L: vention du P. Hecker. — Un bulletin de victoire. — Projet
de traduction en italien de la Vie du P. Hecker. — Conclusions tirées par Mgr Keane du silence de la critique reli-
dences d’un américain au Catholic World. — Les avantages de l'ignorance. — Le bagage encombrant des principes. — Consultation sur l'état de trouble des intelligences européennes. — Indulgence de Mgr Keane pour le fraditiona-
lisme européen; rigueur pour l’intransigeance catholique de
certains journaux américains. — Déclaration de Mgr Mac- Quald, évêque de Rochester, condamnant l’ingérence de. Mer Ireland dans les élections politiques et son interven-
tion dans les affaires des diocèses étrangers. — Rappel de l'attitude traditionnelle de l’épiscopat américain dans Ée
luttes électorales.
- L’échec du congrès des religions et la chute
de celui qui s’était fait le promoteur de ce projet n'étaient pas sans jeter quelque défaveur sur l’école américaine, tout entière engagée dans ce mouvement. Il fallait regagner le terrain perdu
gieuse etdu bon accueil fait à la Vie du P. Hecker. — Confi-
et prendre une éclatante revanche de cette défaite d'un moment. Le besoin d’un saint se faisait sentir. Si dédaigneux que l’on paraisse de la preuve traditionnelle et des arguments d'autorité, quand on sait très bien que l’on n’a pour soi ni l'autorité ni la tradition, on ne néglige pas l’occasion de s’en servir, lorsque l’on peut seulement en invoquer l'apparence.
Et puis, dans ce vieux monde, où l’on veut faire pénétrer l'esprit nouveau, le prestige de la sainteté garde assez de puissance pour faire accepter des timides et des simples les idées qui semblent réservées aux hardis et aux habiles.
Un homme s’est rencontré, personnifiant en lui toutes les idées, tous les rêves, toutes les témérités de la nouvelle école ; un homme dont les chefs de l’américanisme ont presque tous été les disciples et les fils spirituels ; un homme enfin qui, par certains côtés, pouvait passer, aux yeux d’un public inattentif et désaccoutumé des vrais Saints, POUT UN SAINT. |
Le P. Hecker fut inventé, suivant le sens de l'expression liturgique.
Nous avons déjà montré, au commencement de la seconde et de la troisième partie, comment furent lancés le livre et avec lui le sant : ses idées, ses doctrines, tout l'américanisme en un mot.
Comme à l’arrivée d’un transatlantique, la
presse que ce livre aborda fut encombrée tout à coup d’une cargaison disparate. L'appareil scientifique, les théories politiques, les thèses doctrinales et les élévations mystiques affluèrent. Le succès dépassa les espérances, sinon les désirs des armateurs américains. Nous en avons la preuve dans le bulletin de victoire que Mgr Keane vient d'adresser aux paulistes de New-York, et que ceux-ci publient dans leur revue le Catholic World de mars 1898 :
L'américanisme du P. Hecker.
« L'intérêt que portent les esprits intelligents à l'Amérique et à l’américanisme s’est récemment accru, grâce à la publication en français de la Vie du P. Hecker. Pour nous autres, Américains, le P. Hecker était depuis si longtemps la personnilication typique des idées et des aspirations américaines ; il était, comme nous disons, une création si parfaitementaméricaine, et nous sommes tellement disposés à regarder les institulions américaines comme des choses qui, d’elles-mêmes, font leur chemin, que cette Vie na pas obtenu, dans notre pays, l'attention qu'elle mérite. Mais ce qui prouve combien différent a été l'accueil fait en Europe à la Vre du P. Hecker, maintenant que la traduction française l’a fait connaître, c'est que ce livre en est
déjà à sa quatrième édition, en l’espace de quel-
ques mois, et l’on commence à demander avec instance qu'il soit traduit en 1talien.
» Hecker est, pour eux, une révélation ; il leur apprend ce qu'est l'Amérique et ce que signifie le mot américanisme, qui n’est, en aucune façon, une déclaration révolutionnaire, mais plutôt une très remarquable manifestation de la pensée exprimée par ces paroles de Notre Seigneur :
« Nova et vetera » — des choses nouvelles et des choses anciennes.
» L'impression s’est encore accrue, par suite de l'essai sur l’américanisme, dû à Mgr D. J. 0’Connell. C'est une définition complète et claire de celte expression souvent mal comprise, et unè
interprétation de ce qu'elle signifie, tirée des
exemples de la vie et des écrits du P. Hecker. »
Voici donc la conquête de l’esprit public français, constatée et enregistrée à New-York, par la plume de l’un des chefs les plus autorisés du parti.
Nous apprenons, en même temps, par ce témoignage, que l'on va tenter la même entreprise pour gagner à l’américanisme, grâce à la Vie du P. Hecker, Italie ou plutôt Rome même.
D'ailleurs, Mgr Keane a déjà préparé le terrain par une série de conférences données aupublic le plus choisi de la Ville Eternelle, et auxquelles une grande patricienne, romaine par alliance,
ne ”
mais anglaise d’origine, amène l'élite de l’aristocratie de Rome.
Toutefois, si Mgr Keane nous permet d’exprimer notre humble avis sur le projet qu'il nourrit de faire éditer en italien, la Vie du P. Hecker, nous lui dirons sans ambages que ce dessein lui est inspiré par
… Cet esprit d’'imprudence ct d’erreur, De la chute des rois funeste avant-coureur.
La publication en français de la Vie du P. Hecker a été, nous l’avons dit, une faute stratégique : certaine autre publication, dont nous aurons à parler bientôt, ajoute à cette première faute une manœuvre plus téméraire et plus dangereuse encore : la traduction italienne de la Vie du chef de l’américanisme serait le signai d’un désastre. Certaines théories gagnent à demeurer vagues et imprécises ; elles peuvent faire leur chemin à condition de flotter dans l’atmosphère intellectuelle à l’état d'idées ambiantes ; 11 ne faut pas risquer de les condenser dans un livre, encore moins de les cristalliser dans des formules.
Il y a trop de théologiens à Rome et certaines choses que l’Index peut ignorer à distance ne lui échapperaient pas de près. Il est vrai que les Américains ne croient pas à la force obligatoire des décrets de l’Index, notamment pour l’Amérique, et qu’ils estiment porter avec eux ce privi-
lège partout où ils vont, mais les Romains ne partagent pas cette licence, et Rome n’est pas en Amérique, ou du moins, elle n'y est pus encore.
Ce qui encourage Mer Keane et lui inspire une dangereuse assurance, c’est le petit nombre et la timidité des réserves jusqu ici formulées, sur un livre dont les patrons savent à merveille l'opposition irréductible avec l'esprit et la tradition ecclésiastiques. Aussi Mgr Keane ne manque pas de tirer de ce silence des conclusions qu'il est bon de noter :
« Comme on devait s’y attendre, le P. Hecker et l’américanisme ont eu leurs adversaires. Les adeptes des vieilles écoles ne pouvaient évidemment les laisser passer sans réclamation. Et, si besoin était, quelques histoires intéressantes pourraient être contées à ce sujet. Mais la modération relative de ces protestations prouve que le vieil esprit d'aigreur entre les partis s’en va, et la défaveur avec laquelle ces attaques ont été généralement accueillies prouve que l’on est universellement disposé à accepter les évolutions providentielles ; que la synthèse du progrès et du catholicisme le plus pur, synthèse dont l'américanisme fournit un exemple, est reconnue de plus en plus comme possible et désirable, et que Le P. Hecker poursuit aujourd'hui son apostalat avec plus d'ampleur et d'efficacité que durant sa vie.
» Ainsi, Dieu aidant ce grand œuvre, il y a
lieu d'espérer qu'avant peu l'Amérique, telle qu’elle est vue de l'étranger, n’inspirera pas tant de défiance et de terreur, et que l'Américain se trouvera plus dans son milieu parmi ses coreligionnaires d'Europe. »
Avions-nous tort d'appeler cet article un bulletin de victoire?
L'article du Catholic World, qui s’imprimait à New-York, tandis que nous commencions à Paris la publication de ce travail, est encore intéressant et instructif à plus d’un titre.
D'abord, il n’est pas écrit pour le public européen, mais pour des amis, et des amis d'Amérique, en sorte que l’auteur s’y abandonne, avec une bonne grâce familière, à des confidences d’une ingénuité pleine de saveur. Il a choisi pour ütre : l'Amérique vue de l'étranger. C'est, en quelque sorte, le journal d’un explorateur, racontant à ses compatriotes les incidents et les impressions de la route.
Voici comment Mgr Keane décrit l’étal mental du monde intellectuel en Europe, principalement en France et à Rome :
« L’Américain intelligent vient en Europe, non seulement pour voir, mais pour s'instruire. Quelque fier et conscient qu'il puisse être des qualités propres de son pays, il sait qu'elles ne sont pas le produit d’une sorte de génération sponta-
née, mais de causes plus anciennes et que, pour
les bien apprécier, il lui faudrait étudier les causes d’où elles sont nées ou qui ont pu contribuer à leur formation.
» À son grand étonnement, il s'aperçoit bientôt que son désir d'apprendre est surpassé de beaucoup par l’intérèêt avec lequel, en plusieurs con-
trées de l'Europe, les idées et les institutions
américaines sont observées et étudiées. Cela n’est pas fait pour lui déplaire, et il en conçoit une haute et bienveillante opinion pour ceux qu'il trouve si attentifs aux choses de son pays.
» Cela peut devenir, néanmoins, la source de quelque embarras, car notre Américain s'aperçoit aisément que ceux qui l'interrogent ont fait sur l’organisation et les tendances de la société des études théoriques pour lesquelles il n’éprouve, lui, aucun attrait, et dont il ne sent nullement le besoin. En sorte que ce ne lui est pas chose facile de saisir la nuance exacte des opinions qui les divisent et le but déterminé auquel ils tendent.
«Au premier abord, il estprêt à se croire dans un état d’infériorité quelque peu humiliant. Mais, après réflexion, et en y regardant de plus près, il s'aperçoit qu'il a plutôt lieu de se féliciter, en bien des cas, de cette apparente ignorance.
» En Amérique, tout naît et se développe spontanément, sous l’étreinte des faits. Notre action ne se laisse pas ordinairement régir par des axio-
Le
en
mes théoriques, mais par les lois de la nécessité telles qu’elles émergent des difficultés de l'expérience. La liberté de nos choix et nos résolutions ne sont quére entravées par les scrupules de traditions de préjugés ou de méthodes ; d’où il suit que, sinotre jugement n’est point faussé par l'intérêt, nous faisons simplement ce que la nécessité paraît exiger. Nous nous trompons souvent, mais ces erreurs nous instruisent. »
Voilà, n’est-il pas vrai, un aveu dépouillé de tout artifice, et qui fait songer au mot historique de certain personnage de la comédie moderne, lequel a joué un trop grand rôle sur notre scène politique : « Des principes! à quoi bon? C’est inutile; c’est même gênant ! Moi, je ne change pas d'opinions, je n'en aipas! »
Il faut avouer cependant que nous avons une grande part de responsabilité en tout ceci, et que, si l'Américain, ou pour parler plus exactement, si l’américaniste prend ainsi, ànotre égard, le rôle de pédagogue, c’est que nous allons, de nous-mêmes, nous ranger sous sa férule.
Mais écoutons Mgr Keane poursuivre sa consultation sur notre état mental :
Trouble intellectuel en Europe.
« En Europe, c’est très différent.On a le grand avantage et le très grand désavantage d’une
expérience séculaire-et par conséquent de méthodes et d'institutions traditionnelles. Ce qui jadis fut uneforce peut devenir, par un changement de circonstances, un embarras sérieux. Rompre ou dénouer ces liens pourrait êtreexcessivement difficile, car, dit un excellent auteur anglais, « les » liens de soie sontsouvent plus difficiles à briser » que des chaînes de fer». Bien plus, voir les choses partout ailleurs que dans leur milieu, les juger à tout autre point de vue que le leur, peut devenir un tour de force nullement aisé.
» De là vient le trouble intellectuel, bien
plus, la guerre intellectuelle que nous retrouvons partout en Europe. C’est la lutte de ceux qui sentent la nécessité d’une alliance entre la raison et les exigences du monde moderne, contre ceux qui restent fidèlement attachés aux vieilles écoles et aux tactiques anciennes, ou du moins voient avec défiance les transformations qui les emportent malgré eux. D'où, une étude fiévreuse des questions sociales, des théories et des systèmes.
» Quandl'Américain a acquis une certaine connaissance de la situation, # se félicite d'être moins savant, car c’est à cela qu’il doit d'être moins inquiet et moins troublé, plus libre de suivre le simple instinct naturel du bon sens et les indications de la Providence, au lieu des fictions et des conventions sociales.
» En même temps, l'Américain s'aperçoit que son pays et lui-même sont vus avec d'autant plus de sympathie par les uns, qu’ils sont regardés avec plus de défiance, par d’autres. Pour quelquesuns, en effet, l'Amérique représente le faîte du progrès désirable et même nécessaire; pour d’autres, au contraire, elle n’est que la personnification du pire esprit novateur.
» Dans l’une et l’autre opinion, l'Américain reconnaît une part de vérité et beaucoup d’exagération, et il lui devient très difficile de rester entre ces deux extrêmes et d'expliquer quelles sont exactement les idées, la situation, les aspirations de son pays, en montrant clairement en quoi la réalité diffère de l’une et de l’autre exagération. »
Nous ne suivrons pas Mgr Keane dans les considérations qu'il développe sur les questions d'ordre politique et social (1). Nous ne cherchons
(1) Citons seulement cette curieuse appréciation du rôle de Louis Veuillot :
Les catholiques américains et la vie moderne.
« Les difficultés de notre Américain atteignent leur apogée quand ses courtois critiques lui expriment leurs sentiments au sujet de la sympathie des catholiques en Amérique pour leur siècle ses idées et sa civilisation. Il ne semble que raisonnable à son esprit simple d’avoir de la sympathie pour l’époque où la Providence nous a placés, et pour toutes les idées, vieilles ou nouvelles, qui tendent
pas à engager une dispute d'école ou une querelle de parti, la question est plus haute; la foi est en péril le dogme est atteint, nous le montrerons, dans les chapitres qu'il nous reste à écrire. Qu'il nous suffise aujourd'hui de signaler le défi jeté par Mgr Keane à la face de ceux qui, en
à rendre la vie humaine plus juste, plus éclairée, plus
confortable, plus civilisée.
» Mais il trouve que ses aimables critiques ont pour principe ou point de départ (ce principe inspire toute leur manière d'envisager le sujet), que les idées modernes et l’esprit de l’époque sont essentiellement et irrémédiablement
voltairiens, infidèles et antichrétiens. Il leur assure que le voltairianisme, l'infidélité et l’anti-christianisme ne sont aucunement le milieu et le moule de la pensée américaine,
qui certainement est assez moderne ; qu'au contraire, le .
voltairianisme est méprisé par tous les Américains de bon sens ; que nous sommes aussi éloignés de l’anti-christianisme que des monstruosités de la Révolution française ;
, que la civilisation moderne, chez nous, a l'esprit et l’in-
fluence du Christ comme fondement intégral et essentiel. Ils écoutent avec un sourire d’incrédule pitié, et peut-être avec un froncement de sourcil.
» L'esprit (état d'esprit) qui a rempli de tant d’amertume les dernières années de l’évêque Dupanloup n’a point encore tout à fait passé. Longtemps il avait été reconnu comme le premier champion de la vérité catholique en Europe. Quand le Syllabus fut publié et attaqué si injustement par les incroyants, comme incompatible avec la vie et la civilisation modernes, il publia un magnifique commentaire pour démontrer le contraire. [1 reçut à maintes
reprises des éloges du Saint-Siège. Il avait montré que dans son sens le meilleur, le plus vrai, dans son seul vrai sens, la civilisation moderne était entièrement compatible
avec la religion de Jésus-Christ, qui est la religion de tous
Amérique, osent accuser de libéralisme l’école à
laquelle il appartient.
« Il faut témoigner tant d'indulgence pour le tradhtionalisme des Européens, que nous pouvons
prendre en patience ces attaques à la Don Quichotte contre l'épouvantail du libéralisme par les
hommes et les journaux qui ont hérité de cette
manie. Nous pouvons témoigner de l’indulgence pour le virus des périodiques européens qui lan-
cent des assertions si erronées et si calomnieuses
sur les personnes et sur les choses d'Amérique.
les siècles. Mais voici que bondit un Goliath du journalisme qui prétend que la civilisation moderne, dans n’importe quel sens, est incompatible avec la foi chrétienne, et que quiconque accepte cette civilisation de quelque manière, a perdu la foi. Une telle prétention, dans son sens obvie, était si manifestement fausse, que des arguments
de journal seulement pouvaient la faire apparaître comme :
« tenable ».
» Mais l'argumentation paradoxale était si capable, si véhémente, si bruyante et si tenace qu’elle prit des multitudes ; le grand évêque et tous ses partisans étaient dénoncés comme des traîtres qui vendaient la foi chrétienne à l’infidélité moderne, et, pour résumer toute leur faute et tout l’odieux qu'ils méritaient, on les flétrit de l’épithète de libéraux. Depuis ce jour, libéraux et libéralisme sont des mots plus effroyables, plus dignes de condamnation que ceux d’'hérésie et d’hérétiques. Et ainsi notre Américain, bien que louablement préparé à écraser tout homme qui
l’accuserait de dévier tant soit peu de l’enseignement de
l'Église, n’a que peu de chances pour mériter une réputa-
tion d’orthodoxie, car les survivants de cette école ont collé
sur lui l’épithète de libéral. »
Mais les gens raisonnables ne sauraient tolérer cette malheureuse manie, quand on prétend l’introduire en Amérique, ou du moins aux Etats- Unis. Là, en effet, ces exagérationset ces injustices ne peuvent pas invoquer le bénéfice des circonstances atténuantes, en raison d’une fidélité quelconque aux opinions et aux souvenirs qui s’en vont.
» Mais on ne peut que condamner impitoyablement une feuille qui accuse les catholiques américains de fomenter le libéralisme qui a combattu et combat encore la religion en France ! Et l’on doit n'éprouver que du dégoût pour les petits journalistes qui déshonorent la religion et scandalisent les foules en répandant partout des insisinuations d'hétérodoxie contre les prélats de qui ils devraient apprendre leur catéchisme. »
Cette philippique achèvera de prouver que tout ne va pas au gré de l'américanisme, tant à Rome
qu'aux Etats-Unis. et que c’est un tort grave de
juger l’Amérique et les Américains sur le seul témoignage des disciples du P. Hecker. Là-bas, comme en Europe, il y a un clergé, un épiscopat laborieux, zélé, humble et fidèle, qui accomplit dans le silence l’œuvre de Dieu.
L'américanisme fait grand bruit, mais il a moins d'influence et de crédit qu’il ne pense. Ceux qui ac:lament, en Europe, les « puissants
prélats américains », ignorent sans doute comment on parle d'eux au-delà des mers.
L’évèque de Rochester, Mgr Mac Quald, lisait naguère, du haut de la chaire de sa cathédrale, revêtu de ses ornements pontificaux et la crosse en main, une déclaration singulièrement énergique au sujet de lattitude prise par Mgr Ireland lors des élections.
Nous citons ici l'acte épiscopal de ce vieil évêque, l’un des plus justement considérés des États-Unis :
« Maintenant que l'élection, avec ses excitations, ses troubles et ses passions, est terminée, j'estime qu’il est de mon devoir de rappeler publiquement quelques-uns des incidents et des scandales auxquels elle a donné lieu. Vous savez parfaitement que depuis que je suis évêque de Rochester j'ai toujours eu grand soin de ne jamais prendre fait et cause pour l’un ou l'autre des partis politiques. J'ai agi ainsi parce que je ne voulais faire bénéficier aucun parti du poids de ma position officielle, et parce que je ne voulais pas trainer ma robe d’évêque dans la fange des luttes politiques. En vertu d’une règle traditionnelle de l'Eglise catholique aux Etats- Unis, les évêques se sont toujours tenus à l’écart des luttes politiques. Cette tradition nous a été transmise par des prélats dont la grandeur était réelle, non pas une grandeur créée seulement
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par les journaux faisant leur cour aux populari-
tés malsaines du jour. Bien que souvent accusés par nos ennemis d'avoir pris part aux intrigues politiques et aux luttes des partis, nous avons toujours pu, jusqu’en ces derniers temps, nier et repousser l'accusation.
» Ayant dit ceci comme entrée en matière, je”
parlerai maintenant durécentscandale qui appelle ces observations. Tout catholique qui respecte les évêques et les prêtres et qui a à cœur l’honneur et la bonne réputation de son Eglise, a dû être peiné et humilié d'apprendre, pendant la dernière campagne électorale, que l’un de nos évêques, l’archevêque de Saint-Paul, avait mis de côté les traditions de l'Église, et s’était jeté dans l’arène politique comme aurait fait n’importe quel laïque.
» Les journaux ont eu soin d'entretenir le public de son arrivée à New-York, plusieurs semaines avant les élections, de son apparition aux assemblées politiques, entouré des chefs du parti républicain, de ses opinions sur les questions politiques, vivement exprimées au moyen d’inter-
views préparés avec soin pour la presse, et de sa
présence, la nuit de l’élection, au milieu d’une foule excitée de politiciens et de partisans.
» Je prétends qu'en venant ainsi à New-York pour prendre part à une lutte politique, l’archevêque de Saint-Paul a commis un acte inconve-
nant ét contraire à la dignité épiscopale, et qui constitue un scandale aux yeux des catholiques bien pensants des deux partis. C'était de plus, de sa part, un acte d'intervention injustifiable, que de quitter son État et de venir ici détruire toute discipline parmi les prêtres, et donner, à ceux qui nous sont hostiles, l’occasion de dire que les prêtres sont des partisans et emploient leur influence pour des fins de parti. Si l’archevêque Ireland s'était mis en évidence de lamême façon, en faveur du parti démocratique, il n'aurait pas été moins digne de blâme, selon moi.
» Si la conduite qu’il a tenue pendant cette dernière campagne électorale n'était pas censurée et condamnée, il ne me serait plus possible de retenir les prêtres de ce diocèse et de les empêcher de suivre son exemple, de descendre de la chaire au husting politique et de conduire leurs paroissiens aux polls le jour du scrutin. Tous ont autant le droit que l’archevèque de Saint-Paul de se faire agents électoraux pour l’un ou l’autre des deux partis, et de s’absenter de leurs paroisses comme l'archevêque s'est absenté de son diocèse.
» Ce n’est pas une excuse de dire que l'archevêque travaillait dans l'intérêt d’une réforme gouvernementale. Tout autre clerc aspirant aux honneurs politiques dirait la même chose. Du reste, la ville de New-York est tout à fait ca-
pable de conduire ses affaires sans aucune aide du dehors, comme la dernière élection vient de le prouver. Et, s'il faut en croire les journaux, la législature du Minnesota a grand besoin d'être purifiée,etSaGrandeur y aurait pu trouver amplement de quoi exercerson zèle politique. Mais c’est un fait bien connu d’un grand nombre que ce n’est pas l’amour du bon gouvernement qui a engagé l'archevêque Ireland à passer un si grand nombre de semaines à New-York, loin de son diocèse, où la loi relative à la résidence l’obligeait à demeurer. C’est pour s'acquitter d’une dette à l'égard du parti républicain qu’il a rendu ces services.
» Pendant la dernière session de la législature de New-York, l'archevêque Ireland, du lointain Minnesota, s’est occupé à écrire des lettres aux principaux législateurs républicains en faveur de la candidature du Rév. M. Malone, comme recteur de l'Université. Ce n’était pas du tout l'affaire de l’archevêque de se mêler de ce qui ne le regardait pas légitimement. Cependant, il n’ignorait pas que l'archevêque de New-York et ses suffragants désiraient l'élection d’un candidat ayant le pouvoir et la volonté de protéger les intérêts des écoles et des académies catholiques placées sous le contrôle des recteurs. L’archevêque de New-York et ses suffragants savaient qu un prêtre qui avait déclaré que, s’il le pouvait,
il ferait disparaître chacune des écoles paroissiales, ajoutant quele temps était venu pour l'Etat de mâter l'Église en ce qui regarde les questions d'argent, n’était pas un digne représentant de Pélément catholique.
» Le langage de ce prêtre était énergique mais pas élégant, le sentiment qui le dictait était antiaméricain ; l'esprit qui l’animait sentait la per. sécution et la trahison envers son Église, et n’eût été son absurdité et son impuissance, ce langage aurait été dangereux. Cependant l’archevêque Ireland, ayanteu connaissance des paroles du Rév. M. Malone et du mépris qu'il avait publiquement affiché à l'égard de son évêque, écrivit des lettres privées et confidentielles aux membres d'unelégislature républicaine en faveur de son candidat et contre tous ceux qui auraient été plus acceptables aux yeux des évêques de l'Etat.
» Lorsque l'archevêque de Saint-Paul vient faire ses visites périodiques à New-York les membres du clergé qu'il fréquente principalement sont les prêtres mécontents, de New-York et desenvirons. qui nourrissent des griefs contre l’Ordinaire ; et avec l’aide de ces prêtres, et celle d’une presse catholique subventionnée, il parvient à créer des embarras à l’archevêque de-New-York, persiste à travailler à brouiller Mgr Corrigan avec Son Excellence le délégué apostolique et à indispo-
LAS ET TD e Ne CN
ser contre lui un grand nombre de personnes.
» Heureusement, depuis sa visite àNew-York, le délégué apostolique a appris que le Saint-Père n’a pas de fils plus vrai, d’adhérent plus dévoué que l'archevêque de New-York. Sa loyauté vient du cœur et est appuyée sur des principes; cependant, chose étrange, cette clique cléricale a réussi à faire croire, au moyen de dépèches fabriquées surcommande et d'articles de journaux, que l'archevêque de New-York est hostile au délégué apostolique...
» Ces observations suffiront pour le présent. Si l’on ne peut trouver d’autre remède, un appel à Rome apprendra aux conspirateurs qu'ils feraient mieux de rester chez eux et de consacrer toute leur attention au champ qui leur a été assigné. »
La gravité d’un tel acte n'échappera à personne ; il suffit à prouver quelle lutte se livre làbas, entre le vrai clergé américain et le parti américaniste ; il prouve aussi à quels évêques les catholiques français devraient réserver, nous.ne dirons pas leurs éloges, mais leur admiration et leur concours. |
Ces grands évêques sont presque ignorés parmi nous, tandis que ceux qu'ils censurent règnent en Europe sur l'opinion publique conquise.
Ne QUATRIÈME CAMPAGNE : SOUS LES MURS DE ROME
Sowmaire, — Lettre de Sa Sainteté Léon XIII à Mer Keane,
recteur de l'Université de Washington. — Réponse de
à Rome. — Le banquet offert à M. Ferdinand Brunetière.
— Toast de Mgr Keane : les deux Révolutions. — Nouvelles v fantaisistes de la presse américaine. — L’ « agreste Latium ».
Mgr Keane au Saint-Père. — Mgr Keane et Mgr O'Connell
Une quatrième Rome. — À propos du conflit hispano-amé- %
ricain. — Quelques dépêches significatives. — A qui re-
vient l'initiative de la médiation pontificale? — Aspect reli-
- gieux du conflit. — Ce que signifie l« entrée des races
saxonnes dans l'Eglise ».— Plaintes et. craintes d’un Fran- :
çais d'Amérique. — L'idée d’un pape américain. — Solution provisoire : un pape uméricaniste. — Solution définitive : le
pape supra-ilalien. — Le concile du Vatican marque un.
tournant de l’histoire. — Un article-programme de la Conlemporary Review. — Genèse et fortune de cet article, — Ce que l’on en pense à Rome et ailleurs. — Commentl'améri-
canisme pourrait aisément se justifier.
Le 15 septembre 1896, Sa Sainteté Léon XII adressait à Mgr Keane, alors Recteur de l'Uni-
versité de Washington, une lettre par laquelle il r &Y avertissait que les évêques des États-Unis allaient
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être appelés à lui chercher un successeur et qu'il l’élevait en même temps au rang d’archevêque, afin que sa « personne » et sa « dignité ne souffrissent pas de dommage ».
« Plein de sollicitude pour votre bien-être à venir, ajoutait le Saint-Père, Nous laissons à votre libre choix, soit de demeurer dans votre patrie, soit, si vous le préférez, de venir à Rome. Dans le premier cas, Nous vous accorderons un siège métropolitain, si les évêques américains vous y élisent. Si vous vous arrètez au second, Nous vous accueillerons de tout cœur et vous donnerons une place parmi les consulteurs de la Congrégation des Études et de la Congrégation de la Propagande, où vous pourrez coopérer beaucoup aux intérêts de la religion aux États- Unis. En ce cas, Nous vous assignerions un revenu convenable pour que vous puissiez vivre honorablement. »
Quelques jours après la réception de cette lettre, Mgr Keane répondait :
« Washington, 29 septembre 1896.
» Très Saint-Père,
» S. Em. le cardinal Gibbons m'a remis hier la lettre dans laquelle Votre Sainteté me fait savoir que mon administration de l'Université est arrivée à son terme et qu’un autre recteur va être nommé.
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nl & -
» Sans un moment d hésitation, j'accepte la volonté de Votre Sainteté comme une manifestation de la Providence de Dieu, et dès maintenant je résigne entre les mains de Son Eminence le chancelier l'office de recteur et tous les droits y attachés.
» Tout en remerciant Votre Sainteté de la liberté du choix qu'elle m’a accordé, je préfère demeurer dans mon pays, et de plus, sans aucune situation officielle quelle qu’elle soit, en tranquillité et paix.
» De Votre Sainteté, le très humble fils in Xto.
» John J. KEANE,
neo Css
» Evéque d’'Ajasso. »
Nous n'avons pas à rappeler ici les circonstances qui accompagnèrent ou motivèrent la retraite de Mgr Keane ; nous avons simplement cité ces documents afin que le lecteur ait sous les yeux toutes les pièces concernant la question qui nous occupe.
Contrairement à l'intention qu'il avait d’abord manifestée au Saint-Père, Mgr Keane vint à Rome ; il ne descendit pas au Collège Américain, mais au Collège Canadien-Français.
Actuellement encore, Mgr Keane habite une chambre aérienne au dit établissement que dirigent les Sulpiciens.
274 ù - LE P. HECKER s
A Rome, Mgr Keane aretrouvé Mgr O’Connell, autre prélat américain de même école, recteur déposé, lui aussi, du Collège Américain de la Ville Eternelle, nommé par le cardinal Gibbons chanoine de Sainte-Marie du Transtévère, titre cardinalice de l’archevèque de Baltimore.
Ce prélat est le même que nous avons vu présenter au Saint-Père le compte-rendu du Parlement des Religions de Chicago et lire au Congrès des savants catholiques, à Fribourg, un rapport sur l’américanisme d'après le P. Hecker.
Mgr O'Connell et Mgr Keane sont donc à Rome les représentants les plus autorisés et les plus influents de la nouvelle école; ils dinent chez l'ambassadeur des États-Unis près le gouvernement italien, et Mgr O’Connell ouvre ses salons aux cardinaux de Rome, de l'étranger, ainsi que à l’une et l’autre aristocratie romaine
Mgr Keane, nous l'avons dit, fait des conf&rences sur l’américanisme, très suivies par la noblesse. On se souvient du toast qu’il adressa à M. Brunetière, lors du voyage à Rome du nouveau directeur de la Revue des Deux-Mondes.
Toute la presse a rendu compte de cette manifestation, et c’est d’après les journaux que nous en reproduisons les détails.
Le banquet était offert par Mgr O'Connell. Son Éminence le cardinal Vincenzo Vannutelli, Mgr Kain, l'archevêque de Saint-Louis, dont nous
avons vu les sympathies pour l'Armée du Salut, le D'J. David, un des chefs de l'école, et d’autres prélats américains qui ne partagent nullement les idées des précédents, étaient parmi les convives. |
, Le cardinal porta un toast à M. Brunetière. Celui-ci, après s'être excusé de ne savoir à qui adresser la parole au milieu de tant d'éminents personnages ecclésiastiques de Rome, du Canada et des Etats-Unis, etc., ajouta qu’il était revenu d'Amérique très impressionné de l'éloge qu'il avait entendu faire là-bas de Mgr Keane; c'est donc à lui qu'il porterait un toast, comme au plus grand ouvrier de ce vaste mouvement quil avait étudié avec tant d’admiration aux États- Unis. Ainsi, c’est à Mgr Keane et aux idées qu'il représente que M. Brunetière demanda que tout le monde voulüt bien applaudir.
Après quelques paroles de protestations obligées sur les éloges décernés à sa personne, éloges qu'il accepte cependant « pour les grandes idées qui animent son pays », Mgr Keane ajouta :
« Notre grande révolution fut plus heureuse et produisit plus de résultats pour le bien de l’humanité que la Révolulion française qui eut lieu vers la même époque, parce que les idées sur lesquelles la nôtre était fondée furent plus vraies et plus sages.
» Mais, l’ardente aspiration vers le progrès
social qui les inspira toutes deux établit une union intime entre les deux pays. »
On conçoit que les échos de telles manifestations, venus de Rome et répétés par la presse des deux mondes, autorisent en quelque manière les journaux américains à parler de « la haute situation morale conquise à Rome par l’ancien recteur de l'Université de Washington, qui, ajoutent-ils, sera probablement nommé cardinal ». (Le Star, 19 novembre 1897.)
Cette dernière information ultra-fantaisiste, ne doit pas surprendre outre mesure de la part d’un journal américain. La même feuille ne transforme-t-elle pas une enquête canonique, faite par le délégué apostolique Mgr Martinelli, en un témoignage de particulière estime ?
« Rome, 11 décembre 1897 — On annonce semi-officiellement que le Vatican a approuvé le séjour de trois semaines fait par Mgr Martinelli chez Mgr Ireland. Cette approbation est un symptôme de la faveur que la cause de Mgr Ireland est en train de reconquérir au Vatican. »
Ce n'est pas avec des coupures de journaux
que les historiens de l’avenir devront tracer le récit des événements de notre temps, à moins qu'ils n'aient, comme nous l’avons, la clé qui permet d’en apprécier la valeur. En ce cas, des faits insignifiants, en apparence, peuvent singu-
lièrement aider à faire la lumière sur les événements et sur les personnes.
Nous avons cru nécessaire de grouper ces détails sous les yeux du lecteur, afin de lui faire mieux saisir la portée de ce qui nous reste à dire et pour lui permettre de toucher de la main l’importance grandissante du mouvement américain dans l'Eglise.
Avec une merveilleuse souplesse et uneténacité de race, les leaders de l’américanisme, appelés ou retenus à Rome, plus ou moins volontairement, ont su faire profiter leur disgrâce à la cause qu'ils représentent ; et comme les Grecs antiques ont implanté jadis dans « l’agreste Latium » leurs arts et leurs doctrines, l’américanisme envahit peu à peu la haute société romaine, il tente de circonvenir l'Eglise et, si lon n’y prenait garde, il faudrait ajouter bientôt, aux trois Romesdécrites par Mgr Gaume, une quatrième Rome : la Rome américaine.
Un épisode du conflit entre les Etats-Unis et l'Espagne, à propos de l'insurrection cubaine, a: permis au public de se rendre compte de linfluence que certains personnages s’efforcent d’acquérir, à la faveur des événements. Après que, durant plusieurs semaines, la presse de tout pays eût publié des dépêches contradictoires, au sujet de l'intervention présumée du Saint-Père, dans le conflit hispano-américain, la Press-Association,
l’un des organes attitrés de Mgr Ireland et de son parti, publiait une dépêche ainsi résumée par l'Agence Havas :
«Londres, 4 avril.
» La Press-Associationse déclare autorisée, par l'ambassadeur à Londres, a déclarer que les États-Unis ont demandé au Pape d'interposer sa médiation entre l'Espayne et l'Amérique, pour mettre fin aux difficultés de la question concernant Cuba.
» En conséquence, Sa Sainteté a offert ses services à la reine-régente, et le gouvernement espagnol a accepté cette offre.
» L’ambassadeur d'Espagne, interrogé, a confirmé la déclaration de la Press-Association.
» L’ambassadeur des États-Unis à Londres n’a voulu faire aucune déclaration au sujet de la question de la médiation de Cuba. »
On sait, aujourd'hui, que jamais les États-Unis n'ont demandé la médiation du Saint-Siège et que cette nouvelle a même été l’occasion, en Amérique, de manifestations hostiles à la Papauté, durant lesquelles des cris de No-Popery ! ont été proférés par la foule.
Tandis que la Press-Association lançait cette fausse nouvelle, une dépêche, envoyée de Rome à l'Agence Havas, disait :
« Rome, #4 avril.
» La nouvelle de la médiation du Pape dans le différend hispano-américain produit ici une
grande sensation. Les hautes sphères ecclé-
siastiques, interrogées à ce sujet, se montrent réservées ; elles ne confirment ni ne démentent le fait. Elles rappellent simplement que le Pape mit en mouvement toutes les influences dont le Vatican dispose pour prévenir une guerre entre l'Espagne et les États-Unis. On sait, en effet, que Mgr Keane a reçu la mission de prier Mgr Ireland d’interposer ses bons offices auprès de
M. Mac-Kinley, pour demander une solution pa-
cifique du différend.
» Jusqu'à présent, on ignore le résultat des démarches faites à TT a par l’archevêque de Saint-Paul. »
En même temps, le correspondant romain de l'Univers écrivait à ce journal :
« Rome, 3 avril.
» Faisant suite à ce ‘que je vous ai déjà mandé sur l’action pacificatrice exercée par le Saint-Siège pour tenter, jusqu’au bout, de conjurer la guerre entre les États-Unis et l'Espagne, je puis ajouter que cette action vient de s’affirmer, ces derniers jours, avec une activité pro:
portionnée à la gravité du péril. Un prélat américain dont l'influence à Rome, depuis qu'il y est établi, s'accroît de jour en jour, Mgr Keane, a déployé à cet effet tout son dévouement. C’est par son intermédiaire que l’illustre archevêque de Saint- Paul de Minnesota, Mgr Ireland, a été prévenu des désirs du Saint-Siège, et qu'ila pu, comme je vous l'ai mandé par dépêche, s’en faire l'écho empressé auprès du président des États-Unis.
Cette intervention était d'autant plus indiquée, d'ailleurs, que Mgr Ireland est lié d'une ancienne amitié au président Mac-Kinley. On peut dire en toute vérité, d’après les renseignements parvenus au Vatican, que Mgr Ireland, grâce à cette amitié, grâce à l'ascendant qu'elle lui donne et qu'il tient d'ailleurs de ses hautes qualités, a pu se faire 1 apôtre de la paix, dans un milieu où tout semble pousser à la guerre. »
Or, il est prouvé aujourd'hui, par les faits, que la démarche de « l'illustre archevêque de Saint Paul » n’a obtenu aucun résultat. Bien plus, elle a fourni au gouvernement américain
l’occasion de commettre une véritable inconve-. nance, à l'égard de la personne auguste du chef
de l’Église, puisqu'il n’a tenu aucun compte des offres pacificatrices du Saint-Siège (1).
(4) Un correspondant du Matin envoie à ce journal une lettre datée de Rome le 18 avril, d’où nous extrayons les indications suivantes que nos renseignements particu-
C’est la reine régente d’Espagne qui a fait appel à la médiation du Saint-Père, en vue de conjurer la guerre imminente. Ajoutons que les motifs d'ordre commercial et financier ne sont
liers nous permettent de croire plus conformes à la réalité des faits que les dépêches citées ci-dessus :
« Voici, en deux mots, comment les choses se sont exactement passées :
» La reine-régente, aussitôt que l’attituie des Etats- Unis est devenue menaçante, s’est adressée à l’empereur François-Joseph et au Souverain Pontife. François-Joseph a estimé qu'il ne lui appartenait pas de rappeler trop directement à la nation espagnole les liens de parenté qui l’unissent à Marie-Christine. {1 a donc été convenu que la conduite de l'affaire serait remise à Léon XII, dont l’autorité sur un peuple catholique pouvait tout naturellement s'exercer.
» Le premier soin de la Secrétairerie d'Etat a été de s’in- Icrmer à Madrid des concessions que le gouvernement serait disposé à faire en vue de la paix. On a su à Rome qu'on irait jusqu’à l’offre d’un armistice, mais qu’on n’oserait pas, Ctant donnés les fiers sentiments de l'Espagne, risquer l’impopularité d’une telle mesure, à moins qu’elle ne semblât ordonnée par le Saint-Siège.
» Après s'être assuré de l'approbation des grandes puissances européennes, Léon XIILI, sans consulter en rien les Etats-Unis, mais persuadé que l'offre d’armistice mettrait le bon droit du côté de l'Espagne, a donné le conseil de «suspendre les hostilités. La résolution du cabinet de Madrid a donc reçu les apparences d’un acte de respect envers l’autorité pontificale.
» Rien de plus, rien de moins.
» J'ai eu l’occasion de rencontrer ici les représentants des républiques du Sud américain et aussi des membres très importants de la colonie mexicaine.
» Les Mexicains ne se gênent pas. L’un d'eux, et non
pas les seuls qui aient déterminé les Etats-
Unis a une si injuste agression ; c’est l’influence
du catholicisme que l’on veut amoindrir, en enle-
des moins considérables, m'a dit en propres termes : « Plutôt que de devenir Yankees, nous aimerions mieux » renoncer à notre république et nous rendre à la mère- » patrie, à l'Espagne! »
» Cependant Rome est remplie de prélats américains, comme Mgr Keane, qui préchent dans toutes les églises leur socialisme catholique et qui, dans tous les salons, font une active propagande pour leur pays et contre l’atrocilé du régime espagnol. »
Une correspondance de même origine, publiée dans le Matin du 25 avril, témoigne d’un véritable affolement dans le parti américain :
«Mgr Keane, archevêque de Damas, ancien recteur de l’Université de Washington, et d’autres prélats anglais présents à Rome craignent que l'attitude prise par le Pape dans le conflit hispano-américain ne nuise au mouvement catholique aux Etats-Unis et en Angleterre. Ils déplorent surtout que Mgr Ireland ait été chargé d’une mission auprès du président Mac-Kinley, et que son échec empêche l'élévation au cardinalat de ce prélat, dont les opinions socialistes, plus accentuées que celles du cardinal Gibbons, auraient ainsi reçu la consécration officielle du Vatican.
» Interrogé sur ce sujet, un vieux cardinal fidèle à la tradition à dit, ne cherchant pas à dissimuler sa satisfaction:
«Ainsi l'Église quasi- schismatique des États-Unis n'aura » pas deux tafinqus à sa tête.»
» La faveur déclarée de l'Angleterre pour les États-Unis. apporte un refroidissement marqué dans les sympathies. connues de l'Italie pour son alliée maritime. La conduite de l'Angleterre est blämée par les journaux les plus officieux, et même par la presse crispinienne. Il est incontestable qu'il se produit ici un réveil de sentiments en faveur de l’union latine:»
vant Cuba à l'Espagne. Les événements ne tar-
deront pas, sans doute, à confirmer ce que nous.
avançons Ici. Ce sont les sociétés secrètes qui ont fomenté la révolte à Cuba.
Nous ne citons ces faits que pour montrer par un incident aussi récent, et par les correspondances tendancieuses auxquelles il a donné lieu, comment l'américanisme sait profiter de toutes les occasions pour accroître son influence.
C'est, sans doute, afin de parfaire cette œuvre, que Mgr Keane annonce la prochaine publication d’une Vie du P. Hecker en langue italienne. Par là, serait préparée, sinon réalisée, l’une des pensées favorites de son maître : le renouvellement de l’Église par l'entrée en masse des races saxonnes dans le cadre hiérarchique formé par les Latins.
Dans l’appendice à l'édition anglaise de la Vie du P. Hecker, l'abbé Dufresne résume ainsi les vues de son ami :
« Les races latines étaient préparées par nature à être Les principaux instruments de l'Esprit- Saint dans la période qui vient de finir. Dans celle qui s'ouvre, les races anglo-saxonnes et teutoniques, d'une nature fortement individuelle et indépendante, seront à leur tour les instruments de la divine Providence. Ce n'est pas à dire que le développement de l'Église soit le résultat des aptitudes naturelles des races, mais que Dieu, qui
3 Sen
a créé ces aptitudes, les prend l'une aprés l'autre, et s’en sert comme d'instruments à l'heure qu'il a choisie pour exécuter ses desseins. C'est ainsi que du 1v° au vu siècle il s’est servi de la subtilité métaphysique, implantée par lui dans le génie grec, pour formuler toutes ces grandes définitions qui ont fixé non seulement la substance mais l'expression du dogme catholique.
De là, les premiers Conciles généraux furent tous tenus en Orient. »
Mais les disciples du P. Hecker ont précisé et porté plus avant leurs théories ; il ne s'agit pas seulement, à leurs yeux, du retour des nations protestantes à la foi catholique, mais de leur main-mise sur l’organisation de l'Église ‘et sur la puissance ecclésiastique. Ce serait, en quelque sorte, le stimulant et la prime de leur conversion.
Nous trouvons l'expression de cette pensée, qui s’accentue chaque jour davantage au sein de l'école américaine, dans une lettre datée des États-Unis, le 16 mars 1898, laquelle émane d'un
français, fort peu mêlé aux luttes politiques, et
qui ne prévoyait pas que cette lettre nous serait communiquée.
« Vous ne pourriez comprendre, monsieur, combien nous souffrons de nous trouver ainsi éloignés de la belle France, parmi ce peuple avide. Les Français, avec tous leurs défauts, ont
plus de cœur et une âme plus belle. Je crains que ce terrible évêque, Mgr Ireland, avec son américanisme outré, ne finisse par faire un schisme. Léon XII, le saint Pape, finira par se fatiguer de tous les agissements de cet évêque, et alors, il pourrait bien y avoir une église américaine. Il est manifeste que c'est à cela qu'ils visent. Les Américains veulent dominerle monde, et sont très humiliés de dépendre de ce qu'ils appellent «cette inférieure Italie», dans les choses de la religion. Hélas! que ne pouvons-nous revenir au sein de notre malheureuse, mais toujours chère et bien-aimée patrie : la France! »
« Cette inférieure Italie! » comment ne supporteraient-ils pas avec peine sa prépondérance dans l’Église, ceux qui estiment leur pays destiné à porter l'humanité à un degré de civilisation et de progrès, sans précédent dans l'histoire !
En quittant Rome, pendant le Concile du Vatican, le P. Hecker écrivait :
« Je reviens avec de nouvelles espérances et une énergie toute fraiche. Je crois à un meilleur avenir pour l'Église et l'humanité aux États- Unis. C’est la conviction des esprits intelligents en Europe /{s s’attendent à voir venir de l'autre côté de l Atlantique la lumière qui éclairera les problèmes européens... Je retourne dans mon pays, meilleur catholique et plus Américain que jamais. » (Page 373.)
286 LE P. HECKER LPS
Telle est l'opinion que les partisans de l'américanisme, fussent-ils européens, propagent plus ou moins ouvertement dans l'Église. N'a-t-on pas vu récemment un certain Jeber, qui pourrait être cousin d'un certain Romanus dont nous parlerons bientôt, poser carrément, dans un journal français, la question du futur conclave et examiner l'éventualité possible d’un Pape américain ? On lisait dans le Journal de Roubaix du 1 février 1898, l'information que voici : c'était à la veille du vingtième anniversaire de l’élection de Léon XIII; à cette date, Trber écrivait de Rome :
« Si, par hasard, ce nœud allait se dénouer ces jours-ci, il n’est pas douteux pour personne que le cardinal Gibbons ne devienne la cible de toutes les attentions. Évêque apostolique américain, démocrate, incarnation d’un type ecclésiastique sur lequel les meilleurs Européens fixent leurs regards, porteur d'une nouvelle civilisation, PROPHÈTE, en quelque sorte, de cette transformation que les événements tendent à introduire dans les vieux cadres du Continent européen, l'arche- . vêque de Baltimore serait plus qu'un cardinal … éminent, serait un symbole. »
Il est vrai qu’aussitôt après, Tiber déclare que « ce serait folie de soulever aujourd’hui ce voile qui couvre l'avenir », parce que « proposer un cardinal étranger, ce serait augmenter du coup les chances des vieux partis », mais l’idée n’en
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est pas moins lancée dans le public; il est affirmé, comme une vérité incontestée, que « le Pape étranger, c’est-à-dire supra-national, est une réalité à venir », qui pourra se réaliser à la chute de la monarchie italienne.
«L'heure sonnera peut-être où Rome redevenue libre, la réorganisation du pouvoir central de l'Église s'imposera et sollicitera l'attention universelle. Ce sera le moment déasif où le système de Sixte-Quint se transformera, laissant la place à de nouveaux organismes.
» Aussi longtemps que la question pontificale n’est pas résolue, ce serait de la hardiesse d'aborder un problème aussi profond et aussi conséquent pour le gouvernement de la puissance suprème. La politique est l’art des solutions : elle court au plus pressé. De même que, dans l'ordre des questions purement ecclésiastiques, le campement provisoire à Rome d’une dynastie politique retarde les réformes intérieures, ainsi, cette cohabitation des deux pouvoirs sur les collines du Vatican et du Quirinal dispense provisoirement de régler l'affaire pivotale, à mon avis, du Pape international et SUuPRA-ITALIEN. »
La « solution » que la « politique » conseille, c'est de préparer l'élection d’un Pape italien, mais favorable à l'américanisme.
Ce serait à tort, croyons-nous, que l’on dédaignerait ces informations, sous prétexte qu’elles
sont anonymes el publiées dans une feuille de province; les idées mises en circulation n’en ont pas moins leur valeur propre, on sait à qui elles profitent, on les a entendu exprimer ailleurs par des personnages dont l'opinion compte pour quelque chose; cet accent qui sent l'étranger, ces phrases, que l'allure insolide du style fait craquer comme un vêtement d'emprunt, tout doit être noté et retenu dans cette page.
Oui, il y a maintenant une école qui veut moderniser d'abord, puis américaniser l'Église. Bien loin d’imiter les « vieux catholiques » et de repousser les définitions du dernier Concile œcuménique, elle voit, au contraire, dans la hiérarchie désormais hors d'atteinte, un merveilleux instrument de règne ; ces « jeunes catholiques », plus avisés que les « vieux », et qui aiment à s’appeler les « jeunes », tout court, comptent sur le « francparler respectueux », et « l’obéissance sans obséquiosité », des « puissants prélats américains », des « grands évêques de là-bas », pour « faire prévaloir des vues que les plus astucieuses démarches auraient eu peine à faire accepter ».
« Le Concile du Vatican, disait le P. Hecker, sera regardé un jour comme un des points tournants les plus significatifs de l'lnstoire. Il aura mis fin à une période et inauguré une période nouvelle. Dans cette période nouvelle, l’obéissance extérieure à l’autorité ne sera en rien diminuée,
mais le côté de l’obéissance intérieure au Saint- Esprit, c’est-à-dire à ces illustrations et inspirations de la grâce dont ont parlé tous les saints, ce côté recevra un développement infiniment plus grand.
» Ce mouvement préparera la conversion des protestants et des libres-penseurs de bonne foi, en faisant tomber les plus graves des préjugés qui les tiennent éloignés. Les uns et les autres, en effet, sont convaincus que le catholicisme détruit la personnalité légitime, en renfermant l’homme dans un système d'autoritarisme arbitraire et en réduisant la religion à des pratiques purement extérieures. » (Revue du Clergé Francas, mars 1898.)
Et, prévoyant l’objection que l’on pourrait opposer à cette thèse, le P. Hecker ajoutait :
« Il n’est pas douteux que de telles âmes puissent courir quelquefois le risque de l’orgueil et succomber à la tentation de la révolte. Mais, en pareil cas, l’Église est armée d’un tel pouvoir par le dogme de l’infaillibilité, défini par le Concile du Vatican, qu'elle est de force à réagir contre le danger sans craindre des perles sérieuses, comme on à vu par l'exemple de Dollinger et des vieux catholiques. » (Abbé Dufresne. Vie en anglais du P. Hecker.)
Les disciples du P. Hecker ne font que développer et appliquer sa doctrine. Nous allons la
retrouver moins mystique, avec une tendance plus accentuée à l’action et aux résultats prochains, dans un document auquel nous donnerons désormais la plus grande attention.
L'une de ces grandes Æevues anglaises, qui ont le privilège de servir de tribune aux hommes politiques ou aux partis quand ils veulent frapper de loin et de haut l'opinion publique européenne, ou même « mondiale » comme disent les Italiens, la Coutemporary Review de Londres, a publié dans son n° 384 (décembre 1897) un article signé Romanus et qui a pour titre : Le catholicisme libéral.
C'est, dans toute l’acception du mot, le manifeste, la déclaration d’un parti. Il en a toutes les allures, la forme impersonnelle et un peu solennelle, le ton d'autorité et les hardiesses calculées. Romanus se proclame catholique, et catholique libéral ; le nom de Romanus n’exclut pas, à ses yeux, cette épithète; il dési-
gne de plus un catholique habitant Rome, ou
tout au moins connaissant à fond les choses de Rome, par lui-même ou par ceux qui l’inspirent.
D'ailleurs, l'écrit qu'il signe n’est pas, on le
comprend, exclusivement son œuvre.
C'est un programme discuté, retouché, arrêté par un groupe homogène de personnages repré:
sentatifs, derrière lesquels marche toute une école. Peu importe de savoir par qui fut écrit
LR en va Ge Le ES
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ce travail; l'essentiel est de connaître à qui appartiennent les idées qu'il exprime.
Il est extrêmement singulier qu’un article de telle envergure n’ait paru éveiller nulle part l’attention de ceux qui écrivent et qui parlent. Cela est d'autant plus grave que cette machine de guerre est manifestement destinée à tâter l’opinion, en laissant à ses auteurs la ressource d'une prudente retraite, au cas où l’expérience prouverait qu'on est allé trop vite et trop loin.
Il y a bien eu, à Rome, un commencement d'émotion, à l'époque où parut la Review ; au premier bruit d'une réfutation qui allait être faite par un théologien autorisé, les personnalités les plus en vue de l'américanismeromain s’émurent. L'une d’elles annonça l'intention de désavouer ces doctrines et de les réfuter indirectement dans une conférence à laquelle on donnerait grand éclat. L'orateur était désigné, la salle fut choisie, le jour fixé et... la conférence n’eut pas lieu. Le temps avait passé, durant ces préparatifs; le silence se prolongea, l'oubli se fit et les choses en restèrent là.
Faut-il en conclure que l’article de Romanus exprime la pensée intime et la doctrine intégrale de l’américanisme ? Les éminents personnages de Rome le plus au courant des’ choses d'Amérique et du mouvement des études ecclésiastiques en ce pays n’en doutent pas, nous le savons,
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Quant à nous, aussi longtemps que l'un de « ces puissants prélats américains » dont on nous vante le « franc parler » n’aura pas publiquement répudié les théories soutenues par Romanus, nous nous estimerons autorisés à imputer ces doctrines à l'école dont ils sontles plus hardis champions. Pour nous amener à un autre avis, il ne suffirait pas d'un démenti hautain, encore moins de protestations enflammées de fidélité à l’Église et de dévouement à la personne du Pape ; nous serions beaucoup plus sensibles à la moindre dissertation théologique, bien simple en sa forme, mais nette et précise en ses termes, qui nous dirait clairement, que l’américanisme réprouve les opinions soutenues par l'écrivain de la Contemporary Review et qu'il embrasse, sans restrictions, celles que Romanus condamne.
Si la preuve est ainsi faite, par un de ceux qui ont qualité pour parler au nom de l’école, et si ses paroles ne lui attirent pas le désaveu de son parti, nous en prendrons acte bien volontiers et
nous nous réjouirons d’avoir contribué à justi-
fier l'américanisme d’une imputation qui, jusquelà, pèse sur lui.
Mais nous craignons que notre tentative ne soit vaine et que des déclarations sonores, des protestations tapageuses, à défaut du silence dédaigneux auquel on préféreraitse tenir, ne soient
la seule réponse à nos avances, qui ne sont cependant pas des injures.
De cela, nous ne saurions nous contenter en aucune façon et nous n’en poursuivrons que plus vigoureusement notre campagne, revendiquant le droit, pour le public catholique, de voir, comme nous le faisons, dans l'américanisme un des périls les plus grands qui menacent en ce moment l'Église.
Peut-être objectera-t-on que, pour mener une semblable guerre, il conviendrait de se présenter à l'ennemi autrement que sous le voile de l’anonyme.
A cela nous répondons : Le traducteur français de la Vie du P. Hecker a voulu garder l’anonyme; le Ziber dont nous avons cité les informations tendancieuses ne nous dit pas son vrai nom; l'écrivain de la Contemporary Review s’est couvert, lui aussi, d'un nom d'emprunt. Enfin, l’une des preuves les plus décisives de la puissance du parti américain, c'est précisément que des hommes mieux armés et plus autorisés que nous pour livrer ce combat sont contraints de garder le silence. D'ailleurs, le droit de disposer de notre nom ne nous apparlient pas.
Donc, anonyme contre anonyme, romain contre romain, nous croiserons le fer.