‹ pere hecker: est-il saint?Chapitre 14 sur 58 · L'ESPRIT NOUVEAU DANS UN ORDRE ANCIEN L’EXODE DU P. HECKER · texte numérisé non relu

L'ESPRIT NOUVEAU DANS UN ORDRE ANCIEN L’EXODE DU P. HECKER

Le TR du Très Saint Rédempteur. — Rent de saint Alphonse. — L’esprit des Pères américains. — Leurs succès comme rédemptoristes. — Le P. Hecker se croit appelé à - convertir le peuple américain. — Ce que pouvait faire alors le P. Hecker. — Ce qu'il fit. — Péril de scission dans Le la province américaine. — Opinion des laïques américains. — Infractions à la Règle de l'Ordre. — Circulaires du recà teur majeur et décrets des Chapitres généraux interdisant aux religieux de venir à Rome sans la permission écrite du Général. — Le P. Hecker part pour Rome. Il est expulsé de ; l'Ordre. — Motifs juridiques de cette expulsion. — Sa né- 4 cessité pour la discipline de l'Ordre. — Le P. Hecker se pourvoit en Cour de Rome. — Toutes ses premières de- . mandes sont rejetées. — Le P. Hecker et ses compagnons . sont relevés de leurs vœux par le Saint-Siège. — Interpré- tations fantaisistes du décret du Saint- Siège.

En retraçant, dans les précédents articles,

le plus considérable de sa vie, après sa conversion ; nous voulons parler de son expulsion de l’ordre des rédemptoristes.

Dieu se plaît d'ordinaire, à éprouver ses sainis et un coup aussi rude ne serait pas sans exemple dans la vie de quelques-uns d’entre eux.

Pour bien apprécier le caractère de la mesure qui fut prise contre le P. Hecker par ses supé-

périeurs légitimes, il faut donc en examiner

attentivement les motifs et connaître les faits qui l’ont amenée.

La Vie du P. Hecker, l'édition française du moins, laisse assez paraître qu’elle ne dit point tout. D’autre part, il ne nous était pas possible de consulter les pièces du procès qui sont à Rome, soit aux archives de la Sacrée-Congrégation des Evêques et Réguliers, soit dans celles de la Procure générale de l’ordre du Très Saint- Rédempteur.

Les rédemptoristes, par un sentiment de délicatesse que l’on comprendra, n’accepteraient point, bien qu'ils ne soient pas suffisamment ménagés dans ce livre, de remettre en cause devant le public un débat résolu à leur satisfaction, par l’autorité du Saint-Siège. Ce que nous pouvions faire, dans ces conditions, nous l'avons fait. Nous avons pris connaissance, grâce à l’obligeance d’un éminent religieux, des constitutions de l’ordre, des.décrets des chapitres généraux et

des circulaires du recteur majeur sur les deux points qui seuls nous intéressaient en ce débat, à savoir : les règles à suivre pour une nouvelle fondation, et l'interdiction de venir à Rome sans la permission du supérieur général.

Ces documents, en nous faisant connaître la loi qui s’imposait, en vertu du vœu d’obéissance, au P. Hecker et à ses quatre confrères américains, suffisent à rectifier les appréciations erronées contenues dans le XIX® chapitre de la Vie d'Hecker.

Nous rappelons seulement, pour l'intelligence de ce qui suit, que le P. Hecker avait été envoyé en Amérique comme missionnaire, par ses supérieurs rédemptoristes, avec quatre autres jeunes pères, tous Américains et protestants convertis comme lui. Ces jeunes hommes formaient un groupe distinct, par leur nationalité et leur éducation, parmi les autres Pères de la province, tous de langue allemande et de naissance européenne.

La pensée de se consacrer à l’évangélisation des protestants devait assez naturellement venir aux jeunes, missionnaires. Les autres Pères croyaient devoir prècher les missions apostoliques aux États-Unis, de la même façon que les rédemptoristes les prêchent dans tous les pays du monde où ils sont établis. C’était d’ailleurs l'esprit de l'institut de saint Alphonse. Le P. Hecker était

rédemptoriste depuis cinq ans et plus, quand il revint en Amérique. Il avait donc eu le temps d'étudier la règle de sa congrégation, son but spécial et l'esprit de saint Alphonse, qui est un esprit de parfaite obéissance.

Quelles que fussent ses idées d’apostolat, avant d'entrer dans l’ordre, il savait qu'il devenait « membre d'une communauté dont la vo-

cation extérieure est la prédication de la

pénitence et le rappel des catholiques à une meilleure vie ». Si la volonté du P. Hecker n'avait pas été, à l'origine, de s’absorber dans des travaux de ce genre, il accepta néanmoins ces fonctions avec piété el comme lui ayant été dictées de Dieu. « Il se jeta dans le travail des missions, tel qu’il se présentait à lui, avec la plus grande et la plus sincère ardeur ». (Page 216.)

Il semblerait, d’après le récit du biographe, que l'esprit apostolique des rédemptoristes ne füt pas assez vaste pour le zèle du P. Hecker et de ses compagnons américains. Cependant les rédemptoristes n’ont jamais voulu s’appliquer exclusivement à la conversion des pêcheurs appartenant déjà à l'Église catholique; ils s'adressent à tous, sans exception. Le P. Hecker, au contraire, voulait se consacrer principalement aux missions de controverse parmi les protestants. C’est donc lui, bien plutôt, qui restreignait le champ apostolique de l’ordre.

Le biographe nous parle ensuite avec enthousiasme des succès du P. Hecker et de ses compagnons américains dans les missions. Nonseulement les catholiques se convertissaient, mais « les non-catholiques eux-mêmes ne pouvaient se refuser de constater le pouvoir surnaturel du catholicisme sur la vie des hommes ». (Page 218.)

On pourrait croire qu'après avoir travaillé pendant cinq ans à un ministère si fructueux pour les catholiques et les non-catholiques, le P. Hecker allait bénir Dieu de l'avoir appelé à

sauver tant d'âmes par le moyen des missions

apostoliques; mais non : l’idée lui revint alors que sa vocation était de travailler d’une autre manière à la conversion de ses compatriotes pro-

testants. De plus, il était arrivé « dans son for

intérieur, à une conclusion qu'il ne voulait pas exprimer : c'est que les rédemptoristes étaient impropres à l’œuvre quil avait entrevue ».

(Page 222.) Il écrivit les Asptrations de la nature pour se prouver à lui-même que Dieu lui avait donné la vocation spéciale de travailler à la conversion des protestants américains. (Page 223.) Après un discours tiré de cette brochure, « ses compagnons proclamèrent d’un commun accord que sa vocation était bien évidemment de travailler à la conversion des protestants. (Page 223.)

Il faut citer tout ce passage des mémoires du P. Hecker : « Cependant je me croyais certain

et j'étais satisfait de vivre et de mourir rédemptoriste..… Puis, je fus pris d’aspirations si fortes, si profondes, si étendues, de convertir le peuple américain, que, ayant découvert mon état intérieur à un des Pères les plus éclairés de la congrégation, il me dit que ces mouvements venaient de Dieu, que je ne devais pas y résister, et que Dieu m’emploierait suivant leur impulsion. Ce furent ses propres paroles. » En vérité, le P. Hecker avait bien choisi son confident, car s’il n’avait consulté que lui-même, la réponse n’eut été différente ni dans le fond, ni dans la forme.

Le P. Hecker reconnut donc qu’en se faisant rédemptoriste il s’était trompé, Dieu l’appelait à une vocation spéciale, à faire « une œuvre à laquelle les rédemptoristes étaient impropres ». Et, en effet, saint Alphonse n’a pas établi directement sa congrégation, pour faire des controverses avec les protestants, mais pour convertir catholiques et protestants par les missions apostoliques où l’on prêche les grandes vérités morales et le rappel des fins dernières de l’homme.

Avec cette persuasion, que devaient faire le P. Hecker et ses compagnons américains?

Avouer au Père général qu’ils s'étaient trompés de bonne foi, en entrant dans la congrégation, demander la dispense de leurs vœux, qu'ils auraient facilement obtenue, car on ne retient personne de force dans les congrégations reli-

gieuses. Si le Père général refusait la dispense, ils pouvaient du reste la demander au Pape, ainsi que l'autorisation de fonder un institut nouveau pour la conversion des protestants.

Malheureusement, telle ne fut pas la conduite du P. Hecker. Il avait conçu le projet de fonder à New-York une nouvelle maison, qui serait confiée aux seuls Pères américains, « où l'anglais seulserait parlé et qui deviendrait comme le centre de l’ordre en Amérique». (Page 227.) Jusque-là, les Pères de langue allemande et de langue anglaise étaient mêlés dans chaque maison, comme le sont dans les villes des États-Unis les catholiques de toutes langues et de tous pays. Le P. Hecker et ses compagnons veulent une maison d'où soient exclus les Pères allemands, qui ont fondé la province américaine, et cette maison, purement anglaise, sera le centre de la congrégation. On voit que ces cinq jeunes gens n'y allaient pas de main-morte.

« Les supérieurs des rédemptoristes, dit ici le biographe d'Hecker, tant ceux des États-Unis que ceux de Rome, — ces derniers étaient d’ailleurs obligés de s’en rapporter à ce que les autres leur communiquaient — ne virent pas sans inquiétude des agissements dont ils ne comprenaient ni le but, ni l'inspiration. En général, du reste, l'esprit entreprenant de ces Américains les troublait quelque peu. » (Page 527.)

En vérité, Les supérieurs ne comprenaient que trop bien le bien le but poursuivi par le P. Hecker. Ils se disaient, sans doute, que ces cinq Américains dont on connaissait les idées, laissés à eux-mêmes dans une maison séparée, auraient bien vite changé le but spécifique de la congrégation. Ce qu’il ne pouvait permettre en aucune façon.

Les Américains eux-mêmes ne considéraient pas Hecker et ses compagnons comme de vrais rédemptoristes, ainsi qu’en témoigne l'extrait suivant d'une lettre du poète Georges Miles:

« Vous autres, Pères américains, avez toujours

eu une force individuelle qui vous distinguait complétement de vos confrères. Pour moi, et.

pour la multitude, vous n'avez jamais été des rédemptoristes, jamais des Ligoriens, mais simplement Hecker, Walworth, Hewit, Deshon, Baker. Je ne veux pas manquer à la société qui, par son action et son éducation, a doté cette nation d'un nouveau corps de prédicateurs, mais je maintiens que vous étiez complètement à part de cette société, et complétement individuels. » (Page 271.) L’ on comprend que dans de telles conditions les supérieurs de l’ordre ne voulussent pas leur confier la direction d’une maison.

Cependant, cette maison, ils la voulaient à tout prix. Au commencement de 1857, le P. Hecker, à l'insu de ses supérieurs, s'entendit avec plu-

re

sieurs évêques pour fonder à New-York une :

maison de langue anglaise. (Page 227.)

Tout cela de sa propre autorité, à l’insu du provincial et du général, malgré la règle qui : réserve exclusivement au général la question des nouvelles fondations. Et ceci est d'autant plus grave qu'une circulaire du supérieur général, en date du 15 novembre 1850, lue dans toutes les maisons, interdisait formellement aux sujets toute négociation en vue d’une nouvelle fondation.

« Que tous sachent bien, disait la circulaires que les négociations relatives à de nouvelles

fondations nous sont réservées, en sorte que, à

raison des inconvénients qui pourraient résulter d’une conduite contraire, même les préliminaires de ces négociations doivent être réservés au Père vicaire général. Les recteurs, les supérieurs et à plus forte raison leurs subordonnés, doivent s'abstenir de toute ingérence en ces affaires, et en informer, de suite, leur provincial qui, luimême, en référera au Père vicaire général. » (1). Après avoir négocié, à l'insu des supérieurs, (4) Sciant omnes nobis reservatas esse tractationes de novä fundatione ita quidem ul propler inconvenientia quae secus enasci possent eliam inilia praeviae tractationis P. Vicario generali reserventur et rectores superiores, et tanto magis eorum subditi, abomni interventione abstineant,

sed statim supériorem pr oninealon cerliorem reddant qui rem ad P. Vicarium generalem referet.

ÂÀ8 LE P. HECKER

cette fondation de New-York, le P. Hecker et

ses compagnons demandèrent formellement à

leurs supérieurs, à ceux des États-Unis et de

Rome, d'établir aussitôt une maison de langue

anglaise. Mais on n'accéda pas à leur demande. On comprend, en effet, que dans ces conditions

le général ne pouvait consentir à fonder une mai-

son composée exclusivement de sujets améri-

cains.

Il n’était nullement opposé à l'établissement d’une maison où les prédications se feraient en anglais, des maisons de ce genre devaient successivement s’élablir, à mesure que croîtrait le nombre des Pères de langue anglaise ; il en existe actuellement quatorze de ce genre aux États-Unis ; mais c'était aux supérieurs, non aux sujets, de déterminer le moment où il serait opportun de le faire.

Le P. Hecker et ses compagnons n'avaient donc qu’à se soumettre à la décision du Père général ; mais ils s'étaient trop avancés pour reculer. Le Père général, mal renseigné, selon eux, se montrant opposé à leur avis, ils résolurent « d'envoyer l'un des leurs à Rome pour faire constater au Père général leur entière loyauté et pour lui expliquer, de vive voix, la nécessité de la nouvelle fondation ». (Page 228.)

Ainsi, ces jeunes Pères nouveau-venus dans l’ordre, nouveau-venus même dans l'Église,

puisqu'ils étaient sortis du protestantisme, depuis quelques années seulement, prétendaient, uniquement à titre d’'Américains, fonder une maison d'où les religieux anciens et expérimentés qui avaient établi la province seraient exclus, et d’où partiraient l'impulsion et la direction pour toutes les maisons d'Amérique.

On ne comprendrait pas cette présomption, si l’on ne savait (la Vie du P. Hecker suffit à le prouver) que certains Américains se font volontiers accroire qu'ils appartiennent à une race supérieure, destinée à porter l'humanité à un degré de civilisation et de progrès dont l'histoire n'offre pas d'exemple.

Là est le secret de la grande mission que s’attribuait le P. Hecker et que les américanisants de France lui reconnaissent trop facilement.

Après avoir misle trouble dans sa province, le P. Hecker partit donc pour Rome, ajoutant à sa première faute une faute plus grave encore.

Pour comprendre toute la gravité de la faute commise par le P. Hecker en entreprenant de venir à Rome, il faut savoir qu’il y avait défense absolue à tous les religieux de la congrégation d'aller trouver à Rome le supérieur général, sans sa permission écrite, et peine d'exclusion prononcée contre quiconque centreviendrait à

cet ordre.

Déjà, dans les constitutions de 1764, quand

saint Alphonse n’avait encore que quatre maisons, on lisait :

« S'il est permis, dans un cas grave et tellement urgent qu'il ne souffre aucun délai, d'aller trouver le recteur majeur, contre la volonté du recteur local, c'est cependant une démarche fort critique et fort scabreuse. Que les sujets ne se laissent donc pas séduire par le démon. Combien seraient encore dans la congrégation et n'y sont plus, par suite de cette fausse démarche! Qu'ils : écrivent donc, au lieu de se mettre en voyage. Si le recteur majeur juge le voyage opportun, il écrira au recteur local de donner les permissions voulues. Ainsi agiront les hommes sensés, soumis à Dieu et à leurs supérieurs » (1).

La règle de 1764, tout en donnant la permission d’aller trouver le Père général dans un cas grave, urgent, qui ne souffre aucun délai, condamnait déjà la conduite du P. Hecker, puisque lui et ses compagnons pouvaient fort bien expliquer par lettres au Père général les raisons qui, d’après eux, militaient en faveur d’une fondation anglaise à New-York. Il n’y avait point periculum in mord.

Mais il y avait bien d’autres raisons de ne pas faire ce voyage.

(4) Nous devons ce texte et les suivants à la communication qui nous en à été faite par un religieux français de la congrégation de saint Alphonse.

En 1855, c'est-à-dire deux ans auparavant, un

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