JOYEUSE CONFIANCE
SOMMAIRE. — Abolition de la douane de l'Église. — Pie IX «bien compris». — Ce que le P. Hecker entendait par la douane de l'Eglise. — La dignité de la nature humaine et l’évolution de la srâce en elle. — Sens catholique et sens non-catholique des idées du P. Hecker sur la nature et la grâce. — C’est une erreur de croire que la grâce est nécessaire à la nature. — «Joyeuse confiance. » — Annonces des
paulistes: Théâtres, bals. — Critiques de Brownsoa sur le livre du P. Hecker: Aspiralions de la nature. — Programme des paulistes européens. — Spiritisme catholique.
Parlant, un jour, de sa méthode apologétique, telle qu’il l’a exposée dans un ouvrage intitulé : Questions de l âme, le P. Hecker disait :
« Je voudrais ouvrir les portes de l'Église aux rationalistes; elles me semblent fermées pour eux. Je sens que je suis le pionnier qui ouvrira la voie. Je me suis faufilé dans l'Église comme en contrebande.» (Page 348 )
Ces dernières paroles, il les prononça, paraît-il, avec une émotion nAranA ss et son biographe ajoute :
«Il aurait voulu abolir la douane, faire l'entrée de l'Église facile et large à tous ceux qui n’avaient conservé que leur raison pour guide,
» Il approuvait ces paroles d’Ozanam : « Ce » qu'il faut au siècle, c’est une croisade intellec- » tuelle ». Il soutenait que Léon XIIT nous avait beaucoup aidés à la prècher et que Pie IX, bien compris, avait ouvert la voie.
» Je voudrais, disait-il, aider les catholiques de ma main gauche et les protestants de ma main droite. » (Page 348.)
Ce : « Pie IX bien compris » vaut, à lui seul, un long poème!
L'idée exprimée dans cette page mérite toute notre attention; formulée par Hecker, reprise par son biographe, elle est encore mise en relief par l'abbé Klein dans la préface. Cette métaphore expressive : abolir la douane! rend trop exactement la pensée maîtresse de l’école américaine des deux côtés de l'Océan.
Le désir de tout vrai pasteur est assurément d'amener au giron de l’Église les rationalistes et les dissidents. C’est le sens obvie de la parole d’Ozanam, que Pie IX et Léon XIII, compris comme ils le sont par tous les catholiques, n’entendent pas autrement.
Mais Hecker ne serait pas un « pionnier » s’il n’avait eu que cette pensée banale.
Sa théorie, telle que nous la voyons formulée ici et reproduite en maints endroits de ses écrits. c’est que l'Église est « fermée », et que, pour faire entrer les dissidents dans son enceinte, il ne suffit pas de les amener à elle : il faut abaisser les barrières, élargir les portes, supprimer, en un mot, tout ce qui peut gêner la marche de « ceux qui n'ont gardé que leur raison pour guide. »
Quel est l'obstacle? quelle est /« douane dont la suppression faciliterait à tant d’âmes, et particulièrement aux Américains, l’entrée de cette
Église fermée, où Hecker estimait s'être faufilé
comme en contrebande ? Son POPTEDUE va nous l'apprendre :
« Il savait bien que l'Américain non catholique aspire à traiter avec Dieu avec aussi peu de secours extérieurs que possible. Arriver à Dieu par sa seule activité spirituelle, sans s’arrêter aux formes plus ou moins humaines, telle était son ambition d'âme. Il ne trouvait de satisfaction religieuse que dans une vie spirituelle où il put traiter directement avec Dieu, son Verbe inspiré, son Esprit-Saint,.
» Il lui tardait de dire à ses ; compatriotes que l'Église catholique leur donne une envolée vers Dieu mille fois plus directe que tout ce qu'ils ont
pu rèver. Ils croient que l'autorité de l'Église raidira leurs membres ; il avait hâte de leur expliquer qu'elle leur rend la liberté, affranchit leurs esprits du doute, donne à leur conviction l'intensité d'une certitude instinctive, et porte les facultés intellectuelles à une activité dont la force n'est pas soupconnée en dehors de l'Église. » (Page 336.)
Nous voyons se préciser dans ces lignes le sens et la portée doctrinale des théories d'Hecker sur la vie intérieure et la direction du Saint- Esprit. Concilier les aspirations protestantes, qui tendent à «traiter avec Dieu avec aussi peu de secours extérieurs que possible », et la doctrine catholique sur la visibilité de l'Église et la nécessité de l'autorité et des sacrements, ce sera le but principal de ses efforts.
Il comprenait, d’ailleurs, combien cette tâche exigeait de discrétion et de prudence :
« Comment, se demandait-il, donner à la parole de vie une forme nouvelle pour captiver un peuple neuf? |
» Comment adapter l’enseignement religieux :
aux besoins spéciaux du temps, sans s'écarter de lintégrité vénérable de la vérité. » (Page 332.)
Le défaut d’études théologiques, dont nous avons signalé précédemment les motifs, aurait dû inspirer au P. Hecker une réserve plus grande encore dans des matières qui touchent aux
dogmes fondamentaux de la foi, tels que le mystère de la Sainte-Trinité, l’inhabitation du Saint- Esprit dans l’âme juste, les rapports de la nature et de la grâce. Son biographe nous assure que « très instruit sur le dogme » (sans doute par une voie purement surnaturelle), « il avait peu de goût pour les subtilités théologiques, à moins qu’elles ne touchassent à la dignité de l'homme ou à l'évolution de la grâce du Christ, questions essentielles pour lui. » (Page 333.)
La dignité de la nature humaine, et l'évolution de la grâce du Christ en elle, voilà donc l'objet principal des prédications du P. Hecker, le terrain sur lequel il se place pour tendre aux protestants sa main droile et aux catholiques sa main gauche, les seules questions dans lesquelles les subtilités théologiques trouvent grâce devant lui. Sur ce terrain bien délimité, quel est le caractère propre de son enseignement ?
« Sa conclusion était invariablement la même : proclamer sur les toits qu’un homme ne peut satisfaire ses propres aspirations qu'en se faisant catholique, prècher dans les carrefours que, seule, la religion catholique élève l'homme au delà de ses forces naturelles, même les plus hautes, jusqu’à une union intime, consciente et perpétuelle avec la divinité. » (Page 333.)
Tout ceci est très vrai, très orthodoxe, à condition de préciser, sur deux points, la doctrine :
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c’est-à-dire d'ajouter : 1° que cette union énéime et surtout consciente avec la divinité, est le privilège des âmes ferventes parvenues à l'état de perfection relative qui constitue, en cette vie, la sainteté ; 2° que, si la grâce répond, d'une façon surabondante, aux aspirations de la nature de l'homme, celles-ci, cependant, ne l’exigent point, et que l’on ne saurait conclure a priori, par la seule raison, de l'existence d’une aspiration naturelle à l'existence nécessaire du bien surnaturel qui la vient contenter.
C'était le danger de la méthode apologétique du P. Hecker, méthode dont l'esprit est suffisamment indiqué par le titre de son livre : Questions de l'âme. Comprise comme elle doit l’être, renfermée dans ses justes limites, cette méthode n’était point nouvelle.
Joseph de Maistre l'avait employée ; Auguste Nicolas et la plupart des apologistes contemporains l’ont adoptée. Si Le P. Hecker a cru innover, s'il s’est considéré comme un pionnier, il faut attribuer cette illusion, soit à une certaine ignorance du mouvement intellectuel européen, soit à ce qu'il poussait l'application de cette méthode au delà des limites tracées.
Pourquoi faut-il que l’auteur de la préface ait revendiqué pour Hecker l’honneur d’avoir devancé les modernes apologistes, partisans de la théorie du fait immanent ?
« Une pareille méthode, écrit M. Klein, ne faisait rien moins que devancer de quarante ans la grande clarté psychologique dans laquelle les plus perspicaces des philosophes reconnaissent aujourd'hui que la question religieuse est posée dans l’âme humaine en vertu d’un fait immanent, et que la réponse à cette question intime se rencontre dans le fait extérieur de la révélation : celle-ci, pour démontrer qu’elle émane de Dieu, n'ayant qu’à s’ajuster avec exactitude aux besoins directement sentis par l’âme, de même que la nourriture faite pour l’homme se reconnaît à ce qu'elle s’adapte parfaitement aux besoins de l'alimentation humaine. »
N’en déplaise aux « plus perspicaces des philosophes », cette doctrine ne va à rien moins qu'à la destruction de l’ordre surnaturel, sous prétexte d’en prouver scientifiquement l'existence.
L'essence même de la grâce est d’être un don gratuit de Dieu; elle élève la nature au-dessus d’elle-mème, elle la perfectionne, elle concorde avec ses aspirations les plus hautes, mais on ne peut remonter par voie de conséquence nécessaire de celles-ci à celle-là.
La nécessité de la grâce détruirait, à la fois, l'intégrité de la. nature et la libérale munificence de Dieu. |
C'est une réminiscence de la vieille hérésie semi-pélagienne.
Le seul fait immanent qui donne droit à un secours surnaturel, c’est le don fait à l’âme par le baptême et les sacrements ; la seule question intime dont la révélation soit la réponse extérieure, c’est la vertu théologale de for. |
En dehors de cette pétition de principes, qui seule rend ces formules acceptables, elles ne sauraient avoir un sens catholique.
Nous n’insisterions pas sur ce sujet, si nous ne savions que l’Amérique n’a pas le monopole de ces antiques nouveautés.
Comment M. l'abbé Félix Klein peut-il qualifier de « clartés psychologiques » le système Le plus obscur, le plus inintelligible qui puisse être ?
Un homme que le professeur à l’Institut catholique de Paris classera certainement parmi « les plus perspicaces des philosophes », le regretté M. Ollé-Laprune, n’avouait-il pas, bien qu’il les estimât plus que de raison, avoir relu six fois certaines pages des écrits de M. Blondel, sans parvenir à savoir s’il en avait pénétré le sens ?
Or, ces modernes apologistes ont entrepris de démontrer a priori, à la seule inspection de la nature : l'existence de la révélation, le fait de la Rédemption, la divinité de Jésus-Christ.
Si telles sont « les perspectives depuis longtemps désirées » que le P. Hecker ouvrait aux catholiques et qui leur faisaient saluer en lui «le chef qui ne s’était pas laissé arrêter comme
eux par la peur des termes nouveaux ou par certaines difficultés de situation », nous comprenons que, parmi les protestants les plus sérieux, un doute se soit élevé sur son orthodoxie et que plusieurs aient dit : « Si j'étais parfaitement sûr que le P. Hecker fût un catholique romain authentique, je crois que j’entrerais tout de suite dans son Église. » (Page 347.)
S'il est vrai, enfin, comme le dit son biographe, que le P. Hecker, dans son livre intitulé : Asptirations de la Nature, démontre l’inaptitude de la raison à aller assez loin pour satisfaire tous les besoins intellectuels de l'homme, et qu’il conclue à la nécessité de la révélation, nous concevons que les protestants n'aient pas eu pour lui la « joyeuse confiance » qu'il avait lui-même « dans l’honnèteté religieuse des non-catholiques. » (Page 225.)
Cette joyeuse confiance envers les dissidents, les paulistes la poussent aux limites extrêmes : ce sont des munimistes qui appliquent, en tout, ce que Mgr Isoard appelle : le système du moins possible.
L'un d’eux, le P. Clark, écrivait, dans le numéro de novembre du Catholic World, qu’un prêtre pourrait se transporter dans une localité où il n'y aurait pas un seul catholique et s'y faire rapidement un troupeau avec les protestants. Les personnes au courant des choses d'Amérique ne + partagent pas cet optimisme.
Les évêques des États-Unis n'ontpas davantage cette confiance dans les vertus naturelles du peuple américain. Nous en avons la preuve dans une correspondance adressée de New-York à l'Univers, le 12 septembre 1897.
Le correspondant du journal parisien cite d’abord une annonce que les paulistes avaient fait insérer dans les journaux catholiques de la semaine ; elle est ainsi conçue :
« Quand s’ouvrit, en 1880, le théâtre de Madison square, la première pièce que l’on y joua fut Hazel Kirke. Elle eut un succès phénoménal. Ce ne fut pas trois jours ou trois mois de suite qu’elle tint l'affiche, mais trois ans entiers. On l'en retira; on aurait pu l’y maintenir encore, mais il fallut laisser d’autres productions voir le jour.
» La pièce va reparaître dans toute sa fraîcheur et son excellence à la salle Colomb, soixantième rue, sous les auspices des demoiselles du club. Hecker de la paroisse Saint-Paul. »
Après avoir reproduit cette annonce suggestive, l'Univers, ou plutôt son correspondant, peu suspect de sévérité envers les paulistes, conclu ainsi :
« Je pourrais multiplier Les citations, car cette chronique est des plus riches. Il est même tel point que l’on verrait disparaître sans regret : par exemple, les excursions de nuit, accompagnées d’un souper et de sauteries. Les évêques
voient de mauvais œil ces récréations tardives, quand ils ne les interdisent point d’une manière absolue. »
Évidemment, fidèles disciples d'Hecker, les paulistes ont sur la nature humaine « une opinion plutôt optimiste. »
Aussi Brownson, dont Hecker disait qu’il s’était /aufilé avec lui en contre-bande dans l’Église, redoutait que le livre : Aspirations de la nature ne fût mal compris :
« Il ne saurait voir les choses anssi en beau que l’auteur ; il craint qu'il ne prenne pour règle commune les puissances possibles de la nature comme il s’en rencontre rarement dans la vie ordinaire, enfin il a peur que les transcendantalistes n’y trouvent un certain encouragement. » (Page 226.)
Ce jugement n'est pas sans valeur.
A l'époque où il rêvait à la fondation de paulistes européens, afin d’ « aider l'Église dans sa nouvelle phase », Hecker définissait le but de leurs efforts en ces termes :
« Ce sera le résultat du mouvement qui mettra d'accord la foi la plus ardente avec tout ce qu'il y a de bon et de vrai dans les éléments qui sont aujourd’hui opposés à l'Église. » (Page 398.)
Or, de ces éléments, avec lesquels il faut accorder la foi la plus ardente, Hecker n’exclut pas même le spiritisme.
« On fera appel, dit-il, a des hommes possédant'cette universelle synthèse de vérité qui permet de résoudre les problèmes, d'éliminer les antagonismes, de se rencontrer avec les grands besoins de notre époque — à des hommes qui, pour défendre l’Église contre les menaces de destruction, sauront employer des armes convenables au temps où nous sommes, — à des hommes qui sauront prendre toutes les aspirations du génie moderne, en fait de science, de mouvement social, de politique, de sprririsme, de religion (autant de forces dont on abuse maintenant contre la bonne cause), et les transformer toutes en moyens de défense et d’universel triomphe pour l'Église. » (Page 398.)
Le spiritisme devenant un moyen de triomphe pour l'Église, grâce à des hommes « possédant l’universelle synthèse de vérité qui permet d'éliminer les antagonismes », c’est une surprise que l'absence de paulistes européens nous a épargnée.
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