Essais, I, XXV
L AVE:XEME?rT A LA VIE PERSONNELLE H
Mais parlons sans ambages, appelons-les de leur vrai nom. Montaigne ne fut pas, il est vrai, un homme méchant, il ne voulut jamais nuire à personne ; mais il n'était pas non plus serviable, dévoué, empressé à faire le bien. C'était un égoïste aimable, point dangereux, mais un égoïste. Il était tel assurément par nature, mais il le devint aussi tout de même un peu par éducation. N'ayant jamais été contraint en rien, il prit l'habitude de suivre son goût, ses aises et de ne point s'inquiéter des autres ; il croyait assez faire pour eux, en respectant leur liberté; n'étant pas lui-même exigeant, n'attendant rien ou peu des autres, il s'étonnait, il trouvait mauvais qu'on exigeât ou attendît de lui davantage. Il avait l'humeur et les vertus intérieures, individuelles : ainsi il poussait si loin l'amour de l'indépendance qu'il voulait qu'on lui laissât 1 initiative de sa générosité et de ses bons mouvements. Les autres «sont injustes d'exiger ce que je ne dois pas... En m'y condamnant, ils effacent la gratification de l'action et la gratitude qui m'en serait due... Je puis d'autant plus librement disposer de ma fortune qu'elle est plus mienne et de moi que je suis plus mien* ».
Quand on est dans ces sentiments, on n'a guère les vertus domestiques et sociales. En effet Mon-