I. Guyau, l'Irréligion de l'avenir, p
l'avènement a la libre pensée 179
dont elle est donnée comme la condition. Le protestantisme orthodoxe postule sans doute que la foi subsistera, étant libre, et sera sauvegardée par sa liberté même ; mais c'est là une hypothèse gratuite, un vœu, une espérance, rien de plus. Pour garder cette espérance, pour faire qu'elle se réalise, il en viendra à rogner sur la liberté qu'il s'accorde. De toute façon l'incompatibilité de la liberté et du dogme est la pierre d'achoppement du protestantisme. C'est par là qu'il heurte, non pas seulement, comme le prétendent ses partisans, la mentalité catholique, mais tout esprit logique.
Le protestantisme, dit Guyau, en introduisant une certaine dose de liberté dans la foi, y a introduit aussi l'esprit d'inconséquence: c'est là sa qualité et son défaut... (Luther) a voulu faire la part du feu dans les dogmes et il a espéré conserver la foi en la limitant. Ces limites sont artificielles. Il faut voir comment Pascal, avec l'esprit logique d'un Français, qui est en même temps un mathématicien, se moque du protestantisme : « Que je hais ces sottises ! s'écrie-t-il : ne pas croire à l'Eucharistie, etc. Si l'Evangile est vrai, si Jésus-Christ est Dieu, quelle difficulté y a-t-il \h? » Nul, mieux que Pascal, n'a vu, comme il dit, ce qu'il y a d'« injuste » dans certains dogmes chrétiens, ce qu'il y a de « choquant », les « choses tirées par les cheveux », les « absurdités »: il a vu tout cela, et il l'a accepté. Il voulait tout ou rien : quand on a fait un marché avec la foi, on ne choisit pas ce qu'il y a de meilleur pour
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laisser le reste, on prend tout et on donne tout... Le protestantisme, quoique d'un ordre plus élevé (que le catholicisme) dans l'ordre des croyances, demeure pourtant aujourd'hui une marque de faiblesse d'esprit chez tous ceux qui persistent à s'y arrêter après les premiers pas faits vers la liberté de la pensée : c'est un arrêta moitié chemin. Au fond, les deux orthodoxies rivales qui, de notre temps, se disputent les nations civilisées, étonnent également celui qui a été élevé en dehors d'elles^.
Telles sont les objections que le libre penseur élève contre le protestantisme orthodoxe, mais peut-il, sans contradiction, en élever d'autres, précisément inverses, contre le protestantisme libéral ? Assurément. Si le protestantisme est illogique, quand il se montre rigide et ne fait pas au libre examen sa part, il est illogique encore, quand il lui fait au contraire la part trop belle et se montre un christianisme relâché. Il est tenu en effet de suivre les deux principes qu'il admet et n'a pas le droit de trahir l'un ou l'autre. On peut donc lui reprocher d'être voué
à une évolution perpétuelle qui le rapproche sans cesse de l'irréligion finale, mais par des degrés presque insen-
I. Guyau, Irréligion de l'avenir, p. 119-122, Guyau parle encore ailleurs de « la logique de l'esprit français, de cet esprit qui ne se plie pas aux demi-mesures, veut tout ou rien, n'a pu s'arrêter au protestantisme, et depuis deux siècles est le foyer le plus ardent de la libre-pensée dans le monde ».
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sibles. Aussi le protestant ne connait-il point les déchirements du catholique, forcé de tout prendre ou de tout rejeter : il ignore les grandes révolutions et les coups d'Etat intérieurs, il a l'art instinctif des transitions, son credo est élastique. Il peut passer par tant de confessions diverses qu'il a le temps d'habituer son esprit à la vérité avant de la confesser pour son compte. Le protestantisme est la seule religion, au moins en Occident, où l'on puisse devenir athée, sans s'en apercevoir et sans se faire à soi-même violence : le théisme subjectif de M. Moncure Gonway, par exemple, ou de tel autre unitaire ultra-libéral, est tellement voisin de l'athéisme idéaliste qu'on ne peut véritablement pas l'en distinguer et cependant les unitaires, qui en fait sont souvent des libres penseurs, croient, pour ainsi dire, croire encore*.
Il n'est pas permis de se faire ainsi illusion. Ce serait trop commode. Renan, qui ose tout dire, avoue son regret « de n'être pas né dans un pays où les liens de l'orthodoxie fussent moins resserrés que dans les pays catholiques )) ; il eût voulu, étant jeune, pouvoir cumuler les avantages de la foi et ceux de la libre pensée, et réaliser son rêve d'être chanoine à Saint-Brieuc ; mais il reconnaît bientôt que c'est là une pensée malhonnête et indigne de lui. S'il est vrai qu' « il y a parmi les calvinistes, et surtout parmi les Juifs, d'après M. Arréat, nombre d'incrédules, mais qui ne se