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I. Guyau, L'irréligion de l'avenir, p. 3oa et suiv

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qu'elle » : celui de « ranger toutes les têtes sous l'unité )) au profit soit de la libre pensée, soit du calvinisme, et cela « grâce au monopole exclusif de l'instruction publique ' ». C'est en effet un but politique commun qui les rapproche, d'une façon au reste toute factice et provisoire.

Le divorce profond qui existe entre le penseur libre et le croyant, quelqu'ilsoit, affilié aune Eglise, éclate à la longue et ne peut manquer d'être senti. Témoin l'échec de la tentative de Renouvier, après la guerre de 1870, pour protestantiser la France. Renouvier avait été attiré vers les protestants pour des raisons historiques et sentimentales, par compassion naturelle pour des vaincus, à cause des persécutions qu'ils avaient subies, par sympathie intellectuelle aussi, à cause du libéralisme qu'il leur supposait, et qui est dans leurs principes au moins, s'ils ne le pratiquent pas toujours.

Nous avons essayé, dit-il, Pillon et moi, de rallier les libres penseurs à cette idée : Le moyen le meilleur, le plus habile et le plus moral de lutter contre le papisme serait d'immatriculer sa famille, comme chef de famille, dans celle qui semblerait la meilleure des catégories religieuses existantes et qui réunirait les moins imparfaites conditions de liberté.

Cette immatriculation, analogue à l'inscription

I. J. Bourdeau, Pragmatisme et modernisme, p. i48. Paris, F. Alcan, 1909.

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de l'enfant sur les registres de l'état civil, aurait été, en bien des cas, une simple formalité, comme l'est le baptême ou le mariage religieux, dans le culte catholique. Dans le protestantisme, qui est déjà la religion « au moindre degré » (J. Bourleau), on eût choisi la secte la moins gênante ou la plus libérale et on eût prêté à cette secte le serment de fidélité minimum.

Nous avons conseillé aux libres penseurs de se faire inscrire, eux et leurs familles, dans celles des églises protestantes dont les dogmes et les règlements leur offriraient les moins imparfaites conditions de liberté. Et nous demandions aussi aux Eglises protestantes de ne pas exiger une profession de foi individuelle de la part de ceux qui, en entrant dans une nouvelle société, entendaient être et rester des personnes libres.

Notre projet, ajoute Renouvier, échoua lamentablement. Les libres penseurs préférèrent rester plus ou moins directement affiliés à l'Eglise romaine que de venir à nous... Je suis convaincu que le même projet, repris aujourd'hui, échouerait encore. On ne voudra pas plus aujourd'hui qu'on ne l'a voulu en 1876, s'inféoder au protestantisme pour échapper au papisme*.

Parbleu ! Comment les libres penseurs n'eussent-ils pas jugé plus inofiensive au fond, moins significative, leur inféodation nominale à la reli-

I. Ch. Renouvier, les Derniers Entretiens, recueillis par Louis Prat, p. 102-4. Paris, igo4.

gion traditionnelle que l'adoption par choix d'une religion nouvelle, si réduite qu'elle fût à leur usage ? Je me souviens d'un « billet du matin » de Jules Lemaître, traduisant le sentiment de tristesse et de malaise, qu'il avait éprouvé aux funérailles protestantes de Taine ; il jugeait avec raison cette « démonstration » voulue et cherchée, vaine et déplaisante, pour ne pas dire plus. Taine n'avait fait qu'accuser une de ces situations fausses, qui reposent sur une équivoque.

Il est juste de dire que, si les libres penseurs n'entrèrent point dans les vues de Renouvier, un grand nombre de protestants repoussèrent aussi les avances qui leur étaient faites. Ils se révoltèrent, et firent bien, contre cette « immatriculation » d'un caractère politique ou social plutôt que religieux. En quoi je ne dirai pas qu'ils furent bien inspirés et habiles, flairant le piège : Timeo Danaos.., mais simplement honnêtes, loyaux et sincères. Les esprits vraiment religieux s'éloigneront toujours d'instinct des « ralliés », j'entends de ceux pour qui la religion n'est qu'un parti, politique ou social, les Brunelière, les Barrés et autres cardinaux verts, de ceux pour qui elle est moins que cela encore, une élégance, une mode, un goût esthétique, les Chateaubriand, les Barres encore, de ceux pour qui, en un mot, la religion est un

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parti où on s'enrôle pour des motifs extra religieux. Les laïques, à qui manque le sentiment religieux, peuvent croire qu'ils en ont l'équivalent ; ils peuvent croire, par exemple, que le libre examen, le respect et l'usage de la raison individuelle, qui leur est commun avec les protestants, les rend spirituellement les frères de ceux-ci. Mais c'est là une illusion.

Le problème religieux serait simple, si chacun avait le droit de le résoudre selon ses sympathies, si chaque Eglise était une communion d'âmes, groupées selon leurs préférences individuelles. Mais il y a le dogme, qu'on est tenté d'oublier, de laisser dormir parfois ou d'interpréter et d'élargir, mais qui toujours se dresse, comme une barrière infranchissable, entre croyants et incroyants. Que le dogme émane d'une Eglise ou d'un texte sacré, qu'il soit imposé par une autorité ou soumis à la raison individuelle , il est toujours 1 objet d'une vénération particulière, d'un respect sacré, que le libre penseur ignore, se refuse à partager et qui est la caractéristique, le signe du croyant.

Il faut qu'on sache, — et c'est un point sur lequel je suis heureux de me trouver pleinement d'accord avec M, H. Bois, — que le dogme, tel que je l'ai défini, lie le croyant et que nul n'a le droit, qui se dit chrétien, de le conserver en bloc

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après l'avoir rejeté en détail, de le vider de son contenu, de l'évaporer, de n'y plus voir qu'un thème littéraire, qu'une métaphore et un symbole, autrement dit, de prendre les libertés de l'esprit fort, sans pourtant passer ni vouloir passer pour tel. Sans doute il y a, dans toutes les Eglises, sans excepter l'Eglise catholique, des esprits imbus de l'esprit moderne, qui ont toutes les hardiesses de pensée ; la question est de savoir si ce ne sont pas des esprits qui se croient libres, parce qu'ils ne sentent pas leurs chaînes. C'est pour cela que, quoiqu'il ait avec eux bien des idées communes, le philosophe s'éloigne des modernistes, aussi bien et plus encore, en un sens, que des croyants orthodoxes, parce qu'il blâme et déplore leur légèreté et leur inconséquence.

Je conçois les orthodoxes, dit Renan, je conçois les incrédules, mais non les néo-catholiques. L'ignorance profonde 011 l'on est en France, en dehors du clergé, de l'exégèse biblique et de la théologie, a seule pu donner naissance à cette école superficielle et pleine de contradictions. C'est dans les Pères, c'est dans les Conciles qu'il faut chercher le vrai christianisme, et non chez des esprits à la fois faibles et légers, qui l'ont faussé en l'adoucissant, sans le rendre acceptable'.

Il est vrai que ce catholicisme édulcoré est le seul qui soit aujourd'hui possible. Mais qu'est-ce

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