BASTILLES A PRENDRE
Sommaire. — Quelle est la langue qu'il faut parler au monde moderne ? — Romanus voit à l'horizon des signes d'orage et de tempête. — Menaces et revendications de l’école de Romanus — Plaintes amères du « Catholicisme libéral ». — Propagande américaine aux Congrès internationaux des savants catholiques. — Une écurie d’Augias , immondices et décombres théologiques. — Les erreurs et les fausses prophéties de la Bible d’après Romanus. — Comment les « Catholiques libéraux » prétendent esquiver les définitions de l'Eglise. — Ce que pense Romanus de l’encyclique de Léon XIII sur l’Ecriture Sainte. — Comment il parle du Décret du Saint-Office sur un verset de l’Epître de saint
Jean. — Ses prétentions sur la nouvelle Constitution de Pludex et son inobservance dans les pays de langue anglaise. — La Vie du P. Hecker, publiée contrairement
aux Décrets de l’Index. — Sollicitude de Romanus pour détourner l’autorité de l'Eglise de décisions compromettantes qui sont des « actes de suicide ». — — Comment Romanus ‘juge la politique et le gouvernement de l'Eglise. — Menaces de schisme.
Nous avons entendu Mgr Keane s’écrier au Congrès scientifique de Bruxelles : « Pourquoi
notre Église reste-t-elle si tranquille et si silencieuse ? » alors que « l'oreille du monde est prête pour nous entendre. » Nous lui avons entendu dire, d'autre part, que la seconde philosophie évolutionniste, celle dont il se réclame, « on Ja veut de nous ».
« C’est de la bouche de la vieille église et de son chef admirable, dit Mgr Keane, que le monde entend cette philosophie de l'amour et de la paix. On la veut de nous. On attend notre parole :
pourquoi ne parlons-nous pas ? »
Il semblerait, à première vue, que l’on doit relever une sorte de contradiction dans ces paroles ; s’il était vrai, comme le dit l’orateur, que le monde entend cette philosophie de la bouche de la vieille église et de son chef admirable, comment peut-on reprocher à l'Église de ne pas parler à ce monde dont l'oreille est prête pour l'entendre ?
Mais nous avons déjà constaté qu’il ne faut pas se hâter de relever des contradictions dans les discours de Mgr Keane; les idées y sont mieux enchaïnées, les raisonnements plus serrés qu'il ne semble. Nous en avons une preuve nouvelle, ici même.
Ce que Mgr Keane déplore, c'est que l’on parle au monde une langue qu’il ne comprend pas, car l'oreille du monde n'est prête, en vérité, & nous entendre que si nous savons lui parler.
« Mais ne parlons pas une langue qui serait
bonne pour le douzième siècle; parlons une langue qui soit comprise à la fin du dix-neuvième siècle. »
Voilà encore un de ces lieux communs oratoires qui échappent à la critique parce que, hors de leur contexte, ils n’ont à peu près aucun: sens.
Mgr Keane n’a pas cru devoir expliquer aux savants catholiques de Bruxelles quelle était la langue dont il ne fallait plus se servir et celle qu'il fallait désormais parler, à moins qu’il ne nous soit permis de voir la solution de ce doute dans la substitution qu’il préconise de l’irénique à la polémique.
Mais Romanus, dont les idées, sinon le langage, concordent souvent avec celles de Mgr Keane, va nous découvrir quelques aperçus nouveaux, grâce auxquels nous pourrons comprendre la langue que l'américanisme voudrait entendre parler à « l'oreille du monde ».
Après avoir fait le tableau du mouvement qui porte les peuples vers l’unité et de l’influence croissante de la Papauté dans le monde, Romanus, lui aussi, exprime des regrets et des craintes :
« Cependant quelques hommes qui sont estimés exceptionnellement clairvoyants où qui occupent des positions importantes leur donnant des facilités particulières pour observer, s'accordent à déclarer qu’il y a des brisants en vue et
qu'on découvre à l’horizon des signes d'orage et de tempête.
» Notre but dans cet article est de nous efforcer d'attirer l’attention sur quelques-unes de ces sources de dangers, d'apprécier leurs conséquences possibles et de montrer l’erreur de ceux qui déclarent que la paix existe quand elle n'existe pas. Et nous voulons surtout montrer quelle grave erreur c’est de s’imaginer que le « Catholicisme libéral » n’existe plus et de croire que les plus capables d’entre les catholiques sont entièrement satisfaits des enseignements et des injonctions de l’autorité et sans aucun désir: d’une plus grande liberté d'action ou de quelques modifications considérables dans ce qu’ils sont invités à croire. Il est loin d’en être ainsi. Bien loin d’avoir cessé d'exister, le « Catholicisme libéral » des anciens jours s’est transformé en un mouvement beaucoup plus formidable et important.
«Ses principesrestenttoujours les mêmes; mais ses tendances pratiques sont devenues beaucoup plus radicales, à cause du progrès de la science dans toutes ses branches, pendant les vingt-cinq dernières années. Il peut y avoir quelques personnes assez peu clairvoyantes pour penser que l’insuccès du mouvement « vieux catholique »
est un signe que tous les catholiques sont satisfaits du présent état de choses. Ces personnes
semblent s'imaginer que les « Catholiques libéraux » étaient enclins vraisemblablement à sympathiser avec ce mouvement, sinon à le soutenir positivement. Mais s’ils ne l’ont pas fait, cela ne doit surprendre personne de ceux qui ont une juste conception de ce que le « Catholicisme lie béral » se propose et des vues fondamentales qu’il a réellement par rapport à l Église. »
Nous retrouvons ici tous les caractères de l'éloquence de Romanus : le verbe haut, le ton impérieux, le ,« franc-parler. » Maintenant que nous comprenons mieux les prétentions de l’américanisme, substituant au cri des vieilles sectes : « séparons-nous ! » le mot d'ordre de l'évolutionnisme : « emparons-nous de l'Église; » maintenant que nous avons entendu répéter, par les différents organes les plus autorisés du parti, que le Concile du Vatican doit être regardé « comme un des points tournants les plus significatifs de l'histoire », parce qu'il a donné son achèvement au plus puissant organisme religieux que l'on puisse imaginer et parce qu'il a constitué ainsi une force quil Serait « antiscientifique » de vou- . loir détruire, mais que l'on doit tàcher d'utiliser et de gouverner pour le bien ; maintenant que nous savons ces choses, il nous est facile de saisir l'importance et la haute signification des déclarations de Romanus.
Seulement, il y a un obstacle à la réalisation
du programme du « Catholicisme libéral » ce sont ces brisants dont l'écrivain de la Contemporary Review nous parlait tout à l'heure :
« Mais ce qu'il ne comprend pas (le Catholicisme libéral) ce contre quoi il proteste avec véhémence, ce qu’il juge fatal au bien-être de l’Église, c’est non pas la réticence, mais les déclarations hostiles à des vérités scientifiques certaines et leur condamnation.
» Le « Catholicisme libéral» regrette amèrement que l’Église laisse échapper, à chaque instant, les occasions opportunes de faire bon accueil à des vérités de ce genre qu’elle pourrait ainsi s’approprier au lieu de les repousser dans un camp ennemi. Il blâme et regrette, non pas le soin scrupuléux, mais l’insouciance sans scrupule avec laquelle on détache l’Église du progrès scientifique pour l'identifier avec un obscuranüsme ignorant et stupide. Ce regret vient d'être exprimé clairement quoique un peu timidement au Congrès de Fribourg. Puisse-t-il porter des fruits! »
Le Congrès auquelil est fait allusion ici, est le Congrès international des savants catholiques, réuni à Fribourg en 1897 età Bruxelles en 1894, : On voit comment le « Catholicisme libéral » et l’américanisme cherchent à répandre leurs doctrines dans ces Congrès, où Mgr Keane et Mgr O’Connell ont successivement pris la parole.
re) LA
Mais revenons aux instructives et audacieuses revendications de Romanus :
« Il reste certainement beaucoup à faire — une véritable écurie d’Augias, d'immondices etde décombres théologiques à vider ! Car, quoique le plus arriéré des ecclésiastiques ne voudrait pas regarder comme blämable de croire que la terre tourne annuellement autour du soleil, cependant il y en a beaucoup qui feraient des difficultés pour accorder quelques centaines de mille ans comme possibles à la durée de l’existence passée de l’homme sur la terre. »
Nous pouvons apprécier maintenant tout l'ensemble de la doctrine qui se dit « catholique libérale » et que nous prétendons ne faire qu’un avec l’évolutionnisme et l’américanisme. Ce sont là pures questions de mots.
Ce qui empêche la « vieille Église » de parler au monde la langue qu’il faudrait au dix-neuvième siècle, c'est « une véritable écurie d’Augias, d’immondices et de décombres théologiques », dont il appartient au « catholicisme libéral » de la purifier.
Et pour préciser davantage, Romanus nous cite aussitôt des exemples :
« Personne d’autorisé ne voudrait se hasarder maintenant à affirmer, en propres termes, que les catholiques doivent regarder comme faits historiques des histoires comme les légendes du
Serpent et de l’Arbre, de la formation d'Éve, de l'arche de Noé, de la destruction de Sodome, de la transformation de la femme de Loth, de l’âne qui parle, de Jonas et de sa baleine ; néanmoins (nonseulement d’ après l’ enseignement populaire, mais encore d’après ce qui a été déclaré au nom du Souverain Pontife) il semblerait que Reuss, Welhausen et Keunen n'ont jamais rien écrit, tandis qu’ils ont transformé toute notre conception de l'Hexateuque ! (1)
» [lvasans dire qu’il n’estpas un homme ou une femme, ayant un peu d'instruction, qui puisse croire que le Code Lévitique ait été promulgué par Moïse ; ou affirmer que le livre de Daniel a été écrit avant l'accomplissement des événements qui y sont si exactement prophétisés, ou regarder les prophéties messianiques comme ayant eu, dans la pensée de ceux qui les écrivirent, le moindre rapportau Christ. Cependant il va sans dire que ces fausses prophéties ont été providentielles en ce sens que, par la croyance erronée dont elles furent l’objet, elles aidèrent très puissamment à l'acceptation, à la propagation et à la conservation du christianisme dans les âges primitifs.
Les personnes au courant des choses del’Église
(1) Dans l’école qui nous occupe ici, on ne dit plus : le Pentateuque, mais l'Hexateuque, parce que l’on a découvert six livres, là où l'Eglise n’en comptait que cinq.
et du mouvement des études ecclésiastiques, notamment dans certaines universités ou séminaires, tant de l’ancien monde que du nouveau,
ont reconnu ce langage et ne seront pas sur-
prises par l'énoncé de pareilles doctrines.
Quant aux autres lecteurs qui ne soupçonnaient pas semblable explosion d’incrédulité et de rationalisme, jusque dans les asiles où l’Église élève avec une maternelle sollicitude les futurs ministres de ses autels, nous prions ces lecteurs de ne pas se laisser troubler ni scandaliser par de
si douloureuses révélations, mais plutôt de se.
rappeler les paroles de Notre-Seigneur Jésus-
Christ prémunissant ses disciples contre les faux
prophètes et les faux pasteurs. | Pour nous, sans nous attarder à imputer à tel
ou tel personnage ces énormités théologiques, :
nous les inscrivons publiquement au compte de l’américanisme, car elles sont malheureusement
assez répandues pour qu’il soit injuste de les.
attribuer à un seul. Fermement résolus à ne reculer devant aucun péril, nous arracherons aux loups, Dieu aidant, les peaux de brebis dont ils se couvrent et nous mettrons à nu, en face del Église, les plaies saignantes et purulentes de l’erreur!
Ces plaies, Romanus lui-même vient de les éta-.
ler au grand jour avec un incroyable cynisme ; voyons maintenant la peau d'agneau dont il prétend les couvrir :
« Mais les « catholiques libéraux » ne sont pas assez déraisonnables pour attendre de l’autorité qu’elle rétracte aucun de ses décrets passés ; l’adresse des théologiens sera toujours amplement suffisante pour prouver par des raisons convaincantes que telle décision gênante, par suite de quelque vice de forme, est dépourvue de force obligatoire, ou bien que la réelle signification de cette décision est tout à fait contraire à ce qui avaitété précédemment supposé ou accepté, ou même contraire à ce qui paraît être sa vraie signification. 1] y A PROBABLEMENT TRES PEU DE DÉ- URETS € EX CATHEDRA » QUI NE PUISSENT PAS ÊTRE ÉLUDÉS PAR L'UN OU L'AUTRE DE CES PROCÉDÉS. »
Ces aveux sont bons à retenir, ils nous montrent quel cas on doit faire de certaines déclararations de fidélité aux dogmes immuables et à l'autorité infaillible de l’Église et de son chef.
Seule, une profession de foi explicite de la vérité, jointe à un désaveu formel et sans réticences de l’erreur, peut rassurer la conscience catholique et satisfaire l’autorité ecclésiastique, de la part des tenants du « catholicisme libéral » et de l’évolutionnisme religieux d'Amérique ou d'ailleurs.
Mais l'autorité du Saint-Siège aura fort à faire en face d’un parti comme celui qui s’élève, avec l'audace que nous allons dévoiler, contre les actes les plus solennels du magistère de l'Église.
Voicicomment Romanus parle de certains actes récents du Saint-Siège :
« Le retrait pratique et le désaveu des décisions gênantes et des dogmes usés étant ainsi obtenus, les« catholiques libéraux » n’ont pas besoin de demander aucun désaveu formel. Mais ce qu’ils repoussent avec la plus grande énergie ce sont les déclarations récemment faites, en face de la pleine lumière de lascience moderne, physique, physiologique, historique ou critique, à laquelle elles restent futilement hostiles. Ils protestent non moins fortement contre les déclarations ré- . centes et ambiguës qui semblent évidemment en contradiction directe avec l'esprit moderne, mais qui cependant ont été rédigées pour être : susceptibles d'y être ajustées par une interprétation tortueuse.
» PieIX, dans son Syllabus bien connu, a fourni un exemple mémorable de ce qui provoque nos’ protestations. Le bon évêque d'Orléans, Dupanloup, il est vrai, expliqua ce document, et montra que ses expressions ne devaient pas être néces- . sairement comprises en un sens hostile aux.
libertés modernes, politiques et religieuses. Cependant, c'était rédigé de façon à faire complètement croire aux hommes que leurs libertés.
raisonnables avaient été condamnées et beaucoup de consciences délicates en furent grandement troublées.
» I n’y a qu’un an ou deux, le Pape actuel, dans sa lettre au sujet de la Bible, a fourni un très étonnant exemple de cette ambiguïté induisant en erreur.
» IL n’est cependant pas à blâmer personnellement à ce sujet, sa volonté ayant été subjuguée par l'influence du pauvre cardinal Mazzella et des Jésuites de la « Civiltà Cattolica ».
» Il est vrai que cette lettre contient une certaine reconnaissance de la science moderne; mais il y est cependant déclaré ouvertement que la Bible ne contient aucune erreur!
» On donne ainsi à entendre aux âmes simples qu’elles sont obligées, si elles sont catholiques, de regarder comme vrais tous les récits de la Bible, auxquels nous faisions précédemment allusion, par rapport à la Création, au Jardin de l’Eden, à Noé, à Jonas etc... On ne leur donne pas moins à entendre qu’on doit admettre tous les récits des Évangiles, en dépit des contradictions sur les généalogies et sur les jours de la semaine où eurent lieu la dernière Cène et le Crucifiement.
» Cette malheureuse lettre est si choquante, parce qu’elle en impose seulement aux faibles et aux ignorants. MÊME À ROME, ON DOIT SAVOIR QU'UN ESSAI RÉELLEMENT VIGOUREUX, POUR FORCER LES CA- THOLIQUES INSTRUITS A AFFIRMER QU'IL N'Y A AUCUN RÉCIT DANS L'ANCIEN ET LE NOUVEAU TESTAMENT QUI
SOIT HISTORIQUEMENT FAUX, CAUSERAIT CERTAINEMENT uN sausmE ! (Un exode.)»
Nous ne prétendons, en aucune façon, prévenir ici le jugement de l'Église, mais nous affirmons, en face de notre conscience, que pour nous et pour un grand nombre d’ecclésiastiques, ceux qui osent tenir un pareil langage ne sont dejà plus catholiques et sont, en fait, hors de l’Église. Le jour où, contraints de se démasquer, ils seront mis en demeure de choisir entre leur prétendue science et la foi catholique romaine, le plus grand bien qui puisse résulter pour l’Église de cet éclat nécessaire, serait, à défaut de leur conversion que nous souhaitons complète et sincère, leur séparation et leur exode, mille fois moins regrettable que leur permanence, tout ensemble, dans l'Église et dans l'erreur.
Notre intention n’est pas d'entrer ici dans l'examen de certaines questions d'exégèse qui demeurent livrées, après comme avant l’encyclique, à la libre discussion des savants catholiques ; nous nous bornerons donc à mettre sous les yeux du lecteur, le texte du document pontifical qui excite à un si haut point le dépit de Romanus.
On y verra le caractère solennel et l'importance doctrinale de cet enseignement, ce qui fera | mieux ressortir l’inconvenance des protestations dont il est l’objet.
Ge ptit
Si un enseignement promulgué avec une telle autorité et sur de pareilles matières n’engageait pas la foi, il serait permis de demander à quoi serviraient les définitions des Conciles et l'infaillibilité du Pontife romain. Nous citons textuellement le passage de l’encyclique Providentissimus Deus :
« Il faut déplorer, dit l’encyclique, qu’un grand nombre de ceux qui étudient les monuments de l’antiquité, les mœurs et les institutions des peuples anciens, qui scrutent et mettent au jour, à force de travail, les documents de ce genre, ne le fassent trop souvent que pour prendre en défaut les Livres saints, en sorte que leur autorité soit infirmée et mise en doute, sur tous les points. Ilen estmême qui se livrent à cette tâche dans un esprit hostile et sans impartialité ; car ils accordent une foi si absolue aux livres et aux témoignages de l'antiquité profane, qu'il ne semble pas que le moindre soupçon d'erreur puisse être élevé contre eux; mais, quant aux Livres de la Sainte Écriture, ils leur refusent la foi qui leur est due, sur la simple apparence de l'erreur et sans examen sérieux. Sans doute, il a pu arriver que des fautes échappassent aux copistes dans la transcription des manuscrits; ce que d'ailleurs il fautexaminer mürement et n’ad: mettre pas aisément, sinon là où la preuve est certaine ; 1l peut arriver aussi que le sens positif
de certain texte demeure obseur, et alors, il faut
recourir, pour l’éclaircir, aux meilleures lois de l'interprétation; mais il est tout à fait interdit, soit de restreindrel'inspiration à certaines parties de l’Écriture, soit de concéder que l'écrivain sacré lui-même a pu se tromper.
» On ne saurait admettre, en elfet, l'argument de ceux qui pensent se tirer des difficultés de ce genre, en osant accorder que l’inspiration divine nes’étend qu'aux choses de la foi et de la morale, et rien de plus; parce qu'ils estiment, à tort, que dans l’examen des maximes de l’Écriture, il importe moins de considérer ce que Dieu a dit que la raison pour laquelle il l’a dit.
» En effet, les Livres que l’Église reconnaît pour saints et canoniques, tous et tout entiers, et dans toutes leurs parties, ont été écrits sous la dictée du Saint-Esprit.
» Etils’en fauttellement, qu ‘une erreur puissese glisser dans ce qui est inspiré de Dieu, que la divine inspiration, par elle-même, exclut non seulement toute erreur, mais la rend aussi impossible,
qu'ilest impossible à Dieu, suprême Vérité, d’être :
l’auteur du mensonge. Telle est la foi antique et constante de l’ Église, définie par la sentence solennelle des Conciles de Florence et de Trente, confirmée et exposée encore plus expressément par le Concile du Vatican, qui a édicté, en propres
termes que : « Les Livres de l’Ancienet du Nou-
» veau Testament, entiers et dans toutes leurs » parties, tels qu'ils ont été recensés par le Con- » cile de Trente, et suivant le texte de l’ancienne » édition latine, dite vulgate, doivent être reçus » pour sacrés el canoniques.
» Quant à l’Église, elle les considère comme » sacrés et canoniques, non pas en ce sens qu'a- » près avoir été écrits de la seule main de » l'homme, ils ont été ensuite consacrés par » l'approbation de l’Église; ni en ce sens qu'ils » contiennent sans altération les vérités révé- » lées ; mais en ce sens, qu’étant écrits sous la » dictée du Saint-Esprit, ils ont Dieu pour au- » teur. » |
C’est donc une doctrine enseignée par trois Conciles généraux que Romanus reproche à Léon XIII d’avoir rappelée dans l'encyclique du
418 novembre 1893.
Il y a plus encore : le Saint-Siège a récemment déclaré que l’opinion qui considérait comme apocryphe le texte de saint Jean sur les
trois témoins célestes ne pouvait être enseignée
sans témérité. Ceci excite à nouveau les fureurs de Romanus : « Mais un acte encore plus monstrueux a été perpétré depuis l'affaire de l’Index. Quiconque a pris quelque intérêt à l'Écriture sait que, depuis des années, le texte dans l'Épitre de saint Jean concernant « les trois témoins » (le Père, le Fils
et le Saint-Esprit dans le Ciel) a été regardé comme une addition tout à fait apocryphe. Mais une question fut récemment posée à Rome pour savoir si l’on pouvait en sûreté de conscience nier ce texte bien connu, ou du moins le mettre en doute. La réponse fut qu'il ne pouvait être nié, ni mis en doute. Ainsi l'autorité a montré son complet mépris de la vérité historique et critique et son intention de laisser croire à ses sujets spirituels qu’un passage absolument dépourvu d'authenticité est une parole inspirée, écrite « par le doigt de Dieu ». Il est vraiment presque incroyable qu'une telle défense ait pu être faite, quand il n'y a pas un seul écolier compétent en Europe et en Amérique, qui ne sache fort bien que le texte en question ne fait point partie de l’Épiître, mais y a été inséré postérieurement. » (1)
(1) Voici le texte authentique du décret de la $. R. et U. Inquisition, auquel il est fait allusion ici:
« Ferià IV, die 13 januarii 1897.
» In Congregatione Generali S. Rom. et U. Inquisitionis habita coram Emis ac Revmis DD. Cardinalibus contra: hæreticam pravitatem Generalibus Inquisitoribus, proposito dubio :
» Utrum tuto negari aut saltem in dubium revocari possit esse authenticum textum S. Joannis, in Epistola prima, cap. V, vers. 7, quod sic se habet : Quoniam tres sunt qui testimonium dant in cœlo : Pater, Verbum et Spiritus sanctus : et hi tres unum sunt ?
» Omnibus diligentissimo examine perpensis, præhabito.
Malheureusement, Romanus n'est point seul à soutenir aujourd'hui ces opinions ; si tous ne le font pas avec la même brutalité de langage, ül en est, jusque dans l’enseignement ecclésiastique, qui partagent ses regrets, pour ne pas dire sa révolte.
Il est encore un point sur lequel Romanus formule des critiques pleines d'amertume. C'est la récente Constitution de l'Index, par laquelle Léon XIII à réforiné les anciennes règles concernant la censure des livres et promulgué, le 8 février 1897, des règles nouvelles dont il a expressément étendu la force obligatoire à tout l'Univers.
Voici comment Romanus parle de cet acte solennel de la suprême juridiction de l’Église :
« Les Catholiques anglais ont encore été joués récemment, à propos du nouvel Index, d’une manière singulièrement ineple et absurde, à cause de ce fait que les joueurs à Rome fles
que DD. Consultorum voto, iidem Eminentissimi Cardipales respondendum mandarunt :
» Negative.
» Feria vero VI, die 15 ejusdem mensis et anni, in solita audientia R. P. D. Assessori S. Officii impertita, facta de suprascriptis accuratà relatione SSmo. D. N. Leoni Papæ XIII, Sanctitas Sua resolutionem Eminentissimorum Patrum approbavit et confirmavit. »
On sait que les sentences du Saint-Office, ainsi confirmées par le Pape, ont une autorité particulière de l'avis de tous les théologiens catholiques.
comédiens ?) sont d’une ignorance si épaisse en ce qui concerne l'état des choses en Angleterre.
» On n’ajamais supposé que l'ancien Index eût force de loi sur les catholiques anglais, et, de fait, ses règles étaient, telles qu’elles étaient, à peu près lettre morte aussi sur le continent. Un
projet de réforme était soumis au Concile du Vatican ; mais pour ces affaires le temps manqua. Il a été maintenant tout récemment supprimé et remplacé par une loi moins déraisonnable. Cependant, par la même occasion, le nouvel Index fut expressément déclaré être applicable à tous les pays. Au grand déplaisir des Évèques catholiques anglais, le texte en fut publié en anglais dans le Tablet et le Weekly Register. Grande fut l'inquiétude qui s’éleva, à la suite de cette publication, dans une multitude de dignes mais timides et scrupuleux esprits. Grand fut l'embarras causé aux évêques par les montagnes de lettres demandant une direction et un conseil. Bien vite, les évêques commencèrent à donner à leur clergé la consigne du silence absolu au sujet de l’Index, autant qu'il était possible; et quand on était trop pressé de questions, le conseil de donner les solutions les plus indulgentes à ceux qui ne voudraient pas s'en aller sans réponse. Ce ne fut pas encore assez. Le mouve-
ment alla jusqu'à Rome, qui fut forcée, à la fin,
d'apprendre quelque chose de l’état de la question en Angleterre, et finalement l’autorité su-
prême à dû rentrer ses cornes (sic) et laisser
se répandre en Angleterre l'opinion que le nouvel Index réformé ne s’y applique pas et que, dans cet heureux pays, toute publication condamnée peut être lue et que tout ouvrage sur la morale ou la religion peut être publié et circuler, sans que les ecclésiastiques aient le pouvoir d’en empêcher. »
Nous n’avons pas besoin de dire que cette dernière assertion est tout à fait erronée, et que, si l’Église peut tolérer, à cause de difficultés locales et transitoires, l’inobservance passagère de certaines lois ecclésiastiques, elle n’accordera jamais à un pays, ce qui serait pour lui un malheur et pour elle une faute, le privilège de la libre circulation de lerreur.
Est-ce en vertu de cette fausse créance que la Vie du P. Hecker a été livrée au public sans /’imprimatur de l'archevêché de Paris, alors que la nouvelle Constitution exige l'approbation de l'Ordinaire pour un ouvrage de ce genre ?
Est-ce parce que l’on a cru pouvoir s'en tenir à l'émprimatur donné à New-York pour l'édition
anglaise? alors que, d’après la même Constitu-
tion, toute traduction, toute édition nouvelle d’un livre, exige un nouvel examen et une nouvelle licence de l’Ordinaire.
368 LE P. HECKER je
M. l'abbé Périès, dans son lumineux commentaire sur la Constitution O/fficiorum, a exposé le sens, les raisons et la force obligatoire de ces règles.
Aucune d'elles n’est observée pour la Vie du P. Hecker, et cependant, depuis la promulgation des nouvelles règles de l'Index, il ne s’est vraisemblablement pas publié de livre auquel elles fussent plus rigoureusement applicables.
C’est là encore « une leçon dechoses » que nous donne l’américanisme. Nous avons tâché de donner, en nous soumettant à la loi canonique, une leçon contraire (1).
(4) Voici les articles des Décrets de l’Index qui sont applicables à la Vie du P. Hecker :
« Art. 41. Tous les fidèles sont tenus de soumettre à la censure ecclésiastique préalable, au moins les livres qui traitent des divines Écritures, de la théologie sacrée, de l’histoire ecclésiastique, du droit canonique, de la théologie naturelle, de l'éthique, et d’autres matières religieuses ou morales du même genre; et en général, tous les écrits dans lesquels il est principalement question de la religion et de l'honnêteté des mœurs.
» Art. 42. Les membres du clergé séculier ne doivent pas même publier des livres traitant d'arts et de sciences purement naturels, sans consulter leurs Ordinaires, afin de faire preuve envers eux d’un esprit docile.
» Art. 43. Qu'aucun livre soumis à la censure ecclésiastique ne soit imprimé, s’il ne porte en tête le nom ou surnom tant de l’auteur que de l'éditeur, et aussi le leu et l’année de l’impression et de l'édition. Que si, dans certains cas, pour de justes causes, il paraît bon de taire le
Voilà donc les brisants que signalait Romanus et qui inquiètent, par leur aspect provocateur, des hommes excephonnellement clairvoyants et qui occupent des situations importantes.
Ce qui alarme surtout la sollicitude de Romanus, c’est la crainte de voir l'autorité, cette autorité dont son parti entend prendre la tutelle, en attendant qu'il en puisse exercer les prérogatives, : c’est de voir cette autorité s’amoindrir ou même « se suicider » par de telles déclarations :
« Des procédés tels que ces trois mesures que nous avons rapportées et critiquées tendent nécessairement à diminuer énormément l'estime de l'autorité et, dans la même proportion, à l'affaiblir ; ces actes sont donc, en vérité, nécessairement des actes de suicide. Étant donné le vaste accroissement en nombre et en influence des races parlant la langue anglaise, de tels actes sont singulièrement en opposition avec la politique traditionnelle de Rome; car ce que la Curie romaine poursuit par-dessus tout, c’est le maintien d'une organisation capable de lui donner le plus grand pouvoir de gouverner, se préoccupant d'assurer et de
nom de l’auteur, la chose ne pourra avoir lieu qu'avec la permission de l'Ordinaire.
» Art. 44. Les imprimeurs et libraires devront savoir que . toute nouvelle édition d'un ouvrage approuvé exige une approbation nouvelle, et que l'autorisation accordée au texte original n’est pas valable pour les traductions en quelque autre langue. »
faciliter son suprême pouvoir comme autorité, BEAUCOUP PLUS QUE DU DOGME POUR L'AMOUR DU DOGME. »
On ne saurait prêter à la cour de Rome, avec plus d'impudence, les visées ambitieuses qui sont, au contraire, le propre du « Catholicisme libéral ».
Lasuite achève dele montrer :
« Quant à nous, qui jugeons l'influence des doctrines de l’Église catholique si importante
pour le bien-être de l'humanité, nous ne pouvons nous empêcher d’être pénétrés d’une pénible anxiété au sujet de son avenir. Si l’Église est divinement garantie contre une destruction absolue, ellen’a aucune garantie contre une effrayante : diminution dans le nombre de ses membres, particulièrement de ceux qui sont des personnes d'influence et d'intelligence. »
Si par « personnes d'influence et d'intelligence » il faut entendre des « catholiques » de l’école de Romanus, nous estimons que leur exode serait un gain pour l’Église, car il n’est pas catholique celui qui parle aussi outrageusement de l’Église notre mère et qui affiche sans pudeur la prétention de l’asservir à une secte, au lieu de servir Dieu en se laissant guider par Elle.