PAUL , FÉRON
PAUL , à part. Pourquoi ne veut-il parler qu'à moi seul ? Il a peut-être besoin de ma protection.
FÉRON , à part. Voilà le moment critique.
PAUL. Nous sommes seuls , mousieur Féron , qu'avez-vous à me dire ?
FÉRON , à part. Allons , il ne s'agit pas de manquer de courage... Il faut sauver Boulain et ma sœur... ma sœur surtout.
(^ïiaut. ) Monsieur de Renneville...
PAiL. Eh! qu'avez-vous, mon atni?
comme vous êtes pâle ! souffrez-vous ?
FÉRON. Ne faites pas attention... ça se passera.
P'ere et Parrain,
PAUL. Asseyez-vous I
FÉRON. Mais...
PAUL. Je le veux... et maintenant parlez-moi sans crainte. Avez-vous quelque chose à me demander? soyez sûr d'obtenir de moi tout ce qu'il sera en mon pouvoir de vous accorder.
FÉRON , le regardant. Ce n'est pas là un méchant homme ; il comprendra son devoir. [Haut et lui montrant la boite.) Connaissez-vous cette boîte , monsieur ?
PAUL. Non.
FÉRON, après un moment de silence. Cela peut être... mais ces lettres qui y sont renfermées, vous les connaissez, n'est-ce pas?
PAUL. Ciel !
FÉRON. La main qui les a tracées pressait tout à l'heure la main d'un honnête homme indignement trompé.
PAUL. Oh! parlez plus bas!
FÉRON. Eh I monsiem- , n'ai-je pas un aussi grand intérêt que vous à ce que tout ceci reste ignoré? ne suis-je pas le frère d'Adèle?
PAUL. Comment se fait-il que ces lettres, ce portrait, que je croyais anéantis depuis loug-tems, se trouvent entre vos mains?
FÉRON. Peu importe.
PAUL. Que prétendez-vous en faire?
FÉRON. Je ne le sais pas encore.
PAUL. Enfin que voulez-vous de moi ?
FÉRON. Si j'étais votre égal, monsieur , si j'étais noble et grand seigneur, enfin , et qu'une querelle , un combat à mort pût avoir lieu entre nous sans que tous les yeux s'ouvrissent pour en chercher la cause , je vous dirais : Monsieur , entre gens d'épée, l'épée seule peut terminer tout cela ; mais jenesuis qu'un pauvre commis-marchand. .
si je vous provoquais , je vous crois assez hommed'honneur pour penser que vous accepteriez mon défi ; alors quel motif donner à un événementaussi étrange ? entre vous et moi, il faut un bien sanglant affront pour amener une rencontre. On chercherait à deviner ; on dirait : Féron n'a vu M. de Renneville que chez Boulain, Féron n'est pas marié , on ne lui connaît pas de maîtresse; mais Féron a une sœur... On diraitcela, monsieur, etvainqueurou vaincu, je perdrais infailliblement celle que j'aurais voulu sauver. Il m'a donc fallu chercher im autre moyen d'arriver à mon but; mai.s, pour le trouver , il me faut votre aide ; monsieur, me la refuserez-vous ?
PAUL. Oh! sachez bien , monsieur Féron, que des mains de tout autre ces lettres seraient rachetées du plus précieux de mes biens , du plus pur de mon sang. .. Ce langage youa étonne... vous avez cru
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n'est-ce pas , que j'avais eu pour Adèle un de ces caprices dont mes pareils croient honorer une fille du peuple, jeune, belle et se confiant en leur anaour. Vous vous êtes trompé, monsieur; j'aimais Adèle, comme on n'aime qu'une lois dans sa vie ! la pauvre enfant oublia comme moi quelle distance nous séparait , et quand la raison enfin nous éclaira, Adèle était perdue!
Avec la certitude de son déshonneur, une pensée de mort lui vint...
rÉROX. Pauvre Adèle!
PAUL. Ah! vous ne savez pas ce que j'ai souffert en la voyant si malheurevise ? ma tète s'égarait... Ma mère découvrira tout , me disais-je ; elle si vertueuse , si sévère , me maudira pour avoir déshonoré sa maison... Un jour, ma mère me fit appeler ; j'étais tremblant ; mais le sourire que je Vis sur ses lèvres m'apprit qu'elle était encore sans défiance... elle avait à mon insu arrangé mi mariage pom- Adèle ; elle me confia ce projet et me nomma Poulain. Mon cœur se déchira ; mais au prix même d'un odieux mensonge, je devais sauver Adèle... J'approuvai donc hautement le dessein de M""^ de Renne ville. Prières , menaces , je mis tout en usage auprès d'Adèle pour la décider à cet hymen dont la pensée seule répugnait à son ame honnête. Mais la pauvre fille, sans appui, sans parens , ne pouvait résister long-tems à moi qui la suppliais , à ma mère qu'une plus longue résistance aurait éclairée... Elle céda! Ce fut un crime ; car nous trompions un homme qui se fiait en nous ; mais ce crime est à moi seul, monsieur, et vous me voyez prêt à tout faire pour le réparer.
rÉRON. A tout faire, dites-i^ous?
PAUL. Oui , monsieur ; pour assurer le repos de Boulain, pour que les joms d'Adèle s'écoulent sans nuages.
FÉRON. Il faudrait...
PAUL. Une séparatiou , n'est-ce pas? Je l'avais prévu... aussi depuis son mariage , n'ai-je fait à Boulain que de bien rares vi-
sites.
FÉRON. Ces visites, quelque rares qu'elles soient, entretiennent un feu qu'd faut éteindre. Yous allez me promettre de ne plus voir Adèle , et cette promesse sera sincère; mais en la faisant vous compterez trop sur vos forces , et quand je ne serai plus là pour vous en faire souvenir , vous l'oublierez, monsieur, vous reverrez Adèle, et un instant d'imprudence peut la perdre sans retour. Il faut donc mettre entre ma sœur et vous une barrière insurmontable. IMonsieur , demain je m'emlwrque au îlàvvg ; tics iuléiCls qui nç sont pas les
miens m'appellent impérieusement en Amérique, pour toute une année au nioins. Je vais laisser mon Adèle sans défenseur , sans appui ; elle sei"a seule , la pauvre enfant, seule contre vous et son amour ! Personne ne sera là pour lui rappeler son devoir, pour soutenir son courage. Alil pour que je ne parte pas le désespoir dans le cœur , ne sentez-vous pas qu'il me faut plus qu'une promesse , qu'il me faut la certitude que, durant cette année, vous ne pourrez pas revoir Adèle ? cette certitude, monsieur, je la veux, je la veux à tout prix.
PAUL. i^Ionsieur !..
FÉRO\. Oh ! vous me la donnerez, monsieiu- deRenneville ! au nom de l'honneur, vous me la donnerez.
PAUL , iiircs un instant de silence. Monsieur Féron! votre main! Quoi qu'd arrive, je mériterai votre estime!
FÉRON. Ah! monsieiu...
PAUL. Avant une heure , vous aurez ma réponse ; mais, par pitié, par grâce, laissezmoi , laissez-moi seul.,, car ma tète se perd et mon cœur est brisé.
FÉRON. J'atteudrai. {A /j«/7.) Ma pauvre sœur ! j'espère encore la sauver. {Haut en sortant jjur ic fond.) .l'attendrai, monsieur.