I . Essais, I, XXV
taigne n'était point fait pour le mariage et la famille. Il fut un mari peu fidèle, un père détaclié, et s'en vante ou l'avoue sans vergogne. Il perdit (( deux ou trois enfants en bas âge, sinon sans déplaisir, au moins sans fâcherie ». Il ne prend rien à cœur. Il remplit sans zèle les fonctions publiques. Maire de Bordeaux, quand la peste éclata dans cette ville , il alla respirer le bon air à Libourne. Voilà ce que veut dire le mot : « Je n'avais d'autre vice que langueur et paresse ». Voilà ce qu'est au vrai la nonchalance de Montaigne, son parfait détachement d'esprit. Certes aucune éducation n'eût fait de lui un héros, il n'en avait pas l'étofTe ; mais son éducation contribua certainement à développer les germes d'égoïsme qui étaient en lui.
Gardons-nous cependant de le juger avec une sévérité déplacée, au nom de principes qui ne sont pas les siens, comme l'a fait d'abord Port- Royal, et ensuite Malebranche. Prenons-le pour ce qu'il est. Il a, au point de vue moral, d'assez belles qualités encore, qu'il est juste d'attribuer à la fois à sa nature et à son éducation, à supposer qu'on puisse faire le départ entre l'une et l'autre et que l'éducation soit jamais autre chose que la nature renforcée. Ces qualités sont la haine de la cruauté et du mensonge. Son éducation a mis en lui l'horreur de la contrainte sous toutes ses for-
l'avènement a la vie personnelle i3
mes, de celle qui s'exerce sur les corps, de la violence, des abus de la force, et de celle qui s'exerce sur les esprits, de l'autorité tyrannique de l'opinion et de l'odieuse intolérance du dogme. La cruauté ne lui inspire seulement une horreur ou répulsion physique; il lui a voué, si l'on peut dire, une haine philosophique ; il la poursuit de ses sarcasmes, il s'applique à la flétrir, à la déshonorer, à prouver qu'elle n'est que lâcheté et bassesse ' . Par là il est l'ancêtre de Voltaire . Quant à la contrainte morale, à la mainmise sur les volontés, au joug qui pèse sur les esprits, il en est l'adversaire acharné. Il a au plus haut degré le sentiment de la dignité personnelle et des droits de la pensée ou de la conscience. Il déclare qu'il faut être soi, avoir des sentiments et des pensées à soi. C'est là, si on peut, son credo, son seul dogme.
C'est là aussi ce qui le rend si attachant. Nous croyions trouver un auteur, c'est un homme qui se montre à nous. Pour que cet homme se révélât si pleinement homme, se mît si ingénument à nu, fut si systématiquement lui-même, il ne suffisait pas qu'il eût un tempérament naturellement ouvert, il fallait encore qu'il pût s'épanouir en toute liberté, dans un milieu d'afTection. Montaigne est le chef-d'œuvre d'une éducation sans