‹ pere hecker: est-il saint?Chapitre 32 sur 58 · L'AMÉRICANISME POLITICO-ECCLÉSIASTIQUE · texte numérisé non relu

L'AMÉRICANISME POLITICO-ECCLÉSIASTIQUE

Sommaire. — Opinion de Joseph de Maistre sur l’américanisme. — La guerre de races aux Etats-Unis. — Choses fondamentalement américaines que Dieu veut désormais chez tous les peuples, d'après le P. Hecker. — La meilleure forme de gouvernement, d’après le P. Hecker. — Ce qui manque le plus à l’homme pour être bon; est-ce la discipline ou la liberté? — Doctrine catholique sur la meilleure forme de gouvernement, — Quand pourra-t-on juger la valeur de la Constitution américaine ? — Les juifs et les sociétés secrètes aux Etats-Unis : leur immense extension. — Les rapports de l'Eglise et de l'Etat : Mgr O’Connell au congrès des savants cotholiques à Fribourg. — La thèse pratique- ’ ment sacrifiée à l'hypothèse. — Plaintes de certains catholiques américains. — Propositions du Syllabus relatives aux idées de l’américanisme. — Promulgation nouvelle du Syllabus par Léon XIII. — Condamnation de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. — Défense par Léon XIII aux catholiques français de préconiser le système américain, — Encyclique Longinqua Oceani. — Condamnation de l’américanisme en Amérique. — Témoignage d'un écrivain améri-

cain : résurrection du libéralisme sous le nom d’américanisme.

Nous allons entreprendre l’examen des doctrines politico-ecclésiastiques du P. Hecker. Sur

ce sujet, nous serons bref, d’abord parce que ce livre n’est pas un écrit politique, ensuite parce que la réfutation des théories de l’école américaine est si nettement formulée dans les encycliques de Pie IX et de Léon XIII, que tout travail d'interprétation -et tout commentaire sont superflus ; il suffit de mettre en regard de l'erreur les documents pontificaux qui la condamnent.

Il y a un siècle, Joseph de Maistre écrivait cet immortel chef-d'œuvre intitulé : Considérations sur la France. I y avait déjà des américanisants à cette époque, et voici ce qu'il en pensait :

«On nous cite l'Amérique; je ne connais rien de si impatientant que les louanges données à cet enfant au maillot; laissez-le grandir. »

Cent ans ont passé sur cette boutade du grand philosophe, et les faits nous prouvent que l’« enfant » n’est même pas «au maillot », il est encore à naître. Des races ennemies se heurtent et s’entre-choquent dans les flancs du continent américain, comme Esaü et Jacob dans le sein de leur mère; peut-être de cette longue gestation, de l’enfantement douloureux qui s'annonce, un grand peuple, une puissante nation naïtra; cela est possible ; cela est même probable et désirable ; peut-être se formera-t-il, sur l'autre hémisphère, plusieurs nations; mais il n’y a, présentement, que des prévisions et des espérances; on ne sait pas, on ne peut savoir ce qui sortira de ce chaos.

Deux grands partis sont en présence parmi les catholiques : le parti irlandais, plus populaire en France par la notoriété de ses chefs : Mgr Ireland, Mgr Keane, Mgr O Connell, etc., etc. ; c’est le parti Ho al et novateur des catholiques américains ; en face de lui se dresse le parti que l’on appelle allemand, parce que la majorité des catholiques non irlandais sont d’origine allemande (plus de deux millions) ; ce parti comprend toutes les races : française, canadienne, italienne, espagnole, etc. C’est le parti conservateur catholique.

Lequel de ces deux partis l’emportera ?

On ne saurait le dire avec certitude. Le parti

canadien-allemand est moins éloigné de l'esprit

et des traditions du vieux monde. Le parti irlandais a toutes les audaces doctrinales, il s'allie sans vergogne aux protestants contre les catholiques : il a l'appui du gouvernement américain.

En réalité, c’est une guerre de races, plus encore

qu'une lutte de doctrines.

Nous sommes donc moins en mesure de juger la civilisation américaine que ne croyait l'être Joseph de Maistre il y a cent ans ; et c’est cependant cette civilisation que l’on voudrait implanter en France et à Rome même, au nom de ses prétendues conquêtes et de ses merveilleux résultats !

Il est vrai que l'on nous rassure, en justifiant

le P. Hecker du reproche de vouloir tout réformer, en Europe, sur le modèle américain :

« Il serait injuste de dire que le P. Hecker traitât toutes choses à l'américaine. Les idées américaines qu'il préconisait sont, il le savait, celles que Dieu veut chez tous les peuples civilisés de notre temps, et, si elles sont fondamentalement américaines, elles ne le sont pes exclusivement.

» Son américanisme était si vaste, qu'un simple déplacement de distances pouvait le faire espagnol ou allemand ; et un simple changement de termes le faisait religieux et catholique. » (Pages 340-41.)

Ceci n’est pas fait, il faut le reconnaître, pour rassurer complètement nos timides esprits ; il y a donc des choses fondamentalement américaines que Dieu veut chez tous les peuples civilisés de notre temps ? Si nous devons ranger au nombre de ces choses, la nouvelle formule de vie religieuse et de perfection chrétienne, la nouvelle méthode de direction... etc., que le P. Hecker nous a enseignées, cela peut mener assez loin.

Mais, tout n’est pas dit; à La liste déjà longue des « choses fondamentalement américaines que Dieu veut chez tous les peuples civilisés », il faut ajouter la démocratie politique et sociale, avec la séparation de l'Eglise et de l'Etat

Que le P. Hecker, « soulevé intérieurement

par des inspirations d’une force merveilleuse », se soit retenu à peine de crier, sur une des places de Rome, au milieu de la foule :

« Trois hurrahs pour le Paradis, et un pour les Etats-Unis ! » (page 372), c’est là un accès d'innocent chauvinisme dont la naïveté peut éveiller nos sympathies ; mais s’autoriser de cette inspiration peu surnaturelle, pour dire que l’on va « voir venir de l’autre côté de l'Atlantique la lumière qui éclairera les problèmes européens », ceci est plus grave.

Telle est pourtant la thèse du P. Hecker et de ses partisans. Voici avec quelle absolue autorité il la formule :

« La forme gouvernementale des Etats-Unis . est préférable à toute autre pour les catholiques. Elle est plus favorable que d’autres à la pratique des vertus qui sont les conditions nécessaires du développement de la vie religieuse dans l’homme. Elle lui laisse une plus grande liberté d'action, . par conséquent lui rend plus facile de coopérer à la conduite du Saint-Esprit. Avec ces institutions populaires, les hommes jouissent d'une plus grande liberté pour l'accomplissement de leur destinée. L'Eglise catholique sera donc d'autant plus florissante dans cette nation républicaine que les représentants de l'Eglise suivront de plus près, dans la vie civile, la doctrine républicaine. » (Pages 280 81.)

Qui donc avait prétendu que le P. Hecker manquait de logique et de suite dans les idées? Tout

se tient, au contraire, et tout s’enchaîne dans sa doctrine; la politique et la mystique se prêtent un mutuel appui ; aussi, ce que nous avons dit de

l’une nous aide à réfuter l'autre.

= Nous voyons apparaître ici la vieille erreur du P. Hecker, attribuant à l’obéissance la dépression et l’affaiblissement des caractères. C’est le contraire qui est vrai. Pour coopérer plus facilement à la conduite du Saint-Esprit, homme a plus besoin de discipline et de frein qu’il n’a besoin de liberté.

« Si les caractères ont baissé de nos jours, ce

n’est pas par excès d'obéissance, nous écrit un

religieux, c'est par excès d’orgueil et d'indépendance. On est faible, parce qu'on ne sait plus

résister à son égoïsme, à ses passions ; on serait plus fort, si l’on savait mieux obéir à toute légitime autorité. »

Mais l'idéal américain est celui où il n’y a

d'autorité que le moins possible, c’est-à-dire la

démocratie.

En cela, le P. Hecker s’écarte, comme tou-

jours, de la tradition catholique.

Dès que l’on quitte le domaine des faits contingents et des applications pratiques, pour entrer dans celui de la théorie et de la doctrine, il faut reconnaître que tous les philosophes, depuis

le vieil Aristote jusqu à Joseph de Maistre, en passant par saint Thomas d'Aquin, ont unanime ment enseigné que la démocratie est une forme de gouvernement qui peut être régulière et légitime, à certaines conditions, mais qui n’est pas la meilleure de toutes.

Léon XII, par l’encyclique du 16 février 1892, n’a nullement entendu s’écarter de cette doctrine ; lui-même a pris soin de le répéter dans une lettre célèbre à l'archevêque de Toulouse.

Le P. Hecker aurait donc raison contre toute la tradition catholique et contre Léon XIII, s’il était vrai, comme il le dit, que la forme gouvernementale des Etats-Unis füt préférable à toute autre.

D'ailleurstoutn’est pas dit, même en ce qui concerne l'Amérique, sur l'excellence du système po- Btique qui la régit; il faut attendre l'épreuve du temps et des révolutions quise préparent. Quandla guerre de races, qui commence, éclatera violente etirrésistible ; quand les cinq cent mille juifs que la Russie vient de déverser sur les Etats-Unis (1)

(1) Voici des renseignements précis, publiés par M. Fromm dans la Vérité du 1° mars 1898 :

Un annuaire juif, l'Annuaire de l'American Jewish Historical society, de Philadelphie, nous apporte à ce sujet des données très intéressantes sur l'élément juif aux États- Unis.

Lors du premier recensement de 1790, on constatait à peine quelques centaines de juifs dans les douze États re-

auront fait là ce qu'ils font partout, la république américaine commencera seulement à prouver ce qu'elle vaut et ce qu’elle sait faire pour le bonheur d’un grand peuple. Un prêtre américain, dont le témoignage a d’autant plus de prix sur ce sujet qu'il ne partage nullement nos idées, nous disait, il y a quelques jours : « Avant un

présentés au Congrès de Philadelphie. C'étaient presque tous des juifs allemands, originaires des principautés ecclésiastiques de Spire, Worms, Bâle êt Mayence. On dit que parmi ces derniers se trouvait le nommé Baruch Astor, originaire de Waldorf, village transrhénan de la principauté ecclésiastique de Spire. Les descendants de cet Astor sont devenus tout-puissants aux États-Unis, et leur nom restera perpétué, par suite de la fondation de la ville d’Astoria, dans l'Oregon, port à l'embouchure de la Columbia, renommé pour son commerce de fourrures.

Le fils de ce juif, ancien serf du prince-évêque de Spire, John-Jacob Astor, a donné son nom à une place dans le cœur de New-York, à côté de la place Lafayette, et y a fait construire, en 1848, un immense bâtiment flanqué d'ailes, pour l'installation d’une bibliothèque portant son nom, et que ses fils ont ensuite richement dotée. Cette bibliothèque, de 280,000 volumes, renferme la première, la seconde et la quatrième édition in-folio de Shakespeare, de 1623, 1632 et 1685, ainsi qu'un grand nombre d’autographes, de manuserits et d'incunables précieux. A la bibliothèque ses fils ont joint une galerie de peintures, renfermant des Meissonier etd’autres bons tableaux de l’école française moderne.

Lors du recensement de 1812, il y avait déjà 1,800 juifs, répartis dans la Caroline du Sud, dans New-York et en Pensylvanie ; en 1818 il y en avait 3,000 ; en 1826, 6,000; en 1840, 15,000, dont la plus grande partie était fixée à New-York. Mais vingt ans plus tard on en comptait déjà 189,756, et lors du recensement de 1880, 230,257.

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