‹ Pergame; restauration et description des monuments de l'acropole;Chapitre 18 sur 140 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA DYNASTIE DE PERGAME

La ville hellénistique, celle qui fait proprement l’objet de notre étude, est presque entièrement l’œuvre d'une même famille de dynastes et de rois. Raconter par le menu l’histoire du royaume de Pergame, en suivre pas à pas le développement, exposer en détail les événements politiques auxquels sont mêlés les Attalides, ce serait là une tâche qui excéderait singulièrement les limites où nous devons nous enfermer1. Mais c'est à cette histoire que la ville royale doit sa physionomie particulière; elle est, en quelque sorte, racontée par les monuments. Nous ne pouvons donc nous dispenser de rappeler au moins les faits essentiels.

Philétairos (283-263). L'État de Pergame prend naissance dans les temps troublés qui suivent le morcellement de l’empire d'Alexandre. Un seul homme avait

i. De môme, une bibliographie complète des travaux relatifs à l’histoire de Pergame serait considérable et inutile en partie, puisque plusieurs de ces monographies, comme celle de van Capelle (De regibus et antiquitatibus pergamenis , 1842) sont antérieures à la découverte des inscriptions qui ont renouvelé cette histoire. Nous citerons surtout l’ouvrage de Uberto Pedroli, Il regnodi Pergamo (Turin, 1896), la dissertation de C. Meischke, Symbolae adEumenis II Pergamenorum regis historiam(Leipzig, 1882), Pauly-Wissowa, Real Encyclopaedie, art. Attalos; J. L. Ussing, Pergamos, 1899, et la grande Histoire de t Hellénisme de Droysen, traduite par M. Bouché-Leclercq. Le commentaire des inscriptions de l’époque des Attalides, par M. Max Fraenkel (. In schriften von Pergamon, VIII ‘), est un riche répertoire de faits et de textes historiques.

pu caresser le rêve généreux et chimérique de maintenir l’unité. de l’empire : c'était Antigone. Mais sa défaite à Ipsos (3oi), puis sa mort, ont mis ce rêve à néant. Au commencement du troisième siècle avant notre ère, l'ancien royaume d’Antigone, qui comprenait l’Asie Mineure, est disloqué, et partagé entre les rois de Thrace et de Syrie. Pergame appartient au roi de Thrace, Lysimaque. Maître de la forteresse qui couronne l’Acropole, Lysimaque y avait enfermé son trésor, et il en avait

confié la garde à un phrourarque, l’eunuque Philétairos, originaire de la petite ville de Tieionen Bithynie l. Le phrourarque de Pergame avait les qualités d'un homme d'Etat; il était ambitieux, énergique, et ne péchait pas par excès de scrupule. Il saisit habilement la première occasion de se détacher d'un royaume dont il devinait la faiblesse. En 284, le vieux roi Lysimaque, circonvenu par les intrigues de sa femme, l’Egyptienne Arsinoé, fait assassiner son propre fils Agathoclès, né d'une première femme, l'Odryse Mécris. Les villes grecques d’Asie Mineure s’indignent et se révoltent. Philétairos suit leur exemple; il livre au roi de Syrie, Séleucos, la forteresse et le trésor, riche de 900 talents. Les progrès des « séleucisants » en Asie Mineure, la bataille de Coroupédion, où Lysimaque est battu et tué, 1 affranchissent de toute inquiétude du côté de la Thrace. Il n'allait pas tarder à se sentir également libre du côté de la Syrie. La mort de Séleucos, assassiné en 281 par Ptolémée Kéraunos, provoque de graves complications, contre

(Musée de Naples )

T. Strabon, XII, 4, 1. Pausanias (1,8, 1), le donne comme une eunuque paphlagonien. D’après Karystios de Pergame, cité par Athénée (577 B;, la mère de Philétairos aurait été une joueuse de flûte paphlagonienne, Boa. On dressa plus tard une généalogie en règle pour le fondateur de la dynastie pergaménienne. Une inscription nous en a conservé un fragment. Inschriften von Pergamon, VIII1, n° 61 3, B.

LA DYNASTIE DE PERGAME

lesquelles se débat le nouveau roi de Syrie, Antiochos Ier Soter. Philétairos se proclame indépendant, acquiert un petit territoire, sans doute dans la basse vallée du Caïque ', et lorsqu’il meurt en 263, à l’âge de quatre-vingts ans, il est déjà, de fait, dynaste de Pergame.

Un buste du musée de Naples nous a conservé les traits de l’eunuque de Tieion2. C’est un visage glabre, un peu bouffi; toutefois les yeux enfoncés, la bouche volontaire, le menton découpé avec fermeté, donnent à la physionomie un accent énergique. Il est probable que ce buste reproduit une statue exécutée du vivant de Philétairos; mais nous possédons d’autres documents iconographiques. A partir du jour où Pergame, ne redoutant plus les revendications des Séleucides, cesse de frapper sa monnaie au type de Séleucos, c’est l’effigie de Philétairos qui prend place sur les tétradrachmes et elle y figure jusqu’à la fin de la dynastie 3. Une suite de monnaies nous montre la tête du premier dynaste, tantôt couronnée de laurier, tantôt ceinte de la bandelette qui est l’insigne des princes déifiés. A voir ce visage au menton massif, où les caractères saillants sont étrangement soulignés, on croit avoir sous les yeux le portrait de Philétairos idéalisé, si l’on peut dire, par le réalisme hellénistique.

Eumène Ier (263-241). — L’héritage de Philétairos ne pouvait se transmettre en ligne directe; mais le dynaste avait deux frères, Eumène et Attale. Pour s’assurer un successeur, il avait adopté le fils de son frère aîné, qui portait, comme son père, le nom d’Eumène4.

L’Etat de Pergame ne comprenait encore qu'une capitale et quelques villes. Eumène Ier acquiert la région située au pied de l’Ida. Pour assurer la sécurité de ses frontières, il établit deux forteresses, l’une près de l’Ida, Philétaireia, l’autre, Attaleia, sur les confins de la Lydie5, et il y place de fortes garnisons. Mais il faut compter avec ces soldats, Tralles d’Illyrie, vétérans macédoniens, vieux routiers

1. Athénée, 577, B. d après Karystios : <I>iXÉTatpov tov IIspYâiAou xa't t?îç Kaivîiç Taux»]? Xeyoimuvj; SaotXsrjTavTa yôtpaç. Cf. Strabon, XIII, 4, 1.

2. Gercke, Eine marmorbüste der herkulanischen Villa, dans les Bonner Studien , p. 139, pl. VII. Arndt, Griech. und roem. Portrâts, n° 108.

3. Imhoof-Blumer, Die Mün\en der Dynastie von Pergamon, Berlin, 1884, pl. I -I I. Catalogue of the greek coins, Mysia, pl. XXIII, 1 3 , pl. XXIV, XXV. Les premières monnaies de Pergame, frappées sous Philétairos, sont au type d’Alexandre. Viennent ensuite, sans doute de 281 jusqu’aux premières années du règne d’Eumène Ier, les monnaies au type de Séleucos.

4. La filiation est nettement établie par une inscription de Délos, où le successeur de Philétairos est appelé EùfiEvr,; Eùu.evou toü <I»iXETa£pou àSEXtpoü. Homolle, les Archives de V intendance sacrée à Délos , p. 6r, note 4. Dans les inscriptions de Pergame, Eumène est désigné comme le fils adoptif de Philétairos. Eûuevt)? «D.XsTaipou, Inschriften von Pergamon, n° 1 3, 1. 1.

5. M. G. Radet a identifié à Yénidjé-Keuï, à deux heures au nord d’Ak-Hissar, l’ancienne Thyatire, l'emplacement d'Attaleia. Bulletin de correspondance hellénique, XI, 1887, p. 173.

TÉTRADRACHME DE PHILÉTAIROS AU TYPE DE SÉLEUCOS.

(Cabinet des médailles. Coll. Waddington, n° 969.)

racolés un peu partout, et dont la fidélité douteuse n'est achetée que par la promesse d'une bonne solde. Une inscription de Pergame jette un jour curieux sur les rapports du dynaste avec ses soldats, sur les difficultés que créent leurs exigences1. Une sédition a éclaté parmi les troupes qui gardent les deux forteresses; Eumène est obligé de passer avec elles une convention. Elles recevront en argent leurs rations de blé et de vin; les invalides toucheront la même solde que lorsqu’ils étaient au service; les soldats auront le droit de léguer leur solde à leurs enfants par testament, et ils seront libérés à quarante-quatre ans. Moyennant quoi, ils jurent fidélité à Eumène par les grands dieux, par Gê, Hélios, Athéna Areia et la Tauropole, et s’engagent à combattre pour le dynaste « à la vie et à la mort ».

Les Séleucides ne renonçaient pas à faire valoir leurs droits sur le territoire de Pergame; ils le revendiquaient comme une portion des Etats de Lysimague,

par l’ivresse, ses États s’étaient accrus de plusieurs villes, entre le golfe d Elaea et celui d’Adramytte.

Attale Ier (2 41-197). — Eumène Ier laissait à son successeur un domaine dynastique, une armée, un riche trésor de guerre. Attale Ier se créa un royaume. Cousin d’Eumène, il était le fils du plus jeune frère de Philétairos, Attale 1 ancien, qui vivait à Pergame au temps du premier dynaste, et y menait, semble-t-il, un train de maison considérable. Il était riche et faisait courir ses chevaux à Olympie. On a retrouvé, dans les fouilles, la base d’un monument votif consacré par Attale l’ancien, en souvenir d’une victoire olympique; elle nous a conservé une inscription métrique, où un Pindare pergaménien a célébré, en vers agréables, le succès remporté aux bords de l’Alphée2.

« Beaucoup de chars vinrent de Libye, beaucoup d’Argos, beaucoup de la grasse Thessalie, et parmi eux on comptait ceux d’Attale. La barrière qui contenait leurs rangs pressés fut tendue à l’aide d’une corde flexible; celle-ci, avec un bruit retentissant, ouvrit la carrière aux poulains rapides, qui allongèrent à travers le stade leur file serrée, courant les uns derrière les autres. Le char d’Attale, semblable à la tempête, fit toujours voler sous les pieds de ses chevaux la première poussière, et les attelages haletants poursuivaient leur course. Alors le char d’Attale fut proclamé

conquis par eux à la bataille de Corou-

pédion. Eumène dut entrer en lutte avec Antiochos Ier, et c’est là le fait le plus saillant de son règne. Une bataille en-

gagée près de Sardes tourna à l’avantage du dynaste de Pergame, et lui fit gagner de nouveaux territoires. Lorsqu'il mourut, en 241, d'une congestion causée

1. Inschriften von Pergamon, VIII', n° i3. Cf. Ch. Michel, Recueil d’inscriptions grecques, n° 1 5, p. 9.

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