‹ Penseurs libres et liberté de penséeChapitre 6 sur 77 · I. Essais, loc. cil · texte numérisé non relu

I. Essais, loc. cil

b PENSEURS LIBRES ET LIBERTE DE PENSEE

Montaigne est persuadé (ou feint de l'être) que l'éducation qu'il reçut fut en tout la meilleure. Si elle ne réussit pas mieux, il n'en faut accuser, dit-il, que « le champ stérile et incommode » ; car j'étais « pesant, mol et endormi ; on ne me pouvait arracher de l'oisiveté », même « pour me faire jouer ». J'avais l'esprit « lent, l'appréhension tardive, l'invention lâche, et, après tout, un incroyable défaut de mémoire. De tout cela ce n'est pas merveille si (mon père) ne sut rien tirer qui vaille ». Montaigne ne dit pas toute la vérité. Si on passe en revue les défauts qu'il avoue, on voit qu'ils se ramènent à un seul : la mollesse. Ne sont-ils pas, au moins pour une part, TefTet de son éducation même, trop affadissante, trop gâteau ? Comme on ne lui demande aucun effort, il se relâche, s'abandonne, n'apprend rien à fond et finalement ne retient rien. Et cependant on peut le croire, quand il déclare qu'il était un enfant bien doué. (( Ce que je voyais, je le voyais bien et, sous cette complexion lourde, je nourrissais des opinions hardies et des opinions au-dessus de mon âge. » Ne faut-il pas, dès lors, pour être dans le vrai, prendre la contre-partie de l'opinion de Montaigne et dire : Ce n'est pas merveille qu'une éducation amollissante ait fait d'un esprit si remarquable un esprit lent, un endormi, un lourdaud.»^

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La seconde raison pour laquelle Montaigne estime que son éducation a trompé les espérances de son père est que celui-ci ne resta pas fidèle au système qu il avait adopté : « le bon homme, ayant extrême peur de faillir en chose qu'il avait tant à cœur, se laissa enfin emporter à l'opinion commune... et se rangea à la coutume, n'ayant plus autour de lui ceux qui lui avaient donné ces premières institutions, qu'il avait apportées d'Itahe . )) Il se décida à envoyer son fils au collège de Guyenne. Le collège gâta tout.

C'est en vain qu'on y obtint pour l'enfant un traitement de faveur, qu'on lui donna des maîtres particuliers, dits « précepteurs de chambre )) ; le collège avait beau être aussi « très florissant pour lors et le meilleur de France;... mais tant y a que c était toujours collège. Mon latin s'abâtardit incontinent, duquel depuis par désaccoutumance j'ai perdu tout usage ; et ne me servit cette mienne inaccoutumée institution que de me faire enjamber d arrivée aux premières classes ; car, à treize ans que je sortis du collège, j'avais achevé mon cours (qu'ils appellent) et, à la vérité, sans aucun fruit que je pusse à présent mettre en compte ».

Ainsi, dans cette éducation, tout est paradoxal : tandis que les autres enfants s'instruisent au col-

lège, Montaigne y désapprend ce qu'il sait. Il n'y a rien là que de naturel : savoir une langue par l'usage n'est jîas la savoir par principes, à la mode des collèges ; l'un non seulement ne inène pas à l'autre, mais encore y peut nuire et l'avance que le père de Montaigne croyait avoir donnée à son fils se trouva en fait plus apparente que réelle ; d'autant qu'on ne se résignait pas à perdre le bénéfice de cette avance supposée, à laisser le petit Montaigne avec des enfants de son âge et qu'on compromettait le succès de ses études en les rendant prématurées.

Si l'on veut juger d'une façon complète les effets de l'éducation que Montaigne reçut de son père, il convient de distinguer le côté intellectuel et le côté moral de cette éducation. Mais notons d'abord ceci que Montaigne n'a jamais mis en doute la valeur de cette éducation, la constamment tenue pour la meilleure qui pût être et n'a fait que l'ériger en règle, la proposer pour modèle, lorsqu'il a traité lui-même de l'éducation en général. S'il faut mesurer la valeur d'une éducation à la reconnaissance qu'elle inspire à ceux qui l'ont reçue, on ne saurait avoir pour celle de Montaigne une trop grande estime. Montaigne eut en effet pour son père le respect et l'affection qu il devait avoir et qu'il eut rarement

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envers d'autres personnes, car il n'était point respectueux et sentimental de sa nature.

Lui-même n'a pas donné à sa fille une éducation différente de la sienne propre, agissant en cela par inclination et par principes.

J'accuse toute violence, dit-il, en l'éducation d'une âme tendre, qu'on dresse pour l'honneur et la liberté. Il y a je ne sais quoi de servile en la rigueur et en la contrainte ; et tiens que ce qui ne se peut taire par la raison, et par prudence et adresse, ne se tait jamais par la force. On m'a ainsi élevé : ils disent qu'en tout mon premier âge, je n'ai tàté des verges qu'à deux coups et bien mollement. J'ai dû la pareille aux enfants que j'ai eus ; ils me meurent tous en nourrice ; mais Léonor, une seule fille qui est échappée à cette inlbrtune, a atteint six ans et plus, sans qu'on ait employé à sa conduite et pour le châtiment de ses fautes puériles (l'indulgence de sa mère s'y appliquant aisément) autre chose que paroles, et bien douces ; et, quand mon désir y serait frustré, il est assez d'autres causes auxquelles nous prendre, sans entrer en reproche avec ma discipline, que je sais être juste et naturelle. J'eusse été beaucoup plus religieux encore en cela avec des mâles, moins nés à servir et de condition plus libre ; j'eusse aimé à leur grossir le cœur d'ingénuité et de franchise. Je n'ai vu autre effet aux verges, sinon de rendre les âmes plus lâches ou plus malicieusement opiniâtres'.

Du point de vue moral, auquel Montaigne ici se place, l'éducation libérale, c'est-à-dire l'appel

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