Nec in tota conspectior ilia capillis
Pars fuit. »
Ovide, Métamorphoses, IV, 791.
LE GRAND AUTEL
Les divinités de la mer. Elles sont réparties sur le reste de la frise, y compris le pilastre du côté ouest, et la paroi de l'escalier. La dernière figure de la face septentrionale était celle de Poséidon, dont le nom se lit sur un des blocs de la corniche. Le dieu était monté sur un char attelé d'hippocampes; un fragment conservé nous montre un de ces chevaux marins au corps de poisson, morceau d'une étonnante habileté, où 1 artiste a rendu avec un curieux réalisme le réseau des écailles et les nervures des nageoires. En retour d'angle, sur la face ouest, Triton, reconnaissable à son buste humain soudé à un corps d’hippocampe, combat contre un Géant qui s est fait un bouclier d une peau de lion. A côté de lui Amphitrite frappe de sa lance son adversaire. Le couple divin tient toute la largeur du pilastre. Enfin, sur la paroi de l'escalier, la frise est remplie par les figures de Nérée et de 1 Océanide Doris, auxquelles font suite celles d'Océanos et de sa femme Doris. Dans la partie la plus étroite, là où les marches de l'escalier ont graduellement rétréci la hauteur du champ, un aigle volant éploie ses larges ailes, répondant au motif analogue qui occupe la même place sur l'autre paroi. Ainsi la frise commence et finit par une figure identique, celle de l'oiseau cher à Zeus, comme si 1 artiste avait voulu rappeler, par ce double symbole, la dédicace du grand autel.
Si abrégée que soit notre description, elle suffit à donner une idée de cette œuvre colossale, une des plus importantes, et peut-être la plus surprenante, parmi les grandes sculptures décoratives que nous a laissées l'antiquité. A quel artiste devons-nous faire honneur de la composition? Quelle main robuste a tracé l'esquisse de cette prodigieuse mêlée? Nous l'ignorons. Nous savons seulement que toute une équipe de sculpteurs a été associée à l'exécution. Des signatures plus ou moins complètes nous font connaître quelques noms : Dionysiadès, Ménécratès, Mélanippos, O restés, Théorrétos, ces deux derniers Pergaméniens. Un Athénien, dont le nom a disparu, figurait aussi parmi les sculpteurs du grand autel1. Ces artistes sont d'ailleurs des inconnus, et n'ont laissé aucune trace dans les sources littéraires2 3. Mais nous pouvons les juger à l'œuvre, et Théorrétos,
1 auteur de la partie de la frise qui occupe la paroi orientale de l’escalier, est assurément plus qu'un simple praticien.
Ce n est pas ici le lieu de rechercher quelle place occupe la frise dans l'histoire de 1 art hellénistique, et de quelle vive lumière elle éclaire une période naguère mal connue de la sculpture grecque D'autre part, nous aurons à indiquer plus
1. Inschriften von Pergamon, VIII n04 70-85. Cf. Loewy, Inschriften griech. Bildhauer, n" i55.
2. Remarquons seulement que Ménécratès porte le même nom que le père adoptif d’Apollonios et de Tauriscos de Tralles, les auteurs du Taureau Farnèse (Pline, Nat. Hist., 36, 34). Ménécratès est peut-être un artiste de Tralles.
3. On consultera avec profit sur cette question, le beau mémoire de Brunn, Jahrbuch der k. preuss.
loin, en étudiant les caractères généraux de l'art pergaménien, l'évolution de style quelle nous montre terminée, dans une œuvre qui est comme le manifeste de l’école nouvelle. Nous voulons seulement résumer l'impression que laisse cette vaste page de sculpture décorative. Ce n'est point, certes, l'impression d'une œuvre banale. Poursuivre, sur un aussi long espace, le développement d'un thème unique, l'ordonner suivant les règles d'une composition habile, le soutenir avec une verve et une fougue qui ne se démentent pas, faire passer partout comme un souffle d'emportement et une furie de combat, voilà qui n'est point banal. Assurément on a beau jeu à relever çà et là des réminiscences, à retrouver dans tel ou tel motif de détail la répétition d'un type plus ancien emprunté à la sculpture du cinquième ou du quatrième siècle. Personne ne contestera ces emprunts. L’auteur de la frise a mis à contribution les sculptures du Parthénon. L'Apollon rappelle le Lapithe d'une des métopes; le Géant tombé à ses pieds est inspiré par le préfendu Ilissus du fronton occidental; l'Athéna, qui ressemble si fort à celle du puteal de Madrid1 dérive peut-être du fronton oriental. Un autre Géant de la frise a pour ancêtre direct une des figures de la stèle de Dexiléos. Le dieu Æther, luttant contre le Géant Léon, semble bien avoir pour prototype un Héraclès combattant contre le lion de Némée2. Et l'on pourrait sans doute surprendre encore d'autres analogies, si la sculpture grecque nous était plus complètement connue. Mais l'auteur de la frise aurait-il été de son temps, s'il n'avait, comme tous ses contemporains, puisé dans les trésors d'art créés par plusieurs siècles de production?
Laissons donc là des réminiscences bien excusables dans une œuvre qui comptait plus d'une centaine de figures. Il est plus juste de faire la part des nouveautés, et elles abondent. La nouveauté réside d'abord dans la puissance du sentiment dramatique avec lequel est mise en scène cette lutte prodigieuse, qu'accompagnent le fracas du tonnerre et le tumulte des éléments déchaînés. Recherche des contrastes les plus saisissants, opposition des formes les plus belles avec les formes les plus monstrueuses, expression de la douleur physique dans ce qu elle a de plus poignant, voilà les moyens mis en œuvre par ces habiles dramaturges. La nouveauté réside encore dans la volonté nettement accusée de rajeunir, par des combinaisons imprévues, le vieux thème usé de la Gigantomachie. Rappelez-vous le type étrange d'Hécate, et ces figures d'animaux, chiens, lions, hippocampes, qui introduisent une note pittoresque dans ce long défilé de combattants.
Sammlungen , V, 1884, p. 231-291. Voir aussi Conze. Goetting. gelehrten Ançeiger, 1882. p. 897. L. R. Farnell, Journal of hellenic Studios, III, p. 3oi ; IV. p. 124.