PEI{1L
— Vous en êtes sûr? demanda la mère.
— J'en suis sûr, et je vous en donne ma parole d'honneur!
Mme Heurtey le regarda par deux fois, puis baissa les yeux en disant : — Je vous crois, monsieur.
Après un silence pendant lequel Mélétis s'applaudit beaucoup de sa résolution, elle reprit :
— Pourquoi me l'avoir caché?
— Parce que votre fils a dépensé pas mal d'arjjent dans son installation, et qu'il craignait vos reproches.
Mme Heurtey ne répondit pas; le jeune homme se crut encouragé à continuer.
— Entre nous, chère madame, — vous savez que je vous aime et vous respecte infiniment, n'est-ce pas? — mais entre nous, vous tenez André un peu court. Rien n'est plus honorable que votre manière de voir, sans doute ; mais au point de vue des mœurs actuelles, elle est un peu... je ne voudrais pas vous faire de peine, et je ne trouve pas le mot qui rendrait mon idée...
— Dites celui qui vous était venu, fit Mme Heurtey avec son apparente impassibilité.
— Un peu étroite, alors, puisque vous le permettez. Les jeunes artistes ont besoin de plus de liberté... Voulez-vous savoir le fin fond de ma pensée? Eh bien, vous avez eu tort de vouloir retenir André chez vous; il aurait fallu le laisser loger à son atelier...
— Il se serait perdu plus tôt! dit la mère d'une voix creuse.
— Il ne se serait pas perdu du tout. Mais, chère madame, à l'heure qu'il est, il n'est pas perdu le moins du monde!
90 PKRIL.
— Il Test pour nous, pour moi, surtout!
— Permettez; il y a perdu et perdu ! Si vous voulez dire que votre fils ne sera plus jamais le petit jeune homme bien sage qui rentrait se coucher à onze heures du soir, je crois qu'en effet celui-là ne reviendra pas. Mais André est un homme, à présent, dans la plénitude de son talent et de sa force, un homme qui est déjà connu, qui sera bientôt célèbre, et cet homme-là vous donnera beaucoup de gloire et de joie, pourvu que vous consentiez à le traiter en homme, et non plus en enfant.
iNIme Heurtey ne disait rien. Mélétis, qui avait parlé tout d'une haleine, fut j)ris d'une quinte de toux. Quand il se fut calmé, la mère d'André reprit :
— C'est une femme qui l'a changé à ce point. Vous
a connaissez:
— Chère madame, repartit Niko encore tout secoué et peu en état d'argumenter, si je la connaissais et que ce ne fût pas la dernière des créatures, mon devoir serait de vous répondre non. En l'état actuel des choses, je suis heureux de pouvoir vous répondre que je ne la connais pas, André ne m'ayant fait aucune espèce de confidence à ce sujet.
— C'est une femme, répéta Mme Heurtey en tenant ses yeux obstinément baissés.
— Et si c'était vraiment une femme, et que son amour donnât à votre fils plus de talent et de courage qu'il n'en a jamais eu, vous n'auriez pourtant pas trop sujet de lui en vouloir! rétorqua Mélétis.
La mère leva sur lui son regard sévère.
— Si c'était une honnête femme, monsieur, elle ne se cacherait pas et il ne la cacherait pas. S'il se cache
de moi, — de moi sa mère, — c'est que ce n'est pas une femme qu'il doive, qu'il puisse aimer. Ou bien c'est une femme mariée qui trompe son mari, ou bien c'est une rien du tout qui trompe tout le monde.
— Chère madame...
— Enfui, c'est une femme qu'il ne peut pas épouser! voilà tout! fit-elle en se levant.
Elle se rassit brusquementcomme elle s'étaitlevée, avec un pli d'amertume protonde au coin de la bouche. Evidemment, Mélétis perdait son temps à essayer de lui inculquer la moindre idée d'indulgence ou seulement de tolérance; fort ennuyé du rôle qu'il jouait là, il se leva pour s'en aller.
— Vous partez? lui dit Mme Heurtey, sans bouger de son fauteuil, en face de lui.
— J'ai une masse de choses à faire, répondit évasivement lejeune homme.
— Et puis, je vous ai causé de l'ennui avec mes questions, insista la mère d'André. 11 faut me le pardonner, monsieur, je ne sais à qui m'adresser...
Le bon garçon prit affectueusement dans les siennes les mains ridées de Mme Ileurley.
— Voyez-vous , chère madame , dit-il avec le charme de douceur persuasive qui lui était propre, ce que vous avez de mieux à faire, c'est de ne vous adresser à personne et de laisser les choses aller leur train. En ce moment, André, tenu trop longtemps sous votre aile, a besoin de liberté; il en prend trop, pensez-vous? Laissez-le faire, il ne vous en reviendra que plus sûrement. Et surtout, ne le grondez pas, ce serait le moyen de tout gâter.
Mme Heurtey l'écoutait, la tète baissée; les coins
de sa bouche expressive s'afjitaient nerveusement, mais elle se contraignait au silence.
— Mais, monsieur, dit-elle enfin, ma situation est bien difficile! Que voulez-vous que je dise à ma fille, quand elle me demande pourquoi son frère a quitté la maison, pourquoi il ne vient plus? Ce sont de ces choses que les hommes ne comprennent pas, mais une mère a ses devoirs.
Mélétis resta fort embarrassé; ce côté de la question ne lui était jamais venu en l'idée, et pourtant il tenait Éliette pourune petite personne sag^e et avisée, qui parlait peu et pensait beaucoup.
— Dites-lui que son frère travaille... qu'il fait sa situation dans le monde... C'est vrai que c'est embarrassant, tout de même !
Après avoir cherché un instantdans sa tète sansrien trouver, il tendit la main à Mme Heurtey en disant :
— Je chercherai une explication, j'en trouverai une, je vous le promets. Et puis, je dirai à André d'en trouver une. Que diable! c'est bien le moins qu'il s'occupe un peu de ses affaires !
— Vous reviendrez, monsieur? fit Mme Heurtey en le reconduisant.
Elle avait une politesse particulière qu'on jugeait froide au premier abord et qu'on trouvait ensuite singulièrement flatteuse pour soi.
— Je reviendrai? Parbleu! oui, je reviendrai ! Vous avez été pour moi d'une bonté parfaite, chère madame, et c'est à vous-même que j'en sais gré, tout autant qu'à André qui m'a présenté à vous. Je reviendrai même souvent, pour vous parler de lui, surtout, [)Our vous encourager à l'indulgence...
Mme Heurtey hésifa un peu.
— H ne faudrait pas que ce fût pour mon fils seulement, monsieur, dit-elle lentement; je me suis attachée à vous... Et si vous deviez partir, j'en aurais du chagrin... Nous vous aimons beaucoup ici, et vous êtes très bon pour moi.
— Chère madame...
— Oui, je sais ce que vous allez dire, ce n'est pas la peine; je sens bien que je ne suis pas de votre monde, et que vous ne trouvez ici rien de ce que vous avez coutume de voir ailleurs; cette maison n'est pas jolie, pas arlistique, André me l'a dit... moi, je n'y connais pas grand'chose, mais pourtant je sens qu'il a raison. 11 s y serait peut-être plu davantage si j'avais voulu faire ce qu'il demandait...
— Quoi donc?
— Changer le papier des murs, mettre un peu de goût dans l'ameublement... Ce n'est pas la dépense qui m'effrayait autant que le dérangement; mes yeux sont habitués à ce qu'il trouve vilain, et à force d'habitude, j ai peut-être même fini par le trouver beau... Mais ma fille dit comme lui...
— Mlle Eliette est une personne d'un goût parfait, approuva Niko avec chaleur.
— Je le crois, fit la mère en redressant la tête avec le petit mouvement d'orgueil qu'elle avait en parlant de ses enfants; mais elle n'en sait pas beaucoup plus long que moi en fait d'art et d'ameublement, et nous avons peur de nous tromper.
— Voulez-vous que je vous aide? dit Niko spontanément, avec une sorte d'empressement joyeux dont il fut surpris lui-même. Je me connais un peu en
bibelots, en ma qualité d'Oriental, vous savez? J'ai plus d'une fois donné un coup de main à des amis.
— Ce ne serait pas la même chose ici, fit Mme Heurtey avec la nuance d'hésitation que le jeune homme avait remarquée; vos amis sont riches...
— Ah! si vous saviez comme il faut peu de chose pour transformer une inaison ! Tenez, vous avez un vilain papier sur le mur de votre salle à man«jer...
— Oui, André me Ta reproché, mais l'idée d'avoir des colleurs de papier m'effraye! Et puis, si l'on change le papier, il faudra refaire les peintures.
— Ne changez pas le papier; mettez dessus une étoffe, une étoffe à bon marché; on en a presque pour rien, et vous verrez quel changement! Il y a de jolies esquisses sur vos murailles, vous avez des bibelots amusants.
— Ce sont des trouvailles d'André.
— Il faut les mettre en valeur sur un fond sombre, dans le salon, d'andrinople dans la salle à manger.
— De l'andrinople!
Mme Heurtey ne s'était jamais figuré que l'andrinople pût servir à autre chose qu'à doubler des rideaux; les paroles de Mélétis furent pour elle une révélation.
— Mais alors, cela ne coûterait pas cher?
— Presque rien, vous dis-je.
Elle se ravisa :
— Mais il faut savoir l'employer, et nous ne savons pas!
— Voulez-vous m'accepter pour tapissier? Mesurez ce qu'il vous faut d'étoffe, achetez-le, et samedi prochain, je viendrai vous la poser sur les murs. Vous
aurez des clous, un marteau et des pinces. Et vous nie donnerez à déjeuner?
— Ah! de grand cœur! dit Mme Heurtey avec une sorte d'élan.
— A samedi, alors, répondit Niko en la quittant. A peine dans l'escalier, il se demanda par quel
l)izaiTe enchaînement de circonstances il en était venu à se proposer pour tapissier à l'incolore Mme Heurtey.
— C'est curieux, ce métier de terre-neuve qu'André me fait faire chez lui, se dit-il. Non seulement je repêche Mme Heurtey, qui se noie dans son chagrin, mais je repêche André lui-même qui se brouillerait le mieux du monde avec la pauvre femme, et je vais repêcher leur mobilier... ils ont de jolis détails, mais quel vilain ensemble! J'ai connu une femme tout à fait dans ce genre-là... Oh! pardon, mademoiselle.
Au sortir du vestibule, il avait failli heurter Éliette, qui rentrait essoufflée, toute rose d'avoir marché si vite; une bruine légère piquait de points brillants ses cheveux et la laine de sa jaquette ; elle était ravissante ainsi. La bonne, qui se sentait de l'ouvrage en haut, monta l'escalier quatre à quatre pendant que la jeune fille s'arrêtait interdite.
— Déjà rentrée? Vous avez donc couru?
— Piesque... Vous vous en allez, monsieur Mélétis?
— Comme vous le voyez, mademoiselle. Mais vous me reverrez bientôt, samedi; je viens faire le tapissier chez vous; préparez-moi un bon déjeuner surtout; je suis très gourmand. Ah ! et puis... bien sûr, vous n'avez pas d'échelle?
— Une échelle? Non, vous avez raison d'en être sûr. Qu'est-ce que vous pourriez faire d'une échelle, monsieur Mélélis?
Elle riait, fraîche sous le grand chapeau qui ombrageait son jeune visage.
— Monter jusqu'à votre balcon pour me mettre à vos pieds ! répondit inconsidérément Mélétis.
Eliette devint toute rouge, si l)ien qu'il en demeura interdit et se reprocha d'avoir plaisanté avec si peu de mesure.
— Voilà ce que c'est, pensa-t-il, que de fréquenter sans cesse des dames à qui l'on peut dire, sans réfléchir, tout ce qui vous passe par la tête! — Vous aurez bien un marchepied, à défaut d'échelle, on bien même, en montant sur la table, j'atteindrai au plafond, en m'allongeant un peu.
— Sans vous allonger ! dit gaiement Éliette, remise de son trouble. Ce n'est guère haut de plafond chez nous. A samedi, alors!
— A samedi, mademoiselle.
Elle avait déjà monté deux marches, lorsqu'elle se ravisa. Mélétis, debout sur le seuil de la rue, ouvrait méthodiquement son parapluie ; elle courut et l'arrêta, comme il avançait au dehors, avec précaution, son pied finement chaussé :
— Monsieur Mélétis...
11 se retourna, surpris.
— Fermez, s'il vous plaît, votre parapluie; je voudrais vous demander quelque chose. Pourquoi mon frère ne vient-il plus à la maison? Vous le voyez, je pense? Est-il malade, ou fâché?
Sur les trois questions, Mélétis pouvait répondre à
la moins embarrassante; ce qui lui donnerait le temps de préparer les autres.
— Je le vois; moins souvent qu'autrefois, car il est très occupé. Mais nous sommes toujours grands amis.
— Pourquoi ne vient-il plus?
— Mais, mademoiselle, il vient!... moins souvent, puisqu'il est occupé, vous ai-je dit.
Éliette baissa la tête.
— J'ai eu tort de vous demander, fit-elle sans le regarder; je vous en demande pardon... A samedi!
Elle s'enfuit dans l'escalier, où il entendit les petits talons de ses bottines frapper rapidement les marcb'S de chêne.
— Est-elle heureuse de pouvoir courir comme cela dans les escaliers! et par un temps pareil! se dit-il en rouvrant son parapluie. C'est moi qui voudrais la suivre! Il faudra que j'aille voir mon docteur; cette bruine m'étouffe. Enfin, le printemps reviendra...peut-être ! Quelledrôled'idée ai-je eu de m'offrir comme tapissier! J'en tousserai pendant huit jours et huit nuits... Bah! qu'est-ce que ça fait, pourvu quer ça m'amuse, puisque je n'en ai plus pour longtemps!
Une voiture passait, il y monta, avec toutes les précautions imaginables pour ne pas s'endommager, et se fit conduire à son cercle.
— Maman, dit André en entrant, je viens te prendre pour aller à la Mandoline ; tu n'es pas habillée?
Mme Heurtey le regarda avec une surprise mêlée de joie et de reproche. Depuis quinze jours qu'elle ne l'avait vu, elle n'avait cessé de se demander s'il la conduirait cette année comme les autres voir l'ouverture de cette exposition du Cercle, très courue. C'était pour elle une solennité, presque comparable à celle du vernissage.
— Tu ne m'avais rien dit, fit-elle, pendant qu'il l'embrassait,
— Est-ce que j'avais besoin de te le dire? Tu sais bien que c'est obligatoire!
Il riait d'un petit rire nerveux un peu gêné. Depuis plusieurs jours, il méditait cet enlèvement pour faciliter sa rentrée en grâce.
— Eh bien, je vais m'habiller, dit sa mère; ce ne sera pas long.
Elle passa dans sa chambre à coucher. Eliette regardait son frère avec une sorte de malice triomphante, sans qu'il y prit garde. Tout à coup, il leva les yeux et tressaillit :
— Comme c'est changé ici! fit-il. C'est vous qui avez arrangé cela?
— C'est mieux, n'est-ce pas? dit la jeune fille radieuse.
— C'est à ne pas s'y reconnaître! Et les chaises... elles sont très bien, ces chaises! C'est maman qui les a dénichées? Non, ne me dis pas que c'est maman. Jamais elle n'a pu savoir où l'on trouve des chaises comaie celles-là!
— Ce n'est pas maman, tu as raison. Ce n'est pas moi non plus. Mais l'andrinople, c'est moi, en bas seulement. Et la bourrette aussi. Tiens, regarde!
Elle ouvrit la porte du salon; André stupéfait entra.
— Mais ça fait très bien, très bien! Je n'aurais jamais cru que cet appartement pût avoir si bon air... C'est un tapissier qui vous a fait ce salon?
— Oui, c'est un tapissier! répondit Éliette en riant, pendant que son front et ses joues s'empourpraient. Un fameux tapissier!
— Un fameux tapissier? Alors, il a dû vous coûter bon ! fit André qui songea, malgré lui, à la note que lui avait remise le matin même son artiste en ameublement, en lui disant qu'il n'était pas pressé, et que M. Heurtey pouvait prendre son temps pour le règlement.
— Oh ! cela nous a coûté les yeux de la tète ! tu ne peux pas te figurer combien! dit Eliette en continuant de rire.
André la regarda d'un air de doute; il prenait un plaisir extrême à taquiner, mais n'entendait point qu'on le taquinât.
— Voyons, explique-toi, fit-il avec un peu d'impatience; tu sais que je n'aime pas les rébus.
— Ne le fâche pas, André. C'est quelqu'un qui nous a aidées, maman et moi.
— Qui donc?
— Tu ne le devines point? M. Mélétis!
— Lui? fit le jeune peintre abasourdi. C'est Niko qui vous a arrangé ces deux pièces? lui-même? Comment s'y est-il pris.'
— Il est monté sur la table, répondit naïvement Éliette.
André éclata de rire, moins de la réponse en ellemême que de tout ce qu'elle lui sufjgérait de comique. La veille au soir, — pour mieux dire, la nuit précédente, il avait laissé de guerre lasse son ami en train de s'amuser follement à un bal soidisant de charité, où cette vertu théologale ne figurait que sur les prospectus et les affiches. L'idée que ce demi-mondain émérite avait pu employer une de ses précieuses journées à taper des clous dans le mur de l'appartement maternel, lui semblait encore plus folle que tout le reste.
— Allons! fit-il, tout est possible.
Elielte le regardait d'un air inquiet; il n'eut pas le temps de lui donner d'explications, car Mme Heurtey apparaissait. A la vérité, elle l'avait attendu sans vouloir se l'avouer, car elle n'avait eu qu'à changer de robe pour se trouver prête. André l'emmena sans lui laisser le temps de se reconnaître, avec la hâte un peu fébrile qu'il apportait maintenant à toutes ses actions.
— Dépéchons-nous, dit-il, ce sera plein à étouffer. Tu ne pourras rien voir!
Pendant la route, ils échanj^érent j)eu de paroles. Ils marchaient vite, et Mme Heurtey, au bras de son
[lis, retrouvait une foule d'émotions jadis familières, qui lui serraient étrangement le cœur. Plusieurs mois s'étaient écoulés depuis qu'on ne les avait vus ensemble dans la rue; hormis elle, personne n'y avait pris garde; mais le contact de ce bras cher lui donnait aujourd'hui presque envie de pleurer, tant il évoquait de douceurs perdues.
Ce mot « perdu » traversa son esprit, et elle se rappela ce que lui avait dit Mélétis : « Il n'est pas perdu pour vous. » C'était peut-être vrai! Certainement c'était vrai pour l'heure présente; aux saluts respectueux qu'elle reçut sur son passage, elle put s'apercevoir que l'orage de son àme n'avait été deviné par personne.
Avec une précipitation mêlée de gène, André traversa la foule déjà dense qui remplissait le salon de moyenne grandeur, et conduisit sa mère devant une de ses toiles placée sur un panneau où rien de particulier n'attirait l'attention.
C'était une bonne étude, exécutée l'été précédent en Bretagne; Mme Heurtey la connaissait.
— Cela ne fait pas mal, n'est-ce pas? dit André, qui regardait souvent derrière lui, dans un coin opposé, où se serrait la foule.
— Ce n'est pas mal du tout. Mais n'as-tu ici rien autre chose?
Un des maîtres d'André qui se trouvait là reconnut Mme Heurtey, la salua et lui adressa la parole. Le jeune peintre murmura un mot d'excuse et les laissa ensemble, pour se diriger vers l'endroit qui excitait la curiosité générale. Après une exploration soigneuse, il revint à sa mère.
— Viens vile, dit-il, pendant qu'on peut encore s'approcher, tout ù l'heure il n'y aura plus moyen.
II avait pris le bras de Mme Heurtey sous le sien; avec une sorte d'autorité, écartant les curieux, il l'amena devant un cadre de fer forgé, rehaussé d'or, admirablement travaillé, qui contenait une petite toile, objet de l'attention {jénérale.
C'était un portrait de femme, de grandeur naturelle; la tète seulement avec le cou et ses épaules dans une simple robe noire; on ne distinguait rien du costume, excepté la petite toque de velours qui donnait à cette tète un caractère semblable à celui des vieux maîtres italiens. La chaude pâleur du teint, l'éclat énigmatique des yeux, la finesse soyeuse des cheveux frisottants et lustrés, en faisaient l'image inoubliable d'une femme comme il y en a peu.
— C'est toi qui as fait cela? demanda Mme Heurtey à son fils, d'une voix moins prudemment contenue que de coutume.
Toute la haine instinctive de la mère contre la maîtresse, de l'honnête femme contre celle qui ne l'est ])as, venait de s'éveiller en elle à la vue de ce portrait. Elle n'avait pas douté un instant : celle-là était la femme qui lui avait volé son fils.
La question de Mme Heurtey avait été entendue par ceux qui se trouvaient le plus proche : un mouvement se fit, on avait compris qu'elle était la mère, et beaucoup avaient deviné, à l'accent particulier de la peinture d'André, qu'il n'avait pas fait là seulement œuvre d'artiste. Il y a des portraits qui sont des chefs-d'œuvre, mais qui sont aussi des indiscrétions.
Un silence relalif s était fait dans le brouhalia des conversations. André répondit à sa mère à voix basse, comme s'il craignait d'être entendu :
— Oui, c'est moi.
— Une œuvre de maître, mon cher! déclara un critique compétent en lui serrant la main. Vous n'avez jamais rien fait qui approche de cela, même de loin. Vous vous êtes révélé véritablement.
De toutes parts, André fut aussitôt complimenté: plusieurs s'adressaient également à sa mère pour la féliciter; elle écoulait, acceptant l'éloge d'un signe de tête, les lèvres un peu serrées, les yeux fixés sur le portrait, sans une parole, sans un sourire.
L'émotion se manifeste sous bien des formes ; celle-là n'était pas plus extraordinaire que bien d'autres, et on n'y prit point garde.
— Eh bien! maman, dit André quand il eut savouré « le vin capiteux de la louange » , si tu veux faire un tour dans le salon avant de rentrer...
Il avait repris sous le sien le bras de sa mère et commençait à lui montrer les tableaux saillants, tout en l'entraînant doucement vers la porte, lorsqu'un mouvement se fît dans le public, à l'entrée de la salle :, on se rangeait pour laisser passer une femme que tout le monde avait reconnue.
Vêtue de noir, coiffée de la toque du portrait, Raffaëlle s'avançait vers Mme Heurtey sans la voir : Niko l'accompagnait en lui parlant, parfaitement conscient de la sensation produite par leur présence, enchanté d'y participer dans une certaine mesure.
André, instinctivement, avait cherché à emmener sa mère, mais elle avait résisté par un imperceptible
mouvement de recul ; il sentait qu'elle avait tout deviné, il n'osait plus bouger.
Raffaëlle alla droit au portrait et s y arrêta.
Mme Heurtey compara longuement l'image et Toriginal ; autour d'elle, tout le monde faisait de même, et Timpression produite grandissait de minute en minute la gloire d'André, mais elle ne songeait guère à la gloire de son entant !
Quand elle eut assez regardé, elle fit un pas vers la porte; André avait obéi à son mouvement; on avait fait place autour d'eux; avertie par on ne sait quel instinct, Raffaëlle se retourna brusquement et aperçut son ennemie.
Si jamais elle avait espéré gagner à sa cause Mme Heurtey et en faire sa belle-mére, elle perdit cet espoir en une seconde. Leurs yeux se rencontrèrent, et, malgré sa force, ce fut la jeune femme qui pâlit.
— Soit, pensa-t-elle, ce sera la guerre. Peu importe !
D'un air négligent elle se retourna vers Mélétis, qui n'avait rien remarqué, et passa vers d'autres tableaux. Mme Heurtey avait emmené son fils jusqu'à l'escalier : là, elle quitta son bras.
— Tu peux me laisser, lui dit-elle d'un ton calme. 11 allait parler; il la regarda et vit qu'il ne pouvait
rien lui dire.
— Va! dit- elle; retourne là dedans. Je m'en vais.
Sans qu'il osât insister, pendant qu'il restait muet, torturé j)ar une souffrance toute nouvelle pour lui, elle descendit lentement l'escalier; il vit décroître son
chapeau noir au tournant des marches. Quand elle eut disparu, il lui sembla qu'une part de lui-même venait de lui être violemment arrachée et jetée dans le gouffre de la mort.
Mme Heurtev rentra chez elle d'un j^as mécanique, évitant d'instinct les voitures et les passants; elle ne percevait rien autour d'elle, ses yeux étant remplis tout entiers de la double vision, femme et portrait, qui venait de s'y graver indélébilement.
En la voyant, Éliette, qui brodait près de la fenêtre, se précipita vers elle.
— Maman, il est arrivé un malheur?
La mère hocha lentement la tête, comme répondant à sa propre pensée... Oui, un malheur était arrivé, mais il était de ceux que rien ne trahit au dehors, et elle ne pouvait pas dire à sa fille en quoi il consistait. Revenant à la réalité, elle dénoua les rubans de son chapeau qui semblaient l'étouffer et défit son manteau avec des mouvements presque automatiques.
— Maman, maman! répéta Éliette en l'entourant de ses bras, dis-moi, je t'en prie... André?
Mme Heurtey fit un effort qui ramena le sang à ses joues.
— André? rien du tout. 11 va très bien.
— Tu m'as fait peur! dit la jeune fdle avec un sou-
pir qui contenait encore de l'angoisse. Mais toi? tu es malade?
— Non. J'ai eu trop chaud là-bas; c'était plein de monde.
Elle s'assit, les jambes lasses, la tête cassée, voyant toujours devant elle les yeux profonds de la femme qui lui avait volé son fds.
— Veux-tu quelque chose? fit timidement Eliette. Elle répondit négativement du geste plus que de
la voix, bien que ses lèvres se fussent entr'ouvertes. Docilement la jeune fille s'assit, suivant d'un œil plein de tendresse émue tous les mouvements de sa mère.
Dès son enfance, elle avait appris à respecter le silence des grandes douleurs; la mort de son père, qui ne lui avait guère laissé de souvenirs précis, avait produit en elle la longue habitude des contemplations muettes; elle avait vu trop souvent le profil rigide de sa mère se découper sur les vitres de la croisée, les mains tombantes, les yeux fixes, la bouche douloureuse, et dans ces moments-là, elle savait que la veuve pensait à l'époux perdu.
Au bout d'un quart d'heure, Mme Heurtey se leva avec le mouvement d'épaules dont on secoue un fardeau importun; comme elle le faisait toujours quand elle rentrait, elle alla dans sa chambre, ranger ses vêtements et mettre une autre robe; puis elle revint, prit son ouvrage et s'assit auprès de sa fille pour travailler.
Malgré son désir de savoir ce qui s'était passé, Éliette n'osa plus questionner, et Mme Heurtey ne dit rien; elles échangèrent deux ou trois remarques
relatives aux petits soins de leur intérieur, puis le silence retomba sur elles.
Un coup de sonnette les Ht tressaillir toutes deux. Involontairement Éliette se leva; sa niére la prévint et sortit du salon pour aller à la rencontre du visiteur.
— Monsieur Mélétis? fit-elle avec hauteur en l'apercevant.
— Ma visite vous étonne? répondit-il de sa jolie voix de ténor un peu faible. Permettez-moi de m'asseoir, je suis fatigué.
Au premier moment, Mme Heurtey avait eu envie de lui demander ce qu'il venait faire chez elle, lui, l'ami, le cavalier servant de Raffaëlle; en le voyant si lassé, elle comprit qu'il venait pour la consoler, et son cœur maternel fut ému de pitié pour le malade qu'elle aimait.
— Entrez, dit-elle, en lui ouvrant la porte du salon. . . Éliette, va t'occuper du ménage!
Ainsi congédiée, la jeune fille ne put qu'adresser à Niko un regard plein de questions tristes ; il y répondit par un bon sourire encourageant, et lui tendit sa main franche pour qu'elle y mit ses petits doigts inquiets. Elle sortit, et Mme Heurtey fixa sur le jeune homme son regard pénétrant.
— Vous m'en voulez beaucoup, je le vois, chère madame, dit-il en se laissant glisser au fond du fauteuil où il s'asseyait d'habitude; ne dites pas non...
— Je ne dis rien, fit Mme Heurtey, sans le quitter du regard.
— Mais vous n'en pensez pas moins; cela se voit sur votre visage. Il ne faut pas m'en vouloir; je suis
lOS PERIL,
un pauvre f^^arçon condamné à mourir jeune, je tâche d'égayer mon a^jonie...
Il souriaitde la façon la plus communicative, etson aimable humeur eût déridé pour un instant au moins la Parisienne la plus sincèrement affligée; mais sa grâce familière n'avait point de prise sur l'esprit tout d'une pièce de la mère d'André. Niko redevint sérieux.
— Vous auriez tort, chère madame, reprit-il en se redressant pour appuyer ses deux coudes sur les bras du fauteuil, vous auriez grand tort de croire des choses qui ne sont pas...
— De quelles choses voulez-vous parler? fit Mme Heurtey en levant ses épais sourcils.
— De croire, par exemple, que la dajne avec laquelle vous m'avez vu tantôt soit une personne... une personne enHn...
— Vous avez le droit de vous montrer en public avec toute personne qui vous plaît, du moins en ce qui me concerne. Il ne s'agit pas de vous, dit Mme Heurtey avec quelque rudesse.
Niko rentra la tête dans ses épaules avec le geste frileux qu'il avait lorsqu'il recevait une semonce de ses sœurs, et pencha en avant son grand buste ondoyant, aussi souple que le dos d'un chat.
— Et moi, reprit-il, qui venais vous faire mes excuses et vous expliquer...
Mme Heurtey, sans s'approcher, étendit vers lui sa main raidie.
— Monsieur, dit-elle, si je vous ai témoigné de l'affection, si vous avez pour moi du respect, ne continuez pas.
Mélétis se tut et releva la tête, sans plus essayer (le lui donner le changée.
— Dites-moi qui est cette femme, continua la mère. Je sais que vous ne me direz pas tout; dites ce que vous pouvez, je tâcherai de savoir le reste. Si vous ne voulez pas parler, vous en êtes le maître.
— Je vais dire tout ce que je sais, répliqua honnêtement Niko.
— Je ne vous en demande pas davantage. Comment s'appelle-t-elle?
— MlleSoivi.
— C'est une femme entretenue?
— Non.
— Elle en a pourtant hiea l'a
— Je vous demande pardon, chère madame, de vous contredire respeclueusement. Elle n'a pas l'air d'une femme entretenue, dans le sens que nous donnons à ce mot.
— Comment la classerez-vous, alors?
— C'est une excentrique.
Mme Heurtey prit un air de grand dégoût. Le mot excentrique, dans son esprit, portait aussi loin au moins que le mot entretenue. Elle continua :
— C'est la maîtresse de mon fils?
— Je vous ai promis de vous dire ce que je savais : je n'en sais rien,
— Mais vous le croyez?
Niko fit un geste d'indifférence.
— Je ne sais même pas si je le crois, répondit-il. On ne sait jamais ces choses-là; il y a des gens qui ont l'air d'être ensemhie du dernier hien. Tout à coup, on apprend par un esclandre — parfois un
double esclandre — qu'ils se servaient réciproquement l'un de l'autre pour en tromper un troisième ou un quatrième... Vous avez l'air bien scandalisée, obère madame... Je puis vous affirmer que ce petit commerce se fait souvent sans entente préalable... Pas toujours.
— Le monde où vous vivez est une caverne de bandits! fit Mme Heurtey.
— Heu ! il y a du pour et du contre.
Il croyait avoir détourné l'orage, mais il s'aperçut qu'il se trompait.
— Mon fils a fait le portrait de cette femme; elle l'a payé?
Niko fit un soubresaut.
— Payé? J'espère bien que non! Non, assurément, se reprit-il en s'apercevant deson imprudence. Mlle Soivi est une personne qui voit beaucoup de monde; André ne pouvait pas trouver de meilleure réclame... Ce portrait est une merveille, nul doute qu'il ne lui en attire beaucoup d'autres, très bien payés, ceux-là. Toutes les femmes voudront se voir aussi jolies...
— Je ne pénètre pas l'acilement dans tous ces calculs, dit froidement Mme Heurtey. Cette demoiselle est riche?
— Très riche.
— Elle a des amies?
— Oui..., quelques-unes, fit Niko qui ne voulait pas mentir. Je vous ai dit que c'est une excentrique; elle reçoit principalement des hommes politiques, des artistes, des littérateurs, et comme il n'y a pas beaucoup de dames dans ces catégories-là, elle en voit peu.
— Je vous remercie, dit Mme Heurley, j'ai compris. Elle a un protecteur?
— Pour cela, non, répliqua chaudement Méle'lis; personne ne peut rien dire de ce côté-là.
Ce fut au tour de Mme Heurtey de le regarder avec une pointe de raillerie.
— Vous le croyez? Vraiment? Eh bien, moi, je ne l'ai vue qu'une fois, mais je me connais en femmes, autant que vous, peut-être, bien que je n'aie pas vu les mêmes; et je vous affirme que celle-là a un amant qui la paye.
— Mais, au nom du ciel, chère madame, où allezvous prendre ces idées-là?
— Dans le soin qu'elle prend de ne pas s'afficher avec mon fils. Si elle était libre, elle ne se gênerait pas tant! Mais elle veut réunir l'amour et l'argent!
Mélétis, frappé, garda le silence : l'argument de cette provinciale, qui ne connaissait rien du monde, mais qui connaissait l'humanité, n'était pas de ceux qu'on écarte avec un geste léger, et plus d'une fois, par la suite, il devait y penser.
— Enfin, chère madame, reprit-il ensuite, tout ce que je puis vous dire, c'est qu'on ne sait rien; s'il y a quelque chose, c'est bien caché.
Mme Heurtey le remercia en inclinant la tête. Il se leva, non sans peine.
— Allons, dit-il, je m'en vais. Vous me pardonnez, dites?
Elle le regarda d'un air si étonné qu'il ne put s'empêcher de rire.
— Cela vous est égal, eh? Gomme cela vous est égal!
n-j pi: H IL.
— Quoi donc, monsieur?
— Mes mauvaises fréquentations... Vous n'y sonjjiez déjà plus, j'ai fait une maladresse en vous le rappelant. Vous n'allez pas me mettre à la porte, madame Heurtey? Vous n'auriez pas le cœur de me faire cette méchanceté-là!
— Non, répondit-elle toujours gravement. Vous êtes maître de vos actions, vous ne devez de comptes à personne, et puis, cela n'a pas la même importance.
— Parce que ça ne durera pas longtemps? Je vous comprends bien, allez! J'aimerais bien que ça eût de l'importance et que ça pût durer longtemps!
— Ce n'est pas cela que j'ai voulu dire, reprit Mme Heurlev, un peu émue malgré elle, en le reconduisant dans l'antichambre.
— Oh! ça ne fait rien, je vous assure. Tant que je me tiendrai sir mes jamhes, vous me recevrez, n'est-ce pas? Et puis... je vous apporte des nouvelles d'André... et je suis votre tapissier... non, pas le vôtre, celui de Mlle Éliette. Où est-elle, Mlle Éliette? Faut-il que je m'en aille sans lui dire au revoir?
Mme Heurtey ouvrit la porte de la chambre de sa fille et l'appela.
— Vous partez, monsieur Mélétis? fit-elle. Je croyais que vous alliez rester pour dîner?
— On ne m'invite pas, répondit-il en riant. Il faudra acheter de l'andrinople si vous voulez me revoir. A bientôt!
Il était déjà dans l'escalier; Éliette referma la porte avec regret et retourna à sa broderie.
Raffaëlle ne songeait plus à gagner le cœur de Mme Ileurtey. Elle s'était imaginé la mère d'André pareille à lui, suivant le préjugé populaire qui attribue aux fils une ressemblance plus complète avec leur mère : spirituelle et d'un caractère un peu flou, un peu fantasque... ; elle se trouvait en présence de la mère des Gracques.
Il fallait cbanger ses plans; elle se reprocha de n'avoir pas prévu plus tôt cette difficulté qu'elle aurait peut-être pu tourner; mais, en y réfléchissant, elle comprit qu'il n'existait pas de moyen de séduire une femme comme Mme Ileurtey.
C'était la lutte : il faudrait qu'André choisît entre elle et sa mère. Jusqu'ici, elle avait obtenu de lui tout ce qu'elle avait voulu; obtiendrait-elle qu'il renonçât à tous les liens de la famille, qu'il répudiât tout son passé de fils pour l'amour d'elle?
Quand Mlle Solvi avait réuni ses fins sourcils noirs en une barre qui lui traversait le front, cela voulait dire qu'elle avait pris son parti de bien des choses, et quand elle était arrivée là, elle n'était pas scrupuleuse sur le cboix des moyens.
D'ailleurs, que voulait-elle? Etre la femme légitime d'André. Si personne ne s'y était opposé, cela se serait fait sans chagrin ni dommage pour personne;
ce n'était pas elle qui créait des difficultés... Que ne la laissait-on agir à sa guise !
Puisque Mme Heurtey la considérait comme une ennemie, c'est en ennemie qu'on la traiterait. Elle ne voulait pas donner son HIs de bonne grâce? on le lui prendrait de force !
Raffaëlle ne put se défendre d'une pensée de regret pour la belle-mére imaginaire qu'elle s'était donnée par avance; une femme frivole, petite provinciale facilement éblouie par le luxe et les grandes manières. André, jadis, dans les premiers temps de son servage, alors qu'il n'espérait rien encore, lui avait parlé des vertus domestiques de sa mère, de sa tendresse, de son inépuisable bonté, de la résignation avec laquelle elle avait supporté ses malheurs... Qui pouvait se figurer toutes ces vertus paisibles sous la forme de dragon des Hespérides?
Elle imagina de questionner Mélétis; n'avait-elle pas ouï dire qu'André l'invitait parfois chez lui? Avec la science de combinaisons qui était une de ses forces, Mlle Solvi sut se ménager avec le jeune homme une heure de téte-à-téte, peu de jours après la rencontre du cercle.
— C'était Mme Heurtey, n'est-ce pas, Mélétis, cette dame en noir qui regardait mon portrait, vous savez bien, quand nous sommes entrés, l'autre jour, à la Mandoline?
— Parfaitement, chère mademoiselle, répondit Niko en fermant à demi ses long yeux d'Oriental, ce qui était sa manière à lui de mieux voir. A quoi l'avez-vous reconnue? car elle ne lui ressemble pas.
Raffaëlle rougit imperceptiblement, vexée d'avoir tralii un dessous de sa pensée.
— Il lui donnait le bras, répondit-elle ; je présume que les peintres en voie de célébrité ne s'amusent pas à promener dans les expositions d'autres vieilles dames que leur maman !
— Parfaitement raisonné, dit Mélétis en s'inclinant. Et elle vous plaît, Mme Heurtey, comme ça, à première vue?
Mlle Soivi fit entendre un petit rire argentin, rare et charmant.
— Si je vous disais qu'elle me plaît, répliquat-elle, vous me feriez l'injure de ne pas me croire. Elle ne m'a pas paru ce qu'on nomme une femme attrayante.
— Eh bien! détrompez-vous! Elle est extrêmement aimable.
— Vous m'étonnez! Enfin, je le veux bien, si cela vous fait plaisir. Vous allez souvent chez elle?
— Parfois. Si vous saviez comme ce milieu-là est reposant!
— Je le pense bien ! par contraste, surtout, i^st-ce qu'André Heurtey n'a pas une jeune sœur?
Mélétis réprima un très léger mouvement de contrariété : l'image d'Eliette brusquement évoquée dans le salon de Raffaèlle lui causait une impression de gène. Avant qu'il eût ouvert la bouche pour répondre, Mlle Solvi continua :
— Je comprends que Mme Heurtey soit aimable avec vous, mon cher! On est toujours aimable avec le gendre qu'on se destine!
— Moi? s'écria Niko, tellement surpris qu'il se
trouva deljout sans savoii- comment. Un gendre? moi! Mais, chère mademoiselle, avant qu'on eût le temps de publier des bans quelconques, je serais sous terre!
— D'abord, Mélétis, je ne vous crois pas aussi malade que vous le dites; voilà deux ou trois ans que vous devez mourir à la cliute des feuilles; on vous dit adieu pour jamais en s'en allant aux bains de mer, et en octobre vous revenez comme si de rien n'était. Vous êtes un faux mourant.
— Oh ! par exemple ! s'il est permis de traiter de la sorte un malheureux qui n'a plus que le souffle! dit ^iko, moitié riant, moitié fâché. Est-ce que vous vous figurez que je joue la comédie?
— Non! parce que, dans ce cas-là, vous seriez le })lus grand artiste de notre temps. Vous avez des quintes encore mieux imitées que celles de Sarah Bernhardt, d'oii je conclus qu'elles sont vraies. Mais vous vivrez longtemps, je vous le prédis, et vous serez le gendre de Mme Heurtey!
— Pauvre petite fille! dit Mélétis encore un peu vexé. Elle mérite mieux que moi.
— Vous êtes modeste! Moi, je m'en contenterais... comme mari.
Elle avait lancé cette flèche à demi-voix, en le surveillant en dessous; ses yeux rencontrèrent le regard mince et intelligent qui filtrait entre les paupières presque closes de l'CDriental.
— Fin contre fin fait mauvaise doublure, pensa-t-il involontairement. Tel que je suis, dit-il tout haut, je n'oserais m'offrir en légitime mariage à personne... Mais si Ton veut m'accepter autrement, j'en suis affectueusement reconnaissant...
— Autrement dit, vous aimez mieux jouir de votre reste... C'est une manière de voir et de vivre... C'est égal, mon cliei-, me'fiez-vousdes mariages m extremis. En général, celui qui meurt a lait une mauvaise affaire, l'autre en fait une bonne.
— Vous parlez d'or, répliqua froidement Mélétis en prenant son chapeau. Je me garderai de tout mariage; ce sera suivre vos conseils plus qu'à la lettre. Vous n'aimez pas le mariage, en général, chère mademoiselle...
Les yeux de Raffaëlle lancèrent un jet de flamme aigu comme un dard de guêpe.
— C'est une de mes originalités, dit-elle; mais on se lasse de tout, même d'être originale. Un de ces jours, je me mettrai de la Société de Saint-François-Régis, vous savez? pour marier les pauvres! Et je deviendrai une marieuse enragée.
— il faudrait donner l'exemple, dit étourdiment Niko.
— C'est une idée, j'y penserai. Vous ne lestez pas à dîner?
— Non! je me sens une fiiim de loup, vous diriez encore que je suis un faux mourant! Je vais me nourrir dans un endroit où l'on dîne très bien et où personne ne fait attention à ce que vous mangez.
— Eh bien, un autre jour, un jour que vous serez très bas. Sans rancune, Mélétis.
Il baisa la belle main qui s'avançait vers ses lèvres et sortit. L'image d'Élietle ne voulait pas le quitter; il la voyait, maintenant, comme sur la porte de sa maison, les yeux brillanls, les joues roses, un peu essoufflée, des perles de bruine sur sa voilette.
— Pauvre petite fille, répéta-t-il deux ou trois fois. Un viveur fini comme moi, à elle, une petite fleur si innocente, si douce!...
11 se rappela le regard aigu de Raffaëlle.
— Elle tient André, elle ne le lâchera pas; en voilà un qui n'a pas fini de souffrir... et sa mère non plus! Et la petite sœur... Pauvre petite fille!
Son grand appétit était tombé, il fit un triste dîner, et pour se consoler s'en alla souper en joveuse compagnie; mais — et cela lui arrivait souvent depuis quelque temps — il trouva au bout d'une heure que cela n'était pas drôle et resta morose
C'est avec une certaine appréhension qu'André se hasarda à retourner chez sa mère. La rencontre qu'il n'avait pas prévue, qu'il avait au contraire fait tous ses efforts pour éviter, lui paraissait grosse de dangers, et le sentiment douloureux que lui avait causé l'attitude de Mme Heurtev avait réveillé en lui bien des remords.
Comme il l'avait soudainement abandonnée, cette mère admirable! Tout d'un coup, sans qu'il eût rien à lui reprocher, elle avait cessé pour ainsi dire de compter dans sa vie; il avait renoncé de gaieté de cœur à sa présence, à la sollicitude silencieuse et infinie de tous les instants, aux mille joies subtiles que donne l'impression d'une tendresse très ancienne.
remontant jusqu'au berceau, avant le berceau, aux jours obscurs où l'enfant n'est encore qu'un faible embryon mal défini, de vie incertaine, et n'existe que pour sa mère.
— Ma pauvre mère! se dit André, je lui ai fait bien de la peine! Quand j'ai cessé de rentrer le soir à la maison, elle a dû passer de mauvaises nuits !
Celte idée ne lui était encore pas venue; il n'avait songé qu'à lui-même, à ses droits d'homme trop longtemps tenu en tutelle, et, tout d'un coup, il s'apercevait que l'exercice de ses droits avait lésé le bonheur de celle qu'il avait jusqu'ici aimée par-dessus tout.
11 eut beau se débattre contre lui-même, sa conscience ne voulait pas accepter de compromis; il avait causé du chagrin à sa mère, c'était le tait indéniable, et sa mère ne méritait pas cela.
La pensée qu'il allait subir de violents reproches était de nature à diminuer l'intensité de ses bons sentiments, car André était possédé par une de ces natures violentes plutôt qu'indisciplinées, qui se révoltent contre toute contrainte, quitte à se soumettre après avoir bien tempêté. Pareil à ces écoliers rageurs qui montrent le poing au maître avant d'entrer en classe, toutes les fois, jusque-là, qu'il avait pressenti une réprimande, il s'était gendarmé d'avance, apportant aux explications inévitables la disposition la plus agressive, dût-il ensuite convenir, mais jamais officiellement, qu'en réalité il avait eu des torts.
Cette fois, il venait la tête basse, — non en ce qui concernait son amour et sa liberté, car sur ces deux points il serait intraitable, — mais décidé à supporter
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des reproches et à témoigner beaucoup d affection à s;i pauvre mère négligée.
A sa grande surprise, on pourrait presque dire son désappointement, Mme Heurtey ne fit aucune allusion à la rencontre, ni à son départ précipité. Ce silence irrita le jeune homme plus que toutes les récriminations ; il v voulait voir la preuve d'un dédain injurieux de ses actions, alors qu'au fond de Tàme il sentait très bien que c'était tout autre chose.
Au bout d'une heure, n'y pouvant tenir, il profita d'un moment où sa sœur n'était pas avec eux pour poser une question dangereuse :
— Eh bien, maman, que penses-tu de mon exposition?
— J'ai entendu dire que c'est très bien, réponditelle d'une voix calme. Ceux qui s'y connaissent prétendent que lu n'as jamais rien fait de comparable. Moi, tu sais, je ne m'y connais pas.
Elle se tut. André se sentait moralement cinglé d'un coup de fouet, mais il s avoua sur-le-champ qu'il l'avait mérité. Quittant sa place, il vint par derrière passer ses deux bras autour du cou de Mme Heurtey et avança son visage tout près des lèvres maternelles.
— Maman chérie, dit-il, tu es fâchée contre moi? Embrasse-moi, je t'en prie...
Mme Heuitey tourna un peu la tète et plongea ses yeux dans ceux de son enfant adoré.
Qu'il était changé en peu de temps, ce charmant visage, autrefois insouciant et frais, maintenant traversé de mille plis imperceptibles, symptômes d'agitations, d'inquiétudes, de soucis, qu'elle eût voulu lui
épargner! Elle l'avait mis au monde, cet enfant, elle l'avait élevé, elle en avait fait un homme, — au prix de quelles peines, elle seule le savait, — et voilà qu'une femme le lui avait pris, pour le pervertir, pour s'en faire un jouet, peut-être, et quelque jour le rejeter avec dédain..., car ce n'était pas fini!
11 lui reviendrait, son fils, elle voulait le croire; mais dans quel état! Le cœur traversé peut-être d'une inguérissable blessure, plein de mépris pour ce qu'il aurait adoré, injuste, aigri, méchant... Ah! pauvre André, que de chagrins, que de ruines il amoncelait autour de lui, sur lui-même, pendant qu'il faisait le portrait de ce serpent aux yeux noirs!
— Maman chérie! répéta André sur un ton suppliant.
C'est ainsi qu'il venait à elle jadis, après ses peccadilles d'écolier, et qu'il apaisait d'av;ince Iji colère maternelle; car elle ne l'avait pas gâté, son hls, elle l'avait toujours réprimandé quand cela avait été nécessaire, quitte à l'embrasser après en lui disant : Ne recommence plus, surtout! Et il ne recommençait pas... pas tout de suite, au moins!
Lentement, elle posa ses lèvres sur le front tendu vers elle. Quelle joie de baiser ainsi, dans une sorte d'apaisement passager, le visage de l'enfant qu'elle avait allaité! Elle ne put se défendre de baiser encore la joue moins fraîche qu'un an auparavant... c'était son (ils pourtant!
André lui saisit la figure à pleines mains et l'embrassa passionnément deux ou trois fois coup sur coup. Elle l'aimait tout de même, celte maman sévère.
Mme Heurtey sentit le danger : si elle laissait cou-
1er une des larmes qui Fetouffaient, si seulement il voyait dans ses yeux le brouillard humide des pleurs, son autorité succombait ; elle tomberait dans Torniére des brouilles et des raccommodements, fatale à tous les amours, mortelle à celui des mères, car elle tue en peu de temps la dignité maternelle.
Elle se raidit, rendit à son fils un baiser rapide et, se dégageant de ses bras, lui dit :
— C'est bon, André, tu n'es plus un enfant. Tu as voulu être maître de tes actions, règle ta conduite de façou que je ne sois pas forcée de te faire des reproches. Je ne t'en ferai que si tu m'y contrains par tes actes.
Allégé d'un grand poids, mais eruiuyé d'être traité de la sorte, André reprit sa place. Eliette rentra; comme il ne savait où poser son regard, il examina sa soeur.
— Sais-tu que tu deviens très jolie? lui dit-il.
— Tu me l'as déjà fait entendre! répondit gaiement la jeune fille.
Son regard perspicace avait saisi la détente du visage maternel, et elle se sentait tout épanouie de joie innocente.
— Quand te maries-tu?
Un flot pourpré envahit l'aimable visage qui se détourna.
— Maman, il faudrait marier cette enfant-là, insista le jeune homme en s adressant à Mme Heurtey.
— Elle a le temps, répondit la mère.
— Est-ce ton avis, petite sœur? fit André.
— Oui, mon frère... j'ai tout le temps... et même... Elle hésita un instant : Je n'ai point envie de me marier.
— Voilà qui n'est pas naturel! s'écria André en riant avec un peu d'affectation.
Il était nerveux et donnait aux choses, sans le vouloir, plus d'importance quelles n'en méritaient.
Eliette, snns rien dire, se dirigea vers le buffet et fit semblant d'y ranjjer l'argenterie.
— Tu as fait v(eu de célibat, peut-être? dit-il d'un ton ironique. Ou bien voudrais-tu être Sœur de charité?
— Pourquoi pas? répliqua la jeune fille en se tournant vers lui; c'est une belle vocation, et cela vaudrait mieux qu'un mauvais mariage.
— Il y en a de bons, fit André radouci, et un peu honteux d'avoir attiré dans les yeux d'Eliette les deux larmes qui essayaient de s'y cacher.
— On n'est pas sûre de les faire, ceux-là! répondit-elle avec une tristesse dont son frère fut frappé.
— Embrasse-moi, petite sœur, dit-il en l'attirant vers lui.
Elle se laissa faire et lui rendit une caresse, mais il vit bien qu'il l'avait troublée, et il en eut regret; elle sortit de la salle à manger pour y rentrer un instant après, les joues un peu plus roses que de raison, mais parfaitement calme en apparence.
— Tu ne trouves pas Éliette singulière? avait dit André pendant sa courte absence. Est-ce qu'elle n'aurait pas quelque inclination contrariée?
— Elle? fit la mère en mettant une nuance d'orgueil à affirmer l'inviolabilité du jeune cœur de sa fille. Si elle aimait quelqu'un, quelle raison pourrait-elle avoir de ne pas me le dire? Et, depuis que tu n'es plus ici, nous ne voyons personne.
124 Pr-MilL.
S'il y avait un reproche dans cette phrase, la volonté de ]Mnie Heurtey n'y était pour rien, mais André ne le sentit pas moins. Il fut pris d'une sorte d'ennui en sentant que ses actions, dont il se considérait comme seul responsable, avaient une influence fâcheuse sur la destinée des siens; mais ce n'était qu'une impression très vajjue, qui eut pour unique résultat de lui inspirer une sorte de crainte à l'égard de la maison maternelle, où il ne se trouvait pas à son aise.
Le Salon allait fermer ses portes; déjà la plus grande partie des quinze cents personnes qui composent « Tout Paris » s'était éparpillée à tous les vents d'été; ^Ime Heurtey n'avait encore parlé d'aucun projet, et Eliette tremblait en pensant que toute villégiature la séparerait de Mélétis pour longtemps... pour toujours, |ieut-étre.
Niko se j)longeait délicieusement dans la joie de vivre au soleil, au lieu de s'enfermer dans des appartements surchauffés, comme il était contraint de le faire pendant les mois d'hiver. On le voyait l'aprèsmidi, paresseusement assis à la terrasse d'un café à la mode, réjouir ses yeux par la vue des visiteurs exotiques, que juin ramène inévitablement sur les boulevards. La connaissance qu'il possédait de presque toutes les langues parlées en Europe lui procurait le
plaisir de pénétrer au fond des conversations secrètes de ces oiseaux de passage, et il s'amusait prodigieusement, comblant ainsi les vides que le départ des mondaines et demi-mondaines creusait chaque jour dans l'emploi de ses heures.
Sa sœur aînée lui écrivait lettre sur lettre fiour qu'il vînt la rejoindre en Grèce chez une autre sœur mariée, mais il lui répondait avec une imperturhable douceur : « Pourquoi veux-tu que j'aille te retrouver dans un climat chaud pendant les ardeurs de l'été? C'est toi qui devrais venir : nous irions au bord de la mer, dans un endroit frais. »
Mlle Xandra Mélélis ne se décidait pas à refaire le voyage accompli jadis par elle avec tant de courage, et son frère, noncbalamment attaché à ses habitudes parisiennes, ne se trouvait pas l'énergie suffisante pour les rompre, étant donné ()u'il n'en voyait pas la nécessité.
— N'ire/.-vous donc jamais dans un endroit ou l'on puisse respirer? demanda-t-il à Mme Heurtey un soir, pendant qu'assis à la fenêtre du salon, ils essayaient (le se figurer qu'ils prenaient l'air. Eliette arrosait une demi-douzaine de pots de fleurs à la fenêtre de la pièce voisine.
— Je n'ose pas, répondit à demi-voix la mère d'André.
Comme il la regardait avec quelque étonnement, elle «njouta plus bas :
— Je n'ose m'en aller; il me semble que si je quitte Patis, j'abandonne André... Savez-vous quels sont ses projets?
— Ma foi, non. En a-t-il, seulement? Je ne le vois
guère qu'en courant; c'est-à-dire que c'est lui qui court; moi, généralement, je suis assis. Il passe sur le boulevard, me serre la main et disparait.
— Travail le-t-il?
— Je crois que oui. J'ai tenté plusieurs fois de le voira son atelier, mais la porte est toujours fermée.
Mme Heurtey poussa un soupir aussitôt contenu.
— S'il travaille, dit-elle, rien n'est perdu. 11 est ambitieux... il l'était, du moins... Mais je ne sais plus ce qu'il fait...
— Il vient vous voir, pourtant?
— Oui, il vient! 11 me voit comme il vous voit, en passant; il m'embrasse tendrement et ne trouve rien à me dire... Que voulez-vous qu'il me dise, en effet? Toute sa vie n'est-elle pas maintenant si bien mêlée avec celle de cette femme qu'il ne pourrait plus ouvrir la boucbe sans en parler? C'est pour cela qu'il ne vous voit guère, et moi non plus.
— Madame Heurtey, croyez-vous vraiment ce que vous dites? Je vous déclare pour ma part que je n'en sais absolument rien, et pourtant, suivant une expression célèbre, si c'était arrivé, cela se saurait! Ces cboses-là se savent, à Paris... et même ailleurs.
— Je ne me trompe pas, monsieur Mélétis. Voyezvous, cet enfant-là, je l'ai couvé trop longtemps pour ne pas deviner tout ce qui se passe en lui... C'est comme un grain de musc enfermé dans un tiroir, cela se sent sans qu'on le voie; je sais tout ce qui s'est passé dans l'esprit de mon fils. Il sest donné corps et à me.
— En ce cas, reprit Niko, resté un moment pensif, ils sont joliment malins, car personne n'en sait rien.
— Ni ne s'en doute?
— Oh! il y a toujours quelqu'un qui se doute de quelque chose, etce quelqu'un-là, c'est tout le monde; mais il n'y a pas moyen de les prendre, et pourtant...
— Quoi? fit avidement Mme Heurtey en se penchant pour mieux entendre.
— Rien, chère madame, fit Mélétis en s'apercevant qu'il allait parler comme si elle n'était pas "la mère d'André, rien du tout : je veux dire que la personne dont vous parlez ne manque pas d'admirateurs, par conséquent d'ennemis, et que si quelf|ue chose pouvait entamer sa réputation...
— Elle a donc une réputation? fit Mme Heurley avec l'expression d'un incommensurable mépris.
— Intacte, chère madame, intacte!
Les yeux de Mélétis s'étaient juodigieusement allongés entre ses cils pendant qu'il savourait la savante ironie de cette réponse, indéchiffrable pour la provinciale.
— Gela ne me trompe pas, moi, dit-elle avec amertume.
Niko pensa à part lui qu'en cela elle ne différait pas de la majorité. Personne, en effet, n'attaquait la réputation de Mlle Soivi, j)arce que cette réputation était au nombre des choses qui, en réalité, n'intéressent personne ; elle n'avait pas de famille, pas de mari, elle ne faisait pas parler d'elle dans les journaux; on ne l'attaquait pas, nul n'avait à la défendre; mais s'il s'était a^i de la vertu de Raffaèlle, sa réponse eût été tout autre : on ne lui connaissait pas d'amant, et nul ne croyait qu'elle fût une demoiselle honnête. Dans le monde cosmopolite, si proche parent de celui