LES TORTS DE L'ÉGLISE, D'APRÈS LE P. HECKER
Sommaire. — Opinion du P. Hecker sur un évêque américain. — Rapports du P. Hecker et de Brownson avec Mgr Fitzpatrik. — Contrebande religieuse. — Ce qu'est la douane de fe
l'Eglise. — Le Domino noir d’Auber et les torts de l'Eglise. — Les opinions du P. Hecker avant et après son entrée dans l'Eglise. — L'influence de l'Eglise s’est-ele exercée
au détriment des vertus naturelles? — Théorie du P. Hecker.
sur l'influence du concile du Vatican dans l'avenir. — Son opinion sur les jésuites. — A quoi pensent les saints fondateurs de familles religieuses. — Ce qui a surtout frappé le
P. Hecker au concile du Vatican. — Le déclassement des
fortifications de l'Eglise.
C’est un état d'esprit bien singulier que celui
d'un certain nombre de catholiques d’à- présent. A les entendre, il semble que les maux dont nous souffrons ne soient pas imputables à ceux qui, depuis trois siècles, n’ont cessé de combattre l’Église, mais à ceux qui l’ont défendue.
Animés d'une « joyeuse confiance » envers
tous les mécréants, ils sont sévères jusqu'à l’in-
justice vis-à-à-vis des catholiques qui ont soutenu le poids du combat.
Le P. Hecker, tel que son historien nous le représente, possédait à un haut degré cet esprit nouveau. |
Voici comment il appréciait Mg. Fitzpatrik, l’un des prélats avec lesquels il avait eu à traiter l'affaire de sa conversion :
« C'était un type alors commun et qui n’est pas rare encore aujourd'hui; son idéal est de réfuter l'erreur, par une condamnation directe, autoritaire, jusque dans l’argumentation.
» Le type opposé serait de chercher la vérité parmi l'erreur, de la mettre en relief, d’y applau-
dir, et d'essayer d’en faire un point de départ
pour développer d’autres vérités et pour réfuter l'erreur qui s y trouve mêlée. » (Page 150.)
Or, quel était, en l'espèce, le tort principal de Mgr Fitzpatrik? Il avait eu l'indiscrétion de
faire subir à Hecker un petit examen sur les.
erreurs du jour.
«Quelles sont Les vérités qui vous ont servi pour vous élever jusqu'au point où vous êtes? m'aurait demandé le prélat, s’il avait eu le tempérament d'un apôtre. Mais au lieu de chercher en moi les traces de la vérité, il checcha à y découvrir l’er reur. J'avais frayé successivement avec les communautés de Brook Farm et de Fruitlands et, auparavant j avais été membre du parti ou-
At
| vrier à New-York, organisations diverses pour lesquelles le problème le plus important était le droit de propriété... Or, pour ma part, lorsque
Mgr Fitzpatrik entreprenait de me détourner du communisme, / avais déja réglé la question dans mon esprit et sur une base que je découvris plus
tard être conforme à l’enseignement catholique, (Page 149.) |
Ce passage est vraiment saisissant de naïveté. !
Hecker reproche à un évêque de n'avoir pas un
tempérament d’apôtre parce qu'il veut s'assurer P P
de lorthodoxie d’un néophyte dont le passé devait inspirer des doutes, et il convient que la solution, alors « réglée dans son esprit », ne lui parut que plus tard conforme à la doctrine catholique.
Nous comprenons maintenant quelle est cette . douane que Hecker voulait abolir parce qu'elle ferme l'entrée de l’Église « à ceux qui n’ont
gardé que leur raison pour guide » et dont il disait : «Je me suis faufilé dans l'Eglise comme
en contrebande, Brownson de même. » Voici, en effet, comment Brownson, dans son livre
Le Converti, raconte son entrevue avec l'évêque de Boston, Mgr Fizpatrik :
« Je croyais réellement avoir fait quelques découvertes philosophiques d'une certaine valeur, même aux yeux des théologiens catholiques ; je les jugeais propres à convaincre et à
convertir les incroyants, et je redoutais de les voir rejeter par l'évêque. Mais je m'aperçus presque aussitôt qu’il ignorait la doctrine de ma vie, ou n’y avait pas confiance. Et je sentis qu’élevé dans une école philosophique toute différente il devait, suivant toute apparence, être plus disposé à s’opposer à mes idées qu'à les approuver.
» Assurément, quelque estime que j'eusse pour ces idées, elles n’eussent jamais contrebalancé ma soumission à l’église, que j'avais reconnue être la seule véritable, et j'aurais pu sur un mot les abandonner sans regret ; mais alors, si je rejetais ainsi ce qui avait été le motif de ma conversion, quelle raison me restait-il de reconnaître l'autorité de l'Église, ou de concéder à l'évêque le droit de m’enseigner? Là était la difficulté. Mon trouble était grand, et l’évèque ne put m'en soulager puisque je n’osai lui en découvrir la cause. (Page 147.)
Brownson était doncentré dans le catholicisme avec une «difficulté » dont il ne voulut pas demander la solution. Hecker, lui, refusa de soumettre à Mgr John Fitzpatrik les « difficultés » qu'il pouvait avoir.
« Celui là, écrit-il, essaya de me lancer dans les problèmes de théologie moderne, qu’il pouvait avec vraisemblance, d'après mes antécédents, supposer erronés chez moi, par exemple,
sur le droit de propriété, etc. Je refusai de m'expliquer là-dessus, lui disant que je n'avais aucune difficulté de ce genre à lui soumettre. Je connaissais la foi catholique, et je désirais simplement être reçu dans l'Église, et le plus tôt possible, je venais pour chercher les moyens de sauver mon âme, et je ne lui demandais que de me préparer au baptême. (Page 148.)
Nous sommes tout à fait édiliés maintenant sur les obstacles qui ferment l'Église aux rationalistes et aux dissidents. Voilà ce dont avaient souffert Hecker et Brownson ; voilà ce qu'il faudrait abokr.
Un « tempérament d'apôtre » doit accueillir les néophytes avec une « joyeuse confiance, » comme des gens qui apportent à l’Église des « découvertes philosophiques d’une certaine valeur », lesquelles pourront être reconnues « plus tard » conformes à l’enseignement catholique.
Que serait aujourd'hui l'Église, si beaucoup d'Hecker y étaient entrés avec des « questions déjà réglées » comme celles dont son esprit était plein ?
Mais le tort de Mgr Fitzpatrik était celui de l'Église elle-même. Hecker avait eu l’intuition de cette vérité, deux ans auparavant, en assistant à une représentation du Domino Noir à l'Opéra de New-York :
«(8 septembre 1843). — Le 6 au soir, j'allai voir
le Domino Noir, d'Auber, à l'Opéra français. Cela me plut moins que d'autre musique déjà enten-.
due, bien que certaines parties en soient très
belles, et les PRE des religieuses d’un effet charmant. Il m'est venu à l'idée que, si l'Église ne va pas au-devant des vrais besoins del Rubis nité pour les satisfaire par tous les moyens religieux en son pouvoir, elle doit s’en prendre à elle-même de ce que les hommes recherchent les divertissements profanes.
« Et c'est parce que l'Église n'a pas fait son devoir qu'il s'est formé tant de sociétés laïques de réforme, de tempérance…
Elle pourvoit au salut de l’âme par des moyens spirituels, tels que la prière, la pénitence, l’'Eucharistie et les autres sacrements. Il lui faut maintenant pourvoir au salut et à la transfiguration du corps par des sacrements terrestres. » (Pages 101-102.)
Hecker était encore protestant quand il écrivit ces lignes : c’est son excuse. Mais quelle sera l’excuse de ceux qui les citent sans commentaire, comme une sorte d'introduction et de préparation providentielle à sa mission de pionnier et d'initiateur d'une nouvelle phase de l'Église ?
Étudions maintenant l'opinion d'Hecker, prêtre et supérieur d'une société de prêtres, sur la cause des épreuves de l’Église. En quoi cette opinion différait-elle de celle d'Hecker protes-
cipal ouvrage, celui dont nous avons raconté la fortune à Rome, à Londres, à New-York. Il a pour titre : Exposé de la Situation de l'Église en . face des difficultés, des controverses et des besoins de notre temps.
L'origine des maux présents remontait, selon
lui, au seizième siècle. On pouvait s'attendre qu'à cette époque la Réforme serait signalée comme le fléau du christianisme. Hecker parle du protestantisme, en quelque sorte incidemment. Toute son attention, toutes ses critiques portent sur la réaction qui s'est formée au sein de l'Église contre les erreurs protestantes. Il
ne blâme pas directement et formellement cette
réaction, au moins dans le passé, mais il estime qu’elle a eu des inconvénients et qu'il est temps d'y mettre un terme.
Ainsi, ce missionnaire qui avait quitté l'ordre de saint Alphonse pour se livrer exclusivement à l'apostolat des protestants, estime que l'Église a assez fait pour se défendre contre le protestantisme et qu'elle doit s'orienter vers de nouveaux horizons afin de réparer les pertes que sa tactique précédente lui a fait subir.
Laissons-le exposer lui-même sa thèse :
L'exagération, par le protestantisme, du principe d'individualité, a forcément amené l'Église à réagir et à restreindre les consé-
TU sàr
tant ? Nous ani ne la réponse à son prin-
quences de ce principe, afin que sa propre et divine autorité püt avoir tout son jeu et exercer sans obstaclesalégitime et salutaire influence. Les erreurs et les maux de l'ère de la Réforme eurent pour origine l'indépendance personnelle affranchie de tout joug. IL fallait y opposer le frein d’ue dépendance personnelle plus étroite : contraria contrarus curantur.
» L'influence de l'Église fut donc, par les circonstances, amenée à s'exercer en quelque sorte au détriment des vertus naturelles qui, sagement dirigées, font la virilité du chrétien dans Île monde.
» Le point gagné fut le maintien et la victoire de la vérité ainsi que le salut des âmes ; /4 perte fut une certaine défaillance de lénergie, entrainant avec elle un affaiblissement de l'activité dans l’ordre naturel. Le gain reste permanent et inestimable ; la perte n’est que temporaire et réparable. » (Page 400.)
Nous ne nous arrêterons pas à réfuter cette erreur monstrueuse qui présente l Église comme ayant exercé son action au détriment des vertus naturelles. Une telle proposition ne saurait échapper aux censures de l'Index si elle était déférée à ce tribunal.
Ce que nous voulons signaler ici, c’est l’esprit général de ce système, c’est le de adressé, non pas à tels ou tels catholiques, à telle école
théologique, mais à l’Église, d’avoir déprimé les volontés, affaibli les courages, rendu, en un mot, les catholiques « un peu enfants. »
C'est l'expression employée par le P. Hecker dans un autre endroit de l’Exposé que nous croyons utile de citer ici, malgré sa longueur :
«Le Concile du Vatican a mis l’Église en ordre de bataille, démasquant les batteries cachées de l'ennemi. Le conflit, désormais à ciel ouvert, sera décisif. La définition ne laisse subsister aucun doute sur l’autorité du chef des chrétiens.
» Pour ma part, je remercie sincèrement les Jésuites d'avoir exercé leur influence en ce sens, füt-elle aussi considérable que d’aucuns veulent le faire croire. C'était à faire, pour que l'Église pût reprendre le cours normal de son action.
» L'autorité extérieure et divine de l'Église devait être fixée au-dessus de toute controverse pour que son attention et celle de ses enfants püt se concentrer désormais tout entière sur l'autorité intérieure et divine du Saint-Esprit dans l’âme humaine, car il ne faut pas oublier que le moyen immédiat de la perfection chrétienne est la direction intérieure du Saint-Esprit, tandis que la garantie que cette direction vient de l’Esprit, et non de notre imagination ou de nos préjugés, consiste dans notre filiale obéissance à la divine autorité extérieure de l’Église.
». Si, pendant trois siècles, les écoles les plus
accréditées par l’Église ont donné la prépondérance dans leur enseignement et leur direction spirituelle, aux vertus qui sont en rapport direct avec l'autorité extérieure de l’Église, il faut se rappeler que les hérésies de cette époque battaient en brèche cette même autorité. Cet enseignement devait donc être ce qu'il a été, c'était le seul moyen de préserver les fidèles de la contagion. Si cet enseignement a eu pour conséquence de rendre les catholiques un peu enfants, moins virils et moins actifs que d'autres, les circonstances en furent seules responsables.
» La définition du Vatican nous donne {les Jésuites en soient loués !) toute liberté de tourner notre attention vers d’autres objets et de cultiver d’autres vertus.
» Si un incrédule, dans Le passé, valait deux catholiques, en énergie et en activité, à l'avenir, un catholique, mû par le Saint-Esprit, vaudra une demi-douzaine, un millier d’incrédules ou d'hérétiques.
» Les stupides partisans de Dollinger ne voient pas que ce qu’ils prétendent désirer — le renouvellement de l'Église — ne peut s’accomplir que par le règne souverain du Saint-Esprit, lequel règne suppose une entière et filiale soumission à l'autorité divine extérieure. Au lieu de s’opposer inconsidérément à la définition du concile, ils devraient l’accueillir avec enthousiasme, comme