‹ pere hecker: est-il saint?Chapitre 49 sur 58 · DANS LES RELIGIONS. —— L'ÉGLISE DANS LE SIÈCLE · texte numérisé non relu

DANS LES RELIGIONS. —— L'ÉGLISE DANS LE SIÈCLE

Sommaire. — La possession commune de l’ancienne vérité. — La définition de ce qu’est réellement la religion. — La religion plus ancienne que les religions. — Boutade du Journal des Débats, à propos du Parlement de Chicago. — Comment Mgr Keane démontre que l'Eglise catholique est la vraie religion. — L'irénique et la polémique. -- L'unité organique de l'Eglise, la « vigne mystique ». — Les hommes

qui se sont séparés de l'Eglise « avaient raison dans leurs :

idées, ils ont eu tort dans la séparation ». — Quelles sont les choses mauvaises que l’on pourrait éliminer de l'Eglise ? — La théorie évolutionniste se précise. — Déclaration évolutionniste de Mgr Keane au congrès de Bruxelles. — La synthèse des religions. — Péroraison du discours de Mgr Keane à Chicago, sur la religion dernière. — Quelques points d'interrogation. — Les origines de la Papauté d’après Romanus. — La théorie des accommodements. — Étre en communion avec l'Eglise de l'avenir. — Rapprochement entre les idées de Romanus et celles du P. Hecker.

Dans son discours sur la Religion finale, Mgr Keane, résumant les travaux du Parlement de Chicago, s'exprime ainsi :

nee LE P. HECKER EST IL UN SAINT ? 3292

« En écoutant des déclarations que nous ne pouvions qu'approuver et applaudir, quoique venant de sources si diverses, nous avons eu une évidence pratique et expérimentale du vieux dicton, qu'il y a du vrai dans toutes les religions. »

Nous l'avons vu, cette pensée fut reprise et développée dans la Revue de Paris par l’abbé Charbonnel, et c’est toute la thèse du Congrès des religions. |

Mgr Keane explique les raisons historiques de l'accord des religions sur certains points, en termes qu'il faut citer pour ne trahir en rien sa pensée :

« C’est parce que la famille humaine aeu son point de départ dans l’unité et dans un seul et même trésor indivis de vérité primitive ; et quand vinrent les séparations et les migrations, les hommes emportèrent avec eux ce qu’ils purent de ce premier trésor. Il n’est pas étonnant que nous reconnaissions tous la possession commune de l'ancienne vérité, quand nous venons enfin à nous réunir. Et comme ilen est ainsi pour les enfants longtemps séparés de la famille de Noé, #/ en est de même aussi pour les enfants trop longtemps séparés de l'Église du Christ. »

Cette dernière remarque est à retenir, car nous en verrons bientôt l'application et les conséquences. Pour le moment, il ne s’agit que des

fils trop longtemps dispersés de Noé, qui, enfin réunis à Chicago, ont reconnu qu'ils possédaient, en commun, « l’ancienne vérité », et, sans sacrifier aucune de leurs erreurs, ont fixé dans leur Parlement la définition essentielle de la religion. Mgr Keane nous le déclare en ces termes :

« Nous AVONS DONG ENTENDU LA DÉFINITION DE GE QU'EST RÉELLEMENT LA RELIGION, définition sortant de bouches diverses mais concordantes.

» En l’envisageant sous tous ses aspects, nous avons vu combien est vraie la vieille définition que la Religion signifie l’union de l’homme avec Dieu. Ceci, nous l’avons vu, est le grand but visé par tous, qu'ils marchent dans la plénitude de la lumière ou qu'ils tâtonnent dans l'obscurité de l'aurore.

» Et c’est pourquoinous avons vu combien il est vrai que /a religion est une réalité plus ancienne que toutes les religions. Les rehqions sont des systèmes pour arriver réquhèrement ou 2rréquhérement à ce grand but : l'union de l’homme avec Dieu. Tout système n'ayant pas cela pour but peut être une philosophie, mais ne peut être une religion. »

On voit clairement, dans cette page, les efforts tentés par l'orateur pour ne pas froisser les esprits de ses auditeurs sans trahir cependant la vérité. Mais il nous semble que ces efforts trop visibles et le résultat auquel ils aboutissent

sont la plus éloquente condamnation de ce genre d'apostolat.

Le Journal des Débats (avril 1898) traduisait à merveille l’impression du public intelligent et sceptique, à propos du Congrès des religions auquel il comparait l’éclectisme politique de la Revue de Paris :

« Cela rappelle le Congrès des religions que vit naguère le nouveau monde. Jehovah, Mahomet, Jésus, Bouddha, et plusieurs dieux y étaient également représentés. Les dévots de tous les cultes connus y firent leur confession de foi et leur prière, puis s’en allèrent chacun à son église, à sa chapelle, à son autel. Ceux qui assistèrent de près ou de loin à ce spectacle en tirèrent des conclusions diverses. Les uns disaient : « En » vérité, toutes les religions sont bonnes. » D’autres : « Évidemment, toutes les religions sont fausses. » D’autres, enfin, ne savaient plus du tout ce qu’il en fallait penser. »

En face de ces observations d’un journal qui ne saurait être suspect d'intolérance et de sectarisme religieux, il nous semble que Mgr Keane s’est fait quelque peu illusion en disant : « Ce Parlement à été un coup puissant porté à l'athéisme, au déisme, à l’agnosticisme, au simple humanisme. »

Après ces considérations générales sur la religion, Mgr Keane a voulu aller plus avant, et

mener son auditoire, au moins son auditoire chrétien, jusqu’à l'Église de Jésus-Christ.

Nous avons vu, dans le chapitre précédent, comment l'orateur avait montré que le Christ est la plus parfaite expression de ce concept du Dieu Rédempteur vers lequel toute l'humanité se tourne, il nous reste à voir comment il démontre que l'Église du Christ est l'expression la plus parfaite de cette religion qui est «une réalité audessus de toutes les religions. »

« Mais avançons encore. Nous avons vu que Jésus-Christ n’est pas un mythe, ni un symbole mais une réalité personnelle et vivante. Il n’est pas une personnalité vague nuageuse, laissant derrière elle seulement une impression obscurcie, vague, mystique. Il est une personnalité claire et définie, avec un enseignement clair et défini en ce qui concerne la vérité, avec des préceptes clairs et définis en ce qui concerne le devoir, avec une organisation claire et définie en ce qui concerne les moyens par lesquels la vie de Dieu est communiquée à l’homme et par lesquels l'homme la reçoit, y correspond et s’avance vers la perfection. « En lui », dit l’apôtre, «il n'y a » pas ceciestetcecin'est pas, maisenluiil y a ceci » est ». Sublime déclaration nous montrantqu’ila pourvu clairement et positivement à tout ce qui est nécessaire pour éclairer et sanctifier l’humanité.

« Et ce n'est pas seulementà des oreilles depuis longtemps fermées par la mort qu’il a confié son céleste message. Il l’a incorporé dans un moule impérissable, dans un code écrit par ses disciples inspirés et dans le tribunal toujours vivant auquel ila dit : « Comme le Père vivant m'a en- » voyé, ainsi je vousenvoie, allezdonc, enseignez » toutes les nations et voici que je suis avec vous » tous les jours, jusqu'à la fin du monde. »

Voilà l'Église de Jésus-Christ, amenée, avec éloquence, à la barre du Pariement des religions. Mais ce qui suit n’est pas sans nous causer quelque surprise, car il nous donne une traduction assez nouvelle du Docete omnes gentes de l'Évangile :

« Ce merveilleux message, ill’envoya « à toute » créature », proclamant commeon ne l’avait jamais proclamé auparavant, la valeur et les droits de chaque âme individuelle, le plus sublime individualisme dont le monde ait entendu parler. »

Comme nous retrouvons bien ici la pensée favorite du P. Hecker et l'esprit des Paulistes !

Le passage qui suit est plus obscur, et pour en saisir toute la portée, il nous faudra recourir à un autre discours de Mgr Keane : celui de Bruxelles, où il exprime plus clairement et brièvement la même idée.

CE

Voici le texte de Bruxelles :

« Si l’on reconnaît Jésus-Christ, il faut bien accepter la dispensation de la grâce et de la vérité par l'Église, la vigne céleste dont nous sommes les branches. Quoi qu’il ensoit, le point de départ doit être l’amour pour le divin Sauveur Jésus, et ce n'est pas par la polémique, mais par l’irénique que nous aboutirons. »

Irénique ! Le mot est bien trouvé; mais nous craignons qu’en France il n’ait pas la fortune qu'il mérite, à moins que ce ne soit un succès d'ironie.

En tout cas, ce que nous retiendrons, c’est qu'il ne faut plus de polémique entre les religions; pourquoi? Serait-ce parce que toutes les religions sont les branches de cette vigne mystique dont parle l'Évangile ? Nous le craignons. Voici, d'ailleurs, la définition ou plutôt la description de l'Église donnée par Mgr Keane. Nous prions le lecteur d'y prêter toute son attention, car elle est d'une grande importance pour ce qui va suivre :

« Ainsi, il fait de son Église une sociétéparfaite, à la fois divine et humaine: du côté humain, la plus parfaite multiplicité dans l'unité et la plus parfaite unité dans la multiplicité ; la plus parfaite société et solidarité que le monde ait jamais connue ; du côté divin, l'organisation instrumentale créée par le Sauveur du monde pour donner,

maintenir et perfectionner l'action de la vie divine dans chaque dme : dans son entière conception, « le corps du Christ », comme le déclare l’apôtre, une Vigne, un Corps, à la fois divin et humain, un organisme vivant communiquant la vie de Dieu à l'humanité. C’est ainsi que l’Église du Christ nous est présentée par les Apôtres et Notre-Seigneur lui-même. C'est une individualité concrète aussi distincte que lui-même et sur laquelle on ne peut pas se tromper plus que sur lui-même. Ce n’est pas une simple agrégation, ni une simple association coopérative, ni une confédération de corps distincts ; c'est une unité organique, c’est le corps du Christ, le moyen que nous avons pour nous attacher intimement à Lui et partager sa vie. »

En quoi consiste cette unité organique? ou, plutôt, comment se concilie cette affirmation de l'unité de l’Église avec les déclarations précédentes, pleines d’une si large tolérance pour tous ceux qui ont jamais parlé de Dieu et qui ont été les instruments de la Providence divine, suscités de Dieu ?

C’est ici que nous allons voir reparaître l’idée de Romanus, du P. Hecker et de toute l’école ; cette idée, on peut la traduire en deux mots : 11 NE FAUT PAS SE SÉPARER DE L'ÉGLISE, MAIS S'EN EMPA: RER.

Mgr Keane commence par affirmer, ce qui est

juste, que l’on ne doit pas se séparer de l'Église du Christ :

« C’est là, sans qu’on puisse s’y tromper, ce qu’Il a préparé pour la sanctification du monde. Qui se risquera à imaginer d'y substituer autre chose? Qui donc, en face de cet enseignement clair et impératif de Notre-Seigneur, affirmera qu'une branche séparée soit libre de vivre à part par elle-même ou qu'une agrégation quelconque de branches séparées puisse remplacer l'unité organique de la Vigne, du Corps?

» Des profondeurs de môn âme, je sympathise avec ceux qui aiment passionnément es systèmes et organisations que l'hérédité et de fiers souvenirs historiques leur rendent si chers. Mais le respect et la fidélité au Fils de Dieu doivent passer avant tout. La première question doit être : Ceci est-il la Vigne, le Corps, façonné par les mains du Sauveur du monde ? et si l’histoire

montre qu'il n’en est pas ainsi, alors à tous les arguments de l’amitié et de la parenté, le chrétien fidèle doit s’écrier comme les apôtres d’autrefois: « Jugez vous-mêmes si nous devons obéir aux » hommes ou à Dieu? »

Passant de là à ce que l'on peut appeler l’idée « pivotale » du P. Hecker, de Tiber, de Romanus et de toute l’école, Mgr Keane continue :

« Des hommes de bonne foi et ardents (men of impetuous earnestness) ont incarné de bonnes et

nobles idées dans des organisations séparées, de leur création. ÎLS AVAIENT RAISON DANS LEURS IDÉES ; ILS AVAIENT TORT DANS LA SÉPARATION. »

Pourquoi ces hommes de bonne foi, ces ardents. ont-ils eu tort de se séparer de l’Église? Parce qu'ils auraient pu y rester, sans abandonner les bonnes et nobles idées, qu’ils avaient éncarnées, Voici comment Mgr Keane le leur démontre :

« Du côté humain de l’Église du Christ, il y aura toujours, comme il y a toujours eu place pour le perfectionnement ; place pour Zélimination des choses humaines mauvaises, puisque Notre-Seigneur n’a donné aucune promesse d'impeccabilité humaine ; place ponr l'admission et l’application de toute perfection humaine ; place pour l'emploi et l'ordonnance de toute énergie humaine, dans toute œuvre qui vise la gloire de Dieu et le bien de l’homme ; place non-seulement pour de petits rameaux individuels ; mais pour des branches fortes et majestueuses et pour des membres innombrables ; mais tous dans l'unité organique de la seule Vigne, du seul Corps. »

Nous sera-t-il permis de remarquer que rien, ici, n’est précisé, quant à ce que l'on doit entendre par le côté humain et le côté divin de l'Église. L'orateur a dit, précédemment, que le côté humain consiste en /a plus parfaite multiphcité dans l'unité. Cela même aurait besoin d’explication. Mgr Keane ne précise pas davantage

ce qu’il entend par ces choses mauvaises que l’on peut éliminer de l'Église ; il ne prévoit pas la confusion possible entre la peccabilité qu'il admet pour l'Église, la failibilité, qu'il ne saurait admettre ; il ne dit pas quelles sont ces branches fortes et majestueuses que le cep unique peut porter ; enfin, il n'indique même pas de quelle nature est ce perfectionnement pour lequel z/ y a toujours place dans 1 Église.

Sans doute, s’il eût mis plus de précision dans ses paroles, Mgr Keane n'eût pas vu ses cinq mille auditeurs se jeter sur lui pour le remercier, mais son discours y eût gagné plus de ressemblance avec celui de saint Paul devant l’aréopage.

Continuons à suivre la pensée de l’orateur : il va nous expliquer en quoi consiste l'unité organique de l’Église :

«Car du côté divin il ne peut y avoir« ni chan- « gement ni ombre d’altération. »

« Le vivant organisme de la Vigne, du Corps doit toujours maintenir son 1dentité individuelle, exactement comme un être humain vivant est .

toujours identiquement la même personne quoique toujours sujet à une vie de changements successifs.»

S'il en est ainsi, et si l’on veut appliquer la comparaison dans toute sa force, il n'y aurait dans l’Église que l'élément invisible qui resterait identique, à travers les temps, car ce qui est

visible et extérieur est sujet à un perpétuel renouvellement dans l'individu.

Ce serait l’expression d’un parfait évolutionnisme ecclésiastique.

ILest vrai que Mgr Keane ne recule pas devant le terme. Il a, dans son discours de Bruxelles, distingué deux sortes d’évolutionnisme dontil adopte la seconde ; il n'admet même pas qu’il y ait place pour d’autres systèmes.

Voici textuellement ses paroles :

« Deux philosophies aujourd’hui se partagent le monde : la philosophie évolutionniste, naturaliste, qui a abouti à des résultats si déplorables et qui tend à séparer profondément les classes de la société. Une autre philosophie enseigne que toutes choses viennent de l’amour et de la puissance de Dieu, que l'homme est le produit spécial de l'amour et de la sagesse de Dieu, que la vie humaine est pour une éternité de bonheur, que les misères qui proviennent du péché ne doivent pas empêcher la terre d'être le séjour de la joie, que les hommes qui ont plus d'énergie et de talent que les autres sont les instruments dela divine Providence pour remplir ce monde de bonheur. »

Ceci achève de préciser le sens de tout ce qui précède ; car, puisqu'il n’y a que deux philosophies en présence et puisque Mgr Keane ne veut pas de la première, il faut bien supposer qu'il admet la seconde.

Or, cette seconde philosophie est aussi évolutonniste que la première, seulement elle l’est par voie de synthèse, tandis que l’autre l'est par voie d'analyse et de séparation. Nous sommes ramenés ainsi à ce que Mgr Keane exposait, au début de son discours quand il disait: « Sur quelle base et par quelle méthode pourra-t-on atteindre l'unité et s’en rapprocher ? Sera-ce par un procédé d'élimination ou par un procédé de synthèse? Sera-ce en laissant de côté tous les éléments de disputes... pour arriver en fin de compte au protoplasme de l'organismereligieux? Ou bien, au contraire, est-ce par l'acceptation de tout ce qui est manifestement vrai, bon et utile, de tout ce qui est manifestement sorti du cœur de Dieu aussi bien que de ce qui est sorti du cœur de l'humanité de manière à obtenir le parfait développement de l'organisme religieux. »

Ainsi, ce discours qui semble, à première vue, vague, sans portée, sans suite dans les idées, plutôt oratoire que doctrinal est, au contraire, fortement lié, construit ; il se déroule logiquement jusqu à sa conclusion dernière qui est la réponse de l’orateur à la question qu’il a posée au début.

Nous comprenons maintenant pourquoi il s’écriait, à Bruxelles :

«Le champ de bataille est devant nous. Ce n'est pas l'ennemi qui est là, ce sont des frères à ramener au Bercail. » Et un peu plus haut :

EST-IL UN SAINT ? Sal

« Laissez-moi vous le dire, mes chers amis, l'oreille du monde est prête pour nous entendre, si nous savons lui parler. Maïs POURQUOI NOTRE ÉGLisE RESTE-T-ELLE SI TRANQUILLE ET SI SILENCIEUSE ? »

Voici la conclusion du discours de Chicago et elle nous ramène à la thèse de Romanus sur le tort et l'inintelligence des « Vieux catholiques » ainsi que de tous ceux qui se sont séparés de l'Église :

« C'est pourquoi nous comprenons la raison

en vertu de laquelle le grand apôtre dénonce et déplore les schismes et les séparations organiques. C'est pourquoi nous comprenons que les ardents désirs du monde pour l'unité ne pourront jamais être satisfaits par de simples agrégations et confédérations de corps séparés, car une pareille union, faite de main d'homme, ne pourra jamais réaliser l’unité unique que le Fils de Dieu a prédite et pour laquelle il a prié.

» Jésus-Christ est le centre dernier de la religion. Il a déclaré que sa seule et organique Église est aussi la dernière. Parce que je crois en Lui, je dois m'’attacher à Elle pour toujours. »

Cette déclaration finale est fort belle et nous n’aurions qu’à y applaudir, si les considérations qui la précèdent ne nous: avaient mis en défiance.

La religion dernière serait-elle donc la synthèse

de toutes celles qui l’ont préparée ? Les appels à l'unité seraient-ils des avances à la fusion ? La promesse de ne point se séparer de l'Église aurait-elle pour correctif l’espoir de s'en emparer ? C’est notre crainte. Le lecteur jugera si elle est excessive. Nous avons mis sous ses yeux les pièces du procès. Ce que nous avons dit, ce qui nous reste à dire, n'est pas sans donner quelque fondement à cette crainte.

Faisons, pour en finir avec l’évolutionnisme, une dernière remarque dont la Contemporary Review nous fournira les éléments.

Romanus applique au passé de l’Église la théorie évolutionniste, et il Le fait avec une assurance qui n’a d’égal que son peu de souci du côté divin des institutions catholiques :

« Étrange aussi, à première vue, fut la transformation des premières communautés chrétiennes dispersées pour former l’Église catholique naissante, avec l’évolution de son sacerdo-

talisme et de son épiscopat en germe. Et nous

pouvons voir maintenant que le mode d’origine de cette organisation ne détruit pas sa valeur, en pratique, une fois qu elle a atteint son développement. »

Après ces réflexions, il est curieux de voir comment Romanus explique l'origine de la Papauté :

« Pouvons-nous croire possible que la masse

17 LP TN a APS

des chrétiens aurait pu se maintenir en un corps distinct, sans Le secours du développement de la hiérarchie ? et la hiérarchie elle-même de la chrétienté aurait-elle pu garder une organisation stable sans le développement d’un « Pape? » Ce chef suprême apparut naturellement dans la personne du gouverneur ecclésiastique de cette cité qui était le siège reconnu de l'Empereur du monde {/mperator orbis terrarum). Ce gouverneur doit avoir eu du prestige dès le commencement, et, étant données les circonstances qui l’entouraient, il était inévitable qu'avec de l'habileté et une ardeur persévérante il ne fit de continuels progrèsen puissance et en dignité. Les fausses décrétales (qui furent, il va sans dire, acceptées de bonne foi, quoiqu’elles eussent été écrites frauduleusement) servirent, dans l’ordre de la Providence de Dieu, à donner une forte impulsion au développement ultérieur de ce pouvoir, à favoriser le progrès de l'évolution religieuse de l'humanité et la centralisation ecclésiastique.

» Etun telgouvernement des événements (même par de terribles maux) pour arriver à des fins salutaires, a été l’évolution de l'action divine dans l'hustoire humaine depuis les premiers temps connus jusqu'à nous. »

Tout cela est fort clairement dit et fort habilement arrangé, mais on ne voit pas bien quelle est, dans cette évolution de l'Église, pour enfan-

ter le Pape infaillible, la place de l'institution divine du Souverain Pontificat par Notre-Seigneur Jésus-Christ, ni du Tu es Petrus de l'Évangile.

Mais, il nous reste à examiner un dernier aspect du sujet qui nous occupe.

La théorie de l’évolution a une conséquence qui ne saurait échapper à l’observateur. Elle doit inspirer le désir d'être, autant que possible, en communion avec l’avenir Si la suite des temps a apporté ses perfeclionnements à la religion, comme à la science, elle lui en procurera de plus grands encore ; en sorte que, pour les « catholiques libéraux» , ilne suffit plus d'être un homme de son temps, il faut être un homme de l'avenir. Sans aller, comme le P. Hecker, jusqu’à contracter une alliance mystique avec cette héritière du passé, ils s'efforcent de pressentir et de devancer ses volontés ou ses caprices.

C'est, dit Romanus, toute la raison d’être du « catholicisme libéral ».

D'ailleurs, le P. Hecker avait déjà ouvert Ë voie, si nous en croyons l'écrivain de la Revue du Clergé français :

« L'Église catholique, bien comprise, demande un perpétuel esprit de recherche pour seruter les profondeurs de la vérité divine déjà connues et en poursuivre les applications indéfines. Chacun ici-bas doit se livrer à un labeur incessant, ceux qui n’ont pas la vérité pour la

conquériret ceux qui la possèdent pour la PARÊE trer et se l’assimiler.…

» C’est la situation des Apôtres qui, après l’Ascension, n'avaient plus d'espoir qu’en eux-mêmes et les divines flammes du Saint-Esprit. »

Moins soucieux de l’action du Saint-Esprit, Romanus nous expose la même idée, développée et poussée aux conséquences extrêmes par l'école dont il est l'organe :

C’est par de tels accommodements prudents de vieilles doctrines avec des vérités nouvellement découvertes que l'Église catholique s’est admirablement adaptée aux changements des circonstances, et c’est le but spécial du « Catholicisme libéral » de promouvoir cet esprit si excellent par lequel on a fait de tels accommodements dans le passé.

» La rapidité accélérée du progrès de la science nous avertit que ces accommodements seront même beaucoup plus nécessaires dans l'avenir que dans le passé. La différence qui existe entre les conceptions du monde présentées par la Bible etles conceptions cosmiques de nos jours, n’est probablement rien en raison de celle qui existera entrenos présentes conceplions et celles quiseront acceptées dans quelque mille ans. L’enseignement scientifique maintenant courant sur l’Ancien et le Nouveau Testament, l'histoire du dogme et des commencements de l’Église doit

sans doute troubler les esprits de beaucoup d'excellents catholiques de nos jours, comme les futures découvertes dans le champ de la physiologie, amenant dans la conduite des changements pratiques (dont on n'a pas maintenant la moindre idée), troubleront les esprits d’excellentes personnes qui viendront après nous et qui pourront être attachées à des idées surannées et aveugles aux nouvelles perceptions morales. Nous sommes et nous désirons être en accord sympathique avec l'Église des siècles depuis longtemps écoulés ; mais certainement nous devons aussi désirer et. faire tous nos efforts pour préparer le triomphe de l’Église dans les siècles à venir. D'autant plus, que ce que nous savons de l’évolution accomplie dans le passé peut suffire à nous assurer que de nouveaux progrès analogues favoriseront hautement le bien-être physique et mental des chréüens des âges futurs. »

On ne saurait aller plus loin, assurément, dans la voie des innovations et des hardiesses et l’on songe, en lisant ces pages, au programme tracé par le P. Hecker pour les paulistes européens :

« On fera appel à des hommes possédant cette universelle synthèse de vérité qui permet de résoudre les problèmes, d'éliminer les antagonismes, de se rencontrer avec les grands besoins de notre époque; à des hommes qui, pour défendre l'Église contre les menaces de destruc-

tion, sauront employer des armes convenables au temps où nous sommes ; à des hommes qui sauront prendre toutes les aspirations du génie moderne, en fait de science, de mouvement social, de politique, de spiritisme, de religion (autant de forces dont on abuse maintenant contre la bonne cause), et les transformer toutes en moyens de défense et d’universel triomphe pour l'Église. »

« Si l’on demande par conséquent de quelle manière pourra s'établir ce travail commun qui aidera l'Église dans sa nouvelle phase, à accroître l'intensité et l'expansion de sa vie divine dans les âmes, voici peut-être la réponse qu’il faut faire : ce sera le résultat du mouvement qui mettra d'accord la foi la plus ardente avec tout ce qu’il y a de bon et de vrai dans les éléments qui sont aujourd'hui opposés à l’Église. Ce mouvement supprimera ainsi tout antagonisme et rendra les controverses inutiles. » (Page 398.)

Ainsi, à mesure que nous avançons dans cette étude, il apparaît davantage que les conséquences les plus imprévues et les plus extrêmes des théories de l’américanisme sont contenues toujours en principe et souvent en propres termes dans les écrits et les exemples du P. Hecker. Malheureusement cette constatation n’est pas en faveur de la « géniale doctrine » de ce « grand initiateur. »

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