DANSEUSE. BAS-RELIEF TROUVÉ A PERGAME
(Musée impérial de Constantinople.)
seuse; l’autre, très mutilée, offrait un motif analogue'. En raison des sujets, et du lieu de la trouvaille, qui n’est pas très éloigné du temple de Dionysos sur l’agora, M. Conze a pu émettre l’hypothèse très plausible que le monument était un autel votif dédié à Dionysos. Ce qui est sùr, c’est que le bas-relief de Constantinople trahit au premier coup d’œil la main d’un sculpteur attique. Se dressant légèrement sur la pointe de ses pieds nus, relevant du bout de ses doigts effilés les plis de sa tunique, avec un joli geste d’une coquetterie un peu mignarde, la danseuse effleure à peine le sol. Sa tunique sans manches laisse voir les délicates rondeurs du bras orné d’un bracelet; les plis de la fine étoffe, menus et souples, ondulent comme avec un doux frissonnement autour du corps svelte qu’ils semblent caresser, et une écharpe voltige sur les épaules de la danseuse, déployée comme des ailes qui soutiendraient de leurs battements son glissement aérien, semblable à un mouvement de vol. Il ne faut pas chercher bien loin les modèles dont s’est inspiré le Jean Goujon hellénistique à qui nous devons cette
i. Antike Denkmaeler, II, p. 35-36, fig. A et B.
L’ART
œuvre charmante. On songe aussitôt aux sculptures qui décoraient la balustrade du temple d’Athéna Niké, sur l’Acropole d’Athènes. La danseuse de Pergame est la sœur cadette de ces exquises Victoires, qu’un grand maître attique sculpta vers la fin du cinquième siècle, pour glorifier les campagnes heureuses d'Alcibiade.
Le bas-relief du musée ottoman n’est pas le seul témoignage qui atteste la pénétration du style néo-attique dans le royaume des Attalides. Le même musée possède un autre bas-relief, découvert dans la région de Pergame, inférieur au précédent, mais qu’on peut également ranger dans la série des œuvres néo-attiques de style libre. Il représente un sujet déjà connu par d'autres monuments : une Muse s’avançant vers la droite, et jouant de la cithare. M. S. Reinach, qui l’a signalé le premier, y reconnaît avec raison une sculpture exécutée vers l’année i5o environ, à Limitation d’un modèle de l'époque classique \ La communauté d'origine de ces deux bas-reliefs semble, au premier abord, justifier l'hypothèse formulée par M. Hauser et suivant laquelle le style néo-attique aurait pris naissance à Pergame 2. L'imitation des œuvres attiques du cinquième siècle ne serait qu'une conséquence des recherches érudites dont la bibliothèque était le centre; la curiosité éveillée par une connaissance plus précise de l'histoire de l’art aurait provoqué l'apparition du pastiche. Pourtant, la question ne nous semble pas encore résolue. Comme le remarque lui-même M. Hauser, le style néo-attique fleurit à Athènes dès le deuxième siècle ; on comprend fort bien que des artistes athéniens l'aient introduit à Pergame, sans qu’il soit nécessaire d’y voir une création proprement pergaménienne. D’ailleurs les recherches historiques suffisaient-elles à faire éclore ce style d’imitation? Ne suppose-t-il pas aussi des modèles? Et où pouvait-on les trouver, sinon à Athènes?
En mettant au jour tant de monuments qui nous permettent de suivre l’évolution de l'art pergaménien, les fouilles n'ont satisfait qu'en partie notre curiosité. D’autres artistes, à côté des sculpteurs, avaient concouru à embellir la résidence des Attalides. La peinture avait sa part dans la décoration des édifices et des palais royaux. Mais il est à peine besoin d'ajouter que les textes seuls nous l'apprennent. Il y avait à Pergame de grandes peintures murales, véritables tableaux d’histoire, où étaient représentées ces défaites galatiques dont la sculpture avait su tirer le parti que l’on sait. Pausanias en signale une, sans indiquer où elle se trouvait3. Le pein-
1. S. Reinach, Comptes rendus de l'Acad. des Inscriptions , 189g, p. 325, et Revue des Études grecques , 1900, p. io-i5, pl. I.
2. Hauser, Diù neu-attischen Reliefs, p. 180 et 187. Cf. Jahrbuch des arch. Inst., 1898, Arch. An\eiger, p. 199.
3. Pausanias, I, 4, 6. Urlichs a supposé, mais sans preuves, qu’elle était l'œuvre de Milon, élève de Phyromakhos ( Pergam . Inschriften , p. 80).
tre Pythéas de Boura était l'auteur d’un tableau où figurait un éléphant, et c'est une hypothèse légitime d'admettre que le sujet était un épisode de quelque bataille livrée à Antiochos et aux Galates '. Mais combien d’œuvres perdues et ignorées sommes-nous en droit de supposer, en songeant au vaste champ qu’offraient à la peinture les murs des portiques d'Athéna Polias et du grand autel, et ceux des salles des palais royaux! Au moins, sur l'emplacement de ces derniers, les fouilles ont-elles mis à découvert d'importants vestiges de mosaïques, et ces trouvailles confirment ce que nous apprennent les textes sur la florissante école de mosaïstes que les Attalides avaient groupée autour d’eux. Le plus célèbre de ces maîtres était Sosos, dont Pline décrit une des œuvres les plus admirées, ïasarotos oecos 1 2. L'artiste avait représenté une salle à manger que les convives venaient de quitter, avant que les serviteurs l’eussent balayée; elle était encore encombrée des débris du repas, et des oiseaux familiers y venaient picorer. Ce qui attirait surtout l'attention, c étaient des colombes, dont l'une buvait, et obscurcissait l’eau par l'ombre de sa tête, tandis que d'autres faisaient leur toilette, perchées sur le bord d’un canthare. Plusieurs monuments prouvent que l’œuvre de Sosos a été souvent copiée. On en reconnaît Limitation évidente dans la mosaïque du musée du Latran, découverte sur l’Aventin en i832, et signée par Héraklitos 3. Le tableau central, qui n a pas été retrouvé, reproduisait sans doute le motif des colombes; une mosaïque à fond blanc, qui encadre des paysages, montre des débris de repas, os d’oiseaux, arêtes de poissons, coquilles, épluchures de fruits, et jusqu'à une souris grignotant une noix. C'est certainement là un souvenir direct de l’œuvre de Sosos, véritable nature morte, où les choses étaient observées et rendues avec un réalisme amusant. Quant au sujet des colombes, il nous est conservé par la mosaïque du Capitole, découverte en 1737 dans la villa d’Hadrien 4. La mosaïque de Sosos était donc célèbre à Rome. Stace, décrivant la maison d'un riche Romain, parle des asarota, comme si ce genre de décoration était imposé par la mode dans les demeures opulentes 5 6.
Ville de cour, Pergame était le centre des arts de luxe, comme la toreutique, le travail de l'ivoire, la gravure en pierres fines. Nous avons déjà cité, parmi les artistes, des ciseleurs renommés, Antigonos, Stratonicos de Cyzique, à qui il convient peut-être d'attribuer les reliefs d'ivoire, représentant la mort des Niobides et la défaite des Galates à Delphes, dont Auguste avait fait orner les portes du temple d'Apollon Palatin (\ Un autre, Boëthos, originaire de Chalcédon, a probable-
1. Etienne de Byzance, s. v. Boîpa. Cf. Pottier et S. Reinach, La nécropole de Myrina , p. 322.