : de la majorité des protestants), ce mot a un sens péjoratif et large. Je sais des gens à qui il ne suffit pas que les libres penseurs soient irréligieux, qui les voudraient antireligieux et qui, quand ils ne le sont pas, les baptisent cléricaux. De même les protestants appellent catholiques les libres penseurs et même ceux de leurs coreligionnaires qui leur déplaisent.

Ainsi, pour avoir avancé que le protestant n'est pas libre, qu'il est engagé envers la tradition évangélique, l'autorité de la Bible, comme le catholique l'est envers le Pape et l'Eglise de Rome, je me suis attiré cette verte réplique de M. H. Bois :

l'avèneme:st a la libhe pe.nsée 169

Quand je disais que M. Dugas était au fond imbu d'esprit catholique ! Il nous assure que a le protestant ou le catholique libéral, qui déclare vouloir user de sa raison, se contente de faire à la raison sa part ; il ne la prend pas pour règle, mais pour instrument; il s'en sert pour légitimer, non pour critiquer les croyances. Si la foi théologique contredit la raison, le croyant, même éclairé, l'ignore, parce qu'il ne confronte point la religion avec la science, parce qu'il la met à part, la juge d'un « autre ordre » . Une « cloison étanche » empêche « les idées modernes de se faire jour dans le sanctuaire réservé de son cœur ». Lorsque M. Dugas tient ce langage, il nous semble que c'est le catholique tout court, le catholique orthodoxe plutôt que le catholique libéral ou le protestant, qu'il décrit. Que tels ou tels protestants n'usent pas ou n'usent que timidement et à regret de la raison individuelle, ne fassent qu'un usage restrictif de la raison, trahissent un parti pris regrettable ou même une perversion de jugement et un esprit sophistique, c'est assurément un fait. Mais savezvous comment ces protestants-là sont désignés par leurs adversaires prolestants plus éclairés? Ils sont couramment traités de catholiques. Eh oui, il y a des catholiques même parmi les protestants. Mais les libres penseurs n'ont pas le droit de jeter la première pierre, puisqu il y a des catholiques même chez les libres penseurs. Il y a des catholiques parmi les protestants. . . Qu'est-ce que cela prouve ?

Cela prouve, répondrai-je, que le mot catholicisme a besoin d'être défini, si l'on ne veut pas qu'il soit, comme en tout ce passage, un simple

terme de guerre, un « tarte à la crème » injurieux. Que M. Bois m'applique, s'il lui plaît, le titre de catholique ; je crois qu'il me l'applique à tort, mais je ne m'en trouve pas plus offensé que je ne me trouverais honoré, s'il m'appelait protestant.

Il faut qu'un grave malentendu existe entre protestants et libres penseurs pour qu'on s'imagine, de part et d'autre, que, parce qu'on s'est rencontré parfois contre un adversaire commun, le catholicisme, on a le droit de se tendre la main. Des alliés peuvent être (on l'a vu dans la guerre des Balkans) des adversaires qui s'ignorent ou plutôt qui font trêve et ajournent leurs querelles. Plus généralement, des alliances politiques ne sont point un lien spirituel, une communion d'âmes. Mais il faut croire qu'il y avait ici lieu à méprise, puisque les philosophes de leur côté se sont fort exagéré leurs affinités intellectuelles et morales avec les protestants.

Plus exactement, sous ce rapport, les philosophes se rangent en deux classes : ceux qui se défient du protestantisme et se sentent plus éloignés de lui encore que du catholicisme (c'est la minorité, mais non négligeable , Auguste Comte est du nombre) et ceux qui se sentent attirés vers le protestantisme et le recherchent comme allié. Ces derniers, qui comptent parmi eux Quinet,

de Laveleye, Renouvier, Pillon, Louis Ménard, regardent généralement le protestantisme comme « une transition nécessaire pour les peuples entre la religion et la libre pensée' ». Ils acceptent donc ses services, mais à titre provisoire. Ils y adhèrent pour des raisons profanes et ils me semblent le compromettre par la façon dont ils le recommandent. Ainsi Laveleye juge le protestantisme favorable i° à l'instruction populaire, 2" à la famille (mariage), 3° à la liberté politique et religieuse, ce qui est fort bien, mais ne prouve pas qu'on doive ni qu'on puisse se faire protestant par politique, à la façon dont le Béarnais se faisait catholique. Il y faut, je suppose, d'autres conditions, un autre état d'âme, et, en disant cela, je témoigne de mon respect pour la religion en cause. Je ne distingue pas entre les libres penseurs qui veulent tirer le protestantisme à eux, se servir de son influence, le confisquera leur profit et les protestants qui se proposent au contraire, comme Quinet, d'enrôler ou de convertir les libres penseurs ; je les mets tous ensemble, les renvoie dos à dos et leur reproche de se tromper les uns les autres. Je leur reproche encore de reprendre à leur compte « un rêve que 1 Eglise catholique n'a pu réaliser et qu'ils n'atteindront pas mieux

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