CHAPITRE VII
LA BIBLIOTHÈQUE
Les rois de Pergame ne s'étaient pas seulement préoccupés d’embellir leur résidence, d’y mettre à l’œuvre architectes et sculpteurs. Ils avaient eu l’ambition d’en faire un centre de haute culture littéraire et de recherches érudites. Peutêtre suivaient-ils en cela leurs goûts particuliers; mais surtout ils s’inspiraient des idées de leur temps. Dans ce monde hellénistique, si curieux des choses de l'esprit, la gloire littéraire était le complément de la puissance. C'était toujours vers la vieille Grèce, bien déchue, mais restée la terre sainte de l'hellénisme, que ces rois de fraîche date tournaient les yeux; elle était la dispensatrice de l’opinion, et pour elle, des dynastes couronnés n'auraient été que des demi-barbares, s'ils n’avaient donné à leur royauté le lustre suprême, en se faisant les protecteurs des lettres et de la science.
Ptolémée Philadelphe avait doté Alexandrie de la riche bibliothèque réunie au Musée'. Les Attalides n’entendaient pas laisser sans partage ce privilège à
i. Voir, sur la bibliothèque d’Alexandrie, Couat, La poésie alexandrine sous les trois premiers Ptolémées , p. 14 et suivantes; Dziatzko, dans Pauly-Wissowa, Real-Encyclopaedie der klassischen Altertumwissenschaft, III, 1, § 5. Cf. Victor Mortet, Recherches sur l'emploi des termes StfiXioOifaï], piSXiosûXa!; dans l'Egypte romaine , Revue des Bibliothèques, avril-mai 1899.
1 Égypte. Ils semblent avoir déployé une activité extraordinaire pour mettre rapidement la bibliothèque de Pergame au niveau de celle d’Alexandrie. On connaît l'anecdote rapportée par Strabon1 2. Un disciple de Théophraste, Nélée, conservait à Skepsis les livres de son maître et ceux d'Aristote, légués à Théophraste. Sachant que le roi de Pergame faisait rechercher partout les livres rares, les héritiers de Nélée s'avisèrent de cacher dans une cave la bibliothèque d'Aristote, pour la soustraire aux perquisitions des agents pergaméniens. Les textes font allusion à la rivalité jalouse avec laquelle Eumène II et un Ptolémée, sans doute Philométor, se disputaient les ouvrages précieux. Suivant une tradition qui nous est parvenue sous plusieurs formes, c’est à cette concurrence entre bibliophiles qu'est due 1 invention du parchemin-. Au dire de Pline, Ptolémée ayant interdit l'exportation du papyrus pour entraver le développement de la bibliothèque rivale, on imagina à Pergame de le remplacer par des peaux préparées3; on en fit ces $£pjA*?iva pi^Xta dont il est question dans une inscription de Priène, datant du deuxième siècle avant notre ère4. Une autre tradition a conservé le souvenir des efforts faits par les Attalides pour faire prévaloir l'invention nouvelle. Rome fut le théâtre d'une sorte de concours entre le papyrus et le parchemin. L’un était présenté par l'envoyé de Ptolémée, le grammairien Aristarque; l'autre avait pour ■champion un savant de Pergame, Cratès de Mallos, dépêché par Attale5. C'est ainsi que le parchemin aurait trouvé droit de cité en Italie. Il y reçut certainement le nom d'où dérive son appellation actuelle, celui de « mémbranae Pergamenae » ou simplement « Pergamenae » 6, et l’emploi s’en vulgarisa comme celui d’une matière durable, propre à assurer, suivant le mot de Pline, « l'immortalité des hommes ». Il est certain que l'innovation inaugurée à Pergame eut une influence heureuse pour l’accroissement de la bibliothèque. Nous pouvons, grâce à un renseignement très précis, juger du degré de richesse qu’elle avait atteint au premier siècle avant notre ère. En 47 avant Jésus-Christ, une des bibliothèques d’Alexandrie fut détruite par un incendie. Le désastre eut pour cause l’embrasement des vaisseaux du port, survenu pendant un combat entre César et Achillas. Pour réparer cette perte, Antoine donna à Cléopâtre deux cent mille volumes à un seul exemplaire (piëXta à7r)Æ) enlevés à la bibliothèque des Attalides 7.
Avant les fouilles de MM. Humann et Conze, on savait fort peu de chose sur