‹ pere hecker: est-il saint?Chapitre 12 sur 58 · LE P. HECKER, TÉMOIN DE SA PROPRE SAINTETÉ · texte numérisé non relu

LE P. HECKER, TÉMOIN DE SA PROPRE SAINTETÉ

® SOMMAIRE. — Pas d’études, assez de science. — Parallèle du P. Hecker et du curé d’Ars. — Prédications et écrits inspirés. — Fortune d’un ouvrage du P. Hecker. — Trait de sainteté. — Pas de directeur spirituel. — Vertus passives du P. Hecker. — Belles pages écrites en Europe. — Pressentiments déçus. — Distractions innocentes. — Confiance en ses propres idées, — Conseils donnés au Pape par le P. Hecker. — Pourquoi l'Amérique tient à relever de la S. Congrégation de la Propagande.— Pourquoile P. Hecker ne pouvait plus dire la messe, ni mème y assister. — Ce que nous refusons au P. Hecker.— Distinction nécessaire : Monter à l’autel et monter sur les autels.

Nous avons vu le souhait « prophétique » du P. Othmann quand Hecker sortit du noviciat et la disgrâce du P. L’Hoir, trop confiant en ses lumières. La grande épreuve du jeune religieux pendant son temps d'étude fut de ne pouvoir nullement étudier.

Il lui fallut plusieurs semaines pour apprendre

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le Pater en latin. Lui-même a fait le récit de ses peines :

« Le jour où j'ai senti avoir remporté la plus grande victoire sur moi-même fut celui où, après des semaines de travail, je parvins à réciter le Pater en latin. Finalement, la mémoire me fit tellement défaut pour mes études que, de guerre lasse, je portai tous mes livres à la bibliothèque, et je dis au préfet des études que je ne pouvais plus rien acquérir par les livres. Je demeurai dans cet état d'incapacité deux ans en Hollande, et un an en Angleterre. Je ne suivis aucune classe pendant ce temps. Je faisais scandale naturellement dans la maison. Quand j'avais un moment de bon, je travaillais, bien que la plupart du temps je n’eusse pas même un livre dans ma chambre. Cependant, lorsque vint pour moi

le temps de l’ordination, j'en savais assez ct je

fus employé tout de suite au ministère. » (Pages 196-197.)

Cette absence d’études théologiques est une grande et irréparable lacune dans la vie d’un prêtre, surtout s’il est destiné à diriger d’autres

prêtres et à fonder une congrégation religieuse.

Il faudrait une abondance de lumières surnaturelles tout à fait exceptionnnelles pour y suppléer. Or, quelles que soient les vertus très réelles et la piété sincère du P. Hecker, rien n'autorise à penser qu'il fût, à ce point, favorisé

de Dieu. Et si quelque chose pouvait faire douter du caractère vraiment surnaturel de sa piété, c’est bien la désinvolture avec laquelle il se compare au curé d’Ars, estimant les difficultés que le saint curé rencontra dans ses études de même nature que les siennes et jugeant que personne avant lui, Hecker, n'avait compris cela.

L’'Ami du Clergé, dans un article d'une excessive indulgence sur la Vie du P. Hecker, n a pu s'empêcher de relever cette prétention. Nous savons d’ailleurs quel soin scrupuleux le vénérable Vianney apportait à la préparation de ses sermons. Le P. Hecker ne prenait pas cette peine : « Pour moi, disait:1l, un sermon est toujours une PENSE spontanée. Je ne puis en préparer un seul.

Et voilà « le sa du prêtre moderne, du prêtre qu'il faut à l'Église pour reprendre sa marche en avant! »

L’inspiration immédiate du Saint-Esprit, dispensant de l'étude, de la préparation prochaine ou éloignée à l’enseignement de la religion, voire même aux écrits politiques, c’est une théorie facile, mais assurément dangereuse; c’était celle d'Hecker. Il disait à propos d'un de ses ouvrages :

« J'ai écrit l'Exposé tandis que de grandes lumières semblaient m'être envoyées par le Saint-Esprit. Je me sentais obligé de l'écrire. » (Page 407.)

Malheureusement, le Maître du Sacré Palais ne sut pas discerner les « grandes lumières » contenues dans ce livre, car le P. Hecker ne put obtenir qu’il fût imprimé à Rome. Il le fit publier à Londres, sans nom d'auteur, par Pikering. Il fut immédiatement traduit en français par madame Craven, l’auteur mieux inspiré des Récits d'une Sœur. C’est seulement en 1887, un an avant la mort d’'Hecker, que cet écrit fut imprimé à. New-York, d’abord dans son journal, puis en tête d’un volume : L'Église et le Siècle, compilation de ses dernières œuvres.

Un grave religieux américain, tout aussi américain que le P. Hecker lui-même, nous assure que ce dernier volume ne fut pas plus heureux en Amérique que le premier ne l'avait été à Rome. Condamné par les censeurs diocésains, Hecker ou ses admirateurs passèrent outre à la condamnation, et le livre parut.

Malgré tout, Hecker ne doutait pas qu’il n’eût de grandes lumières, pas plus qu'il ne doutait avoir reçu de Dieu mission pour convertir le peuple américain. Lui-même raconte qu'un vieux Père le défendant un jour contre de jeunes religieux qui, « le prenant pour un idiot, le traitaient comme tel », leur dit ces paroles : « Vous le traitez comme un fou et vous le méprisez. Un jour viendra où peut-être vous vous estimerez heureux de lui baiser les mains. »

Certes, voilà un trait impressionnant et comme on en lit dans la vie des saints du vieux monde ; seulement, d'ordinaire, ce ne sont pas eux qui: nous les narrent.

Ce qui achèvera de caractériser, aux yeux du lecteur, la physionomie mystique du P. Hecker, c'est l’aveu qu'il fit vers la fin de sa vie.

« La raison pour laquelle j'ai toujours pris -

tant d'intérêt à la doctrine de l’action directe du Saint-Esprit en l’âme, est une raison d'expérience personnelle; vraiment je n’ai jamais eu moimême d'autre directeur. J'ai plus d’une fois ouvert mon cœur à plusieurs personnes et profité de leurs avis ; cependant personne n’a jamais été réellement un directeur pour moi. C’est pourquoi j'aime tant les saints qui ont eu à lutter seuls, comme sainte Catherine de Gênes, qui fut sans directeur pendant vingt-cinq ans. » (Page 423.)

Ainsi, cet homme qui avait eu à résoudre les problèmes les plus délicats de la vie spirituelle, pour sa propre conduite et pour celle de sa communauté, déclarait que la direction du Saint- Esprit lui suffisait et témoignait fort peu de regret d’avoir manqué de ce guide que les plus grands saints ont cherché ct désiré ardemment.

En vérité, tout est nouveau, tout est étrange, dans la vie de ce « pionnier à l'intérieur ».

Les seize dernières années du P. Hecker furent remplies par des souffrances physiques et morales

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à peu près continuelles, qui l'obligèrent à abandonner ses occupations, sa communauté, pour venir en Europe, ct jusqu’en Égypte, chercher le repos.

« Sije me lève avant neuf heures, écrivait-ii alors, je m’en ressens toute la journée... Ecrire un mot m'est un grand effort; cependant, bien que si faible, mon esprit n’est pas oisif, et je peux lire.

» Un médecin distingué de Paris, qu'il avait rencontré à Ragatz au mois de juin 1895, l’examina soigneusement et, dans une consultation écrite, déclara dangereux pour lui le retour à toute occupation sérieuse, lui conseillant de vivre affranchi de tout souci pendant une année au moins, sans quoi il y aurait à craindre pour son existence. » (Page 411.)

* Ces longues souffrances, le P. Hecker les supporta avec patience et en esprit de foi ; c’est alors que les vertus passives lui furent d'un grand secours, et nous verrons qu’il sut les apprécier.

« Quant à ma santé, je ne sais trop qu’en dire. Mes épreuves intérieures sont telles qu'il est impossible qu'elle ne s’en ressente pas; tant qu'elles dureront, je dois m'attendre à souffrir. Je ne vois devant moi que ténèbres, et dans mon âme qu'amertume et désolation. Privé de tout ce qui m'intéressait jusqu'ici, banni, pour ainsi dire, de ma maison et de mon pays, isolé de tout,

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les portes du ciel fermées pour moi, je me sens écrasé de tristesse, et réduit en poussière, mon éloignement forcé de mes devoirs n’est qu'un soulagement négatif, mais si j'étais plus rapproché. je crois que l’inaction me semblerait plus lourde à supporter.

» Je n'ai d'autre ressource que de m’abandonner à ce guide qui m'a dirigé dès le commen cement. Je lis Job, Jérémie et Thomas-a-Kempis; je médite sur les souffrances de Notre-Seigneur et le caractère de sa mort. Je rappelle à ma mémoire tout ce que j'ai lu de semblable dans les auteurs spirituels et dans la vie des saints. Je réfléchis que, pour la véritable purification de l'âme, cette obscurité, cette amertume, cette désolation sont nécessaires, mais pas une goutte de consolation n’arrive jusqu’à mon âme. Les seuls mots qui me viennent aux lèvres sônt ceux-ci : Mon âme est triste jusqu’à la mort! Je me les répète en tout temps, en me levant et en me couchant, à mes repas ou en société, tandis que je m'efforce de paraître joyeux et de me joindre à la conversation.» (Page 382.)

« Il me semble parfois que j'en ai été arraché (de ses travaux) pour être préparé à un ordre d'action différent et plus étendu. Mais ceci est encore dans lé secret de Dieu. Ce qu’il faut que je fasse, je le ferai. Ma propre volonté est annulée : agir ou ne pas agir, souffrir ou ne pas souf-

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frir, parler ou me taire, vivre ou mourir, tout m'est devenu indifférent Je suis dans les mains de Dieu sans volonté propre, car il l'a prise et fera de moi ce qu'il voudra. Si c'est une source de peines pour les autres, Dieu seul sait ce qu'il m'en coûte. » (Page 383.)

Le pressentiment d'une action nouvelle et plus étendue poursuivait donc Hecker jusque dans son infirmité et son impuissance. Nous ne voyons pas que l’événement ait confirmé son attente. Rappelé en Amérique, il n’y put reprendre la vie commune et dut rester quatre années hors de sa congrégation.

« En octobre 1875, écrit son biographe, il était de retour à New-York. Il demanda à être dispensé momentanément de vivre en communauté, ses nerfs étant incapables de supporter le bruit, les exercices et le mouvement de la maison, et lorsque, quatre ans plus tard, il y rentra, il se croyait tout proche de sa fin; elle se fit attendre neuf ans encore. » (Page 412.)

Le pressentiment d'une mort prochaine n’était donc pas plus justifié chez Hecker que celui d'une aclion nouvelle et « plus étendue ».

Il cherchait d’ailleurs à ses peines une diversion, fort innocente, mais qui n'indique pas, comme le croit son biographe, aue le P. Hecker fût alors dans un « état d’oraison perpétuelle ».

« Parfois, pour distraire son esprit de la

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