‹ Péril [par] Henry GrévilleChapitre 4 sur 6 · PKHIL · texte numérisé non relu

PKHIL

OÙ Ton s'amuse, on trouve de ces tolérances silencieuses, jusqu'au jour où s'élève une formidable clameur; alors, ces gens qui ne demandaient qu'à jouir d'une vie sans entraves réelles deviennent plus collet monté que les vrais rifjorisfes.

Deux jours après cet entretien, André, qui avait vainement essayé de travailler, déposa sa palette et alla se promener sur le boulevard extérieur, près des fortifications : c'était un endroit déplaisant et désert, tout à fait approprié à son j^enre de méditation.

La veille, tout l'après-midi, il avait attendu Raffaèlle, qui n'était pas venue. A cinq heures, il avait sonné à sa porte, pour apprendre qu'elle était sortie, ce qui n'était pas vrai, car il avait vu deux hommes de sa connaissance entrer dix minutes plus tard, dix minutes passées à faire les cent pas de l'autre coté du boulevard Pereire.

Elle l'avait consigné. Pourquoi? 11 se posa cent fois celte question pendant la nuit, sans pouvoir la résoudre. Pendant la nntinée, il avait attendu un mot d'elle expliquant le mystère, mais il n'avait rien reçu. Après son déjeuner, apporté d'un restaurant des environs, il s'était senti extraordinairement nerveux et incapable de travail.

Raffaëlle continuait à ne pas lui appartenir, pendant qu'elle s'emparait de lui chaque jour davantage. Deux ou trois fois de suite, elle lui promettait de l'aller trouver chez lui, et il l'attendait vainement; lorsqu'il la vovait enfin dans le téte-à-téte, elle savait se dérober à toute explication; s'il insistait, elle le toisait froidement de telle façon qu'il ne songeait plus qu à se faire pardonner. La crainte de sembler

mesquinement boiirg^eois à cette princesse des contes de fées lui faisait oublier même les blessures de son amour-propre d'amant.

En revanche, il la voyait entrer au moment où il l'attendait le moins. Sous prétexte qu'elle ne pouvait pas attendre à sa porte qu'il lui eût ouvert, elle s'était fait donner une clef de l'atelier, et cette clef la rendait maîtresse absolue de la vie d'André; absent ou présent, elle entrait chez lui selon son bon plaisir, sans être vue des concier{]es, habitués d'ailleurs à fermer les yeux.

Ces surprises perpétuelles, mêlées de désappointements, donnaient à l'amour du jeune homme un éternel renouveau; l'insaisissable de cette liaison, l'agitation où elle le maintenait l'empêchaient de goûter cette plénitude de la passion partagée, qui conduit facilement à la satiété ; mais il en était arrivé au point où la chaîne trop tendue peut casser, et en marchant rageusement sur le boulevard poussiéreux, André se disait qu'après lout si sa maîtresse continuait à se moquer de lui, c'est lui qui pourrait bien se détacher d'elle.

Fortifié et même enorgueilli par cette pensée, il reprit le chemin de chez lui, monta son escalier, ouvrit sa porte et... trouva Raffaëlle assise devant son bureau qui écrivait une lettre, penchée sur le papier avec beaucoup d'application. Elle avait ôté son chapeau, et ses cheveux noirs brillaient sur sa tête inclinée comme une coulée de marbre poli.

— Raffaëlle ! fit André, cloué sur place.

11 ne pouvait se blaser sur le plaisir imprévu de la voir chez lui, et c'était la première fois qu'elle s'y laissait surprendre ainsi.

Elle leva la tête, lui jeta un regard pareil à un philtre, et se remit à écrire. Il s'approcha et se pencha sur le cou incliné qu il effleura de ses lèvres. Cette femme extraordinaire avait su exciter en lui la plus violente passion sans qu'il put jamais la traiter familièrement. Avec l'art le plus consommé, elle avait su hannir de leurs relations la moindre trace de trivialité, et c'est bien pour cela qu'il demeurait con esclave, la sentant toujours si fort au-dessus de lui.

— Cest fini, dil-elle en fermant sa lettre, qu'elle jeta sur la table; l'adresse était celle de sa couturière. André, bonjour. N'étes-vous pas content de me voir aujourd'hui?

— .l'aurais mieux aimé vous voii- aujourd'hui et hier! fit-il avec un mélange de crainte et de bouderie qui lui sevait fort bien.

— Ne parlons pas d'hier; hier, j'étais très ennuyée.

— 11 est arrivé quelque chose? demanda André avec un peu d inquiétude.

— Oui... oui et non; je vous conterai cela plus tard. Aujourd'hui, j'ai eu une idée : je la crois bonne; reste à savoir si vous l'approuverez.

Raffaëlle avait une manière de se faire obéir, composée presque entièrement de suggestions hésitantes; c'est une manière excellente, quoiqu'elle soit vieille comme le monde.

Sur un geste d'elle, André prit une chaise, pendant qu'elle s'installait dans un fauteuil bas, sa robe arrangée autour d'elle avec autant de soin que si elle eût fait une visite de cérémonie.

— Voici ce que c'est : Paris est désert, tous mes

amis s'en vont, Xiko va en Grèce, je crois, Wueler est parti ce matin pour Odessa et reviendra, Dieu sait quand! Je pourrais vous en nommer une douzaine d'autres qui ont pris le train hier ou qui le prendront demain; personne n'a souci de ce que je deviens, et pourvu que je sois prête à leur donner à dîner en octobre, quand ils reparaîtront, tous mes bons habitués vont m'oublierle mieux du monde pendant trois mois... J'ai donc trois mois à moi, à moi toute seule...

Elle le regardait à le faire, damner, et il n'osait l'interrompre, ni même presque respirer, de peur de l'arrêter.

Un sourire triomphant éclaira son beau visage ambré.

— Voulez-vous que je vous les donne?

11 poussa un cri étouffé et tomba à genoux aux pieds de cette robe si savamment arrangée.

Elle avait bien préparé son effet, depuis deux mois qu'elle le faisait souffrir. Son excuse était que, l'adorant, elle souffrait presque autant que lui; mais Raffaëlle était une femme qui savait se gouverner.

Avec une véritable joie, une tendresse profonde et passionnée, elle posa sa main dégantée sur le front de l'homme qui s'était si complètement donné à elle, le renversa un peu en arrière et lut sa victoire dans des yeux qui ne se défendaient pas.

— Alors, tu veux bien? dit-elle, employant le tutoiement auquel elle se refusait presque toujours.

— Si je veux! Demande-moi si je veux... être de l'Institut! fit André en bondissant sur ses pieds avec la fougue de gaminerie qui traduisait souvent en lui les grandes émotions lorsqu'il voulait les cacher.

II fit le tour de Tatelier en cabriolant comme un cheval échappé. Des larmes étaient montées dans ses yeux malgré lui, larmes d'énervement plus que de joie, peut-être.

— Quand partons-nous? demanda-t-il en revenant près d'elle. 11 s'assit à califourchon sur une chaise, le menton appuyé contre ses bras croisés sur le dossier. 11 semblait maintenant en parfaite possession de luimême et voulait le faire constater par Raffaëlle. — ■Ce soir, n'est-ce pas? ou bien tout de suite?

— Pas du tout, si vous embrouillez mes affaires! répliqua la jeune femme en souriant. Demain, je pars pour une plage très connue,, disons Paramé, si vous voulez, ou toute aulre. J'y reste huit jours et je ne m'y sens pas bien, l'air étant trop vif. Alors, je vais faire un tour en Brelagne... H y a un petit trou délicieux, où l'on ne peut pas aller en chemin de fer : je vous expliquerai cela. Vous y êtes, à faire des études, je vous V rejoins... Vous aurez dit là que vous attendiez votre femme... et voilà. C'est d'une simplicité enfantine !

André comptait sur ses doigts.

— Demain, ça fait un jour; buit à Paramé, ça fait neuf; un pour venir, ça fait dix... Impossible. Partir <iemain, deux jours à Paramé...

— Cinq jours, insista Raffaëlle d'un air sérieux, pas un de moins, ou j'en mets quinze ! Pour les convenances, André, vous pouvez bien sacrifier quinze jours aux convenances!

— Jamais de la vie ! s'écria-t-il en recommençant ses enfantillages au travers de l'atelier. Quatre jours!

— Cinq; et maintenant, je m'en vais.

— Pas encore ! implora André en s'arrêtant net.

— Je m'en vais; j'ai des milliers de choses à arranger. Vous pouvez venir me demander une tasse de thé ce soir, mais je vous mettrai à la porte à onze heures, je vous en préviens. Mélétis sera là, et deux ou trois autres... le thé de Tétrier. Et à ce propos, méfiez-vous de Mélétis; c'est un bon {jarçon, mais je lui crois mauvaise langue.

— Lui! fit chaleureusement André. Oh! pour cela, vous vous trompez !

— Je peux me tromper, dit néfjlijjemment la jeune femme; mais s'il n'est pas mauvaise lanjjue, il est bavard, et c'est presque aussi dangereux.

— Bavard! ré[)éta André per()lexe en cherchant dans ses souvenirs les bavardages du silencieux Oriental. Enfin, on a bien raison de dire que l'on vit cent ans avec ses amis sans les connaître! Si Niko est bavard, il est encore plus cachottier, car je ne m'en suis jamais aperçu !

— C'est que vous parlez tout le temps vous-même, ré[)liqua Raffaëlle avec malice. A ce soir, et vous serez très, très sage. Pensez donc, si on allait se douter que nous nous enfuyons ensemble pour trois mois ! Demain, vous recevrez votre itinéraire.

Sur le seuil, elle lui donna un long et tendre baiser, et s'en alla d'un pas tranquille.

— André est parti, dit Mme Heurtey à sa fille; si tu veux, nous irons passer cinq ou six semaines en Bretagne.

— A Cherbourg, maman? Voilà si longtemps que tu promets de nous emmener à Cherbourg!

— Pas cette anne'e, soupira la mère.

Éliette se reprocha son inconséquence. Ce voyage à Cherbourg avait été projeté bien des fois en famille ; mais André disait toujours qu'il n'irait pas avant d'avoir fait une œuvre vraiment sérieuse, afin de prouver à ses concitoyens qu'il avait bien mérité de leurconfiance. Pourse faire pardonner, elle embrassa sa mère.

— Où irons-nous, alors?

— Mme Forgeot m'a parlé d'un endroit très tranquille, où l'on vit à bon compte.

Éliette baissa la tête. Depuis qu'André les avait quittées, il avait cessé d'apporter de largent dans la maison, et, malgré l'aisance relative dont jouissaient les deux femmes, les frais principaux étant restés les mêmes, leur bien-être en était diminué.

— Nous irons à Brévalo, continua Mme Heurtey. Le vovage est un peu cher, mais le séjour compensera cette dépense-là. Et puis, il n'y aura pas un sou à perdre en toilettes.

— Tant mieux, répondit doucement la jeune fille. Est-ce que lu veux partir bientôt?

En parlant, elle regarda les yeux cernés, les cheveux blanchis, les traits fatigués de sa mère, et se reprocha Tégoïste regret qui l'entraînait vers Mélétis. Entre ces deux soucis, ces deux tendresses, de combien celle-là n'était-elle pas la plus sacrée!

— Dans une huitaine de jours; il faut le temps de ranger l'appartement pour notre absence.

Éliette s'appliqua consciencieusement à tous les travaux d'intérieur que nécessitait un déplacement pour une personne aussi méticuleuse dans ses habitudes que Mme Heurtey; ces occupations étaient les bienvenues, car elles l'empéchaientde s'adonner uniquement au chagrin de quitter Mélétis. Une certaine consolation lui venait pourtant de la pensée qu'il n'irait point en Grèce; il l'avait déclaré la dernière fois qu'il était venu, quinze jours auparavant. Mais on ne l'avait pas revu, il pouvait avoir changé d'avis...

Malgré tout, Eliette se disait qu'il ne serait pas parti sans leur dire adieu, bien sûr...

Une restait plus que quarante-huit heures avant le jour fixé pour le départ, et la jeune fille se sentait devenir de plus en plus mélancolique; les robes qu'elle avait pliées dans sa petite malle en osier n'étaient pas sans avoir reçu quelques larmes... lorsqu'un coup de sonnette la fit tressaillir, un peu avant quatre heures.

Elle le connaissait bien, ce coup de sonnette! Depuis deux ans il vibrait en elle, à chaque lois, comme si le petit battant de fer avait tinté sur son cœur. Pendant que la bonne ouvrait, elle gagna la

porte du salon... Un froissement de soie dans l'antichambre l'arréla. Etait-il possible qu'elle se fût trompée?

— Mme Heurtey est chez elle? demandala voix mélodieuse de Niko. Voulez-vous lui annoncer M. Mélétis avec sa sœur?

Un flot de joie inonda la pauvre Élietle. Sa sœur était venue! Il restait donc en France? Elle ouvrit la porte toute grande et s'effaça pour laisser entrer l'ange gardien de son ami.

Mlle Xandra M élétis était presque aussi grande que son frère, et avait dû être aussi belle qu'il était beau. Elle portait fort noblement ses cheveux noirs, à peine raves de fils d'argent; ses yeux étaient pareils de forme et d'expression, et une bonté exquise, tout à fait maternelle, se lisait sur son visage tant soit peu ridé. C'était bien la sœur aînée, mère de famille par force, à qui le devoir d'élever toute une nichée d'orphelins n'avait jamais laissé le temps de se marier et d'avoir des enfants pour son compte.

— Chère madame, ma sœur Alexandrine, fit Mélétis, éprouvant le besoin de traduire en français le joli nom grec. Oh ! pardon, mademoiselle, je croyais parler à madame votre mère; Xandra, c'est Mlle Éliette.

Xandra fixa sur la rougissante Éliette ses beaux yeux noirs et lui sourit avec une telle cordialité, que la jeune fille en fut émue; elle mit sa main dans celle qui lui était offerte et sentit avec joie une étreinte souple et franche qui lui alla au cœur.

Mme Heurtev, en entrant, lui épargna la peine de tenir des discours auxquels elle était mal préparée.

Très flattée de celte visite, la mère d'André la reçut avec la difjnitéun peu froide qui remplaçait chez elle, sans qu'elle y perdît rien, Tusaj^e du monde.

Eliette, silencieuse, contemplait la sœur de INIèlètis avec une sorte de vénération. Cette demoiselle de cinquante ans, qui avait si grand air, c'était celle qui avait traversé la France sous les neiges de l'hiver de 1870, au milieu des terreurs et des dangers de toute espèce? Cette héroïne de l'amour fraternel était là, assise en face d'elle,- et la regardait avec de bons yeux? L'àme de la sensible Eliette en était tout émue de joie et de respect.

— Qu'est-ce que vous faites cet été, chère madame? demanda Mélétis à Mme Heurtey quand il eut repris haleine, car l'ascension de l'escalier lui devenait très pénible en temps chaud.

— Nous partons après-demain pour brévalo.

— Où ça? Cette plajje ne figure point au nombre de celles dont une réclame bien organisée nous rebat tous les jours les yeux et les oreilles?

Mme Heurtey donna les explications nécessaires. Un hôtel convenable, quoique modeste, des chambres facilement obtenues chez les habitants du bourg, la vie à bon marché, etc.

— Xandra, fit Mélétis sans remuer autre chose que ses beaux yeux languissants, si nous allions passer là une quinzaine ou davantage?

— Vous? fit la mère d'André en le regardant d'un air surpris. Alais ce n'est pas assez...

Elle cherchait le mot, Niko le lui souffla :

— Assez chic pour nous? Il m'arrive d'être chic, chère madame, et ce n'est pas toujours ce qu'il y a

de plus drôle dans ma vie; mais ma sœur n'est pas chic du tout ! Ma sœur porte des robes faites à Ephése et des chapeaux construits à Olvnipie ! Ma sœur est vêtue mi-partie ordre dorique et l'autre moitié ordre ionien. Je parle en rébus, n'est-ce pas? ^'y faites pas attention, c'est dans ma joie d'avoir retrouvé une famille. Mais nous ne sommes pas chic quand nous sommes en famille, nous nous bornons à être heureux! Si vous V tenez absolument, d'ailleurs, pour aller vivre dans ce petit trou, je j)uis faire emplette d'un complet à la Belle Jardinière!

Il riait, ses dents blanches brillaient à travers ses fines moustaches noires, dans sa belle barbe soyeuse et soif^née. Éliette le contemplait avec le mélange d'admiration et de pitié qui était le fond de sa tendresse,

— Mon frère ne sait pas être sérieux quand il est content, dit Mlle Xandra en souriant. Mais nous avons résolu daller passer ensemble quelque temps dans un endroit paisible; et si vous vouliez nous le permettre, nous irions où vous allez : nous serions moins seuls...

— Bien volontiers, fit à contre-cœur Mme Heurtey. Son rêve de tranquillité lui échappait; et sans son

habitude invétérée de toujours faire ce qu'elle avait projeté, elle eût renoncé à son vovage plutôt que de voir ces riches étrangers partager la vie qu'elle se proposait de mener dans la plus parfaite médiocrité. Elle se résigna pourtant à donner les indications nécessaires, et l'on se sépara avec promesse de se retrouver là-bas.

Quelques jours plus lard, en effet, Mélétis et sa

sœur apparurent sur la grève de sable fin où le beau monde de Brévalo se donnait rendez-vous. A l'inénarrable stupéfaction des rares baigneurs, ils étaient suivis par le propriétaire de Tunique hôtel, en personne, qui portait, avec Taide du garçon de l'établissement, un paquet bizarre et embarrassant. Le paquet fut déroulé au milieu d'une attention si profonde qu'elle eu était muette; et après nombre de faux mouvements qui provoquèrent plus d'un incident baroque, il se transforma en une jolie petite tente de coutil rayé contenant une table et deux fauteuils pliants.

— C'est extrêmement ingénieux, déclara Mélétis, qui avait assisté assis à tout ce travail, avec une tranquillité remarquable ; je ne sais pas trop comment on pourra y entrer, mais le fait est qu'après y être entré, on trouvera difficilement le moyen d'en sortir. N'estce pas, ma sœur?

Mlle Xandra, toujours paisiblement souriante, fit relever le côté de la tente qui regardait la mer, Niko baissa sa haute taille et s'introduisit dans un des fauteuils, où il s'étendit avec délices.

— Je passerai ici des journées exquises, dit-il; cette mer et ce soleil suffiraient au bonheur d'un million d'habitants, etje les ai pour moi tout seul, ou à peu prés... Xandra !

— Mon frère ?

— Gomment me trouves-tu, mais vraiment, sans compliment?

La sœur aînée attacha sur lui son regard lumineux et tendre :

— Mieux que je ne croyais, moins bien que je ne voudrais.

— Tu parles comme un oracle ! Yoilà ce que c'est que de venir de Grèce! Crois-tu que je puisse vivre encore... trois ans?

— Je l'espère, répondit-elle d'une voix profonde qui faisait reproche à la légèreté du ton de son frère.

— Au fond, tu sais, je me porterais très bien, s'il n'v avait pas cette terrible toux, ces points de côté et la fièvre... la maudite fièvre la nuit, avec tout ce qui s'ensuit !

Il ébaucha un {jeste d'humeur et laissa retomber langui<samment sa belle main blanche et mince.

— Et puis, je suis trop maigre! On est laid quand on est si maigre !

— Tu n'es pas laid, Niko ! fît Mlle Xandra avec un doux reproche en arrêtant ses yeux sur le heau visage de son frère.

— Je te dis que je suis laid! fit-il avec autorité ; plus laid qu'autrefois, ajouta-t-il comme s'il faisait une concession.

Xandra ne put se défendre de sourire, malgré la terrible idée, toujours présente, qu'elle ne conserverait plus longtemps ce frère adoré.

— Tu viendras avec nous passer l'hiver en Egypte, dit-elle, et tu t'en trouveras à merveille. J'ai la persuasion que si lu consentais à vivre pendant six mois dans un pavs chaud, tu serais guéri au printemps.

— Grand merci ! fit-il. J'en ai essayé, de ton pays chaud, et jen suis revenu plus malade que jamais; je ne puis pas supporter la chaleur, tu le sais bien!

Xandra ne répondit pas. Elle savait que la vie fiévreuse de l'hiver parisien faisait beaucoup plus de mal à Xiko que la plus intense chaleur; mais elle

savait aussi que rien ni personne ne pouvait empêcher le doux despote de faire ce qu'il voulait, ni le contraindre à faire ce qu'il ne voulait pas.

— Reste cet hiver à Paris, lui dit-il au bout d'un moment en l'appelant auprès de lui, par un geste d'enfant (jàlé.

Xandra se pencha sur lui, releva les cheveux noirs qui ombrajjeaient le front toujours jeune et pur, et baisa la place restée blanche en dessous; une tendresse vraiment maternelle, une douceur lente, une harmonie délicieuse accompagnaient tous ses mouvements.

— Je ne peux pas, dit-elle; notre sœur Marie attend son troisième bébé pour décembre, le mari de notre sœur Hélène s'en va aux Indes avec son fils aîné, notre nièce Anaïs se mariera en février...

— Que le bon Dieu bénisse les nombreuses familles ! grommela ?siko. Je ne crois pas qu'il y ait un homme au monde plus orné de frères, de sœurs, de beauxfrères et de belles-sœurs, de neveux et de nièces, que moi! Et je ne peux pas, sur la quantité, en trouver un ou une, pour me donner six mois de sa société !

— Donne-nous six mois de la tienne! fit doucement Xandra, et lu auras tant de gens pour te tenir compagnie, que tu demanderas la grâce d'une heure de solitude.

Niko sourit et pressa la main de sa sœur.

— Tu n'as pas de... raisons... bien fortes, pour tenir à rester à Paris? fit-elle sans hésitation, mais avec un temps d'arrêt volontaire.

— On a toujours des raisons... fortes — quand on

n'est pas marié, répliqua INiko évasivement, avec la philosophie pratique qui lui était familière.

— J'aurais voulu te voir marié, dit Xandra sans appuyer sur les mots.

— Tu n'as encore pas assez de sœurs et de bellessœurs? fit-il avec sa brusquerie de frère adoré. Je vois ça, ta (paierie n'est pas complète; il te faut une veuve dans ton musée... Pardon, Xandra, je suis méchant! pardonne-moi !

Il saisit la main de sa sœur et la porta à ses lèvres avec ferveur.

— N'en parlons plus, dit-il d'un ton languissant; j'aurais dû me maiier quand je n'étais pas encore très malade; à présent, il est trop tard.

Dans Taprès-midi, Éliette et Mme Heurtey furent admises aux honneurs de la tente, pendant que le propriétaire, suivant son expression, « cuisait « dans le sable, avec un simple parasol au-dessus de sa tète. Mme Heurtey en sortit sur-le-champ en déclarant qu'on étouffait là dedans.

— C'était parfait contre les courants dair! déclara Niko, dont la voix semblait sortir de dessous terre; autrement, c'est une étuve; mais ça fait bien dans le paysage ; il faut voir cela d'un peu loin.

Mme Heurtey s'aperçut, au bout de deux ou trois jours, que Mlle Mélétis était aussi simple de goûls qu'elle pouvait l'être elle-même; jamais la mère d'André ne se fût imaginé qu'on pût penser comme elle sur tant de points d'économie domestique en possédant quarante mille livres de rente; et ce chiffre, tombé par hasard des lèvres de Xandra, la bouler versa.

— Vous avez quarante mille livres de rente... à vous deux, vous et votre frère? demanda-t-elle.

— Non..., chacun, rectifia la soigneuse demoiselle.

— Grand Dieu! que pouvez-vous faire de tout cela, avec vos habitudes de vous servir vous-même?

Xandra sourit.

— C'est bien vite dépensé quand on a une nombreuse famille ! Gela s'en va en voyages, en baptêmes, en premières communions, en cadeaux de noces...

— Et votre frère en a autant?

— Un peu plus; il avait un oncle qui l'a avantagé. Il n'en a pas de trop, je vous assure, avec sa santé délicate, et pourtnnt...

Mme Heurtey attendait la fin de la phrase, et Xandra comprit qu'elle devait lui donner satisfaction.

— Pourtant, je vois qu'ici nous dépensons vraiment très peu de chose, et il a l'air de se porter beau^ coup mieux... C'est une vie simple qu'il lui faudrait, au lieu de ces plaisirs fatigants, le monde, les théâtres, les dîners... Car il est boi'riblement mondain, et je ne sais pas pourquoi, car il prétend que ça l'ennuie!

— Enfant gâté ! dit sévèrement Mme Heurtey. Éliçtte jeta un regard de reproche à sa mère qui

n'y prit garde.

— Oui, gâté, c'est vrai, répondit tristement Xan-i dra; mais si vous saviez combien il était irrésistible, étant petit! C'était le dernier-né, le Benjamin; les sœurs étaient toutes jeunes filles, elles s'en amusaient comme d'un petit chat. Il possédait un charme tel qu'on ne pouvait rien lui refuser. Et encore à présent,;

quand il veut me faire faire quelque chose, il n'a qu'à me regfarder d'une certaine façon, et je lui obéis tout de suite!

Les yeux d'Éliette exprimaient une si complète adhésion à ce sentiment, que Mlle Xandra s'en aperçut.

Elle n'était pas arrivée à Và^e de cinquante ans sans connaître bien la vie et ses embûches; malgré la gentillesse de la jeune fdie, le soupçon d'un calcul lui effleura l'esprit, et elle se mit à la surveiller.

Au bout dehuitjours, elle avait acquis la conviction de la parfaite innocence de la pauvre petite. Son dévouement canin, sa tendresse admirative, son abnégation poussée à l'extrême, évoluaient toute idée d'intérêt et même d'espoir matrimonial. Eliette aimait Niko parce quil devait mourir, et elle lui versait toute son âme candide comme jadis on versait les vins généreux aux condamnés à moi t.

— C'est la femme qu'il lui aurait fallu, se dit la sœur aînée. Sans une ombre d'égoïsme, avec une soumission attendrissante à ses caprices, elle aurait trouvé moyen d'être heureuse en lui laissant faire tout ce qu'il aurait voulu... Mais à présent... il a raison, ce ne serait pas bien de se marier; la pauvre enfant resterait veuve de trop bonne heure... et si elle se remariait, je ne pourrais pas le lui pardonner, ce qui serait injuste...

Les larmes de Mlle Xandra coulèrent une fois de plus sur ce frère prédestiné, qui n'aurait passé sur la terre que pours'y faire aimer et regretter. Et lorsque Élielte vit ses yeux rougis une heure plus tard, et, devinant que Niko en était la cause, vint apporter sa

PÉHIL.

fraîche et timide sympathie à celle qui avait le droit de pleurer, elle était loin de se douter qu'elle avait eu part à cette douleur gfénéreuse.

Un matin, dans son courrier, qu'il recevait au lit, Mélétis trouva une lettre d'André, qu'il lut à deux fois et qui lui fit prendre une altitude sévère au milieu de ses innombrables oreillers.

— Qu'y a-t-il? lui demanda sa sœur, attentive aux moindres mouvements de sa physionomie.

— Beaucoup de choses, répondit-il prudemment, en indiquant du regard la porte de la pièce voisine ; il continua sa conversation en grec moderne, sûr de n'être compris d'aucun indiscret s'il s'en trouvait là, et raconta succinctement à Mlle Xandra l'histoire des amours de son ami.

Elle l'écouta sans sourciller, car ce n'était pns une vieille fille prude, mais bien une vierge-matrone, qui connaissait les faiblesses de ce monde et pouvait entendre tout ce qui était dit honnêtement.

— C'est très fâcheux, dit-elle quand son frère s'arrêta, mais il y a beaucoup de gens à qui pareille aventure est arrivée et qui...

— Ne jette pas de pierres dans mon jardin, s'il te plaît, répondit Niko sans broncher; je sais que je suis de ceux-là, et même avec récidive; mais moi, au moins, je n'ai jamais dépensé que mon argent.

— Et ta santé, lU trislemeiit sa sœur.

— Ma santé est hors de cause, répliqua le jeune homme, puisqu'elle était perdue d'avance. André est en train de dépenser tout ce qu'il a, et, de plus, ce qu'il n'a pas; voilà ce qui est vraiment fâcheux.

Il donna alors connaissance à Mlle Xandra de la lettre de son ami, qui lui écrivait à Paris, où il le crovait encore, pour lui demander un prêt de cinq mille francs.

<• Je sais, disait le jeune peintre, que la somme est considérable, et que je n'ai pas été avec toi en ces derniers temps sur un pied qui me permit de venir te demander un tel service; mais je suis absent de Paris, je ne peux y rentrer en ce moment; et quand je dis : «je ne peux» , cela veut dire que c'est absolument impossible. Si ces cinq mille francs ne sont pas versés avant huit jours, mon atelier sera saisi avec tout ce qu'il contient. C'est non seulement le scandale, mais la ruine. Je te supplie, toi qui es mon meilleur ami, de faire ce que tu pourras pour éviter ce chagrin et cette honte, moins à moi qu'à ma mère. Et je sais que tu me comprendras. "

— Pauvre Mme Heurley! dit Mlle Xandra en rendant la lettre à son frère. Elle l'adore ; elle n'en parle qu'avec des réticences, et je m'étonnais qu'elle ne fût pas plus éloquente à son égard, mais cela s'explique à présent. Crois-tu que vraiment le danger soit si grand?

Xiko fut très affirmatif. Il connaissait le préteur, pour avoir lui-même passé par ses griffes, et il se souvenait d'y avoir laissé quelques-unes de ses plumes. Sans faire cet aveu inutile à sa sœur, qui en eût été horrifiée, car son indulgence pour les erreurs

de la jeunesse s'arrêtait au chapitre des usuriers, il lui assura qu'André ne s'en tirerait pas tout seul.

— Et sa lettre est datée du vingt-cinq; elle a couru après moi à Paris, elle Cat revenue ici; l'échéance est pour le trente et un... II n'y a plus que quatre jours. Où donc est-il? 11 donne une adresse que je ne connais pas du tout... C'est dans le Finistère... Ils se seront cachés dans quelque trou encore plus inconnu que celui-ci.

— Que vas-tu faire ? demanda la pratique Xandra.

— Que veux-tu que je fasse? Ici, nous sommes en train de devenir capitalistes ; avec toutes nos exagérations de luxe, nous n'arrivons pas à dépenser plus de vingt-cinq francs par jour à nous deux ; en y restant six semaines de plus, j'aurai économisé la moitié de ce qu'il me demande et je prendrai le reste sur mes économies... oui, Xandra, depuis six mois, j'ai fait des économies... je me range! Et, tu sais, on n'est pas malheureux ici!

Le banquier de la famille Mélétis, qui était aussi un vieil ami, fut autorisé à verser cinq mille francs en échange d'un certain billet signé A. Ileurtey, qu'il devait envoyer à Niko. Mlle Xandra, pour sauvegarder ce qu'elle considérait comme une part de l'honneur de la maison, lui écrivit de son côté pour lui apprendre que c'était un service rendu à un ami, et que son fx'ère n'avait point affaire aux préteurs; après quoi ils déjeunèrent ensemble et se rendirent chez Mme Heurtey, mus par un besoin irrationnel et irrésistible de voir son visage et celui d'Elielte, après le service rendu à André.

Quelques amicales taquineries de ISiko à sa petite

amie, acceptées avec la bonne humeur souriante qu'elle ajiportait en toute chose, le mirent en si belle disposition qu'il dëcréla une promenade en voiture.

— En voiture! fit Mlle Xandra; muis il n'y a ici de voiture que l'omnibus de l'hôtel, qui va à la station du chemin de fer, et pour une partie de plaisir, vraiment...

— Il y a une voiture ! déclara Niko; une belle voiture énorme, une voiture du Sacre! Elle doit avoir appartenu, avant la Révolution, à une famille d'émigrés ; on en a même fait un drame : ça s'ajipelait la Berline de rémigré.

— Où donc est-elle, cette berline? demanda Mme Heurtey, qui n'entendait la plaisanterie que de la moitié d'une oreille.

— Sous un hangar, dans un terrain vague. Je doute même qu'elle ait un propriétaire. Seulement, elle n'a pas de chevaux.

— Mais alors?

— Nous prendrons ceux de l'omnibus.

— Et l'omnibus, avec quoi ira-t-il au chemin de fer? demanda Éliette, qui commençait à avoir envie de rire.

— Il n'ira pas au chemin de fer! déclara Mélétis d'un ton péremptoire. C'est aujourd'hui vendredi; de mémoire de Breton, personne n'est jamais parti ni arrivé un vendredi; je ne sais pas pourquoi l'omnibus irait au chemin de fer, puisqu'il n'y aura pas de voyageurs!

— Mais s'il y en avait, par impossible? suggéra Éliette, qui riait pour tout de bon.

— On enverra un homme à pied pour s'en assurer-

PÉltlL. 149

S'il y a un voyageur, car d'aucune façon il ne saurait y en avoir deux, l'homme louera une carriole à la station. Et nous, nous promènerons les clievaux. Nous irons au Nez de Douarnic; on dit que de là, il y a une vue merveilleuse.

Ce beau plan faillit ne pas recevoir d'exécution, par suite de l'opposition du propriétaire de l'hôtel, qui, tout en convenant que jamais personne n'était arrivé ni parti un vendredi, ne pouvait admettre que l'omnibus ne fît pas la course obligatoire, pour le j)rincipe.

Avec de l'or, et même de Targenf, on aplanit de bien autres difficultés; finalement les quatre amis se trouvèrent installés dans le grand Lmdau découvert, qui sentait un peu le moisi, mais qui n'en semblait que plus délicieux à Kliette. Mollement balancés sur des ressorts à courroies, tels qu'on n'en voit plus qu'aux voitures d'enterrement, ils s'en allèrent par les rampes montueuses qui dessinent des lacets au flanc des falaises, découvrant à chaque détour un horizon plus vaste, une mer plus ensoleillée.

On ne sait pas, sans l'avoir éprouvée, quelle attraction puissante, mélancolique, presque passionnée, exerce l'Océan quand on le voit, de très haut, se creuser comme une coupe où frémit une vie mystérieuse. Quittée, puis revue, et perdue encore pour reparaître, pendant que les chevaux gravissent d'un pas lent la montée que borde le précipice, celte coupe apparaît de plus en plus profonde, de plus en plus inaccessible, et en même temps l'attrait qu'elle inspire va jusqu'au vertige, jusqu'à la souffrance.

Celui qui, un beau jour d'été, après une longue

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route à travers la campagne, n'a pas vu soudain s'ouvrir devant lui Thorizon embrasé, réfle'chi dans une mer de lapis, ne sait pas quelle joie triomphante peut envahir le cœur de Ihomme, au spectacle des choses. Celui qui ne s'est pas avancé jusqu'à Textrême bord de la falaise et là, agenouillé, cramponné au gazon qui glisse, aux rochers qui échappent à la main, n'a pas plongé son regard dans le gouffre où s'agite éternellement la grande charmeuse, ne peut connaître l'intensité absolue de désir et d'aspiration inspirés par les choses matérielles qu'on ne peut saisir ni posséder.

Ces sentiments encore naissants et très confus rendaient pensif le visage d'Eliette pendant qu'elle embrassait des veux le paysnge inhni de la mer. Une mélancolie profonde lui semblait être le fond de cette gloire ; elle était trop jeune et trop humble pour savoir que la mélancolie est le fond de toutes les gloires, et elle se demandait comment il se peut que tant de tristesse vienne du soleil et de l'azur.

Niko, qui suivait sa pensée, eut pitié de cette souffrance inconsciente; pour rappeler le sourire sur le gentil minois de la jeune fille, il lui dit avec sa grâce extrême :

— Eh bien, marlemoiselle Éliette, est-ce beau?

Elle répondit pnr un signe de tète, car son cœur était trop plein pour qu'elle pût parler. En présence de cette vie éclatante, la mort de Mélétis était soudain apparue à son âme, jusque-là résignée, comme une effroyable cruauté. La voix qu'elle aimait, en frappant son oreille, lui avait rappelé que bientôt elle ne l'entendrait plus, et cette idée, avec laquelle elle

s'était pourtant familiarisée, venait de la heurter comme un clioc inattendu.

H le comprit peut-êlre, car un instant il attacha sur elle un regard profond, qui allait interroger cette jeune âme jusque dans ses replis les plus secrets.

Mélélis s'était aperçu hien avant ce jour de l'affection discrète et dévouée de sa petite amie; sans y attacher d'importance, il y prenait le plaisir très naturel qu'on éprouve à respirer des violettes en passant le long d'un sentier. C'était, pensait-il, une de ces petites passions romanesques qui amusent l'imagination des jeunes filles en attendant l'amour, le vrai, qui les noie dans sa splendeur.

Et voici que ce n'était pas une passion de poupée, mais un amour véritable, fait non plus des larmes faciles de l'extrême jeunesse, mais de souffrance silencieuse et contenue. Il avait pensé qu'Élielte était devenue amoureuse de lui parce qu'il était beau, bien élevé, venu de l'Orienî, comme les rois mages; et voici qu'il lisait dans ses yeux une autre destinée: elle l'aimait parce qu'il allait mourir, et pour le sauver, il le voyait, elle fût morte sans regret.

Une joie grave, mêlée de mélancolie, pénétra Mélétis, réveillant en lui une chaleur de souvenirs et d'impressions qu'il ne se croyait plus appelé à ressentir. Depuis qu'il pensait connaître le nombre de ses jours, il avait cherché le plaisir; c'est l'amour méconnu qui lui montrait à présent tout ce qu'il avait dédaigné. 11 aurait pu cueillirnon seulement les violettes dont le parfum embaumait le chemin de sa tombe, naais toutes les fleurs exquises que le printemps met sur le front des fiancées.

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Elle l'aimait, cette enfant douce et simple, au cœur pur, qui le laissait lire en son âme, sans même soupçonner qu'il songeât à elle; il aurait pu, il pourrait encore, appuyer son front fiévreux sur cette épaule cliaste; il pourrait donner du bonheur et en recevoir, au lieu d'achever follement de brûler la lampe de sa vie à tous les venls de ce qu'on nomme le plaisir.

Il la regardait, examinant pour la première fois les yeux tri.^tes, si jolis, si bleus, fixés maintenant sur l'horizon, si tendres et confiants, surtout quand ils se tournaient vers lui; le teint frais et délicat, que le grand soleil avait à peine bruni, la bouche pleine de bonté, aux lèvres souples, qu'une expression douloureuse ne pouvait défigurer, et il se disait que tout ce charme, cette jeunesse, cette innocence, s'en venaient à lui...

Pourquoi ne les prendrait-il pas? Pourquoi, sans plus attendre, n'ouvrirait-il point les bras, en l'appelant : Eliette? Il était bien sur que .-ans hésiter elle fût tombée sur son cœur.

Une secousse de la voiture rompit cette sorte d'extase, et il regarda autour de lui. Les chevaux avaient repris le trot au haut de la montée; la route s'enfonçait dans les terres, et, tout près, une église de village dressait son clocher en dentelle de pierre. Le cimetière peuplé de croix noires dormait au pied, fleuri de buissons de roses.

Mélétis se ressaisit avec une sorte de violence. Osait-il bien penser à créer une douleur, lui qui était si proche de sa fin? Par une délicatesse digne de son âme charmante, il eut peur pour Eliette de ce que la vue du cimetière pouvait lui inspirer, et avant

qu'elle eût regardé de ce cùlé, il lui adressa la parole. Fidèle à son amour, elle ne vit que lui, et le cimetière resta derrière eux, dans sa robe de lierre qui débordait des vieux murs.

Le charme était rompu. Méléfis ne se laissait jamais aller au delà de ce qu'il croyait pouvoir se permettre, en fait d'impressions tristes, — car il considérait la tristesse comme une volupté dont on ne doit pas abuser, — et, moins d'une minute après, Élietle riait d'une de ses remarques comiques. Gomme il arrive souvent quand on est sous le coup d'une émotion trop forte, il devint si extraordinairementgai, que sa sœur en fut étonnée; Mme Heurtey elle-même ne pouvait s'empêcher de rire de ses réflexions saugrenues.

Ils touchèrent enfin au but de leur promenade. Douarnic est un promontoire élevé, d'où le regard embrasse une immense étendue de baies et de rochers; l'eau bleue et la roche noire dessinaient des arabesques merveilleuses au bord de la vieille falaise rongée par les tempêtes.

— Il faut descendre de voiture? demanda Mélétis. Pas moyen de paresser encore un peu dans cette surprenante guimbarde? Tu l'exiges, Xandra, pour ma sanlé? C'est incroyable, la quantité de choses ennuyeuses qu'on me fait faire sous le prétexte fallacieux de ma santé! Enfin, puisqu'il le faut, je descends... mais ce sera pour m'étendre sur le gazon, je t'en préviens!

On lui fit un lit de châles, on piqua un parasol audessus de sa tête, et il se déclara conlen», en conseillant aux dames d'aller se promener un peu plus loin.

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— Le cocher et ses rleux c'icvaux siiffiroiil à ma garde, dil-il pour les encourager.

II vit leurs ombrelles décroître au 1 out du sentier qui conduisait à un autre point de vue, el fut satisfait de se trouver seul pour réfléchir.

Sa méditation ne fut pas bien concentrée. L'odeur miellée du gazon d'Olympe autour de lui, la senteur pénétrante du serpolet qu'il froissait de son corps, flottaient dans Pair chauffé comme au sortir d'une cassolette et le grisaient un peu. Ses yeux s'emplissaient de la lumière dorée si douce sur les p'ages bretonnes, et le chant d'une ciga'e égarée sur cette falaise bruissait à ses oreilles avec le charme des souvenir'! anciens.

Que de fois il avait entendu chanter les cigales, au haut d'un rocher couleur d'ambre, pendant qu'il contemplait la mer de Grèce ou d'Ionie!

Il était jeune, et sa vie future se déroulait devant lui comme un long enchantement. Riche, bien né, fait pour être aimé, plein de tendresse et de passion lui-même, que pouvait-il souhaiter qui ne vînt s'offrir à sa main?

Un jour d'héroïsme, il avait sauté à pieds joints dans le gouffre. Il avait, sans y penser, donné à sa patrie d'origine tout ce qu'il possédait, en se donnant lui-même. Elle avait tout pris... même sa vie.

Eh bien, il ne le regrettait pas! Les émotions ardentes de ce temps-là avaient fait de lui un homme et un Français. Cela valait le prix qu'il l'avait payé.

Il appuya son coude sur cette terre de France qui l'avait mortellement frappé, et, sous le ciel breton, au milieu de la lande, il pressa avec une mâle ten-

dresse le i>ol pour lequel il s'e'tait battu; une fierté singulière le fit frissonner quand il pensa qu'en tombant, blesse' par une balle étrangère, atteint par le froid meurtrier, il avait pnyé la dette du sang. Non, ce n'était pas en pure perle qu'il était tombé, perdu dans le nombre : c'est ce nombre, fùt-il de vaincus, qui avait sauvé l'bonneur de nos armes.

Une joie ardente coula dans son sang et battit avec ses artères. Bien des fois il s'était dit avec amertume qu'il aurait passé inutile sur la terre; il sentait aujourd'hui qu'il n'avait pas été inutile, que l'exemple est une force, et qu'un soldat qui meurt inconnu ne fait pas moins partie d'une armée de héros.

La silhouette fine d'Éliette passa à quelque distance, amoindrie, réduite aux proportions d'un petit tableau de genre; la robe rose, l'ombrelle écrue, le grand chapeau garni de blanc, s'estompaient avec une douceur infinie sur le fond gris de la falaise; elle revenait vers lui, avec Xandra et si mère, mais elle marchait un peu en avant, comme impatiente de le rejoindre.

La patriotique folie de Niko lui coûtait la vie..., plus que la vie..., elle lui coûtait Élielte, la fraîche et douce Éliette, qui eût pu être sa femme !

Avec une sorte de triomphe, Mélélis sentit tout à coup qu'il se trompait : indifférent, pareil aux autres, bien portant et snns souci, Éliette ne l'eût pas remarqué, et s'il ne lui était point apparu comme un héros, comme une sorte de martyr, Éliette ne W ùt point aimé.

— Allons, se dit-il, tout est pour le mieux! Quand je partirai, je serai pleuré..., et quelqu'un de très

prétentieux fera un discours sur ma tombe... Ils sont capables de le mettre dans les journaux! Ça me serait égal si ça ne devait pas faire de peine à cette fille délicieuse. Et pour qu'elle pleure moins, il ne faut pas qu'elle sache ce que je pense d'elle. Mieux vaut lui laisser croire que je la traite en enfant. Après, quand ce sera fini, Xandra pourra peut-être lui dire... Lorsque les gens sont morts, on se console plus vite. Je voudrais pourtant bien savoir combien de temps je puis encore avoir à vivre : ces médecins sont têtus comme des mules; impossible de leur rien soutirer! Au fond, c'est probablement qu'ils n'en savent

rien.

Tout en philosophant, il s'était levé et arpentait lentement le plateau ; pendant qu'il tournait le dos aux trois femmes qui venaient le retrouver, il aperçut soudain, se dirigeant vers lui,du côté opposé, un groupe qui attira son attention. C'étaient des amoureux à n'en pas douter : ivres de leur présence, ils marchaien tnonchalamment, penchés l'un vers l'autre; le sentier s'étant rétréci, ils se séparèrent, la femme prit les devants, et Mélétis r£Sta stupéfait.

Le chemin qu'ils suivaient tous deux passait à quelques mètres au-dessous du plateau en le contournant. Avec une inquiétude violente, Niko mesura la distance qui le séparait encore des dames qu'il attendait; elles étaient tout proches.

Éliette accourut, la première, vers son ami; le voyant immobile, elle regarda ce qu'il regardait et demeura extrêmement surprise,

— Mais c'est André! dit-elle, et elle l'appela : André !

— Taisez-vous, fit Mélétis, en appuyant avec force sa main sur le bras de la jeune fille.

Ses yeux l'avaient avertie aussi bien que son geste; elle devint toute rouge, honteuse d'avoir compris, et recula insensiblement.

Essoufflées par l'ascension un peu rude, les deux dames atteignaient en ce moment le plateau. Mélëtis se dirigea vers elles et les fit monter en voiture avec plus de pre'cipitation qu'il n'en témoignait d'ordinaire. Éliette ramassait les châles et ployait le parasol; elle vit les amants disparaître au détour du chemin et poussa un profond soupir.

— Ma pauvre maman! dit-elle à demi-voix, en se reprochant de n'avoir songé qu'à Niko depuis tant de jours.

Elle s'assit dans le landau en face de Mme Heurtey et la regarda longtemps sans s'apercevoir que Mélétis, feignant la fatigue, l'observait entre ses longs cils. Tout le poème de détresse morale écrit depuis quelques mois sur les traits de cette mère douloureuse, lui apparut maintenant si facile à déchiffrer qu'elle s'étonna de ne pas l'avoir lu plus tôt. Elle avait vu sa mère absorbée, triste; elle l'avait crue malade. Mme Heurtey avait pris tant de peines pour laisser ignorer à sa fille la véritable cause de ses soucis, qu'Élielte avait soupçonné des embarras d'argent et s'était bien gardée de témoigner la moindre curiosité pour des choses qu'on ne jugeait pas à propos de lui dire.

Elle comprenait maintenant pourquoi on l'écartait des entretiens lorsque André restait avec sa mère; mille petits mystères lui étaient dévoilés d'un seul

coup; Timpression de cette surprise fut si pénible et si forte que le côté « inconvenant » de la rencontre lui échappa complètement pendant quelques instants.

Ce n'est qu'en rejjardant Mélétis, par coutume de tendre sollicitude, qu'elle se rendit compte de sa découverte, et la rougeur envahit à nouveau son aimahle visage. Le jeune homme sentit que c'était le moment d'intervenir; rouvrant les veux, il adressa à sa sœur une question quelconque, et la conversation devint générale.

Après le dîner, les amis se l'etrouvèrent sur le sahle, en face du couchant doré où le soleil se préparait à disparaître dans une gloire de rayons. Laissant Mme Heurtey avec Mlle Xandra, Niko posa une main fraternelle sur l'épaule d'Éliette et fît un pas pour s'écarter. La jeune fille comprit et suivit son mouvement; guidée par celte main délicate et souple, elle eût été jusqu'au bout du monde.

— Mon enfant, dil gravement Mélélis à voix basse, quand ils se furent un peu éloignés, il faut que vous rendiez votre mère très heureuse!

Eliette leva sur lui des yeux pleins de soumission. Il retira sa main, attiédie par le contact de la jeune épaule ronde et qui se trouvait bien là. pourtant.

— Elle est très é|)rouvée, continua-t-il, en regar-

dant le sable devant lui; ses cheveux Idancliis-enf, ses yeux se sont fatigués à pleurer... Il faut que pas une larme ne soit versée sur vou-;.

Éliette le regardait, étonnée. Pourquoi sa mère aurait-elle à souffrir par elle? N'était-elle pas une enfant respectueuse et prévenante?

> 11 ne voulait pas rencontrer le clair regard de ?es yeux interrogateuts, mais il le voyait pourtant.

— Votre mère pleure maintenant sur les fautes d'André, reprit Niko, mais elle pleurera Lien plus encore lorsqu'il lui reviendra triste, lassé, dégoûté de la vie... Ce sont les cbagrms qu'elles ne peuvent consoler qui font le plus mal au cœur des mères. Il faut que vous soyez très brave, ma chère enfant.

Jusqu'alors Mélétis lavait traitée en gamine; maintenant il lui parlait comme un jeune père très tendre. Eliette sentit une mélancolie prol^onde, indicible, entrer dans son àme; elle était heureuse et fière qu'il voulût bien la considérer comme une personne sérieuse, et en même temps elle sentait qu'un des grands charmes de sa vie s'en irait s'il ne devait plus jamais rire et plaisanter avec elle. Elle baissa la tête, mais c'était inutile, Niko ne la regardait pas.

— La vie est triste, reprit-il, malgré toutes les folies que l'on fait pour se persuader le contraire, — peut-étie à cause de ces folies. Elle est méchante, puisqu'elle n'épargne pas les innocents. Vous n'auriez pas dû faire cette rencontre aujourd'hui.

Éliette rougit; la sévérité de sa mère n'avait pas laissé pénétrer jusqu'à son oreille les libertés de langage qui accoutument l'esprit des jeunes fdies à l'indulgence pour les fantaisies amoureuses des

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hommes; la rencontre de la maitresse de son frère était presque un outrage personnel pour elle.

— Cette femme est la pire ennemie d'André, reprit Mélétis en s'arrétant; j'aurais mieux aimé que vous n'eussiez pas connaissance de son existence. Heureusement, elle ne vous a pas vue.

Éliette avait relevé la tète avec une nouvelle surprise, ne comprenant pas.

— Cela m'aurait fait de la peine si elle avait attaché les yeux sur vous, fît-il avec un peu d'hésitation... et vous-même, vous ne pourriez pas la reconnaître, cela vaut mieux ainsi. N'y pensez plus; il y a des choses qu'une âme comme la vôtre doit vouloir ignorer. Mais quand André vous reviendra, soyez bonne avec lui, soyez indulgente... ayez pitié de lui... ayez aussi pitié de votre mère. Elle boira alors I amertume jusqu'au fond. Soyez patiente et généreuse... Cela ne vous sera pas difficile.

Elle écoutait, le cœur plein d'émotions confuses, prête à pleurer et se retenant paice qu'elle sentait l'heure très solennelle, unique dans sa jeune existence.

— Et vous, reprit-il, les yeux fixés sur l'horizon étincelant qui se refléchissait dans une mer de pourpre, soyez vaillante pour vous-même, mon enfant. Quels que soient les chagrins que la vie vous prépare, que votre mère n'en soit point attristée. Je suis cruel, n'est-ce pas? 11 serait si naturel, quand vous aurez de la peine, d'aller à elle pour vous faire consoler! Mais elle aura assez de son fardeau; n'y ajoutez point le vôtre.

La voix de Mélétis tremblait légèrement en pro-

nonçant ces derniers mots. Il retourna lentement sur ses pas, Éliette marchant auprès de lui, silencieuse. La jeune épaule était à portée de son bras; ne pouvant résister au plaisir de la sentir encore une fois sous sa main, il appuya lé^jèrement ses doigts sur la robe rose de sa petite amie.

— Voyez, (lit-il avec un faible sourire, vous êtes mon bâton de vieillesse... Je suis vieux, Éliette, très vieux... on est très vieux quand on n'a que peu de temps à vivre, et je vous ai donné des conseils de sage vieillard... Vous m'avez bien compris, n'estce pas?

Puisant un courage inouï clans la pensée que ce moment ne reviendrait jamais, la jeune fdle le regarda franchement, retenant la roiée des larmes par un violent effort.

— J'ai compris, répondit-elle; ma mère ne me verra pas pleurer.

Il éprouvait un ardent désir de l'entourer de ses bras, elle si douce et si vaillante, et de reposer sur elle son front brûlant de fièvre; mais c'était un homme de ferme volonté, quand il le voulait, et il sut empêcher ses doigts de serrer plus fort l'épaule délica e qui lui servait d'appui.

— Ce n'est pas assez, reprit-il. Les larmes laissent des traces, elles détruisent la fraîcheur et la santé; il ne faudra pas pleurer, Eliette.

Elle réprima un grand sanglot qui lui montait à la gorge; il le sentit sous sa main, qu'il retira.

— Il ne faudra pas pleurer, Éliette, répéta Mélétis avec une douceur infinie. Si peu de choses valent qu'on les pleure! Les fautes seules inspirent des

larmes utiles, les larmes du repenlir, et vous ne verserez jamais de celles-là, vous!

11 poussa un profond soupir en songeant à sa vie et revint vers sa sœur qui l'avait suivi des yeux avec anxiété. D'un regard, il la rassura.

— Rentrons, lui dit-il, l'air devient frais pour moi. Pendant que tout le monde est dehors, viens me faire un peu de musique.

Mlle Xandra se leva et le suivit à l'intérieur de l'hôtel, tout proche. Les rares baigneurs étaient disséminés au loin, attirés par la beauté de la soirée; le salon était désert; elle se mit au piano et joua deux ou trois vieilles mélodies, chants de nourrice, qui avaient bercé l'enfance du jeune homme. Involontairement, Éliette s'approcha de la fenêtre ouverte.

— Le Vallon, dit Niko à sa sœur.

Les premiers accords de la mélodie de Gounod firent tressaillir la jeune fille, qui ne les avait jamais entendus. Soudain, une voix de ténor, faible, mais exquise, résonna dans l'air tranquille.

Mon cœur, lassé de tout, même tle l'espérance, N'ira plus de ses vœux importuner le sort. Prêtez-moi seulement, vallons de mon enfance, Un asile d'un jour pour attendre la mort!

— Niko, fit Mlle Xandra, ne chante pas, je t'en supplie!

— Celte fois seulement, ma sœur; il le faut; c'est un caprice de malade, ne me refuse pas cela!

Les sombres accords plaqués retentirent de nouveau, et la voix de Mélétis reprit :

Mes jours sombres et courts, pareils aux jours d'automne, Déclinent comme l'ombre au pencliant des coteaux...

Éliette n'y put tenir : les Jarnies défendues roulèrent sur ses joues pâlies par une volupté poignante, et elle écouta la voix adorée qui lui semblait chanter son propre hymne funéraire.

Mélétis possédait un de ces timbres merveilleux, presque surnaturels, qu'on rencontre dans quelques affections de la poitrine, mais seulement à un certain degré de maladie : sans force, mais avec des sonorités délicates et pures qui font songer à des roses effeuillées, à du cristal mouillé, à toutes les choses délicates et fragiles.

— C'est monsieur Mélétis qui chante? demanda Mme Heurtey, qui s'était approchée aussi.

Le crépuscule permit à Éliette de dérober son visage; elle répondit d'un signe de tète et cessa de pleurer, pour obéir à celui qui était le maître de sa vie.

Et le même soleil se lève sur tes jours !

chanta Mélétis avec une ardeur passionnée.

Eliette entra dans le salon presque malgré elle, attirée comme par un aimant.

Le jeune homme était tombé sur le canapé, respirant à petits coups; sa sœur, penchée sur lui, l'examinait avec une sollicitude douloureuse.

— Ce n'est rien, dit-il ; j'avais trop envie de chanter : il y a longtemps que cela ne m'était arrivé. C'est si beau, ce Vallon! N'est-ce pas que c'est beau, mademoiselle Éliette?

— Quelle voix vous avez! dit Mme Heurtey. Je me figurais que... Enfin, je m'étais imaginé...

— Qu'on ne peut pas chanter avec la maladie que j'ai? Mais si! mais si! Seulement... on n'a pas autant

de force... Et je dirai même que cela ne me fait pas de mal... pas beaucoup de mal. Vous aimez cela, mademoiselle Éliette?

Qu'il était méchant de vouloir l'obliger à répondre lorsqu'elle ne pouvait pas parler!

— Joue-nous quelque chose, Xandra, dit-il sans insister; pas trop mélancolique, pas trop gai non plus.

Mlle Mélétis se remit au piano, et Eliette, assise à contre-jour, put contempler à son aise la belle tête de Niko, appuyée sur le dossier du canapé, à la clarté décroissante du crépuscule d'août. Les yeux fermés, il semblait dormir ; elle pensa que mort il serait ainsi et emplit son âme, avec son regard, de cette vision qui lui serait refusée lorsque le jour fatal serait venu.

H savait qu'elle le regardait, il savait ce qu'elle pensait, et par une coquetterie qui eût été impitoyable si Éliette ne lui avait pas été si chère, il se plaisait à savoir qu'elle pleurerait seule, toute la nuit. Il lui avait défendu de pleurer, mais plus tard... pour aujourd'hui, il éprouvait une joie intense, intime, mystérieuse, à savoir que ces pures larmes de jeune fille tomberaient sur lui jusqu'au matin, comme un précieux parfum, épanché aux pieds d'un dieu... Que c'eût été cruel de sa part, à lui, s'il ne l'avait pas tant aimée!

Ce jour avait été un de ces jours uniques, qui valent des années; il ne pouvait pas avoir de lendemain. Au réveil, Éliette et Niko reprirent leurs façons habituelles; il examina pourtant les yeux de sa petite amie et s'assura qu'ils portaient la trace d'une veille

douloureuse. Cet examen l'ayant satisfait, il recommença à la traiter en camarade, et ni Tun ni l'autre ne firent jamais allusion à leur entretien sur la gjrève.

André ne s'était pas douté de la rencontre qu'il avait failli faire; le coin de terre qu'ils habitaient, à peine indiqué sur les cartes, inconnu de tous les guides, lui semblait à l'abri des incursions dangereuses. Il n'existe plus guère de villages bretons oii se puisse cacher une intrigue parisienne, mais celui-là, peut-être le dernier, leur offrait une hospitalité sûre.

Le plus souvent, ils se promenaient en bateau; parfois, ils mettaient pied à terre, comme à Douarnic, pour escalader la falaise où ils ne rencontraient que des pécheurs et des douaniers. Raffaëlle aimait ces promenades hardies, ces ascensions non dépourvues de péril, qui attiraient l'admiration des gens de mer.

L'apparition de Mélétis l'avait désagréablement surprise ; elle n'avait vu que lui, d'ailleurs, grâce au tournant du plateau qui lui avait masqué ses trois compagnes; mais elle s'était bien gardée d'en parler à André. Tout mauvais cas est niable, dit-on : elle se promettait, à l'occasion, de nier celui-là. Qui pourrait prouver qu'elle eût été là avec André? Le jeune peintre, lui-même, de la meilleure foi du monde, affirmerait qu'il n'avait jamais rencontré Mélétis sur

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le plateau de Douarnic! Après le premier moment, Raffaëlle n'y pensa plus.

André vivait dans un e'tat sinjjulier qui tenait du rêve. Lorsque la jeune femme attendue par lui pendant plusieursjours dans cet endroit désert où rien ne trompait la lon^^ueur des heures, tomba enfin dans ses bias, il éprouva une véritable ivresse; la joie de tenir enfin celte insaisissable charmeresse lui monta au cerveau, sans métaphore.

Raffaëlle sut le maintenir avec un art infini dans cette demi-folie qu'elle n'était pas loin de partager elle-même. Pour la première fois, elle ne sentait presque pas le besoin de se garder, de se défendre contre les imprudences de l'intimité; elle n'avait presque rien à cacher à André. En effet, sauf le passé qu'il devait ignorer, sauF l'avenir où il ne pouvait soupçonner le rôle qu'elle lui réservait, elle lui abandonnait toute sa vie, c'est-à-dire le présent. Grisée elle-même par le bonheur de se savoir si follement aimée, elle savourait celte magnifique éclosion d'amour comme un hommage qu'elle n'avait encore jamais reçu.

Plus fine, et surtout plus prévoyante que presque toutes les femmes aimées, elle ne cherchait pas à absorber uniquement André aux dépens de son art. Loin de voir un objet de jalousie dans la peinture, elle lui en parlait sans cesse, lui faisait remarquer, avec son œil de femme intelligente, des beautés de nature, de lumière et d'ombre qu'il n'aurait peut-être pas discernées tout seul.

Après les premiers jours donnés au bonheur d'être ensemble, elle lui fit prendre ses pinceaux et le con-

duisit devant un coin de paysage merveilleux qu'il pouvait rendre en une fougueuse esquisse, sans s'attarder aux détails, et depuis, tous les jours, elle exigea qu'il travaillât quelques heures.

— C'est pour votre gloire que je vous aime! lui disait-elle avec un mélange d'ironie et de vérité, où il ne voulait voir qu'une coquetterie.

Elle s'inquiétait beaucoup de sa gloire, en effet; ne fallait-il pas qu'il devînt célèbre pour être son mari? Elle n'eût pas voulu l'épouser pauvre et obscur : il lui fallait un homme dont le succès fût une justification de toutes les folies. Raffaëlle entendait que son mari fût considéré!

La lumière d'une splendide journée baignait, à marée basse, les roches revêtues d'un manteau d'algues veloutées d'une incomparable richesse de ton. Les verts foncés et glauques, les bruns dorés, les rouges sombres ou clairs dessinaient un prodigieux tapis au pied des blocs de granit amoncelés çà et là, qui formaient des contreforts aux puissantes assises du roc. La mer bleïie, estampée par la molle vapeur des côtes de Bretagne, ondulait un peu plus bas, en attendant qu'elle vînt noyer la plage et changer l'harmonie de ce décor; lisse et droite, la falaise vertigineuse montait d'un seul jet à cent mètres de hauteur.

André et Raffaëlle cheminaient, cherchant un passage au travers des flaques d'eau, glissant sur les varechs, riant comme des écoliers en vacances, embarrassés qu'ils étaient d'une boîte à couleurs, d'un pliant et d'un chevalet de campagne. Vêtus sommairement de grosse laine bleue, les pieds nus dans des

chaussures de bain assez fortes pour les défendre contre les angles des roches, ils ne craigfnaient aucun accident; les chutes mêmes ne faisaient qu'aufjmenter leur gaieté.

— C'est ici, dit Raffaëlle ens'arrélant; je reconnais l'endroit... j'y suis venue autrefois avec maman... Attendez! il faut tourner le coin de ce rocher-là, et puis, vous vous laisserez placer ; ne regardez pas avant que je vous le dise, surtout !

Il obéit, amusé par ce semblant de mystère. Elle le conduisit à sa guise, à travers les galets roulants; puis, tout à coup :

— Retournez-vous, dit-elle.

La falaise semblait avoir été fendue en deux par Tépée d'un Titan ; en haut, les rochers s'étaient rejoints, et la verdure qui les couronnait tombait en longues lianes flexibles, imperceptiblement balancées par la faible brise de mer; à quarante mètres environ de hauteur la fissure s'élargissait; au niveau des galets elle formait une grotte dont le fond était obscur, dont l'entrée décrivait une sorte d'ogive colossale. Le granit poli se marbrait çà et là de larges taches d'un rouge de sang ou d'un vert pâle qui lui donnaient l'aspect du jaspe.

— Que c'est beau ! fit André, en mesurant de l'œil la parfaite proportion de cette architecture grandiose. Quelle forme! Et quelle couleur!

— Il faut peindre cela, et vite, dit Raffaëlle en installant le pliant avec le chevalet. iNous n'avons guère plus de deux heures à rester ici; la marée nous en chassera... mais on peut revenir.

André. cherchait déjà un panneau dans sa boite. II

fut bientôt à l'œuvre. Très absorbé par le travail, il sifflotait entre ses dents une voluptueuse mélodie tzigane; Raffaëlle, assise derrière lui sur un rocber, s'amusait à voir lagrolte sombre apparaître peu à peu sur l'acajou brillant du panneau. Tout à coup, André s'arrêta avec un geste d'ennui :

— Sais-tu ce qu'il faudrait là? Une nymphe, une fée, une ondine, tout ce qu'on voudra... une femme enfin, vivante, qui sortirait de là... une carnation laiteuse sur ce fond si riche... vois-tu ce que cela donnerait? Quel tableau! Voilà ce qu'il me faudrait pour mon prochain Salon!

— Eh bien? fit Raffaëlle qui l'écoutait avidement.

— Eh bien, il n'y a pas moyen! Impossible de trouver dans cet imbécile de pays une fille qui consente à ùter seulement son jupon, sans parler de sa chemise. Elles vous montrent tout ce qu'on veut de leurs jambes, en péchant la crevette; mais dès qu'il est question des bras, il n'en faut plus parler.

— Un jeune garçon? suggéra Mlle Solvi.

— Ce n'est pas le même ton de peau... et puis, ce serait affreux. Ça aurait l'air d'un noyé qui s'est repêché lui-même. Non, il faudrait une femme. Si ce n'est pas un malheur! continua-t-il avec l'exagération d'humeur fréquente chez les artistes contrariés, je trouve un sujet de tableau, je trouve ce paysage, et pas moyen de se procurer un modèle ! 11 faudrait en faire venir un de Paris!

Découragé, il posa ses pinceaux sur la boîte et laissa tomber ses mains sur ses genoux.

— Écoute, dit Raffaëlle en le tutoyant pour le consoler, fais une cigarette et promène-toi un peu; il

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