‹ Peril en la demeure comedie en deux actes, en proseChapitre 6 sur 59 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

mères... ce n’est pas tout profit que leur métier... il y a de bons moments, c'est vrai; mais il y en a de terrible?, et un des pires assurément, mon ami, est celui où une mère, honnête femme et bonne chrétienne , est forcée d'abandonner son fils aux entraînements équivoques du monde et de la jeunesse. Il le faut bien... mais quelle épreuve ! Tu ne peux imaginer tout ce que nous souffrons en vous voyant disparaître soudain, avec toute la fougue de la vingtième année, dans cette région mystérieuse où vivent les jeunes gens... région qui nous est inconnue, mais qui nous est justement suspecte. Nous savons ce que nous livrons à cet abime... •%- savons-nous ce qu’il nous rendra? Nous lui donnons un cœur que nous avons nourri, réchauffé, purifié contre le nôtre... et ce cœur,

comment nous revient-il souvent? Indigne de nous flétri de

douleurs qui se refusent à nos larmes... saignant de blessures que la main d’une mère n’ose toucher ! Trop heureuses encore quand cette chère âme, où «ous avons seules régné, nous garde par compassion quelque place obscure, où nous nous glissons... en rougissant!

ALBERT

En rougissant, ma mère?

HADAHE DE VITRÉ.

• Sans doute. En quelle compagnie nous tR)uvons-nous là? Oserais-tu, toi, me nommer mes rivales?

ALBERT

Vos rivales? mais...

MADAME DE VITRÉ

Ou ma rivale, que sais-je? Mais enfin, quand même j’ignorerais que les vagabonds de' ton âge se font de certains égarements un fatal poiçt d’honneur... suis-je aveugle? Ne vois-je pas clairement que tu as, pour ne pas vouloir quitter Paris, une do ces maudites raisons qu’on appelle de cœur, hélas!... Eh bien! mon enfant, cette certitude, accompagnée do l’ignorance des faits, me plonge dans des angoisses inexprimables. Aie pitié de moi, mon amil... Je ne te demande pas une confidence entière qui, sur de tels sujets, aurait peu de bienséance entre nous; mais, du moins, tu peux me rassurer... en gros... tu peux me dire que tu ne traînes pas ta jeunesse dans de honteuses aventures, que tu n’affiches pas ton nom et le mien dans quelque loge mal famée , dans quelque ruelle vénale?

io PÉRIL EN LA DEMEURE.

ALBERT

Eh bien, ma mère, je vous le dis, je vous l’affirme, et vous pouvez me croire... si j’entre quelquefois dans une coulisse, c’est uniquement par ton... par mode... mais sij’étai.® tenté des folies que. votre imagination me prête, je ne les irais pas chercher de

ce côté Mon cœur, puisque vous en parlez, trouverait où se

prendre, sans sortir de la sphère décente et délicate où mes goûts, mes habitudes, mon respect pour vous, me retiennent à jamais. Ainsi j’espère que vous voilà tranquille^

MADAME DE VITRE, Tirément. (

Mais pas du toutl comment arranges-tu cela? Quelle idée te fais-tu donc do ma conscience, de ma morale? (taie se uve.) C’est que justement voilà l’autre écueil que j’a'ppréhendais. Je ho sais si je ne préférerais pas encore te savoir perdu au fond d’un amour de pacotille, que de te voir, sous mes yeux, Sans le monde régulier où je vis, dans le cercle respectable de mes amitiés, porter le désordre et la honte au sein d’une famille, le désespoir au cœur d’un honnèto homme!

ALBERT) debout^ arec tue nuance d'embarras.

De ce côté encore, ma mère, vos inquiétudes sont sans fondement.

MADAME DE VITRÉ. '

üîais alors, je no comprends plus. Ce n’est pas hors du monde, ce n’est pas dans le monde l...*Tu n’es donc pas amoureux?

ALBERT

lion 1 • ■ - '

• MADAME DE VITRÉ

C’est donc d’une demoiselle?

ALBERT

Supposez... que ce soit d'une veuve?

ÏIADAME DE VITRÉ.

Ahl... Eh bien, damel si c’est une veuve.#, certainement c’est toujours fort déolorable... mais du moins cela ne peut nuire qu’à elle... il n’y a plus les mêmes tenants et les mêmes aboutissants. Au point de vue de la morale, assurément ça ne vaut pas mieux, mais enfin... Et puis, à la rigueur.^ on peut répouser# As4u la pensée de .l’épouser?

. AGTÈ I, èCÈNÈ îtt. U

* ALBERt.

Ma mère, fnmcliement, non.

MADAME DE VlTltE^ ^^èchoment.

En ce cas, jo ne veux pas en savoir plus long. Laissez-moi...

allez-vous-'en. ( Elle passe k droite.)

- ^ • ALBERT

Quoi ! ma mère , allez-vous me bannir de votre présence , me déshériter, pour une ameurette digne de l’âge d’or... une bluette idéale... un frontispice de romance?

MADAME DE VITRE, le regardsnt.

Pas davantage? Bien vrai? C’est que... tu comprends bien... si ce n’était qu’un enfantillage de ce genre-là, nous pourrions en cau:er tous deux. Je n’entends pas non jilus t’éloigner de mdf par une sauvagerie obtuse... j’en rirais tout bonnement, (confidenueii.mon).) Tu dis donc qu'il s’agit entre cette veuve et toi d’une tleu-

rette de sentiment... d’une petite idylle tout à fait honnête?

jk ^ ’ ALBERT.

, ^ Oh ! tout à fait cela, ma mère. C'est une personne si réservée... une âme si inquiète et si délicate I

• MADAUtE DE VITRÉ.

Ohl ça ho fait pas do doute... un ange bleu. Et esb-il ici?

ALBERT, baissant la roix.

Non... niais je ne désespère pas d’avoir de ses nouvelles. Figurez-vous que nous po.sscdons un petit télégraphe mystérieux

j’ai eu toutes les peines du monde à l’établir.

MADAME DE VITRÉ

Vraiment?

ALBERT

Et il doit fonctionner ce soir pour la première fqis. Aussi vous me voyez dans une anxiété... je suis sur le gril !

Et... en quoi consiste-t-il, ce télégraphe?

ALBERT , myst^rieusemeni.

. C’est une bague.. . un rubis, qui, par son absence, ou par sa pré- Mnce au doigt du mari... .

• ’ MADAME DE VITRÉ, arao écUt. ^

Comment, du mari! Tu me disais que c’était une veuvef..

^ ALBERT. w •

• Tih bien ,'oui 1 Ai-je dit le mari? Ah ! pardon ! je ne sajs où j’ai

l’esprit..; Le nîari, maintenant:.. PaurvTe homme! il est bien loin !.., Non, c'est un parent, un cousin, un prétendant officiel... qu’on peut appeler le mari, du reste, parce qu’il en tient l’émploi classique.. . . ^

MADABIE DE VITRÉ, &ec<mant U t£to. ’

Oui!... cela me parait assez-clairl... En voilà assez... en voilà trop ! Je sais’ ce que je voulais savoir. Et c’est là tout ce qui vous occupe !... Tout ce qui vous occuperait jamais, si oh vous laissait fairej Mais je ne l’entends {)oint ainsi : la vie d’un homme, m^ fils, n’est point faite pour se dépenser dans des entreprises ^o Salon , de boudoir ou de coulisses.. Outre qu’il faut avoir jmo faible estime de soi-méme pour se conjtenter du rôle qu’on j^o dans le monde en cette qualité, le moment arrive vite où ^^s ' vous trouvez destitué même des misérables avfeta^es de ce r^lj^ Alors, que reste-t-il? Regardez notre ami, le comte de Favière^, je l’ai yn assurément plus brillant, pluâ choyé et plus triomphant que vous ne le serez jamais ; c’était le beau Faviè^es... il n’avait pas d’autre état. Et maintenant, vous. pouvez le voir sombre, délaissé et hargneux, coopno une lionne édentée, mécontent de sa personne, de chacun et do toutes choses. Inutile toujours , insupportable souvent, afiublé de prétentions posthumes qui ridiculisent ses cheveux blancs; attendant enfin péniblement le terme d’une vie qui ne fera défaut qu’à .lui, qui ne laissera pas une trace, pas un souvenir, pas un regret T Est-te un homme, cela? Est-ce la destinée que vous' rêvez?.'.. Non, je ne puis le croire. Vous êtes jeune et fort étourdi ; mais vous avez le cœur trop bien placé , je pense , pour perdre à ce point tout souci de votre dignité, do mon bonheur, et .je puis ajouter, Albert, d’une mémoire qui doit ngus êtte sacrée à tous deux, et que soulèverait d’indigna- 4.iou une'vie si mal 'comprise et, si lâchement pratiquée!... Je vous parle de votre père, mOn enfaùt. , > ‘ . . ^

AYiBERT, lui bai&ant UjnaÎD| d’ua ton sorieux

. Je ne puis, que m’incliner,- Madame, ,,et vous demander ce que vous exigez de moi, ' ' • -,

. Digilizf^

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