‹ pere hecker: est-il saint?Chapitre 30 sur 58 · LA FIN DE L'ÉGLISE LATINE · texte numérisé non relu

LA FIN DE L'ÉGLISE LATINE

Sommaire : Le rôle des races latines glorieusement terminé par le Concile du Vatican. — Raisons de cette déchéance : l'insuffisance des vertus passives, dans la « nouvelle phase de l'Eglise ». — Exposé de l’action des Celto-Latins et des Saxons dans le passé et dans'l’avenir, d’aprèsle P. Hecker. — Surnaturaliser le naturel et naturaliser le surnaturel. — La thèse du P. Hecker démentie par l'évidence des faits. — Critique d'un livre de M. Demolins par le R. P. Burni-

chon, $. J. — Opinion de Pie IX sur le peuple américain. — Admiration des Américains pour le succès. — Ovations à Bismarck. — Les vrais mystiques anglo-saxons. — Beaux

exemples du triomphe de la grâce sur la fierté américaine : sœur Mary Layton, converse des Reïigieuses du Sacré= Cœur ; les deux sœurs Hamilton. — Exemples de vertus passives, chez les élèves du Sacré-Cœur en Amérique, — Elisabeth Seton et les Sœurs de Charité américaines. — La vraie adaptation, celle des qualités du peuple américain, aux lois de la vie religieuse. — Explication de la théorie du P. Hecker : il confond le subjectivisme philosophique avec la « vie intérieure », des mystiques. — Réminiscence des idées protestantes de sa jeunesse, chez le P. Hecker, théologien, — Ses idées sur le Bouddhisme ct l'Islamisme,

Ce ne sont pas seulement les Jésuites dont le P, Hecker estimait la mission terminée avec le

concile du Vatican, c’est la race latine tout entière. En cela, il était fidèle à la tendance déjà signalée de son esprit généralis ateur, élargissant toujours le cercle de ses idées, ou plutôt de ses impressions.

Comme une pierre jetée dans une eau dormante, chaque idée qui frappait son intelligence y provoquait aussitôt des ondulations successives, partant du centre de son être et ne s’arrêtant qu'aux limites extrèmes du cercle deses connaissances. C'était, dans toute la force du mot, un homme à idées excentriques.

Voici comment son biographe enregistre cette nouvelle poussée de concepts réformateurs :

« Le P. Hecker croyait que la race latine a glorieusement couronné son œuvre par le concile du Vatican, et que le temps est arrivé d'appeler la race teutonique à développer ses forces dans la vie intérieure de l’Église. » (Page 407.)

Quelle est la cause de cette déchéance de la race latine ? C’est la part trop grande donnée aux vertus passives et au respect de la coutume et de l'autorité chez les Latins. M. l’abbé Klein nous le dit dans la préface :

« Le respect de la coutume, qui était une cause de supériorité et presque une vertu, est devenu sur beaucoup de points une faiblesse, un défaut, une cause de retard et de décadence; les vertus passives, qui étaient l'honneur. d'une

époque où l’on n'avait qu'à suivre le courant, doivent partout reculer devant ces vertus actives sans lesquelles rien ne tient plus. » (Page XI.)

L'étude que nous avons faite précédemment des idées du P. Hecker nous permet de comprendre, dès à présent, la portée de ce texte. Ces vertus actives sans lesquelles «rien ne tient plus » sont, nous l'avons vu, l’effet d’une « légitime confiance en soi », fortifiée par l’action consciente du Saint-Esprit dans l’âme. Ce que le P. Hecker ajoute ici aux idées que nous avons exposées, c’est l'influence des races saxonnes dans ce renouveau de l'Église.

Voici comment Hecker résume lui-même sa pensée sur ce qui constitue le retour de l'Église à « Sa vraie voie normale » :

« C’est une action croissante du Saint-Esprit dans l'âme, résultant d'une plus grande attention dirigée vers la vie intérieure et d’une plus parfaite intelligence de cette vie.

»C’est l'intelligence claire des rapports entre ce qui est extérieur et intérieur dans l’Église : l’action du Saint-Esprit dans l’âme, ainsi que ses dons, remèdes aux maux de notre temps.

» Cest le développement du côté intelligible des mystères de la foi et des raisons intrinsèques de croire les vérités de la révélation divine.

» Ce mouvement provoquera le retour des races. Saxonnes.

» J'étudie attentivement les Celto-Latins dans leurs rapports avec le développement de la hiérarchie, de la discipline, du culte et de l’esthétique de l’Église ; je scrute les causes du protestantisme, qui sont l’antagonisme et les jalousies de race, les persécutions actuelles, l’idée que se font les Saxons de l’Eglise catholique... Quelle est la raison de leurs préjugés ? Ils ne voient que le côté extérieur et humain de l'Eglise. Quel serait le remède à tant de maux? Retour des Saxons, grâce à cette nouvelle phase de développement et à la manifestation qui sera faite à leur intelligence du côté intérieur et divin de l'Eglise. Evolution de l'esprit des races; dans l'avenir, le Saxon surnaturalisera le naturel, le Celto-Latin naturalisera le surnaturel.

» L’idée-mère de cet exposé est la recherche ardente, sincère et confiante des moyens propres à éviter la double catastrophe qui menace le monde, à savoir : l’extermination du catholicisme par les Saxons et l’apostasie du christianisme par les Latins. L'union des deux races dans l'Eglise, avec leur civilisation et leur force, est le vrai moyen de répandre rapidement le christianisme dans tout l'univers. » (Page 405)

Nous ne chercherons pas à élucider la théorie singulièrement obscure et suspecte des raisons intrinsèques de croire les vérités de la révélation

divine, en développant le côté intelligible des mys- |

tères de la foi. Ceci touche au sujet que nous avons abordé à propos des aspirations de la nature et des questions de l'âme.

Boraons-nous à examiner ici le rôle attribué aux races saxonnes dans l'Eglise.

Où donc le P. Hecker avait-il vu que les Saxons fussent portés à « diriger une plus grande attention vers la vie intérieure » que les Latins? Quelle preuve pourrait-il donner de cette capacité saxonne à surnaturalser le naturel, par opposition aux Celto-Latins qui naturalisent le surnaturel. Nous n’aurons pas la témérité de vouloir approfondir, ni surtout préciser le sens de ces formules ; l'amour de l’antithèse a peut-être eu plus de part à leur invention que la logique.

Nous demandons seulement quels exemples, quels faits l’on peut citer à l’appui d'une théorie d'où l’on prétend tirer de si graves conséquences.

Dans un très remarquable article publié par les Etudes (sept.-oct. 1897), le R. P. Burnichon a répondu, avec autant d'esprit que de justesse, au livre de M. Demolins sur la Supériorité des Anglo-Saxons :

« La « supériorité des Anglo Saxons ! » dit le P. Burnichon, on ne la définit pas, on ne la qualifie pas ; c’est la supériorité tout court, c’est comme dans nos palmarès l'excellence, assemblage ou résultante de toutes les primautés. On

ne prend même pas la peine de la démontrer. On 1 +

l’affirme, ou plutôt on la laisse s'affirmer ellemême. »

Le P. Hecker et ses biographes ne nous apprennent rien de plus sur ce point, sinon que le P. Hecker, trop oublieux de l’Amérique au profit exclusif de ses ascendants germains, se borne à affirmer la supériorité saxonne.

Or, en quoi consiste cette supériorité ?

Il résulte des passages cités plus haut, que les Latins paraissaient aux yeux d Hecker plus aptes à développer le côté extérieur et hiérarchique de l'Eglise.

C’est ce que dit aussi l’abbé Dufresne, dans la

Revue du Clergé francais, où il résume, avec

l'autorité d'un témoin, les « grandes idées » du P. Hecker :

« Le Saint-Esprit s’est servi du génie latin, si pratique, si pondéré, si apte au gouvernement, pour développer dans l'Eglise le côté extérieur de l’organisation hiérarchique et de la législation canonique.

» Du concile de Trente au concile du Vatican, l'Eglise ne renfermant plus dans son sein que des éléments appartenänt en majorité aux races latines, ce travail de concentration et d’organisation devint plus facile et rapide. Mais d'autre part, l'Eglise ayant perdu les éléments si indépendants et si individuels des races saxonnes du Nord, elle prit dans son côté humain quelque

chose de beaucoup plus méridional qu’elle ne l’avait au moyen âge et qu'elle ne l'aura lorsqu'elle comptera de nouveau dans son sein l’ensemble de ses enfants. »

D’après cet exposé, il semble que la religion des Latins soit surtout extérieure et administrative, tandis que les Saxons s’appliqueraient davantage à la vie intérieure.

Or, rien n’est plus faux. Les Latins ont donné à l'Eglise, à toutes les époques, de grands mystiques. Saint François d’Assise, saint Dominique, sainte Catherine de Sienne, n’étaient-ils point des Latins ? Depuis le xvi° siècle, l'Eglise, en partie privée de l’appoint des Anglo-Saxons, n’a-t-elle pas eu de grands mystiques ? Ceux-là même que le P. Hecker admirait, sans les bien comprendre, n'étaient certes pas Saxons : saint Jean de la Croix, sainte Thérèse, saint Pierre d’Alcantara, saint Ignace, sainte Madeleine de Pazzi, sainte Catherine de Gênes, saint Vincent de Paul, saint Alphonse de Liguori, la bienheureuse Marguerite- Marie, voilà des noms auxquels la race saxonne pourrait difficilement opposer « une plus grande attention dirigée vers la vie intérieure » et « une plus parfaite intelligence de cette vie. »

Emprisonnées par l’hérésie dans le formalisme pharisaïque le plus étroit, la plupart des peuples de races saxonnes se morcelaient en une multitude presque infinie de sectes, et tournaient toute

leur activité vers l'extérieur, la politique et les affaires.

Tandis que la race latine, la France surtout, couvrait le monde de légions de missionnaires, l'Anglo-Saxon l’inondait des produits de son industrie, souvent les plus pernicieux.

Est-ce qu'en Amérique la vie ne se résume pas en un mot : le business ?

« En pays anglo-saxon, dit le P. Burnichon, on offrira bien à un personnage que l’on veut honorer une somme d'argent recueillie par souscription, et non pas en vue de subvenir aux frais d'une bonne œuvre, mais pour qu'il en use à sa guise. En France, nous donnons à nos élèves,

qui l'ont emporté sur leurs rivaux dans les con-:

cours, de beaux volumes dorés sur tranché et vêtus de brillants cartonnages. Dans les collèges d’outre-Manche, les fils de famille reçoivent, sans sourciller, des prix de cinq ou dix livres... ster-

ling, en bonnes espèces sonnantes et trébu-

chantes. Il n’y a rien là qui offusque la délicatesse

d'un futur membre de la Chambre des lords. »

Et le R. P. Burnichon rappelle ce trait typique du prince Alexandre, âgé de dix ans, petit-fils de la reine Victoria, et qui vendit une lettre de sa grand'mère pour le prix de quatre livres dix shellings à un amateur d'autographes, ce que les journaux anglais s’empressèrent de publier « avec une fierté patriotique ».

Ce sont là des mœurs dont nous ne faisons pas un crime à nos voisins; nous constatons seulement qu’elles diffèrent radicalement des nôtres. Nous avons nos défauts comme ils ont les leurs, mais tout homme de bon sens et de jugement impartial conviendra que les faits cités par le R. P. Burnichon, ne sont pas précisément l'indice d’aptitudes exceptionnellement mystiques chez les Anglo-Saxons.

Ce n’est pas, à coup sûr, en passant l’Atlantique qu’elles se seraient développées. Sans chercher bien loin des témoignages, nous avons, pour garant du caractère particulier de la mystique américaine, ces paroles de la préface de la Vie du P. Hecker, par Mgr Ireland :

« Il serait bien difficile de persuader à un Américain qu’une Église impuissante à fortifier ces vertus primordiales {les vertus naturelles), en peut inspirer d’autres qu’elle-même proclame d'un ordre plus élevé et plus ardu ; étant donnée l’absolue persuasion où il est que son pays est destiné à produire un état social supérieur à ce qu'on a vu jusqu'ici, la première chose qu'il demande à une religion, c’est de montrer de quoi elle est capable dans cet ordre de choses.

» Le peuple américain donne peu d'attention aux choses abstraites : c'est le résultat qu'il con. sidère dans la morale.

» Cest avec les vertus naturelles, pratiquées

CE

dans toute la droiture du cœur et de l'esprit, qu’on fait les vertus surnaturelles.

» Chaque siècle a son idéal en fait de perfection chrétienne. »

Ainsi parle Mgr Ireland. On pourrait dire avec autant de vérité: Chaque pays a son idéal de perfection chrétienne, et celui de l'Amérique n’est point le nôtre.

Pie IX l’a dit, à deux reprises, au P. Hecker : « Le peuple américain est trop absorbé par les choses de ce monde et par la poursuite de la richesse, et cette disposition n’est pas favorable à la religion. Ce n’est pas moi qui le dis, ajoutait le Pape, c'est Notre-Seigneur dans l'Evangile. » (Page 248.) |

« Les Américains, répéta Pie IX dans une autre audience, sont bien enfoncés dans les choses matérielles. » (Page 259.)

Ces paroles, dont l'exactitude ne saurait être suspectée, puisqu'elles sont rapportées par le P. Hecker lui-même, ne tendent pas à prouver que Pie IX eût grand espoir dans les aptitudes mystiques de la race saxonne. C’est pour cela, sans doute, qu’il disait, en parlant du P. Hecker : « C’est un homme d’un esprit large, d’un cœur plus large encore, et qui se laisse diriger par ses impulsions plutôt que par son jugement; mais ses impulsions sont grandes, nobles, universelles. » (Page 250.)

Le biographe d’Hecker ne semble pas avoir saisi tout ce qu’il y a dans ces paroles d’indulgente finesse.

Comme le fait très bien remarquer le R. P Burnichon, le particularisme des Anglo-Saxons peut facilement dégénérer en égoïsme, s’il n’est vigoureusement maté par les vertus chrétiennes :

« C’est très bien de ne compter que sur soi; mais le corrélatif, c’est de ne compter que pour soi. Moi pour fin, ma force pour moyen, et pas d'autre limite à mon droit que celle même de ma force, voilà, semble t-il, la théorie ramenée à ses éléments constitutifs. Bienheureux les forts, car le monde est à eux! Ce n’est pas tout à fait le sermon sur la montagne, mais c’est la loi de la vie, strugqle for life : la formule est anglo- . saxonne, comme la chose elle-même. »

Telle est la race mystique sur laquelle le P. Hecker comptait pour faire entrer l’Église dans sa « nouvelle phase ». Cette secrète admis ration pour la force, jointe, sans doute, à des sympathies ataviques, lui inspirait, en 1874, en plein Kulturkampf, de grandes espérances dans lavenir de l’Allemagne unifiée :

«Les races du Nord, disait-il, devenant aujourd'hui les plus puissantes, c’est un signe qu'elles vont être converties, car l’Église a toujours frappé à la tête, et, conduite par le Saint-Esprit,

a toujours planté l’étendard de la foi dans les milieux les plus importants. »

Malheureusement, cette pensée n’est pas entièrement confirmée par l'histoire, et le mot toujours esi au moins excessif.

De tous les fils de la race saxonne, celui qui représente davantage le succès de la force, c’est assurément le prince de Bismarck. Aussi est-il très populaire aux États-Unis, non parmi les Allemands immigrés, au nombre de plus de deux millions de catholiques qui se souviennent du Kulturkampf, mais parmi les Américains irlandais, groupés autour de Mgr Ireland, et entre lesquels les paulistes sont des plus ardents. Le nom de Bismarck est sans cesse sur leurs lèvres ; on : le cite, à tout propos, comme une haute autorité morale. Le 10 octobre 1897, Mgr Keane écrivait dans le New. York Herald : « Des hommes comme Gladstone et Bismarck reconnaissent que Léon XIII est une des plus grandes intelligences du siècle... »

Quelques jours plus tard (14 octobre), le Washington-Post, rendant compte du banquet par cotisations offert à Mgr Keane, publiait le toast du cardinal Gibbons, qui commence par ces paroles :

«Il y a trois hommes vénérables, vers lesquels les yeux du monde entier se portent, à cause du rôle prépondérant qu'ils ont pris dans les affaires

publiques. Ce sont : William E. Gladstone, le prince de Bismarck, et S. S. Léon XIII.

» Mais Gladstone et Bismarck se sont déjà retirés dans la vie privée. Ils ont déposé leurs armes. Ils ont dit tous deux avec le champion de Vir. gile : ic cestus artemque reponimus ; Léon XII, au contraire, etc., etc. »

On ne peut s'empêcher de penser, en France, que c'est là pousser aux extrêmes l'amour de la race saxonne et posséder à un haut degré cette « universelle synthèse », qui permet, suivant le mot du P. Hecker, d’ « éliminer les antagonismes (4: »

(1) Il est piquant de comparer ces éloges du chancelier de fer aux paroles plus que désobligeantes prononcées par la presse bismarckienne, à propos de l’intervention des États-Unis dans les affaires de Cuba.

Voici, à ce sujet, le témoignage d’un écrivain particulièrement compétent en ces matières, M. Nemours-Godré :

«J1 y à un homme d'État européen qui jouit aux États- Unis d’une extrême popularité. C'est le vieux Bismarck. Or les Hamburger Nachrichten, l'organe du chancelier sans emploi, administrent aux Américains une bordée de compliments dépourvus de toute aménité. Le journal bismarckien compare le président Mac-Kinley à un incendiaire qui, après avoir mis le feu à une maison, s'efforce de démontrer son innocence en secondant les efforts des pompiers.

Les Hamburger Nachrichten ne s'en tiennent pas à cette comparaison pittoresque. Le journal s'élève avec vigueur contre « cette République de mauvaise réputation » qui se pose en censeur d’une monarchie européenne, contre « cet État où une démocratie hypocrite et brutale mène tout et où la vénalité des fonctionnaires, la concussion des de-

Prétendons-nous conclure que les races anglosaxonnes ne sont pas susceptibles de pratiquer les conseils évangéliques et d’atteindre aux plus hauts degrés de la perfection chrétienne? L’histoire nous donnerait un solennel démenti. L?J/e des Saints n'était pas peuplée de moines suivant la formule d’'Hecker, mais de vrais mystiques, d'âmes mortes au monde et à elles-mêmes.

L'Allemagne catholique, la Pologne, les pays scandinaves ont donné à l’Église des saints que les Latins aiment et invoquent à l’envi des anglo-

-saxons : saint Stanislas Kotska, saint Jean

Berchmans, sainte Élisabeth de Hongrie, saint Henri, sainte Lidwine et tant d’autres, dignes d’être comptés parmi les plus grands mystiques.

L'Amérique, elle aussi, apportera un jour au martyrologe de Rome son contingent de vierges et de confesseurs, mais ce ne sera pas au prix de concessions faites à « l’indépendance native » de la race, ni à « la légitime confiance en soi » des individus ; ce sera par la grâce des vertus

niers publics, la grossièreté et la loi de lynch sont à l’ordre du jour. »

La feuille de Hambourg rappelle en terminant les guerres des Etats-Unis contre les Indiens. Et elle dit que « ces guerres ont fourni des exemples de ruse et de lcheté, de cruauté et de férocité aussi nombreux que tout ce qu'on peutraconter de la guerre de Cuba, dénoncée avec des airs si pharisaiques de supériorité, »

qui dompteront sa fière nature et mortifieront en elle l’ardeur des passions.

Qu'on nous permette de citer, à l'appui de notre thèse, des faiis incontestables et d'une éloquente grandeur dans leur simplicité même.

Nous les empruntons à la Vie de la Vénérable Mère Barat, fondatrice des Dames du Sacré Cœur, par Mgr Baunard (2° édition, 1882).

Mgr Dubourg et madame Duchesne, envoyée en Amérique par la supérieure, croyaient les Américains peu propres à la vie religieuse à cause de leur indépendance, de leur amour de l'égalité, du confortable et des aises : «Il faudrait filer, carder, travailler aux champs. Mais ce serait assez que nous fissions faire quelques-unes de ces choses à nos orphelines pour révolter le publie qui veut l'égalité. >» — « L’ignorance des

enfants n’a d'égale que leur orgueilleuse arro-

gance. Que si pour les exciter à secouer leur paresse, on leur citait l'exemple des écolières de France : « Mais nous ne sommes pas des Françaises ! » répliquaient-elles avec dédain. Et si l’une d’elles semblait se soumettre docilement : « Tu obéis comme une négresse ; lui jetaient avec mépris ses vaniteuses compagnes. » — « Le plus grand préjugé contre l’état religieux, d’après Mgr Dubourg, avait sa soufce dans le caractère américain dont l'esprit d'indépendance ne voulait rien entendre au vœu d’obéissance, dont l’es-

prit d'égalité rendait impraticable la distinction nécessaire que l'Institut élablit entre les coadjutrices et les religieuses de chœur. Il sera difficile avouait madame Duchesne, de constituer deux rangs. Ici tout veut être égal. Dire à une postulante qu'on la reçoit pour servir, c’est une chose que personne n'accepterait ici. »

Voilà bien l'esprit d'indépendance dont parle le P. Hecker; mais la grâce au lieu de s'y plier, va le réduire. Madame Duchesne et ses compagnes prièrent et se mortifièrent. Et voici la réponse de Dieu :

« De la paroisse des Barriens, au Bois-Brülé, on vit arriver à Fleurissant (résidence des Dames du Sacré-Cœur) une simple et bonne fille : nommée Mary Layton, médiocrement cultivée — elle ne savait pas lire — mais remplie de courage et d'amour de Dieu, quoiqu'elle n'eût que vingt ans, elle déclara qu’elle voulait être du Sacré- Cœur ; ét de plus, foulant aux pieds le préjugé naturel, elle se déclara prête à être mise au rang de sœur coadjutrice. Elle reçut l’habit le 22 novembre 1820, fête de sainte Cécile. C'était la première prise d’habit faite dans la Louisiane depuis le commencement du monde ! « Notre novice persévère en toute humilité, se plaignant seulement de n’être pas assez reprise, écrivait madame Duchesne à la Mère Barat. On ne peut se faire une idée de ce qu’elle souffre à tirer les vaches dans la

boue, la neige, la glace, souvent avec la pluie sur le corps ou exposée à un froid qui Ôôte tout mouvement. » (La sœur Mary Layton est morte au mois de janvier 1876, après avoir travaillé cinquante six ans dans la société.) — « Le rempart que l’orgueil avait opposé aux vocations religieuses ayant été forcé par cette genéreuse fille, d'autres suivirent la même voie avec une ardeur pareille et les religieuses de chœur y entrèrent à la suite des sœurs coadjutrices. »

L'auteur raconte ensuite la vocation des deux sœurs Hamilton : « L'une d'elles, Mathilde, avait un extérieur très engageant, un cœur mâle, une âme généreuse et capable de grands sacrifices. Elle a eu beaucoup à faire pour vaincre l’amour des siens, la délicatesse de l’amour-propre. Ce dernier eanemi surtout excita bien des tempêtes dans un cœur naturellement fier et attaché à son Jugement.

» Dieu la laissa longtemps dans de terribles combats : dégoût de ses supérieures, jalousies contre ses sœurs, dépit de ses fautes, doutes contre la foi, tentations de toute sorte, désespoir même jusqu’à désirer de s’ôter la vie. Son courage et sa foi surmontèrent tant de maux. Indifférente à tout pour la nourriture et le vêtement, elle affligeait sa chair par des ceintures de fer et de fréquentes disciplines qu’il fallait modérer quand on s'en aperçut. Sous le pressoir des tentations et sous Le

poids du chagrin, elle était aimable, soumise,

toujours prête à obéir, ne donnant jamais un signe de mécontentement. » |

Par suite de l'initiative des deux sœurs Hamilton, il y eut un élan vers le Sacré-Cœur tellement prononcé dans le pensionnat que la prudente discrétion de l'évêque s'en effraya. Et, revenue maintenant deses préventions contre la prétendue stérilité du pays, madame Duchesne lui rendait ce légitime hommage : « C’est parmi les Américaines que nous nous recruterons le plus promptement. Elles sont plus pieuses quand elles sont catholiques et plus constantes dans leurs désirs. »

Glanons quelques traits de vertus passives parmi les pensionnaires : « C'est la première communion qui a commencé à nous faire voir, dit madame Duchesne, que bien des enfants sont capables d’une grande vertu. » Elle cite

l'exemple d’une de ses enfants, naguère fort

orgucilleuse, qui, grondée par son grand-père, s'était jetée à genoux pour lui demander pardon ; et d’une autre qui, pour vaincre le respect humain, avait porté huit seaux d’eau tout de suite, comme une esclave, par esprit de sacrifice eten préparation au grand sacrement. « Elles s’y portent avec tant de zèle qu’il ÿ en a qui vont trop loin », disait madame Duchesne. — Elle racontait dans une autre lettre des traits d’humi-

lité dont le courage faisait son admiration. Telle grande jeune fille allait, de son propre mouvement, se jeter aux genoux de sa compagne en plein réfectoire et lui demander pardon d’avoir mal parlé d'elle ; telle autre s’appliquait à reproduire la vertu de saint Louis de Gonzague; telle encore à imiter le zèle desaint F. Xavier. Chacune avait choisi son patron et son modèle, s’efforçant à l’envi de faire de Fleurissant une sorte de ciel sur la terre. Ce sont ces exemples de vertus qui encouragèrent madame Duchesne à fonder un noviciat.

À l'appui de ce projet, elle aimait à citer l'exemple d’une congrégation, fondée sur ce même sol par une sainte veuve, l'illustre Élisabeth Seton, qui mourut au mois dejanvier 1821, au moment où elle-même inaugurait sa mission. € Leur couvent contient aujourd’hui cinquante religieuses ou novices, écrivait-elle, et soixante pensionnaires. Elles ont pris les règles des sœurs de la Charité, avec un costume approchant du nôtre.» Ces religieuses américaines aspiraient à une union plus étroite encore avec leurs sœurs du Vieux-Monde, et trente ans plus tard leurs vœux étaient comblés. «Le 7 juillet 1845, la congrégation des sœurs de la Charité de Saint-Joseph fut constituée sous l’autorité du supérieur général des filles de la Charité. Le 25 mars 1850, les sœurs dela Charité d'Amérique

renouvelèrent toutes leurs vœux avec solennité, suivant la formule en usage dans les communautés françaises ; Le 8 décembre de l’année suivante, fête de l’Immaculée-Conception, elles prirent le même habit que leurs sœurs de France. Chaque année maintenant, conformément à l'usage général, elles envoient à Paris une députation composée de quelques unes d’entre elles. Le séjour que ces pieuses filles font à la maison-mère les pénètre de l’esprit et des traditions de leur institut. Revenues en Amérique, elles transmettent à leurs compagnes les instructions et les heureuses impressions qu’elles ont reçues. Des religieuses américaines s’unissant, s'identifiant à une con-

grégation de la vieille Europe, pour assurer chez:

elles la perfection et la perpétuité de l'esprit de leur état, et cela en plein dix-neuvième siècle, n'est-ce pas, par les faits, la réfutation péremptoire du P. Hecker et de tous ceux qui veulent nous américaniser ? Et quel saint ces filles de

l'entreprenante Amérique, choisissent-elles pour

père ? Saint Vincent de Paul, que son goût décidé pour les vertus passives, sa circonspection et la lenteur de son action faisaient appeler par M. Bourdoise « une poule mouillée »; le saint qui conjurait mademoiselle Le Gras de modérer ses désirs «jusqu’à ce que le Seigneur fasse connaître ce qu’il veut »; le saint qui honorait particulièrement le divin Maître dans la modéra-

tion de son agir, qui s’attachait à « côtoyer la Providence sans jamais la devancer ». Cette apparenteinertie, quin’est que la parfaite dépendance de Dieu, n’a pas empêchéses enfants etses œuvres de se répandre dans les deux hémisphères et d'y faire merveille ; bien plus, c’est le secret de leur durable fécondité. Nous sommes loin de l’impétuosité du P. Hecker : « La sainteté comme en Amérique! » nous crie-t-il et nous crie-l-on après lui. — Et Dieu répond aux Américains :

« Saint Ignace, saint Vincent de Paul, saint Alphonse, leurs règles, leurs vertus, leurs enfants, voilà vos modèles et vos apôtres! »

Le lecteur nous pardonnera, certainement, cette longue digression, qui ne nous fait pas sortir, en réalité, de notre sujet, car elle prouve non seulement le danger, mais la stérilité des efforts tentés par le P. Hecker, pour adapter l'Évangile aux défauts des Américains, au lieu de faire éclore, par l’action surnaturelle de la grâce, les vertus dont ils sont capables. Que n’est-il resté sous la règle de saint Alphonse, lui et ses compagnons? Il eût peut-être suivi la même voie que Marie Layton, ce qui eût infiniment plus profité à l’Amérique, à l'Église et à lui-même que ses tentatives novatrices de réguliers sans règles. j

Mais quel pouvait être le fondement apparent de la théorie du P. Hecker sur les aptitudes excep-

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